La guerre et la paix | Léon Tolstoï

La littérature classique est morte. Vive la littérature classique !

Certes vous ne la retrouverez pas au sommet des ventes littéraires à frotter ses pages contre celles des derniers auteurs à succès. Non. Elle sait se faire discrète. Il vous faudra enjamber un labyrinthe de livres aux couleurs criardes et vous retrouver au fond de la librairie, le yeux rivés sur l’étagère, où s’aligne une rangée de textes plus connus les uns que les autres. Cela fait belle lurette que leurs auteurs ont mis la clé sous la porte et repose entre six planches (dans le meilleur des cas) mais leurs classiques continuent de balayer les modes et les époques afin de se retrouver dans notre mémoire collective. Il suffit de demander au premier clampin venu ce que lui évoque “les fleurs du mal”, et il y a de grandes chances qu’il vous réponde, Ô Miracle, qu’il s’agisse d’un livre. Mieux, il se pourrait qu’il vous dise, Ô Exploit, que cela parle de poésie. Et si vous avez affaire à un génie, alors il vous crachera le nom de l’auteur en plein visage. Telle est la force évocatrice des classiques. Ils laissent une trace, aussi infime soit-elle, dans l’esprit de personnes qui n’ouvrent jamais un livre.

La Guerre et la Paix (1) est un de ces monuments de la littérature qui n’échappe pas à sa réputation. Rien que la taille du roman, plus de mille cinq cents pages, a le pouvoir d’effrayer plus d’un lecteur qui poserait le regard sur cette brique. Veuillez prévoir un treuil pour tourner les pages (ou une carte mémoire supplémentaire pour votre liseuse). Le titre fait aussi partie de la notoriété du livre, La Guerre et la paix. Est-ce une réponse à une question bête dans un concours de Miss? Quel manichéisme en tout cas ! L’auteur a la barbe blanche aurait pu trouver un titre plus vendeur.

Trêve d’ironie. Si il y a un peu de vrai dans ce qui précède, l’intérêt principal du roman de Tolstoï se trouve en dehors de ces préjugés éculés et je vous propose une courte immersion dans ce classique de la littérature russe. Analyse.

Un roman – Six versions

La Guerre et la Paix est, en premier lieu, une esquisse de roman publié entre 1865 et 1866 sous forme d’un feuilleton dans le périodique “Le Messager russe” (Русский вестник). Le nom même du roman n’était pas encore celui que l’on connaît puisque le titre de cet ensemble de textes était sobrement intitulé L’année 1805. A cette époque, il était de bon ton de publier les œuvres littéraires dans des revues spécialisées avant de les éditer individuellement. Et c’est ce que Tolstoï fit. Par le suite, il n’aura de cesse de réviser son roman, toujours bien aidé par une Sophie Tolstoï qui jouait le rôle de secrétaire copiste … voire peut-être plus. Au total, l’auteur russe aura publié six versions de La Guerre et la Paix. Et il est sans doute un des livres les plus connus dans le monde.

La bourgeoisie russe

L’histoire est celle d’une poignée d’aristocrates russes du XIXème siècle qui partagent leur vie entre Saint-Pétersbourg et Moscou. Certains administrent leur domaine, d’autres sont des plus oisifs tandis que quelques-uns se préparent à la guerre. Car c’est bien l’affrontement entre l’Empire russe et son ami-ennemi français qui viendra dynamiter l’existence bien rangée de tout ce petit monde.

“ Le salon d’Anna Pavlovna commençait à se remplir quelque peu. La haute noblesse de Pétersbourg était venue, des gens très disparates par leur âge et leur caractère, mais semblable par la société dans laquelle ils vivaient tous : le comte Z. était là, un diplomate couvert de médailles et de décorations de toutes les cours étrangères, ainsi que la princesse L., beauté fanée, épouse d’un ambassadeur […] ainsi que la fille du prince Vassili, la belle Hélène, qui était passée chercher son père afin de se rendre en sa compagnie au raout du ministre d’Angleterre. Elle était vêtue de sa robe de bal ornée du chiffre de Sa Majesté l’impératrice. Était arrivée également la jeune et petit princesse Bolkonskaïa, qui avait la réputation d’être la femme la plus séduisante de Pétersbourg : elle s’était mariée l’hiver dernier et ne sortait plus dans le grande monde désormais à cause de sa grossesse, mais elle se rendait encore aux petites soirées. ” (2)

Le roman de Tolstoï est une épopée qui fait la part belle à quatre familles principales: les Bolkonski, Rostov, Kouraguine et Bezoukhov. Tel un maître d’orchestre, l’auteur russe met en relation ces personnages qui n’échapperont ni aux succès ni aux déboires de la vie. Malgré leur condition aisée, ils se feront toujours rattraper par la logique tragique et implacable de la vie. Comme le veut le dicton populaire … toutes les bonnes choses ont une fin.

Les guerres napoléoniennes

Et puis, sans crier gare, nous voilà immergée au coeur dans la bataille d’Austerlitz. Les boulets de canons sifflent au dessus des têtes et ont remplacé les circonvolutions de ces familles aristocrates russes. Fini les robes de bal et les petits problèmes du quotidien. Certains membres de ces familles se retrouvent au front, les pieds dans la neige boueuse. Léon Tolstoï nous fait vivre crescendo les différentes batailles qui mèneront Napoléon Bonaparte à Moscou avant sa fameuse retraite. Les descriptions vacillent entre pure fiction et véracité historique pour le plus grand plaisir de nos yeux de lecteurs puisque l’on se retrouve au milieu des champs de bataille qui ont marqué l’Europe, et plus particulièrement la France.

“ Des cosaques, s’amusant comme de joyeux drilles, voulurent se moquer des ordonnances qui dormaient dans les chariots, et crièrent: “Les Français!”, puis ils galopèrent plus loin. Le cri “Les Français”, telle une boule de neige de plus en plus grosse, parcourut la colonne : tout le monde se précipita en s’écrasant et en se dépassant, et on entendit même des déflagrations et le feu roulant de l’infanterie, qui ne savait elle-même contre qui elle tirait. Ce n’est guère qu’au bout d’un quart d’heure que les officiers qui commandaient le mouvement des troupes purent faire cesser cette pagaille qui coûta la vie à plusieurs hommes qui furent écrasés et à un soldat qui fut atteint par une balle. (3) “

L’originalité de cette partie du roman est d’être baigné dans le camp des russes lors des guerres napoléoniennes. On se surprend à voir comment Napoléon était vu autant comme un ennemi de la nation russe mais aussi comme un génie de la stratégie reconnu de tous. Le succès de La Guerre et la Paix réside notamment aussi dans le fait que Tolstoï a intégré des personnages historiques comme Bonaparte, le tsar Alexandre ou le général Koutouzov, en les mélangeant à ses personnages fictifs … sans pour autant réécrire l’Histoire.

Le roman total

Épistolaire, romanesque, philosophique, historique, guerrier, … Il est difficile d’énumérer la multitude d’adjectifs que l’on pourrait attribuer au livre de Tolstoï tellement le chantier est vaste. L’auteur russe fut le premier à écrire ce que l’on nomme maintenant un roman total. Son style et sa manière de nous conter une histoire, en faisant intervenir plusieurs éléments totalement différents les uns des autres, ont modifié la manière d’écrire de toute une génération d’auteurs qui lui ont succédé. A ce titre, si l’on place La Guerre et la paix sur la ligne du temps mondiale, il apparaît clairement qu’il est impossible de le rattacher à un style littéraire particulier. Est-ce du romantisme, du réalisme, du symbolisme?

Non, c’est du Tolstoï !

Enfin, il y a aussi le titre du livre tellement simple et manichéen qu’il en finirait par en être déroutant. Et si la guerre et la paix n’était que l’avers et le revers d’une même médaille tel un être humain qui se situe entre la vie et la mort, capable d’éprouver tantôt de l’amour tantôt de la haine, composé d’une part de féminin et de masculin. Qu’il soit tel un équilibriste, toujours sur le fil, cherchant à garder son équilibre afin de ne pas chuter. 😉

A bientôt,

до скорого,

 

N.B. Pour celles et ceux qui veulent prolonger la lecture de ce livre par le retraite de Russie de Napoléon, je vous conseille l’excellent livre, tout en dilettante: Berezina (Sylvain Tesson)


(1) TOLSTOÏ L., La Guerre et la Paix, Editions du Seuil, 1999.

(2) Ibid., P.21-22.

(3) Ibid., P.302

30 réflexions sur “La guerre et la paix | Léon Tolstoï

    1. Bonjour Max-Louis,

      Merci.

      .. C’est aussi un film. Que dis-je ? Des films ! La liste des adaptations du roman de Tolstoï est longue mais je n’en ai vu aucun.

      Je sais qu’il fut un moment, vers la fin de l’union sovietique, où les réalisateurs italiens se mis à adapter des classiques de la littérature russe à tour de bras mais je ne sais pas si « la guerre et la Paix en faisait partie »

      Content d’avoir été utile ce dimanche 😉

      À bientôt,
      Johan

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  1. Tu donnes envie de lire ce pavé moi qui n’aime que les nouvelles ! J’ai longtemps procrastiné à propos de ce roman à cause de son épaisseur, j’espère m’y mettre un jour, à moins que je m’ennuie trop dans ma tombe et que acculée, je n’ai plus d’autre choix que d’en entamer enfin la lecture… 😉
    Bonne journée et merci pour ce hors d’oeuvre littéraire !

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    1. Bonjour Dominique,

      Ce pavé russe ferait sans doute moins peur s’il était servi à point, morceau par morceau, dans un périodique. Sinon je te conseille de faire l’impasse sur l’entrée car le plat de consistance est vraiment copieux 😉😉

      Un jour je demanderai comment ils ont fait pour faire tenir autant de pages dans un seul livre sans qu’il ne montre des signes de faiblesses. Chapeau bas à celui qui a inventé la colle 😁

      À bientôt,
      Johan

      Aimé par 2 personnes

  2. Datsiottié Kama

    Superbe analyse, comme toujours ! Moi qui l’ai chez moi à prendre la poussière dans ma bibliothèque russophile assez bien garnie, je vais sans doute lui faire prendre un peu l’air et lui tourner les pages. Deux points d’historiographie que j’adore mixés ensemble : à savoir la Russie 🇷🇺 et notre très cher Napoléon ! 👌🏻

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    1. Merci Kama.

      Alors il se peut que ton bonheur titille le grandiose avec « La guerre et la paix ». Des centaines de pages tu auras… Voyager sur les terres russe Tolstoï t’emmènera… Et au cœur des batailles d’Austerlitz, de Borodino et de Moscou tu te retrouveras 😉

      À bientôt,
      Johan

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  3. Encore un magnifique article sur la littérature russe… Et qui tombe bien dans la mesure où j’ai terminé le premier tome il y a quelques jours et que le deuxième m’attends bien sagement. Il sera lu très prochainement. Le premier tome me confirme que je suis définitivement une amoureuse de Tolstoï bien plus que Dostoievsky. J’adore sa manière d’évoquer l’aristocratie ou la haute bourgeoisie russe, les petites histoires qui se mêle à la grande…

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    1. Merci Autumn&Latte

      Il m’a toujours été compliqué de choisir entre Tolstoï et Dostoievski. C’est un peu comme faire le grand écart et risquer la déchirure « musculittéraire ». Du coup je ne choisi pas, il y a des moments où je suis plus Dostoievski mais pour le moment je suis comme toi, en plein dans la bourgeoisie russe.

      Bonne lecture pour la suite alors, en espérant pouvoir lire tes impressions quelque-part sur Internet.

      Пока пока,
      Johan

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  4. Quel bel article ! Si bien tourné qu’il me donne une furieuse envie d’envahir cette somme littéraire et la Russie toute entière. En lecteur paresseux que je suis, je me suis jusqu’ici contenté du très beau film de King Vidor avec Fonda et Audrey Hepburn. Mais Tolstoï n’est pas loin, sur mon étagère.

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  5. Bel article, j’adore toujours autant tes introductions ! Concernant le livre, j’avais vu la série il y a quelques mois (années ?) et je l’avais adorée. J’avais également commencé à le lire sur la liseuse, mais il est trop imposant pour y parvenir (je n’ai pas encore l’habitude du numérique). Du coup… je l’avais acheté en papier et je n’avais déjà eu le courage de m’y plonger ! Jusqu’il y a quelques semaines : j’ai commencé une lecture commune avec ma correspondante russe. Je pense qu’on l’aura fini dans très longtemps, mais le voyage en vaut la peine !

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    1. Bonjour,

      C’est vrai qu’avaler ce pavé littéraire, d’une traite, peut virer à l’étouffement. Finalement, le fait d’avoir lu d’autres livres de Tolstoï ainsi que d’autres auteurs russes du 19ème siècle m’a aidé à la rendre digeste et agréable.

      Ta correspondante russe doit certainement voir/comprendre des choses qui nous échappent. Quelle version lisez-vous?

      A bientôt,
      Johan

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  6. Le livre est très difficile à lire, car l’auteur voit le monde différemment – pas comme les gens ordinaires. J’ai tout lu, mais je n’ai pas envie de le répéter. Le film tourné sur cette œuvre est plus terre à terre, et dans certains endroits très puissant!

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  7. Belle chronique, écrite avec style et humour. J’adore ! Une petite coquille de date pour la parution, 1865 à 1869… Mais tout le monde a compris. C’est mon côté perfectionniste sur l’écrit. Et j’aime bien quand on me signale ce genre de chose qui ne manque pas d’arriver de temps en temps. Bravo encore pour cet article qui me donne envie de lire « Guerre et paix ». Alain

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    1. Bonjour Alain,

      Merci pour ta vigilance ! J’ai remis « La guerre et la paix » au 19ème siècle. Par contre, et cela reste un détail, la publication dans le Messager Russe fut bien de courte de durée entre 1865-66 avant que Tolstoï n’interrompe ce procédé et publie en l’intégralité du roman via six livres entre 1868-1869…

      N.B. Je continue à lire ton blog et à commenter tes articles mais j’ai, récemment, appris que mes commentaires étaient « indésirables » sur bon nombre de blogs. WordPress me dit avoir résolu le problème mais je pense que tu dois quand même aller voir ton dossier « commentaires indésirables » pour voir mes anciens commentaires 😉

      A très bientôt,
      Johan

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      1. Merci Johan pour l’échange sympa. Effectivement il y avait un commentaire récent concernant le poème de René Depestre dans les indésirables. Sacrilège ! Je l’ai réintégré dans la bonne catégorie avec plaisir. Belle journée !

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  8. Bien sûr, bien sûr, c’est une grande épopée, dans laquelle un grand nombre de personnages sont impliqués. Mais, dans l’ensemble, tout se résume au sort de Natasha Rostova, du prince Bolkonsky et de Pierre Bezukhov. Et le plus important est de suivre leur destin et de comprendre pourquoi c’est ce que c’est.

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour,

      Il s’agit, en effet des personnages principaux de chacune des familles. Ils cristallisent à eux seuls des trajectoires différentes mais finiront tous par subir le sort de leur destin.

      Par contre, je pense que le lecteur français aura une double lecture car, comme le disait un intervenant plus haut, car Napoléon garde une place particuliere dans l’éducation nationale française. Et vu que Napoléon est toujours présent, même en filigrane, dans dans « La guerre et la paix » cela rend le livre vraiment spécial 👍

      Après, c’est mon avis perso 😉

      À bientôt

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  9. Un livre que j’ai lu et relu avec le même enchantement. Des monologues intérieurs magnifiques.
    Il existe plusieurs versions filmiques de ce puissant ouvrage, et au dire de mon professeure de russe, d’origine russe, celle avec Audrey Hepburn lui semble être la meilleure. Pour elle, Natacha est parfaitement incarnée par cette actrice. Mais, j’encourage tous ceux qui peuvent le lire de le faire. On ne s’ennuie à aucun moment.
    Bravo pour cette approche richement développée.

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  10. Bel article, qui me donne envie de me (re)plonger dans la guerre et la Paix, de Tolstoï, mais aussi de m’attaquer à l’opéra « fleuve » de PROKOFIEV (un des opéras les plus difficiles à monter eu égard au très grand nombre de rôles à chanter.) À défaut, je vais reprendre Guerre et Amour, de Woody ALLEN, brillante parodie des romanciers russes, de Dostoïevski à Tolstoï !
    Bonne journée, Johan.

    Aimé par 1 personne

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