Le Bonheur conjugal | Léon Tolstoï

Rentrons dans une librairie et jetons un œil sur les magazines disposés dans l’étalage. Les mannequins anorexiques en pose lascive côtoient les voitures de luxe et les photos de rénovation de maison, plus parfaites les unes que les autres, se partagent la vedette avec des articles de psychologie de comptoir. Chaque activité a son périodique de référence. Parmi cet enchevêtrement de papier glacé, les inénarrables magazines de bien-être ont une place de choix: “Comment sauver son couple?” … “Comment passer le cap de 7 ans?” …“Sexe, Pimenter ses ébats!”

Ainsi la thématique de l’amour n’est pas nouvelle et façonne l’être humain depuis des siècles. Il suffirait, par exemple, que je prononce le titre d’un roman comme Les liaisons dangereuses pour que cela évoque, chez la plupart des lecteurs, le sujet des relations amoureuses. Il est étonnant de voir à quel point l’amour tient une place prépondérante dans les écrits à travers le temps. Sans faire de bruit, du moins en francophonie, un écrit, ayant cette thématique de l’amour, est injustement méconnu du grand public. Il s’agit de la nouvelle Le bonheur conjugal (1) de Léon Tolstoï publiée en 1859. Analyse.

Il convient de rappeler, en premier lieu, que l’écrivain russe, certainement plus qu’un autre, a produit des romans qui s’inspiraient de son réel. Dans le bonheur conjugal, cette histoire d’une jeune fille tombant amoureuse d’un homme plus âgé n’est pas sans rappeler sa relation avec Valérie Areniev mais surtout avec celle qui deviendra sa femme, de seize ans sa cadette, Sophie Tolstoï.

Maria, l’héroïne de la nouvelle, n’a alors que dix-sept ans quand elle tombe en pâmoison pour un ami de son père. Elle n’est déjà plus tout à fait une enfant et pas encore totalement une adulte quand son cœur flanche pour Sergueï. Là où lui a conscience que l’amour a des conséquences, elle, est dans la naïveté et l’amour fantasmé:

“Il y avait encore tout un monde étranger dans lequel il jugeait inutile de me laisser pénétrer et c’était cela qui, plus fortement que tout, nourrissait mon respect et m’attirait vers lui. » (2)

Au fur et à mesure de leur relation, Maria sera confrontée au réel. Elle devra se défaire de ses constructions mentales pour comprendre ce qu’est réellement une vie de couple. Dans ce sens, le Bonheur conjugal est aussi le récit de l’initiation à la vie d’adulte. J’en veux pour preuve le passage où Maria fait une scène à Sergueï au sujet de son besoin de bouger – d’avoir de la nouveauté:

“Je n’ai rien contre toi, dis-je. Seulement, je m’ennuie et je voudrais ne pas m’ennuyer. Mais tu dis qu’il doit en être ainsi et, encore une fois, tu as raison!” (3)

L’apprentissage de la vie va ainsi de pair avec celui de son amour pour Sergueï. On dirait aujourd’hui qu’elle doit faire “sa vie de jeune chien”, d’expérimenter par elle-même, de tomber, réfléchir, se relever et avancer afin de gagner en maturité.

Maria apprend, à ses dépens, que l’amour-fusion n’est qu’une chimère et qu’elle devra accepter qu’un couple est, avant toute chose, la rencontre de deux identités clairement différentes qui décident à chaque instant de passer du temps ensemble ou de se séparer.

A ce titre, Le Bonheur conjugal sera toujours une nouvelle contemporaine car Tolstoï a identifié le mécanisme de maturité chez l’être humain, de ce passage à l’âge adulte et de le plaquer sur l’histoire d’un couple. Ainsi les tiraillements intérieurs de Maria ne disaient, déjà, pas autre chose que certains articles de psychologie, soit-disant, actuels.

« Nous avions même cessé de nous émouvoir du fait que chacun eût son monde à lui, étranger pour l’autre. Nous étions accoutumés à cette pensée et, au bout d’un an, notre vue cessa même de se troubler lorsque nous nous regardions. Disparus ses accès de gaieté avec moi, ses enfantillages, disparues cette miséricorde et cette indifférence à tout qui m’indignaient autrefois, disparu ce regard profond qui jadis me remplissait de trouble et de joie, plus de prières, d’enthousiasme à deux. Nous ne nous voyions même plus souvent ; il était sans cesse en déplacements et ne craignait plus, ne regrettait plus de me laisser seule: j’étais constamment dans le monde, où je n’avais pas besoin de lui. » (4)

Enfin pour la petite histoire, originellement, Tolstoï baptisa cette nouvelle « Anna » avant de se raviser et de lui préférer Le Bonheur Conjugal (5). Cette histoire serait-elle l’antichambre de son roman phare Anna Karenine? Il est permis d’y songer sérieusement…

 


(1) TOLSTOÏ L., La Sonate à Kreutzer, Le Bonheur conjugal. Le diable, Editions Gallimard, 2019.

(2) Ibid., P.34.

(3) Ibid., P.98.

(4) Ibid., P.118.

(5) http://www.maremurex.net/bonheur_tolstoi.html

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