Une journée d’Ivan Denissovitch | Alexandre Soljenitsyne

La littérature russe aura sorti de son chapeau quelques noms bizarres et compliqués pour les francophones que nous sommes. Dostoïevski, Maïakovski, Tolstoï, …  C’est qu’il faut de la concentration pour écrire, d’une traite, les noms de famille francisés des Fiodor, Vladimir et autres Léon. Un moment d’inattention et c’est toute la fine mécanique d’un nom russe qui se dérègle. Les lettres deviennent alors des pièces détachées mises au sol, dans le camboui, sans aucun manuel de montage. Que faire du ï ? Combien de y ? Ou placer ce petit monde et dans quel ordre? La première fois qu’on écrit le nom de certains auteurs russes on recompose les lettres à la va comme je te pousse et c’est de cette manière que l’auteur de Crime et Châtiment se voit affubler d’un nouveau nom des plus créatifs. Doïstoïfsky. Aïe!

Au firmament des noms russes imprononçables, il y a Alexandre … Soljentsine? Non. Soljtsyne? Encore moins. Solejtsynine? On racle le fond là. SOLJENITSYNE. Bingo! Cet auteur, moins connu par les jeunes générations, fut de ceux dont l’existence est plus parlante qu’un manuel d’histoire. Il aura étiré sa vie depuis la naissance de l’URSS jusqu’à l’ère post-soviétique. Mais c’est surtout ses récits de l’intérieur du Goulag qui auront fait de Soljenitsyne un homme qui a marqué le XXème siècle. Une journée d’Ivan Denissovitch (1), paru pour la première fois en 1962 a été le premier roman autobiographique qui décrivait les conditions de détentions réelles au sein des tristement célèbres camps du Goulag. Comme à l’accoutumée, je vous propose ici une analyse personnelle de cet oeuvre qui fut une des pierres angulaires de la dissidence russe. Un premier pas dans la dislocation du bloc soviétique…

Point d’introduction pour ce roman, le lecteur se réveille aux côtés d’un détenu dans le baraquement d’un camp. Son nom, Ivan Denissovitch Choukhov, a été remplacé par un numéro: M.854. C’est que l’Union Soviétique savait s’y prendre pour effacer la moindre trace d’humanité chez chacun de ses condamnés. Et quoi de mieux que tenir un homme par la faim pour l’asservir à sa guise. Il ne faut pas tourner des dizaines de pages pour se rendre compte que l’appel du ventre était une problématique quotidienne dans les camps du Goulag. Un quignon de pain, une arête de poisson, un bol de soupe, la moindre chose comestible devenait le but ultime d’une journée.

“La seule bonne chose dans la soupe, c’est qu’elle est chaude, mais à présent, celle de Choukhov est complètement refroidie. Malgré tout, il prend bien son temps pour manger, en faisant durer le plaisir. Dans ces cas-là, même si la maison brûle, c’est pas la peine de se dépêcher. Sans compter les heures de sommeil, le gars qui est dans les camps, le laguernik (2), il n’a vraiment à lui, pour vivre, que dix minutes le matin au petit déjeuner, et puis cinq à midi et cinq au souper.” (3)

Faire l’expérience de la faim se traduit difficilement en mots. L’agencement des phrases ne rendra jamais compte de l’exactitude d’une sensation corporelle telle que celle du ventre vide. Mais Soljenitsyne réussit malgré tout à décrire jusqu’au moindre de ses gestes lors des rares moments où il pouvait se mettre se mettre quelque-chose sous la dent. Cette sacralisation alimentaire démontre à quel point la privation de nourriture était oppressante  pour les détenus. En effet, quoi de plus efficace que d’enfermer un homme et de l’asservir par ses besoins naturels pour lui enlever tout désir de rébellion.

“Il faut concentrer cet instant-là, tout entier, sur le manger : recueillir sur le fond la mince couche de bouillie, l‘enfourner avec soin dans sa bouche et bien malaxer avec sa langue […] Il fouille dans sa poche intérieure, sort de son petit chiffon blanc le bout arrondi de croûte tiède et se met à essuyer avec, bien soigneusement, le jus de cuisson collé au fond et sur les bords évasés de la gamelle. Il le ramasse sur son croûton qu’il lèche, puis en recueille presque autant encore. » (4)

Une journée d’Ivan Denissovitch a aussi valeur de témoignage sur les conditions du travail forcé. Les détenus, en sortant des camps, abattaient de longues distances dans les steppes glacées avant d’arriver sur les chantiers. Ces travailleurs forcés s’improvisaient en maçons, couvreurs, façadiers, conducteurs de travaux, et y érigeaient des bâtiments à la force de leurs bras. Le tout dans un désordre ordonné dont seul les russes ont le secret. Il n’est donc pas étonnant que les constructions de cette époque furent des plus élémentaires et sans réelle qualité architecturale.

De plus, il me semble aussi important de souligner que la population des camps du goulag comportait non seulement des russes mais aussi — et on a tendance à le sous-estimer — des estoniens, lituaniens, moldaves, etc. En d’autres mots, des personnes dont leur pays venait d’être récemment annexé à l’URSS et qui joueront, dans les années quatre-vingt, un rôle prépondérant dans la chute de l’Union Soviétique. Dans son récit autobiographique, Soljenitsyne fait référence à ces nationalités qui gonflaient le rang des détenus du goulag.

Enfin, il est intéressant de relever une analogie que Soljenitsyne a peut-être fait bien malgré-lui dans Une journée d’Ivan Denissovitch. Celle du régime communiste et de la religion chrétienne. On peut y déceler un même pouvoir de soumission avec les mêmes ressorts psychologiques qui forcent l’être humain et à s’annihile en acceptant l’inacceptable

« Qu’est-ce que ça peut te faire, la liberté ? En liberté, le peu de foi qui te reste serait étouffé sous les épines! Réjouis-toi d’être en prison! Ici, tu as le temps de penser à ton âme! Voici ce qui disait l’apôtre Paul : « Pourquoi pleurez-vous et affligez-vous mon cœur ? Non seulement je veux être prisonnier, mais je suis prêt à mourir pour le nom de Notre Seigneur Jésus! » (5)


(1) SOLJENITSYNE A., Une journée d’Ivan Denissovitch, Bibliothèque du Temps Présent, 1973.

(2) Nom commun russe pour désigner un détenu dans les camps du Goulag

(3) Ibid., P.39.

(4) Ibid., P.122 et 123.

(5) Ibid., P.249

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