Le nom de la rose | Umberto Eco

Le ciel, à l’ordinaire si clair, était devenu une voûte laiteuse qui stationnait au-dessus de milliers de foyers. Il ne fallait pas être devin pour prédire la suite. Le vent se lèverait, la luminosité baisserait à vue d’œil tandis que la chape nuageuse se remplirait d’un gris pesant avant de déverser son verdict. Il y eut une goutte. Puis une deuxième. Elle explosa bruyamment sur le sol. En l’espace d’un clignement de paupière ce fut le déluge. Il plut comme vache qui pisse des jours durant. La terre, autrefois friable, n’était plus qu’une soupe brunâtre avec laquelle il faudrait composer.

Y avait-il encore des personnes dehors de leur plein gré malgré ce temps? J’allumais le petit écran, la réponse fut immédiate. Des visages marqués par l’effort et des vélos crottés se faisaient rincer le dos depuis le matin dans des conditions climatiques dantesques. Au bout de six heures de pédalage dans la gadoue, le premier de ces baroudeurs à roues arriva et s’écroula dès la ligne d’arrivée franchie. Il semblait être dans un monde parallèle, se roulant dans l’herbe entre fatigue extrême et crise de joie incontrôlable. S’il avait décidé de faire tant de sacrifices depuis tant d’années, c’était pour gagner ce genre de courses et cette fois-ci il avait atteint son but !  

Tout se mérite. Rien ne tombe gratuitement du ciel. Il faut mettre du cœur à l’ouvrage et remettre l’ouvrage sur le métier souvent pour arriver à ses fins. Ce cycliste en est un exemple facilement identifiable parce que télévisuel mais tous, nous fournissons un travail dans l’espoir d’atteindre un objectif. Sans cela nous passons à côté de l’essentiel. La lecture et l’analyse du livre le plus célèbre d’Umberto Eco, Le nom de la rose (1) fut, toute proportion gardée, de cet ordre-là. Ce roman épique se mérite. Il ne se laisse pas apprivoiser facilement. Ce n’est qu’une fois la dernière page lue qu’il révèle toute sa dimension. 🔎

L’Histoire

En 1327. L’Inquisition bat son plein. On réprime à tour de bras de manière arbitraire qui ne rentre pas dans les bonnes grâces de l’Église Catholique et c’est dans ces conditions que l’ex-inquisiteur Guillaume de Baskerville et Adso, son secrétaire, débarquent dans une abbaye du nord de l’Italie. Réputé pour sa neutralité, ce monastère semble avoir ses propres problèmes. Un moine a été tué à l’intérieur même de son enceinte. Guillaume et Adso sont chargés de mener l’enquête jusqu’à ce que d’autres meurtres surgissent finissant par faire tomber le masque de tout un chacun.

L’écriture

Malgré son contenu fictionnel, ce roman est une réelle immersion dans le Moyen Âge. Les différents personnages s’expriment comme ils l’auraient fait à pareille époque. Rien n’est laissé au hasard dans l’écriture d’Umberto Eco, et c’est, sans doute, ce qui peut rebuter le lecteur à l’entame du livre. Ainsi, l’écrivain italien n’hésite pas à utiliser le latin pour nous plonger dans la vie monacale médiévale. Il utilise aussi parfois des mots qui semblent disparus de notre langue. Cela donne un cachet authentique au roman et finit par faciliter l’imagination. D’ailleurs, il y a fort à parier que les détails de l’histoire (hormis l’enquête policière) se rapprochent fortement de ce qu’était la réalité à cette époque. Pourquoi? Parce qu’Umberto Eco était avant tout un expert de la période du Moyen Âge. Il indiqua dans une de ces nombreuses interviews que ce qu’il avait le plus apprécié lors de l’écriture de son célèbre roman était le long travail de recherche historique qui s’étalait sur … plusieurs années.

Un mélange des genres

Le nom de la rose est un succès littéraire planétaire puisqu’il est traduit dans d’innombrables langues et vendu à plus de cinquante millions d’exemplaires. Une des clés de cette consécration réside dans le fait que ce roman mélange les genres avec une rare précision. Il s’agit évidemment d’un œuvre historique qui montre à voir les mécanismes de l’Inquisition avec force détails:

« Et c’est là le mal que fait au peuple chrétien l’hérésie, qui rend obscures les idées et pousse chacun à devenir inquisiteur pour son propre intérêt. Et puis ce que je vis à l’abbaye m’a fait penser que souvent ce sont les inquisiteurs qui créent les hérétiques. Non seulement pour les imaginer quand ils n’existent pas, mais parce qu’ils répriment avec une telle véhémence la parole hérétique que nombreux sont ceux qui l’attrapent par haine des inquisiteurs. Vraiment, un cercle conçu par le démon, que Dieu nous en garde. » (2)

Mais il s’agit aussi d’un roman policier où l’auteur italien reprend les rouages classiques du polar et coche toutes les cases du genre: meurtres, trahisons, révélations, mystères, suspense, déductions, etc. Le lecteur est ainsi amené à soupçonner tout le monde et à uniquement obtenir la réponse à la fin du roman. Les personnages des deux enquêteurs ont aussi une épaisseur particulière qui fait que l’on s’identifie à eux malgré le fait que l’histoire se déroule en 1327. Le duo Guillaume de Baskerville et Adso n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui de Sherlock Holmes et Watson. Le clin d’oeil à l’oeuvre d’Arthur Conan Doyle saute aux yeux (cf. Le chien de Baskerville) mais il y a aussi ces touches d’humour qui accompagnent le récit malgré la gravité des faits:

« - Donc, vous n'avez pas qu'une seule réponse à vos questions ?
- Adso, si tel était le cas, j'enseignerais la théologie à Paris.
- A Paris, ils ont toujours la vraie réponse ?
- Jamais, dit Guillaume, mais ils sont très sûrs de leurs erreurs. »

Entre philosophie et symboles

Un autre angle pour aborder ce livre est aussi celui de la philosophie. L’Église a longtemps eu du mal avec le rire et cette thématique revient sans cesse dans le livre. Le rire était qualifié de diabolique à l’époque moyenâgeuse, il était une des nombreuses armes de l’Inquisition pour qualifier untel d’hérétique. L’hilarité était suspecte car elle se basait sur un constat : puisqu’il n’y avait pas d’écrits relatant que Jésus avait ri, alors le rire devait être mauvais. Pas folichonne l’époque donc. 😉

Le nom de la rose est aussi truffé de symboles. Quand Adso est pris de peur plusieurs fois en regardant les gravures du portail de l’abbaye, c’est bel et bien de symboles dont il s’agit, à l’instar d’une peinture de Jérôme Bosch où les êtres maléfiques ont un fort pouvoir symbolique. La peur par les mythes et légendes était un excellent moyen d’asservir une population déjà acculée par l’Inquisition. On retrouve, dans le roman, une nuée d’autres allégories telles que celles liées au chiffre sept, la signification de la rose ou encore l’autodafé des livres. Umberto Eco était un expert en sémiotique, c’est tout naturellement qu’il jouait avec les signes et leurs codifications. Et ce, pour notre plus grand plaisir.

Jérome Bosch – Le jardin des délices – 1504

Le nom de la Rose est un classique qui se mérite. Il ne se laisse pas approcher vulgairement comme ces œuvres que l’on lit rapidement pour les oublier plus rapidement. Ce roman est tout autre, il nécessite une patience afin d’asseoir une histoire d’un autre âge. L’excuse de la fiction a donné l’occasion à Umberto Eco d’écrire un chef d’œuvre qui parvient à mettre Aristote, l’Inquisition, l’homosexualité, l’amour, les errements de l’être humain, l’humour finaud, la vulgarité, et d’en faire un livre homogène où tout fait sens.

N .B. Pour ceux qui sont intéressés par l’écrivain italien (et qui ne vivent pas en France car la vidéo est malheureusement bloquée dans ce pays pour des raisons de droit d’auteur), voici un documentaire d’une cinquantaine de minutes où l’on voit Umberto Eco se confier au sujet des livres mais pas que. 😉


(1) ECO U., Le nom de la rose, Éditions Grasset & Fasquelle, 1982. 

(2) Ibid., P.59

8 réflexions sur “Le nom de la rose | Umberto Eco

    1. Oui le film d’Anneau est un excellent complément au livre même si je trouve la fin un tantinet bâclée. Sean Connery est magistral, à croire que le personnage de Guillaume de Baskerville fut créé pour lui.

      Pour la vidéo, elle est disponible de partout dans le monde sauf pour la France apparemment (une une sombre histoire de droits d’auteur si je comprends bien). C’est dommage car il s’agit d’un documentaire de 50 minutes qui vaut son pesant de cacahuètes …

      Aimé par 1 personne

    1. Le cyclisme professionnel, malgré ce que l’on peut en dire au niveau du dopage (à tort ou à raison) est une discipline qui m’épate pour l’effort constant à fournir en course et à l’entraînement.

      Je pense que tu apprécieras le nom de la rose. C’est un genre Da Vinci Code très érudit, et je pense que ceux qui ont des bases en latin (ce que je n’ai pas) doivent vraiment l’adorer…

      Aimé par 1 personne

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