Ma vie d’enfant | Maxime Gorki

Il neige dans mon grenier. La myriade de points blancs qui ne cessent de tomber devant l’unique ampoule faiblement éclairée en est la preuve. Cette poudreuse recouvre le vieux plancher d’une fine pellicule et il me suffit de regarder l’empreinte laissée par mes pas pour me convaincre, définitivement, que ce grenier subit les affres d’un micro-climat poussiéreux. Les toiles d’araignées, elles, me souhaitent la bienvenue en plein visage. C’est que cet endroit est aussi peu fréquenté qu’une datcha en plein hiver sibérien.

Mais je ne suis pas venu ici par hasard. Je désire trouver un livre peu connu d’un auteur, lui, très connu. Du moins en Russie. C’est de cette façon que je le découvre: une couverture cuirassée de couleur bordeaux, des pages jaunies par les années qui pourraient se détacher si la main ne prend pas garde à les tourner avec soin. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la reliure pour que je me rende compte que ce livre vient d’un autre temps. Je tiens entre mes doigts Ma vie d’enfant de Maxime Gorki (1). Analyse.

Cette autobiographie nous plonge, sans introduction, dans la cuisine familiale où le petit Alexis Pechkov (en réalité le vrai nom de Maxime Gorki) assiste à l’agonie de son père couché au sol et à l’impuissance de sa mère face à la mort. A travers ce livre, l’auteur russe se remet dans la peau de son enfance. Il essaie de décrire les événements qui l’ont marqué au fer rouge en utilisant un langage simple et une juste mise à distance des faits. Cette absence de pathos doit certainement nous apporter des indications sur ce qu’était la vie dans une famille modeste de la deuxième moitié du XIXe siècle en Russie: La mort, tout en gardant son aspect tragique, faisait partie intégrante des soucis quotidiens à affronter pour l’entourage. Il n’était pas question de larmoyer longtemps sur son sort et l’enfant était, de manière précoce, face à des difficultés… d’adulte dont il ne mesurait peut-être pas l’exacte portée.

Au delà de ce rapport précoce à la mort, Maxime Gorki essuie les coups de son grand-père. A cette époque, on battait pour des raisons les plus futiles les unes que les autres avec l’éternelle excuse de Dieu : cet alibi malsain qui permet de passer outre l’inexcusable. En lisant ce livre, on se rend compte que l’auteur russe se met à nu et révèle comment son militantisme socialiste trouve son origine dans ce qu’il vécut enfant. Voici ce qu’il écrit après avoir reçu sa première correction :

“C’est à dater de ce moment que se manifesta en moi cette attention inquiète pour tous les êtres humains. Mon cœur comme si on l’eût écorché devint incroyablement sensible à toutes les humiliations et à toutes les souffrances personnelles ou étrangères.” (2)

Cette autobiographie ne serait donc qu’un enchaînement de souvenirs négatifs de l’auteur russe? Bien sûr que non. Les épisodes de petits bonheurs inhérents à l’enfance sont aussi présent mais ils prennent toujours une tournure dramatique. Les découvertes propres à l’enfance se finissent trop souvent sous les coups ou les manigances du grand-père que l’on peut allègrement nommé de personne ultra-toxique. Les jeunes années de Gorki furent aussi celles des petites contemplations qu’il transforme en fulgurances poétiques:

“Chaque bruit, frôlement d’oiseau, froissement de feuille qui tombe, semble étrangement sonore et vous fait tressaillir; mais on s’engourdit bientôt dans le silence qui étreint la terre entière et oppresse les poitrines. Ces minutes divines favorisent l’envol des pensées délicates et épurées, mais elles fragiles et fines comme des toiles d’araignée et les mots sont impuissants à les fixer. A peine apparues, elles s’évanouissent, telles les étoiles filantes, en brûlant l’âme qu’elles caressent, et alarment à la fois d’une vague nostalgie. C’est alors que l’être intérieur se met à bouillonner, des orientations se précisent ; l’âme, si l’on peut dire, prend la forme qu’elle conservera toute sa vie et son visage se crée.” (3)

Nous venons de le voir, son enfance fût rude malgré les quelques moments de spontanéité. Si l’on place Ma vie d’enfant sur la ligne du temps de la vie de Gorki, nous nous rendons compte que cette autobiographie fut écrite alors que l’auteur russe avait une quarantaine d’années. Cela pose évidemment la question des souvenirs. Dans quelle mesure, ce qu’il écrit avoir vécu quarante ans plus tôt n’a pas été déformé au fur et à mesure du déroulement de sa vie? Sans doute l’essentiel ne réside-t-il pas dans l’exactitude des souvenirs de Gorki mais dans les raisons qui lui ont fait choisir ces souvenirs et pas d’autres.

Enfin, la dualité de moments lumineux au sein d’une vie rude m’a fait penser au film Cria Cuervos où la petite Ana, témoin de la mort de ses parents, se rend compte que ces événements chamboulent déjà quelque-chose en elle sans pouvoir mettre des mots sur cela. Dans Ma vie d’enfant, Maxime Gorki dévoile une réaction qui semble similaire à celle de Ana:

Jamais jusqu’à ce jour je n’avais vu pleurer les grandes personnes, et je ne parvenais pas à comprendre les paroles que me répétait ma grand-mère :

-Dis adieu à ton père, tu ne le reverras plus jamais, il est mort, le pauvre cher homme; il est mort trop tôt, ce n’était pas son heure.

[…] C’est que ma mère m’impressionne; ses larmes et ses gémissements ont éveillé en moi un sentiment inconnu jusqu’alors : l’inquiétude. (4)


(1) GORKI M., Ma vie d’enfant, Collection Pourpre, 1946.

(2) Ibid., P.33

(3) Ibid., P.132

(4) Ibid., P.8

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