Fragment de voyage

Accolé au hublot, dans un Soukhoï superjet, je partage la rangée avec une babouchka caucasienne et une brute épaisse à la gueule de travers.

L’avion est plein comme un oeuf et prêt à quitter le tarmac glacé de Moscou-Cheremetievo. Le pilote met les gaz, les moteurs hurlent et tout l’intérieur se met à trembler comme lors d’un séisme. Dans quelques secondes, l’appareil fendra les airs pour m’emmener mille-quatre-cents kilomètres plus au Sud. L’avion a beau gueuler de toutes ses forces, il ne bouge pas d’un mètre.

Je regarde par le hublot, il neige. La routine moscovite pour un mois de janvier. On peut y voir un ballet digne du Bolshoï, les chasse-neige croisent la route de camions citernes, tandis que certains avions se font dégivrer la face en travers des pistes de décollage. Notre pilote décide de refaire une deuxième tentative, les réacteurs crachent un bruit dantesque qui ranimerait le dernier des morts. J’imagine déjà le commandant de bord, les dents serrées, mettant le maximum de puissance afin de forcer sa bête à prendre l’envol.

En vain, l’appareil n’a pas bougé d’un iota.. Ma voisine, elle, fait son signe de croix et marmonne quelque imploration divine entre ses fausses dents. Sans doute, existe-t-il en Russie, un saint qui s’occupe du monde aéronautique et spécifiquement des avions coincées en début de piste par temps neigeux.

Le commandant de bord fait une soudaine apparition à travers les enceintes: “ice … impossible to move … wait … prrrrocessus of defrrrost … temperrrrature outside … minus 5 degrrrrees”. L’accent russe a le pouvoir de faire sourire l’occidental que je suis, cette manière gutturale de prononcer les “r” est une carte postale en soi dont je ne me lasse pas. Il ne me manque plus qu’un черный чай et une poignée de сушки pour que le spectacle soit complet quand l’avion se mettra en branle ! Ce fut chose faites quelques minutes plus tard. Direction le Caucase du Nord, enfin.

Deux heures plus tard, ma vieille voisine participe à la salve d’applaudissements en l’honneur du pilote qui a posé son oiseau, tout en délicatesse, sur le béton défoncé de la piste d’atterrissage de Mineralnye Vody.

Un réflexe pavlovien m’a toujours interpellé chez les passagers. Dès que l’avion s’immobilise, tout ce petit monde se presse de prendre son bagage cabine pour sortir comme on sortirait d’un bus. Résultat: 200 moutons se retrouvent agglutinés les uns aux autres dans le couloir principal et partagent d’intenses minutes de promiscuité. Les uns offrant leur derrière pour un tête-à-tête sexy avec le visage de celui resté assis, les autres jouant des coudes afin de gagner quelques centimètres. Le meilleur étant encore celui, coté hublot, qui s’inflige une séance contorsionniste d’un quart d’heure, la tête bloqué par le plafond du rangement des bagages. L’effet de meute combiné à l’individualisme nous rend souvent ridicules.

Arriver dans le Caucase du Nord russe c’est assurément changer de paradigme voire d’époque. La première chose qui me frappe, au sortir de l’aéroport, est le nombre de Lada Chestiorka tous azimuts. Cette voiture représente à elle seule la symbolique communiste: L’indifférenciation.

Elles ont une sacré gueule! C’est d’ailleurs dans l’une d’entre elles que je m’engouffre, le conducteur de taxi a beau avoir une gueule de mafieux prêt à en découdre au bord du prochain ravin, il se révèle on ne peut plus sympathique et curieux. Ma femme joue les interprètes afin de traduire ce que je ne comprends pas. Il est question de sa vie depuis qu’il est retraité, de ses petits enfants et de mon drôle d’intérêt pour cette région. Un européen qui débarque dans le Kraï de Stavropol pour découvrir la région, cela a de quoi interpeller même dans un taxi. Je ne peux m’empêcher de scruter le tableau de bord de la Lada dont le compteur a bien du mal à dépasser les 100km/h mais le plus intéressant est cette représentation de la Vierge de Kazan qui orne pas mal d’intérieur de voitures en Russie. Une protection mystique à l’instar de la corne d’abondance que les italiens font pendouiller à leur rétroviseur. Le russe est aussi croyant que l’italien, si pas plus…

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