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Interview de Caroline Hussar

Il y a, chez Caroline Hussar, une manière singulière d’entrer en littérature : par le seuil plutôt que par l’éclat, par le lieu avant l’intrigue, par le silence avant la phrase. Une maison posée à la lisière d’un bois, un hôtel fatigué au bord de l’Allier : chez elle, les paysages pèsent, les murs parlent, les territoires travaillent les corps et les consciences. Rien n’est décoratif, tout est décisif.

Avocate de formation, Caroline Hussar écrit comme on tranche : avec une langue nette, sans faux-semblant. Une écriture tenue, parfois âpre, toujours précise, traversée d’une poésie rugueuse qui ne cherche jamais l’effet mais vise la justesse. Ses romans donnent voix à des existences ordinaires prises dans des forces qui les dépassent. Des vies modestes, des liens fragiles, des corps contraints, racontés sans pathos.

Dans cet entretien à bâtons rompus, tout est passé en revue, sans langue de bois. Caroline Hussar y parle de l’écriture comme elle la pratique : avec rigueur et lucidité. Une parole incarnée. À l’image de ses livres.

Photo de l'autrice Caroline Hussar sur scène lors d'une foire du livre
Caroline Hussar ©

🔸Bonjour Caroline, rentrons directement dans le vif du sujet. À quel moment avez-vous décidé de franchir le pas de l’écriture d’un roman ?

🔸Avec le recul, diriez-vous que la rédaction de cette encyclopédie juridique a joué un rôle dans le sentiment de légitimité qui vous a permis d’écrire ?

Oui, je le crois. Je ne l’ai pas identifié aussi clairement sur le moment. Ce n’était pas conscient. Mais avec le recul, je pense vraiment que cette expérience m’a autorisée à écrire.

Le fait d’avoir travaillé sur quelque chose de long, de structuré, de dense, m’a donné la sensation que j’en étais capable. Que je pouvais tenir un texte, aller jusqu’au bout. Et à partir de là, je me suis permis d’essayer autre chose. De passer à la fiction.

🔸Vous exercez comme avocate, en droit de la santé et du dommage corporel, est-ce que ce métier a façonné votre manière d’écrire ?

Oui, très clairement. Le droit impose une langue précise, structurée. Sujet, verbe, complément. Cette rigueur-là m’est restée. Je n’aime pas les fioritures ni les effets gratuits. J’ai besoin d’une écriture sèche, âpre, tenue.

Mais l’influence ne s’arrête pas à la langue. Il y a aussi les situations que j’ai rencontrées. La Maison aux chiens est directement liée à mes débuts comme avocate de l’enfant, aux placements en famille d’accueil, à ce que j’ai vu et compris à ce moment-là. Le Rivage le plus sûr est également très social, avec un conflit autour d’une usine qui ferme. Ce sont des mondes que je connais, qui m’importent. Mes valeurs traversent mon métier et mon écriture, sans que j’aie besoin de les séparer.

Photo de Caroline Hussar , Autrice d'Auvergne publiée chez Grasset et aux Editions Presses de la Cité
Presses de la Cité ©

🔸Le style occupe donc une place centrale pour vous ?

Oui, énormément. Quand je lis, j’ai besoin que le style soutienne l’histoire. Je ne peux pas me contenter d’un récit si la langue ne me touche pas.

J’aime beaucoup Natacha Appanah, par exemple. Elle raconte des choses terribles avec une immense délicatesse. Chaque mot est pesé, travaillé, et pourtant on ne voit jamais l’effort. Il n’y a pas d’effet de style visible, tout est à sa place.

J’aime aussi Carole Martinez, pour cette langue très belle, un peu moins sèche, mais toujours très précise. C’est ce que j’essaie de faire : travailler une écriture âpre, parfois rude, mais entièrement construite. Et parfois, volontairement, laisser entrer un peu plus de douceur. Rien n’est laissé au hasard.

🔸Du coup, est-ce que le souci du style est déjà présent dans le premier jet ?

Pas vraiment. Je pense qu’il ne faut surtout pas se brider à ce moment-là. Si je passais trop de temps sur chaque phrase dès le premier jet, je n’avancerais pas. Il faut laisser venir l’histoire, accepter une forme de lâcher-prise. Il y a presque quelque chose de l’ordre de la transe à ce moment-là.

Le vrai travail arrive après, lors des relectures et des réécritures. C’est là que le style prend toute sa place. Et là je suis très exigeante.

🔸Comment fonctionne votre processus d’écriture justement, écrivez-vous plutôt à la main ou directement à l’ordinateur ?

Je commence toujours à la main. J’aime écrire sur le papier. C’est moins rapide, mais ça débloque quelque chose. Je ne sais pas exactement ce que cela fait au niveau du cerveau, mais il y a un lien très particulier entre la main et la pensée. Quelque chose circule autrement.

Quand j’écris à la main, je cours un peu après mes phrases. Il y a une forme de frustration, mais une frustration assez agréable. Elle empêche de trop se regarder écrire. Je crois qu’il ne faut surtout pas se voir écrire, ni s’observer en train de produire un texte. C’est important pour moi de rester dans ce mouvement-là.

Il y a déjà une première relecture au moment où je retranscris ensuite sur l’ordinateur. Et quand je bloque sur une scène, je reviens au papier. Très souvent, cela débloque à nouveau quelque chose.

J’ai aussi cette crainte constante d’aller trop loin dans l’émotion, de tomber dans quelque chose de mièvre. Écrire en plusieurs étapes me permet de retravailler, d’assécher, de corriger ce qui déborde. C’est dans ces allers-retours que le texte trouve peu à peu sa justesse.

🔸Votre premier roman, La Maison aux chiens, publié aux Presses de la Cité, s’ancre très fortement dans un lieu. Pouvez-vous en dire quelques mots ?

C’est l’histoire d’enfants placés dans une famille d’accueil assez rustre, à la campagne, en Auvergne. Ils arrivent dans un environnement qui ne fait pas rêver : peu de confort, beaucoup d’animaux, beaucoup de chiens. Les parents paraissent d’abord durs, maladroits.

Et puis, au contact de la nature, des animaux, à travers des gestes simples, du temps partagé, cette famille va peu à peu créer du lien. On voit les enfants grandir, devenir adolescents, puis adultes.

Un événement traumatique les oblige à quitter la maison. Plus tard, ils y reviennent et mesurent ce que ce lieu leur a apporté.

Première de couverture du roman La maison aux chiens de Caroline Hussar
Presses de la Cité ©

🔸La nature semble jouer un rôle essentiel dans ce roman. Est-elle, selon vous, un facteur de résilience ?

Je pense que oui, même si je ne l’ai pas formulé consciemment en écrivant. C’est un thème qui revient souvent sans que je l’aie prémédité.

La forêt, l’eau, les animaux apportent un apaisement, même si les personnages ne le perçoivent pas toujours sur le moment. L’isolement peut aussi avoir ses limites, créer des tensions. Mais avec le temps, cette nature devient un socle.

🔸Dans ce même roman, et comme l’indique le titre, il y est question d’une maison. Existe-t-elle réellement ou est-elle entièrement issue de la fiction ?

Oui, elle existe ! Il s’agit d’une ancienne maison de garde-chasse, située au bord d’une forêt. Plus tard, elle est devenue un refuge animalier. C’est un lieu qui m’a marquée.

Je crois que je pars presque toujours d’un endroit réel quand j’écris. J’ai besoin de sentir un lieu, de le voir, de comprendre comment on y vit, comment on s’y déplace, ce qu’il impose à ceux qui l’habitent.

La maison n’est jamais un simple décor. Elle conditionne les gestes, les relations, les silences. Dans La Maison aux chiens, elle est rude, peu confortable, mais elle offre aussi un cadre, une forme de stabilité. C’est cette ambivalence qui m’intéressait.

🔸Petite digression sur votre écriture, est-ce que vous avez une méthode ou un rythme particulier pour écrire ?

Je travaille beaucoup, donc c’est compliqué de dégager du temps pour l’écriture. C’est vrai que le moment où j’écris le mieux, si je n’ai absolument aucune contrainte et si je veux écrire, c’est le matin très tôt ou même dans la nuit. Je dors très peu, je suis insomniaque, et j’ai une grosse période entre une heure ou deux heures du matin et cinq heures du matin où je peux ne pas dormir. Là, je ne vais pas forcément écrire, mais je vais réfléchir à mon texte. Je peux aussi me lever pour écrire, mais il n’y a pas de règles.

Ce que j’adore, c’est si je peux me réveiller très tôt le matin, être encore un peu dans la pénombre. J’aime écrire dans l’ombre. Me lever, m’installer, écrire entre trois ou quatre heures du matin et sept heures, c’est magique. Si je pouvais faire ça tout le temps, ce serait parfait. Bon, je travaille, j’ai des enfants, donc ce n’est pas toujours possible.

En journée, j’écris moins bien, sauf si c’est très tôt. Je prends beaucoup le train pour aller aux expertises, aux audiences, et j’aime bien écrire dans le train, parce que je suis libre de toute contrainte. C’est un moment qui est seulement pour moi. Là où j’écris le moins bien, c’est l’après-midi.

🔸Est-ce qu’il y a une humeur différente selon le moment où vous écrivez ?

Je pense que c’est plus mystique quand j’écris la nuit. Par exemple, une scène de sexe sera plus facile à écrire quand je me dis que je suis seule et que personne ne me regarde, alors que pourtant, tout le monde va la lire ensuite. Mais je m’autorise peut-être plus de choses.

Parfois, quand je relis, je me dis qu’on va y aller un peu plus mollo, que je vais lisser un peu. Mais oui, je pense que si j’écris à quatorze ou quinze heures, j’ai plus l’impression d’être observée, et le style sera peut-être plus calme. Je ne sais pas.

En tout cas, je m’autoriserai sans doute moins de choses. Le petit matin, ou la nuit, il y a quelque chose de plus libre. On est encore un peu dans le rêve, et on s’autorise des choses qu’on ne s’autoriserait pas en plein jour.

🔸Venons-en à votre deuxième roman, Le Rivage le plus sûr, qui naît lui aussi d’un lieu très précis. Comment ce livre a-t-il commencé ?

Là encore, tout est parti d’un endroit. D’abord d’un hôtel-restaurant situé au bord de l’Allier. Puis d’une maison, de l’autre côté de la rivière, plus proche de l’usine où travaillait une grande partie de la population. J’ai été frappée par cette géographie très simple : la rivière, les deux rives, les passages d’un côté à l’autre.

Le roman se situe dans les années 1990. À cette époque, le conflit social autour de la fermeture de l’usine s’imposait presque naturellement. C’était un monde très structuré par le travail, par une forme de solidarité ouvrière, et cette disparition vient bouleverser tout un équilibre. Mais au-delà du contexte social, le cœur du livre reste une histoire très intime. Une amitié féminine, fragile, traversée par les événements. Le lieu, la rivière, l’usine, tout cela forme un cadre, mais ce sont surtout les relations humaines qui m’intéressaient.

Presses de la Cité ©

🔸La rivière occupe une place très forte dans ce roman. A-t-elle, pour vous, une dimension symbolique ?

Oui, même si ce n’était pas conscient au départ. L’Allier est une rivière plate, large, imprévisible. Quand elle déborde, elle détruit tout. J’ai grandi avec cette peur-là, avec l’idée que l’eau pouvait envahir, emporter, effacer.

En écrivant, je me suis rendu compte que cette angoisse revenait naturellement. La rivière devient une présence constante, à la fois apaisante et menaçante. Elle structure le paysage, mais aussi les relations, les déplacements, les choix. Comme souvent, ce n’est qu’après coup que je prends conscience de cette dimension symbolique.

🔸Vos écrits sont traversés par des souvenirs, des territoires très incarnés. Est-ce que vous vous sentez représentante de votre terre d’origine ?

ll n’y avait aucune volonté de me poser comme une représentante de ma région d’origine, ni du Puy-de-Dôme ni de l’Allier. En revanche, je me rends compte avec le recul qu’on parle très peu de ces petites villes, de ces villages de province.

Ce sont surtout des personnages que j’avais envie de raconter. Francis, par exemple, dans La Maison aux chiens, ce père un peu rustre, incapable de prendre des enfants dans ses bras, qui ne sait pas leur dire qu’il les aime autrement qu’en les emmenant pêcher. Ou encore le père du Rivage le plus sûr, cet ouvrier qui a grandi dans l’usine, qui s’y est construit, et que cette même usine va trahir, au point de le pousser vers des activités illicites pour faire vivre sa famille.

Il y a aussi ces ouvriers, ce mouvement social, cet attachement presque viscéral à l’usine. Les anciens qui viennent renforcer la grève et disent qu’on ne peut pas leur enlever ce qui les fait vivre. C’est cela qui m’importait de raconter.

Plus que l’idée d’un territoire à représenter, il s’agissait de trajectoires humaines, de personnalités inscrites dans un décor qui est le mien, auquel je suis attachée, bien sûr, mais surtout de la manière dont ce décor soutient la vie qui s’y déroule.

🔸Vous avez ensuite accepté de réécrire les Contes d’Auvergne. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous engager dans ce projet ?

J’avais terminé l’écriture de mon deuxième roman, j’avais commencé à entrevoir l’histoire du troisième, mais je ne savais pas encore comment l’aborder. J’avais besoin de respirer, de m’amuser autrement avec l’écriture.

Les contes existaient déjà. L’histoire était là. Je n’avais pas à l’inventer. Du coup, je pouvais me concentrer sur autre chose : la voix, le point de vue, le rythme. Qui raconte ? Une femme, un enfant, un narrateur extérieur ? Comment dire autrement une histoire que tout le monde connaît ? Ça m’a libérée.

Même si ce ne sont pas des romans au sens strict, je me rends compte que mes thèmes reviennent. Il y a toujours du social. Dans un conte, je parle d’un couple de fermiers. Dans un autre, de bûcherons. Ailleurs, d’un enfant dans une ville ouvrière où l’on vit du charbon, dans des conditions difficiles. Ce sont des univers qui me poursuivent.

J’ai aussi beaucoup travaillé la question des figures féminines. J’avais envie de femmes fortes. Pas des princesses, pas des femmes idéalisées. Des femmes âgées parfois, des femmes solides et charpentées. Par exemple, dans la légende de la Gallipote, cette femme qui se transforme en loup, j’ai voulu lui redonner une épaisseur, une liberté.

Il y a aussi la légende du lac Pavin. Dans la version traditionnelle, les femmes sont noyées parce qu’elles auraient eu des mœurs légères. Moi, je me suis demandé pourquoi. J’en ai fait des femmes libres, qui refusent de se soumettre aux règles sociales et qui choisissent leur destin, même tragique.

Pour la Bête du Gévaudan, j’ai travaillé à partir des archives. J’ai découvert un personnage réel qui ne cherchait pas à sauver la bête, mais à protéger le loup et la nature, pressentant déjà la destruction des forêts. Là encore, j’ai pris un biais plus contemporain.

Certains contes étaient très connus, d’autres beaucoup moins. J’ai fait mon choix. J’ai évité ceux qui reposaient uniquement sur la figure de l’idiot, par exemple, parce que ça ne m’intéressait pas. Ce que je trouve très difficile, c’est d’écrire le drôle. Faire rire est une vraie prouesse. Je n’y arrive pas vraiment. En revanche, l’humour noir, le cynisme, ça, je sais faire. Il y a notamment une histoire de pari autour d’une chèvre, qui est à l’origine une farce. J’en ai fait quelque chose de beaucoup plus sombre, presque tragique, sur l’absence de communication dans un couple et la violence qui en découle. Ce travail sur les contes a été nécessaire. Il m’a libérée. Quand je suis revenue à l’écriture de mon troisième roman, je l’ai repris autrement, avec une autre liberté. Cet exercice m’a ouvert beaucoup de portes. C’était exactement ce dont j’avais besoin à ce moment-là.

Couverture de Contes d'Auvergne de Caroline Hussar aux Éditions Grasset
Grasset ©

🔸Est-ce que les contes vous ont été imposés ou avez-vous pu les choisir librement ?

Je les ai choisis librement. On m’a proposé un corpus assez large de contes, et j’ai pu sélectionner ceux sur lesquels j’avais envie de travailler.

Il y en a certains que je n’ai pas pris, parce qu’ils étaient trop légers, trop anecdotiques, souvent fondés sur la figure de l’idiot ou de la farce. Ça ne m’intéressait pas.

J’avais besoin de contes avec de la matière, quelque chose de plus sombre, de plus social, ou qui permettait de travailler des personnages féminins forts. Donc oui, il y a eu un vrai choix de ma part.

🔸Si je vous mets au défi de définir votre écriture en une seule expression, laquelle choisiriez-vous ?

Je dirais peut-être: une poésie âpre. Une langue qui s’ancre dans ce qui est rugueux, parfois sombre. Il y a quelque chose de lyrique, mais jamais dans l’emphase ni dans l’effet gratuit.

Cette poésie est toujours contenu. Dès qu’elle menace de devenir trop douce, trop émotionnelle, elle est brisée par une aspérité, par quelque chose de plus cru, parfois de plus cynique. Cette tension est nécessaire pour ne pas tomber dans le mièvre.

Il y a sans doute là une forme de romantisme, mais un romantisme sombre, gothique. Celui que l’on retrouve chez les sœurs Brontë par exemple. Des maisons qui pèsent sur les corps, des paysages habités, des passions violentes mais contenues, des amours impossibles, une intensité qui ne se dit jamais complètement.

C’est une écriture qui avance sur une ligne de crête. Quand l’émotion déborde, elle est retenue. Quand la dureté devient trop forte, un peu de lumière est laissée entrer. Une poésie rugueuse, donc.

Photo en noir et blanc de Caroline Hussar, l'autrice française, elle regarde vers la droite
Caroline Hussar ©

🔸Quand vous écrivez, pensez-vous au lecteur ou écrivez-vous d’abord pour vous ?

Non, je n’y pense pas du tout. J’écris vraiment d’abord pour moi. Si je pensais au lecteur au moment même où j’écris, je crois que je serais complètement bloquée. Cela introduirait quelque chose de trop extérieur, une attente qui m’empêcherait d’avancer librement.

Le lecteur arrive après. Il arrive au moment des relectures, quand je retravaille le texte, quand je coupe, quand je resserre. C’est là que je commence à me demander si ce que j’ai écrit peut être transmis, entendu, reçu.

Mais au moment de l’écriture, non. Ce temps-là reste très fermé. J’ai besoin qu’il le soit. C’est quelque chose de très personnel, presque intime.

🔸Vos romans sont publiés dans plusieurs maisons d’édition. Est-ce que vous voyez des différences d’un éditeur à l’autre ?

Mes romans paraissent aux Presses de la Cité. Les éditions de Borée publient les versions poche, simplement parce que les Presses de la Cité ne disposent pas de ce format. Tout cela est parfaitement contractualisé avec elles. Mon troisième roman, qui sort prochainement, est d’ailleurs publié au même endroit.

Les Contes d’Auvergne, en revanche, sont parus chez Grasset. Ce projet est arrivé par l’intermédiaire de ma correctrice, Françoise Delivet, avec qui je travaille aux Presses de la Cité et qui a monté cette collection avec Denis Denis Gombert. Comme il ne s’agissait pas d’un roman mais d’un travail très différent, il n’y a eu aucune difficulté à collaborer avec une autre maison.

Je continue d’ailleurs à travailler avec les Presses de la Cité pour mes romans. Les relations sont très bonnes avec les éditeurs des deux maisons. Il y a une vraie continuité, malgré la diversité des projets. Même si mes romans sont différents les uns des autres, ils partagent une même attention au social, à la nature, à une forme d’ancrage territorial, et cela explique sans doute cette fidélité réciproque.

🔸Comment vos proches et vos collègues du milieu juridique ont-ils réagi à votre succès littéraire ?

Je ne m’y attendais pas du tout. Et pourtant, le soutien a été incroyable. Le Barreau, mes confrères, ont été présents d’une manière que je n’aurais jamais imaginée. Cela m’a profondément touchée.

Quand j’ai reçu le prix pour mon premier roman, mon bâtonnier était là, ainsi que de nombreux confrères. Des signatures ont été organisées à la Maison de l’Avocat, à Clermont. Des avocats d’autres barreaux m’ont écrit pour me féliciter, me dire qu’ils avaient lu le livre. Même des magistrats m’ont adressé des messages.

Il existe un vrai esprit de corps dans le milieu juridique, dans le bon sens du terme. On peut être adversaires à l’audience, plaider les uns contre les autres, mais quand l’un d’entre nous fait autre chose, surtout dans le champ culturel, il y a un véritable soutien. Beaucoup y ont vu une manière de donner une belle image du Barreau, de montrer que nous ne sommes pas uniquement des avocats, que nous avons aussi d’autres formes d’expression.

🔸Ils savaient que vous écriviez avant la publication ?

Pas du tout. Absolument personne ne le savait. J’écrivais vraiment dans mon coin. Même dans mon entourage proche, à part mon conjoint, personne n’était au courant. Il y avait chez moi une forme de syndrome de l’imposteur. Je me disais que si je le disais trop tôt, on penserait que j’écris dans un journal intime, ou de mauvais poèmes. J’avais besoin d’une forme de légitimation. Je me disais que je parlerais de mon écriture le jour où j’aurais un éditeur, parce que cela voudrait dire que j’étais, d’une certaine manière, cooptée.

Mes confrères, eux, n’étaient évidemment pas au courant non plus. Ils l’ont appris lorsque j’ai envoyé mon manuscrit au concours du prix Jean Anglade. J’ai été finaliste, et à partir de là, l’information a commencé à circuler. Puis, quand j’ai remporté le prix, tout s’est accéléré.

🔸Vous travaillez actuellement sur un nouveau roman, prévu pour 2026. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ou est-ce un secret ?

Je peux en parler car le manuscrit est fini depuis un petit moment. Il est même corrigé à ce stade. Je suis à nouveau partie d’un lieu, il s’agit d’une maison que je visualise depuis toute petite, qui est au bord d’une forêt qui est un peu sombre. Et je me suis dit qu’il y aurait un fantôme dans cette maison.

L’histoire est celle d’un jeune homme qui va se retrouver dans cette maison (celle de ses grands-parents) et trouve qu’il y a une présence un peu fantomatique, quelque chose de désagréable dans cette maison. Il va enquêter, enfin il va essayer de savoir ce qui est arrivé à sa grand-mère et à son grand-père.

Il y a deux temporalités. D’un côté, l’histoire des grands-parents ; de l’autre, celle du jeune homme. Au cœur de cette narration, il y a surtout le grand-père, marqué par un amour tragique, impossible, dont les répercussions se propagent bien au-delà de lui. Cette histoire pèse sur la grand-mère, sur les enfants, sur toute la lignée. Il y a tout un mystère autour de ce qui lui est arrivé et de pourquoi sa présence fantomatique habite encore la maison.

Si je vais un petit peu plus loin, cela a été inspiré de l’histoire de mon propre grand-père. Ma grand-mère est tombée enceinte très jeune, ils se sont mariés très jeunes. Ils avaient dix-sept ans à l’époque. Quelques années plus tard, il a rencontré l’amour de sa vie. Et la tragédie, ça a été de ne jamais pouvoir vivre pleinement cet amour puisqu’il était déjà marié.
Et ça l’a rendu fou! Fou, violent et alcoolique.

Quand je vous ai dit que je lisais des histoires et des romans gothiques, c’est vraiment ça. C’est une maison fantomatique, une présence sinistre, de la violence, et en même temps une histoire d’amour très passionnelle. Finalement, je vais y aller dans le romantisme, je pense. Mais pas mièvre.

Le titre du livre quant à lui est assez mystérieux. Je voulais que cette maison ait un nom, parce que j’avais besoin qu’elle soit un personnage vraiment du livre. Et je ne trouvais pas de nom.
Je suis allée voir le lieu-dit sur lequel se trouve la maison qui m’a inspirée. Et là, je vois, et je vous assure que c’est vrai, le lieu-dit s’appelle … Heurtevent !

🔸Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite écrire aujourd’hui ?

D’écrire d’abord pour soi. Pour le plaisir. Sans penser immédiatement à la publication. Écrire parce que c’est nécessaire, parce qu’il y a quelque chose qui demande à sortir.


Je crois aussi qu’il faut écrire ce qu’on connaît, ce qui nous traverse vraiment. Ne pas chercher à écrire ce qu’on pense devoir écrire, ni ce qui pourrait fonctionner. Rester au plus près de son monde, de ce qu’on a vu, de ce qu’on a vécu, de ce qui nous a marqué.


Et ensuite seulement, si l’envie est là, chercher des maisons d’édition qui correspondent à sa sensibilité. Mais ça vient après. Le cœur du travail reste l’écriture elle-même.

🔸Pourquoi, selon vous, une autrice ou un auteur ressent-il le besoin d’être publié ?

Il y a sans doute une part d’ego, forcément. À un moment, il faut bien se dire que le texte a suffisamment de valeur pour intéresser une maison d’édition. Mais il y a surtout le désir que l’écriture aille plus loin que le simple geste solitaire. Même lorsqu’on prend beaucoup de plaisir à écrire dans son coin, vient l’envie que les histoires soient lues.

Il y a ce moment très particulier où le livre est terminé, où il part, où il ne nous appartient plus. On est censé être heureux parce qu’il va rencontrer des lecteurs, mais c’est aussi un moment très difficile. Une forme de vide. Puis, peu à peu, les retours arrivent. Les lecteurs voient dans le texte des choses que l’on n’avait pas perçues soi-même, parce qu’on était trop proche. Et là, quelque chose se répare. Le lien se crée.

Pour mon premier roman, ce sont surtout les retours des familles d’accueil qui m’ont profondément marquée. Quand certaines sont venues me dire qu’elles n’avaient jamais lu de texte parlant d’elles, de leurs difficultés, de leur quotidien, et que cela les avait touchées, j’ai compris pourquoi on accepte de se rendre visible. C’est sans doute là que se trouve la raison la plus profonde : dans le fait d’être lu, compris, parfois reconnu. Et ça, c’est immense.

🔸Y-a-t-il une question que l’on ne vous posez jamais et que vous aimeriez pourtant qu’on vous pose ?

On ne m’a jamais demandé s’il y avait des livres chez moi quand j’étais petite. Si on me lisait des histoires. Si c’est comme ça que je suis venue à la littérature, à la lecture.

Et si je me pose la question à moi-même, la réponse est non. Mes parents lisaient très peu. Ma mère lisait parfois des polars l’été, sur la plage. Mon père ne lisait pas du tout. Il n’y avait quasiment pas de livres à la maison. Peut-être quelques Agatha Christie, mais c’était marginal. Et on ne me lisait pas d’histoires le soir. Il n’y avait pas de culture littéraire dans mon environnement familial.

Mon amour de la lecture est venu plus tard, quand j’ai appris à lire. Il est venu par l’école, et surtout par une institutrice de CE2. Elle est devenue une amie, quelqu’un avec qui j’ai gardé le contact toute ma vie. Elle est malheureusement décédée un mois avant que je sois finaliste du prix Jean-Anglade. Ça a été un vrai crève-cœur.

C’est elle qui m’a fait lire. C’est elle qui m’a donné le goût des livres. Nous vivions dans un tout petit village, très isolé, sans bibliothèque. Mais il y avait le bibliobus. Elle nous y emmenait, et c’est comme ça que nous avions accès aux livres. Elle a porté mon amour de la lecture toute ma vie, jusqu’au moment où je me suis mise à écrire. Elle n’a jamais su que j’écrivais. Elle n’a jamais vu mes romans. Alors mon premier roman lui a été dédié.

L'autrice française éditée chez Presses de la cité et Grasset signe ses livres (Caroline Hussar)
Caroline Hussar ©

Vous retrouverez les livres de Caroline Hussar aux éditions Presses de la Cité, Grasset ainsi que chez Deborée. Vous pouvez également suivre ses actualités sur sa page Instagram.

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