La fille de la supérette | Sayaka Murata

Revoyons nos classiques tels les candidats du jeu questions pour un champion qui répètent inlassablement leur litanie de culture générale: je suis l’inventeur de l’imprimerie? Je suis Gutenberg! Qui a prononcé cette célèbre phrase “… et pourtant elle tourne” ? Galilée! Je suis une femme et j’ai  découvert le radium? Marie Curie ! Nous célébrons la floraison des cerisiers au printemps ? Nous sommes … nous sommes … les japonais ! Bingo !

En effet, cette coutume de l’hanami où l’on voit des centaines de nippons se rendre dans les parcs et admirer la blancheur rosée des illustres cerisiers est aussi connue, pour un occidental, que les sushis, les haïkus et les bizarreries technologiques toujours plus folles du Pays du Soleil levant. Cliché quand tu nous tiens. 😉

Il va sans dire que la culture japonaise rencontre un certain succès en Europe et fait battre le cœur de bon nombre d’entre nous. Je suis de ceux-là, lorgnant de plus en plus vers cet archipel atypique. Mon entourage étant au parfum de mon intérêt grandissant pour le Japon, La fille de la supérette (1), sorti en 2016, a fini par atterrir sur le coin de mon bureau et il ne m’a pas fallu réfléchir deux fois d’affilée avant de découvrir ce court roman qui a reçu le prix Akutagawa, l’équivalent du prix Goncourt. Petite analyse.

L’histoire

Keiko a trente-six ans et vit à contre-courant. Célibataire et sans enfants, elle travaille depuis toujours dans un konbini, une de ces supérettes japonaises où l’on vend de tout, tout le temps. Keiko s’y sent comme un poisson dans l’eau alors que son entourage se demande quand est-ce qu’elle va réellement entrer dans le moule de la société et enfin débuter sa vie de femme. Son existence bascule à l’arrivée de Shiraha, un nouvel employé lui aussi célibataire.

L’intruse dans la société

Sayaka Murata, l’auteure, nous plonge dans une histoire simple et sans accroc qui pourrait se dérouler dans bien des villes sur le globe. Cette femme, Keiko, trace sa vie sans trop se poser de questions. Elle est le contraire de ce que le monde attend d’elle et qui la juge pour ce qu’elle est. L’auteure aborde ici une thématique universelle qui est la difficulté de trouver sa place dans la société sans se renier. Ce sujet est traité avec une certaine délicatesse et l’on imagine bien que sortir hors des sentiers battus ne doit pas être une sinécure au Japon, un pays où le sens de l’honneur est fortement ancré dans les mentalités.

“ … et si on t’inscrivait plutôt sur un site de rencontres? Je sais, on devrait prendre des photos tout de suite ! Avec des clichés pris lors d’une fête entre amis, ça fera meilleure impression et tu recevras plus de demandes de contact qu’avec des selfies. 

— Oh, quelle bonne idée, faisons ça ! s’exclame Miho.

— Mais oui, ça augmentera tes chances! décrète le mari de Yukari en réprimant un rire.

— Vous croyez que j’aurai de bons résultats? Ma question ingénue semble mettre l’époux de Miho mal à l’aise.

— Disons qu’il faut se dépêcher. À ce train-là, tu vas manquer de temps, pour être honnête. Tu n’es plus toute jeune, bientôt il sera trop tard. “ (2)

Une écriture japonisante 

L’écriture de Murata est limpide, sans fioritures. Elle ne s’embarrasse pas de digressions pour nous faire entrer dans la vie de cette célibataire à l’heure du Japon moderne. Ce même personnage principal est construit avec brio, on sait directement imaginer ce que peut être sa vie, ses réactions et ses questionnements intérieurs.

Le rythme du roman peut surprendre car il n’y a pas de bouleversements ni de retournements de situation extraordinaires mais une certaine manière de conter la vie d’une japonaise. L’auteure prend son temps pour déployer son histoire qui est aussi la sienne puisque Sayaka Murata a écrit cette fiction alors qu’elle était elle-même… vendeuse dans un konbini. 

Enfin, certains verront dans cette histoire une succession de platitudes. Pour ma part je vois dans l’écriture de La fille de la supérette ce que j’aime le plus dans la littérature japonaise, une histoire sans faux-semblants qui a un je-ne-sais-quoi d’apaisant. Bref, ce n’est pas encore demain la veille que je vais faire hara-kiri avec la culture nippone. 😉

À bientôt,


(1) MURATA S., La fille de la supérette – Konbini, Éditions Denoël, 2018 

(1) Ibid., P.76

7 réflexions sur “La fille de la supérette | Sayaka Murata

  1. Diana Auzou

    Ce « je-ne-sais-quoi d’apaisant » est tellement bien décrit, Johan. Les fleurs des cerisiers que les japonnais cherchent au printemps recouvrent et donnent à voir, comme la neige, font ressortir, en épure, les lignes simples, essentielles. L’explosion des fleurs, le débridé de la vie.
    Je les ai écoutés parler de ces moments exquis où ils retrouvent autrement les battements de leur cœur.
    Surprenant peuple, velours et acier, roseau et chêne et toujours les fleurs des cerisiers.

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Nina,

      Les pieds trépignent d’impatience de revoir ces longues journées ensoleillées qui se font si rare dans le Nord en ce printemps mais le moral est bon et la santé aussi. J’espère que tout va bien aussi pour toi.

      Une vraie détente dans cette lecture japonaise en effet 😉

      À bientôt

      Aimé par 1 personne

      1. Bonjour Johan,
        oui, ce printemps est bien gris. J’espère comme toi que le soleil reviendra bientôt pour réchauffer le cœur et nous donner le moral.
        Je lis « La somme de nos folies » de Shih-Li Kow. Je pense le terminer cette semaine. Je reviendrai te donner mon avis.
        Bonne semaine, à bientôt

        Aimé par 1 personne

Répondre à Nina Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s