📚 TABLE DES MATIÈRES

  1. La lettre
  2. La critique des savants et des écrivains
  3. Conflit entre amour et vertu
  4. Analyse linéaire de la lettre
  5. Résonances morales
  6. Conclusion

La lettre

J’avois compté, mon cher Aza, me faire un ami du Savant Cusipata, mais une seconde visite qu’il m’a faite a détruit la bonne opinion que j’avois prise de lui, dans la premiere ; nous sommes déjà brouillés.

Si d’abord il m’avoit paru doux & sincère, cette fois je n’ai trouvé que de la rudesse & de la fausseté dans tout ce qu’il m’a dit.

L’esprit tranquille sur les intérêts de ma tendresse, je voulus satisfaire ma curiosité sur les hommes merveilleux qui font des Livres ; je commençai par m’informer du rang qu’ils tiennent dans le monde, de la vénération que l’on a pour eux ; enfin des honneurs ou des triomphes qu’on leur décerne pour tant de bienfaits qu’ils répandent dans la société.

Je ne sçais ce que le Cusipata trouva de plaisant dans mes questions, mais il sourit à chacune, & n’y répondit que par des discours si peu mesurés, qu’il ne me fut pas difficile de voir qu’il me trompoit.

En effet, dois-je croire que des gens qui connoissent & qui peignent si bien les subtiles délicatesses de la vertu, n’en ayent pas plus dans le cœur que le commun des hommes, & quelquefois moins ? Croirai-je que l’intérêt soit le guide d’un travail plus qu’humain, & que tant de peines ne sont récompensées que par des railleries ou par de l’argent ?

Pouvois-je me persuader que chez une nation si fastueuse, des hommes, sans contredit au-dessus des autres, par les lumières de leur esprit, fussent réduits à la triste nécessité de vendre leurs pensées, comme le peuple vend pour vivre les plus viles productions de la terre ?

La fausseté, mon cher Aza, ne me déplaît guères moins sous le masque transparent de la plaisanterie, que sous le voile épais de la séduction, celle du Religieux, m’indigna, & je ne daignai pas y répondre.

Ne pouvant me satisfaire à cet égard, je remis la conversation sur le projet de mon voyage, mais au lieu de m’en détourner avec la même douceur que la premiere fois, il m’opposa des raisonnemens si forts & si convainquans, que je ne trouvai que ma tendresse pour toi qui pût les combattre, je ne balançai pas à lui en faire l’aveu.

D’abord il prit une mine gaye, & paroissant douter de la vérité de mes paroles, il ne me répondit que par des railleries, qui toutes insipides qu’elles étoient, ne laissérent pas de m’offenser ; je m’efforçai de le convaincre de la vérité, mais à mesure que les expressions de mon cœur en prouvoient les sentimens, son visage & ses paroles devinrent sévères ; il osa me dire que mon amour pour toi étoit incompatible avec la vertu, qu’il falloit renoncer à l’une ou à l’autre, enfin que je ne pouvois t’aimer sans crime.

À ces paroles insensées, la plus vive colere s’empara de mon ame, j’oubliai la modération que je m’étois prescrite, je l’accablai de reproches, je lui appris ce que je pensois de la fausseté de ses paroles, je lui protestai mille fois de t’aimer toujours, & sans attendre ses excuses, je le quittai, & je courus m’enfermer dans ma chambre, où j’étois sûre qu’il ne pourroit me suivre.

Ô mon cher Aza, que la raison de ce pays est bizarre ! toujours en contradiction avec elle-même, je ne sçais comment on pourroit obéir à quelques-uns de ses préceptes sans en choquer une infinité d’autres.

Elle convient en général que la premiere des vertus est de faire du bien ; elle approuve la reconnoissance, & elle prescrit l’ingratitude.

Je serois louable si je te rétablissois sur le Trône de tes peres, je suis criminelle en te conservant un bien plus précieux que les Empires du monde.

On m’approuveroit si je récompensois tes bienfaits par les trésors du Perou. Dépourvue de tout, dépendante de tout, je ne possede que ma tendresse, on veut que je te la ravisse, il faut être ingrate pour avoir de la vertu. Ah mon cher Aza ! je les trahirois toutes, si je cessois un moment de t’aimer. Fidelle à leurs Loix, je le serai à mon amour, je ne vivrai que pour toi.


La lettre 22, située au cœur de l’œuvre, condense plusieurs enjeux majeurs : elle oppose la sincérité de l’amour à la morale austère d’un religieux, elle souligne la contradiction entre la vénération des auteurs et leur réalité économique, et elle offre à Zilia l’occasion d’affirmer une fidélité absolue à Aza. L’analyse de cette lettre permet donc de saisir la puissance critique de Graffigny et l’originalité de son héroïne.

Le contexte dans lequel naît Lettres d’une Péruvienne est déterminant pour saisir la portée de cet ouvrage. Le roman épistolaire connaît alors un engouement sans précédent : après la publication des Lettres persanes de Montesquieu, les lecteurs savourent la fiction d’une étrangère qui découvre la France et en dévoile les travers. Graffigny s’inscrit dans cette lignée tout en s’en écartant. L’Orient des Persans est remplacé par le lointain Pérou, terre encore auréolée de mystère au XVIIIᵉ siècle. Les conquêtes espagnoles ont fait de l’empire inca un objet d’imaginaire, et l’idée de confier la plume à une jeune prêtresse arrachée à son univers renverse les hiérarchies : c’est l’exilée qui juge les Européens. La correspondance de Zilia s’inscrit ainsi à la croisée du roman d’aventures et du roman d’idées ; elle propose à la fois un récit de captivité et une méditation sur la civilisation.

Le public du siècle des Lumières apprécie ces récits pseudo-exotiques car ils permettent de critiquer la société française sans en avoir l’air. Usbek et Rica, dans Lettres persanes, observent les Parisiens avec étonnement ; Zilia poursuit ce regard décentré en soulignant l’incohérence des mœurs, l’absurdité des lois et la fragilité de l’autorité masculine. Le succès de l’œuvre tient à ce mélange de satire et de pathétique. Graffigny s’inspire également des Lettres portugaises de Guilleragues, recueil de lettres d’une religieuse trahie qui exprime un amour désespéré. Dans son roman, l’autrice confère cette passion à son héroïne, mais elle la combine avec une lucidité critique qui dépasse l’expression du sentiment.

L’organisation de l’œuvre renforce cette dimension composite. La première édition de 1747 compte trente-huit lettres et se concentre sur la séparation des amants, la découverte du monde européen et les interrogations de Zilia. La seconde édition de 1752 ajoute trois lettres et développe une dimension plus philosophique. L’héroïne acquiert une autonomie intellectuelle qui culmine lorsqu’elle renonce à l’amour charnel pour jouir du simple plaisir d’être, thème que l’édition moderne souligne. Ce changement témoigne de l’évolution du personnage : d’abord captive et ignorante, elle devient progressivement une critique éclairée de sa société et de la condition féminine. L’édition de 1752 insiste sur la défense des femmes et dénonce l’éducation frivole qu’on leur donne. La lettre XXII, qui appartient aux deux versions, se situe avant cette transformation finale mais en porte déjà les germes, en particulier dans la manière dont Zilia affirme son indépendance.

La structure épistolaire de l’œuvre est originale par son dispositif de communication. Zilia s’adresse à Aza à l’aide de quipus, ces cordelettes à nœuds que les Incas utilisaient pour noter des événements. Elle tisse ainsi un récit sensoriel et émotionnel. Mais ces messages ne parviennent pas à leur destinataire : ils seront traduits plus tard par Zilia elle-même, vivant en France. Cette absence de réponse instaure un monologue intérieur qui renforce l’isolement de la narratrice et crée une tension dramatique. Le lecteur partage la frustration de Zilia, qui écrit « sans écho ». C’est seulement dans les dernières lettres que ses messages atteindront Aza ; il est alors trop tard, l’amant inconstant s’est détourné d’elle. Ce dispositif souligne la fragilité de la communication et le rôle libérateur de l’écriture : écrire devient pour Zilia un moyen d’exister et de se souvenir.

Une autre dimension importante du contexte est la situation de l’autrice. Françoise de Graffigny (1695‑1758) fréquente les salons des Lumières et participe aux débats intellectuels de son temps. Elle connaît les philosophes et les hommes de lettres, mais en tant que femme, elle fait l’expérience du « second rang » auquel la société la relègue. Son roman est donc l’expression d’une double marginalité : celle d’une Inca en Europe et celle d’une femme dans le monde des lettres. La critique moderne souligne que Lettres d’une Péruvienne est l’un des premiers romans à donner la parole à une femme colonisée et à la montrer capable de juger les hommes qui l’entourent. Le contexte de la colonisation espagnole du Pérou fournit une toile de fond qui légitime la portée universelle du message : la question de l’oppression traverse cultures et époques.

Dans cette perspective, il est essentiel de comprendre que la lettre XXII ne surgit pas ex nihilo mais s’inscrit dans un réseau d’allusions et de références. Le roman multiplie les périphrases et les descriptions ingénues : Zilia appelle les bateaux « maisons flottantes », les miroirs des « machines qui doublent les objets », ou les ciseaux « petits outils de métal ». Ces périphrases créent un effet comique et soulignent le dépaysement du regard. Elles rappellent l’esthétique précieuse du XVIIᵉ siècle et nourrissent la satire : la France, si fière de son modernisme, apparaît sous un jour étrange et ridicule. L’écriture de Graffigny oscille ainsi entre le registre lyrique – la douleur et l’amour de Zilia – et le registre comique – l’étonnement face aux coutumes françaises. Elle emprunte aussi au style des moralistes : les maximes sur l’inconstance ou l’orgueil apparaissent à plusieurs reprises. Cette combinaison de registres donne au roman sa saveur singulière et participe à sa critique sociale.

Enfin, la voix de Zilia est façonnée par l’acquisition progressive du français. Au début, elle n’écrit qu’en quipus, puis elle apprend à nommer les choses et à utiliser l’alphabet français. Ce processus, décrit dans la lettre 18, est une véritable métaphore de l’éveil de la conscience : « À mesure que j’en ai acquis l’intelligence, un nouvel univers s’est offert à mes yeux ». Le nouvel univers n’est pas seulement géographique, il est intérieur : la maîtrise du langage lui permet de formuler des critiques, d’argumenter et d’opposer sa raison aux sophismes du religieux. Ce parcours initiatique conduit Zilia à affirmer son identité en dehors de toute tutelle. La lettre XXII marque un moment clé de cette maturation, car c’est la première fois qu’elle s’oppose frontalement à un homme d’autorité.


La critique des savants et des écrivains

Au début de la lettre XXII, Zilia raconte sa deuxième rencontre avec Cusipata, religieux présenté comme un « savant ». À la première entrevue, elle l’avait trouvé « doux & sincère ». Lors de cette nouvelle visite, elle découvre « de la rudesse & de la fausseté » dans ses propos. Le contraste est marqué par la rhétorique des oppositions : la douceur initiale contre la brusquerie, la sincérité contre l’hypocrisie. Cette tension structure la lettre et illustre une technique d’écriture propre à Graffigny, proche des moralistes du XVIIᵉ siècle que la critique associe parfois à son style.

Ayant l’« esprit tranquille » quant à l’amour qu’elle porte à Aza, Zilia aborde avec le religieux un sujet qui la fascine : les hommes qui font des livres. Sa curiosité porte sur leur rang social, la vénération qu’on leur témoigne et les honneurs qu’ils reçoivent pour « tant de bienfaits » qu’ils apportent à la société. Son questionnement souligne la place ambiguë des écrivains au XVIIIᵉ siècle. Les philosophes et moralistes sont à la mode, mais l’écrivaine rappelle que beaucoup sont contraints de vendre leurs textes pour survivre.

Cusipata répond par des sourires ironiques et des discours « peu mesurés ». Il détourne les questions en insinuant que l’intérêt économique prime sur la vertu et que les travaux intellectuels ne sont récompensés que par des railleries ou de l’argent. La naïveté de Zilia se heurte à cette réalité : elle s’indigne à l’idée que des hommes qui peignent « les délicatesses de la vertu » pourraient avoir dans le cœur « moins de vertu que le commun des hommes », et qu’ils soient réduits à vendre leurs pensées comme on vend les produits de la terre.

Cette critique résonne avec la situation de Graffigny elle‑même. Femme de lettres ayant fréquenté Voltaire, Marivaux et Diderot, elle connaît le système éditorial et les difficultés matérielles des auteurs. En plaçant la dénonciation dans la bouche d’une étrangère, elle peut attaquer l’hypocrisie d’une société « fastueuse » qui prétend honorer l’esprit mais le rémunère chichement. Zilia, incarnant la sincérité, dénonce une France où les hommes de lettres « vendent leurs pensées » comme « le peuple vend […] les plus viles productions de la terre ».

La tirade contre les écrivains soulève la question de la valeur du travail intellectuel. Au XVIIIᵉ siècle, le statut d’« homme de lettres » est ambigu. Certes, la culture des salons et des académies met à l’honneur la conversation spirituelle et les productions littéraires, mais la rémunération est faible, et les auteurs dépendent de mécènes ou de la vente de leurs ouvrages. La publication s’effectue souvent par souscription. Graffigny, en mêlant l’émerveillement de Zilia et l’ironie de Cusipata, dénonce ce paradoxe : la société clame son admiration pour les livres tout en traitant leurs auteurs comme de simples artisans. Le prêtre répond par des « railleries » lorsque Zilia imagine qu’on décerne des couronnes aux écrivains. Cette réaction invite à réfléchir sur la reconnaissance symbolique et financière accordée aux arts.

L’épisode souligne aussi un clivage entre la vision idéalisée de l’écrivain et la réalité. Zilia croit que ceux qui décrivent la vertu sont nécessairement vertueux. Cusipata la détrompe en insinuant que certains auteurs prêchent la vertu mais agissent par intérêt. Cette dénonciation n’est pas sans écho à l’époque des Lumières : Voltaire vend ses écrits à des libraires, Diderot se bat pour que les auteurs perçoivent un revenu digne, Rousseau, quant à lui, vit de pensions. Graffigny s’interroge sur les motivations des hommes de lettres : sont-ils guidés par l’amour de la vérité, par la gloire ou par l’argent ? En mettant cette interrogation dans la bouche d’une étrangère, elle universalise la question de la responsabilité morale des écrivains.

Le passage rappelle aussi la précarité des écrivaines. Selon une recension féministe, le roman fait voir qu’une femme peut prendre la plume pour dénoncer un système qui l’exclut et la réduit au silence. Zilia, en questionnant le statut des auteurs, interroge la valeur du travail intellectuel et la place des femmes dans la production littéraire. Les salons littéraires sont souvent animés par des femmes, mais elles sont reléguées à un rôle d’hôtesses ; rares sont celles qui publient sous leur propre nom. Graffigny, sous couvert d’exotisme, revendique pour les femmes le droit à l’expression et à la critique. La discussion avec Cusipata est donc une mise en abyme : elle expose l’hypocrisie sociale et, en même temps, révèle l’audace d’une femme qui observe et juge ce monde.

En filigrane, la scène renvoie au mouvement des Lumières et au débat sur la liberté de penser. Le XVIIIᵉ siècle voit fleurir des encyclopédies, des traités scientifiques et des romans philosophiques qui remettent en question les dogmes religieux et les structures politiques. Graffigny, proche des Encyclopédistes, a sans doute voulu attaquer l’Église. En montrant un prêtre qui prend la littérature à la légère et qui ridiculise l’amour, elle pointe l’écart entre la doctrine chrétienne et la pratique du clergé. Le religieux, censé incarner la charité et la bonté, se montre avare d’empathie. Ce portrait brosse un tableau sévère du clergé français et témoigne de l’esprit critique de l’autrice.

Les ressorts stylistiques employés dans cette partie méritent également l’attention. Zilia utilise des phrases longues, ponctuées de virgules et de points‑virgules, qui traduisent l’enchaînement de ses pensées. Sa curiosité se manifeste par une accumulation de questions : « quel rang tiennent-ils ? Quelle vénération leur porte-t-on ? Quels honneurs leur décerne-t-on ? ». Cette série d’interrogations donne un rythme haletant et accentue le contraste avec les réponses laconiques du religieux. Celui‑ci se contente de sourires et de propos vagues. La différence de longueur entre les questions de Zilia et les réponses de Cusipata crée un déséquilibre qui souligne la mauvaise foi du prêtre.

Enfin, l’ironie affleure. Lorsque Zilia imagine que les écrivains reçoivent des couronnes et des triomphes pour les bienfaits qu’ils répandent, le sourire de Cusipata dévoile l’écart entre la mythologie des savants et leur vie réelle. La satire porte sur la société de cour, qui célèbre des divertissements futiles mais ignore les vrais bienfaiteurs de l’humanité. En interrogeant la manière dont les sociétés célèbrent leurs grands hommes, Graffigny se demande implicitement ce qui fait la valeur d’un œuvre. Est‑ce son utilité morale ? Son contenu ? Son succès auprès du public ? Par ces questions, elle incite les lecteurs à réfléchir au statut de la littérature.


Conflit entre amour et vertu

Après avoir échoué à tirer du religieux des informations satisfaisantes sur les écrivains, Zilia ramène la conversation sur son projet de voyage. Dans les lettres précédentes, elle a manifesté son désir de retourner au Pérou pour rejoindre Aza, tandis que ses hôtes français cherchent à la retenir. Déjà, Cusipata avait tenté de la convaincre de rester en France, arguant du danger et des aléas du voyage. Ici, ses arguments deviennent plus directs : il oppose des raisonnements « si forts & si convainquans » que Zilia ne trouve que « [sa] tendresse pour toi » pour les combattre.

Lorsque Zilia avoue au religieux que son attachement à Aza fonde sa détermination, l’homme réagit d’abord par des railleries. Le passage utilise l’ironie : « il prit une mine gaye » et répondit par des plaisanteries qui, bien que « insipides », l’offensent. L’ironie laisse place à la sévérité quand il l’accuse d’entretenir un amour incompatible avec la vertu. Il ose dire que « mon amour pour toi étoit incompatible avec la vertu, qu’il falloit renoncer à l’une ou à l’autre, enfin que je ne pouvois t’aimer sans crime ».

Cette assertion, choquante pour Zilia, révèle la tension qui traverse la moralité française au XVIIIᵉ siècle : entre un discours qui prône la vertu et une pratique qui exige le renoncement aux sentiments personnels. La société recommande de sacrifier l’amour à des obligations sociales et morales. Le religieux, dépositaire de la religion catholique, symbolise l’autorité patriarcale qui veut soumettre la femme à la Loi divine.

L’indignation de Zilia est vive : « La plus vive colere s’empara de mon âme ». Elle renonce à la modération qu’elle s’était prescrite, reproche au religieux la fausseté de ses paroles et proteste « mille fois » sa fidélité à Aza avant de le quitter. Cette réaction marque une étape dans l’émancipation de Zilia. Dans les premières lettres, elle pouvait paraître soumise ou hésitante ; ici, elle s’affirme, revendique son amour comme un devoir supérieur, refuse qu’on l’enferme dans un dilemme absurde.

L’opposition amour/vertu fait écho à un débat récurrent du siècle des Lumières. Les moralistes se demandaient si les passions devaient être maîtrisées ou si elles pouvaient être des moteurs de vertu. Graffigny résout la tension en prônant une vertu du cœur, qui ne se réduit pas aux normes sociales. Zilia affirme que la raison française est « bizarre, toujours en contradiction avec elle-même » : on loue la reconnaissance et l’altruisme, mais on prescrit l’ingratitude ; on applaudirait si elle restituait à Aza le trône de ses ancêtres, mais on la condamne pour lui conserver un « bien plus précieux que les Empires du monde ».

Cette dénonciation met en lumière l’hypocrisie des normes sociales. Les sociétés européennes se présentent comme éclairées, mais elles s’ingénient à contraindre les individus, notamment les femmes, à renoncer à leur désir. La lettre montre que la moralité imposée est surtout un instrument de domination.

Le débat entre amour et vertu ne se limite pas à un simple caprice sentimental : il est inscrit dans la philosophie morale du XVIIIᵉ siècle. Fénelon, dans Télémaque, prône la modération des passions et l’orientation du cœur vers le bien commun. Rousseau, au contraire, dans La Nouvelle Héloïse, célèbre l’amour passion mais tente de la concilier avec la vertu par le mariage. Graffigny se situe entre ces deux positions : elle ne condamne pas la passion, mais elle estime que la vertu ne saurait être opposée à l’amour sincère. Pour Zilia, l’amour est la première des vertus, car il implique la fidélité, le respect et la reconnaissance. Le religieux, en condamnant l’amour, révèle une conception réductrice de la vertu fondée sur l’abnégation et la mortification.

La scène renvoie également au conflit culturel entre la morale inca et la morale européenne. Dans la civilisation de Zilia, l’amour est sacralisé ; le mariage est envisagé comme l’union de deux cœurs plutôt que comme une transaction sociale. Les Lettres persanes et d’autres récits de voyageurs ont parfois idéalisé les sociétés non européennes pour mieux critiquer l’Europe. Graffigny reprend cette stratégie : Zilia oppose la fidélité inca à l’inconstance française, rappelant que, dans son pays, la première des vertus est de faire du bien et de reconnaître les bienfaits reçus. La loi française qui lui demande d’être ingrate lui semble absurde.

Il est intéressant de souligner que la raison invoquée par le religieux n’est pas la raison rationnelle des Lumières, mais une raison normative, saturée de dogme. Le prêtre utilise la raison pour imposer un ordre moral qui interdit l’amour. Zilia, quant à elle, mobilise sa raison pour défendre son droit au bonheur. Cette tension entre raison dogmatique et raison émancipatrice traverse tout le roman.

La confrontation entre Zilia et Cusipata est aussi une scène de pouvoir. Le prêtre, figure d’autorité, tente de dominer la conversation et d’imposer sa vision. Zilia lui résiste en affirmant sa passion et en dénonçant ses contradictions. Sa colère et son départ sont une prise de distance avec l’autorité masculine. Ce moment marque un tournant narratif : à partir de là, Zilia cesse de chercher l’approbation des hommes et s’en remet à sa propre conscience.

Enfin, la scène illustre la manière dont Graffigny mêle dialogue et monologue. Zilia rapporte les paroles du religieux, mais elle les commente en même temps. Le discours direct et le discours indirect se mêlent, créant une polyphonie. L’héroïne souligne l’absurdité des propos et exprime ses sentiments, ce qui invite le lecteur à prendre parti. Le recours à l’interpellation (« Ô mon cher Aza ! ») renforce l’impact émotionnel et rappelle que la lettre est avant tout un message d’amour.


Analyse linéaire de la lettre

La lettre XXII se divise en plusieurs segments que l’on peut analyser de manière linéaire.

Ouverture et changement de ton. La lettre s’ouvre sur un aveu : Zilia pensait se faire un ami du « Savant Cusipata ». Le passé de l’indicatif (« j’avois compté ») exprime un projet déçu. L’opposition entre la « bonne opinion » de la première rencontre et la brouille actuelle instaure un contraste immédiat. Le lexique de la trahison (rudesse, fausseté) prépare le lecteur à la désillusion. Le mot « brouillés » signale que la relation est rompue. Cette entrée en matière crée un effet de suspense : pourquoi ce changement ? que s’est-il passé ?

Le thème des écrivains. Zilia enchaîne avec un paragraphe sur les « hommes merveilleux qui font des Livres ». La périphrase souligne l’admiration naïve de l’héroïne. L’inversion syntaxique (« je commençai par m’informer ») met en relief ses questions : quel rang tiennent-ils ? Quelle vénération leur porte-t-on ? Quels honneurs leur décerne-t-on ? L’accumulation crée un rythme croissant qui traduit la curiosité ardente de Zilia. L’ironie du religieux est signifiée par son « sourire » et ses réponses « peu mesurées ». La ponctuation scandée (points‑virgules, virgules) accentue le décalage entre la naïveté de Zilia et l’insinuation moqueuse de Cusipata.

Au niveau lexical, plusieurs champs se croisent : celui de la virtue (bienfaits, triomphes), celui du commerce (vendre, intérêt), celui de l’érudition (livres, savant). Zilia associe naturellement la vertu aux écrivains ; Cusipata dissocie ces champs en évoquant l’argent. Les verbes employés (« croire », « se persuader », « pouvoir ») traduisent la recherche de certitude et l’impossibilité de croire au propos du prêtre. La phrase interrogative « Pouvois-je me persuader… ? » marque la distance entre ce que la narratrice veut croire et ce que la société impose.

Réflexion sur la vertu et l’intérêt. Le passage suivant est marqué par deux questions rhétoriques. Zilia se demande s’il faut croire que des gens qui décrivent si bien la vertu en soient dépourvus et que leur travail « plus qu’humain » soit dirigé par l’intérêt. Le pronom « on » indéfini renvoie à la société française. L’emploi du futur du subjonctif (« ayent ») confère un ton archaïque qui rappelle les Lettres persanes. Ces questions expriment l’incrédulité et l’indignation, tout en mettant en cause le rapport entre morale et économie. L’hyperbole « travail plus qu’humain » magnifie l’activité littéraire et souligne d’autant plus la scandaleuse rémunération.

La plaisanterie comme masque de la fausseté. Zilia compare la fausseté qui se cache derrière les plaisanteries à un « masque transparent ». La métaphore rappelle l’illusion théâtrale. La plaisanterie, loin d’être innocente, sert à tromper. Zilia réagit par le silence : elle ne « daigne » pas répondre. Ce silence est stratégique : il marque son refus de se laisser entraîner dans un jeu de dupes. On retrouve ici un procédé courant dans les romans épistolaires : le personnage énonce une situation puis commente son propre silence, ce qui donne au lecteur un accès privilégié aux pensées qu’il n’exprime pas à son interlocuteur.

Retour au projet de voyage. Ne pouvant obtenir d’informations sur les écrivains, elle change de sujet. L’expression « je remis la conversation » atteste sa maîtrise de la situation. Toutefois, les « raisonnemens si forts » du religieux la contraignent à mobiliser son amour pour Aza comme seule force opposable. Le verbe « balancer » renvoie à l’hésitation initiale. En lui en faisant « l’aveu », Zilia franchit un pas : elle révèle au religieux que l’amour détermine ses choix. Cet aveu est présenté comme un acte volontaire : elle ne s’y résout pas par faiblesse, mais par conviction.

Parodie et railleries. La réaction du religieux est décrite avec des termes qui relèvent du théâtre : « prenant une mine gaye », il feint de douter. Les « railleries » (répétées) qualifient ses réponses. L’utilisation du terme « insipides » accentue le mépris de Zilia pour ces plaisanteries. On constate un crescendo : d’abord offensée par des plaisanteries, elle tente ensuite de convaincre par les « expressions de mon cœur », mais ces efforts intensifient la sévérité du religieux.

Les termes de cette partie mettent en scène une bataille rhétorique. Le prêtre se complaît dans l’ironie ; Zilia répond par la persuasion. Sa tentative pour prouver la vérité de ses sentiments se heurte à un refus dogmatique. L’opposition entre la raillerie et l’émotion est marquée par des verbes contrastés : « douter », « railler » s’opposent à « convaincre », « prouver ». Graffigny accentue l’injustice de la situation en montrant un interlocuteur qui ne discute pas mais se moque, et une femme qui, pourtant, garde sa dignité.

Le blâme de l’amour. La phrase qui suit constitue l’élément de rupture : il ose dire que son amour est « incompatible avec la vertu » et qu’elle ne peut aimer sans crime. L’énoncé est direct, sans périphrase, ce qui renforce la violence symbolique. Il impose un choix binaire qui est pour Zilia inacceptable. Les antithèses « incompatible/compatible », « amour/vertu », « renoncer/choisir » jalonnent cette partie. L’argumentation du prêtre est présentée comme irrationnelle, car elle nie la possibilité d’un amour vertueux.

Climax et sortie dramatique. La colère de Zilia atteint son paroxysme. Le rythme s’accélère : « j’oubliai la modération … je l’accablai de reproches … je lui protestai … & sans attendre ses excuses, je le quittai ». L’emploi de verbes d’action, l’enchaînement rapide des propositions et l’utilisation du passé simple (temps du récit) créent un effet de tourbillon. La fuite dans sa chambre est une scène d’auto‑exclusion : Zilia se protège en s’enfermant. L’allitération en « s » (« ses excuses…je le quittai…je courus m’enfermer ») accentue la rapidité et la fluidité du mouvement.

Raison et morale en question. La dernière partie de la lettre est une réflexion générale sur la « raison de ce pays » qualifiée de « bizarre ». L’adverbe « toujours » accentue la constance de cette contradiction : elle affirme des principes généraux – la reconnaissance, la vertu de faire le bien – tout en prescrivant l’ingratitude. Zilia oppose l’approbation qu’elle obtiendrait en rétablissant Aza sur le trône à la condamnation qu’elle subit pour lui conserver « un bien plus précieux », c’est‑à‑dire son amour. Les antithèses rythment le paragraphe et soulignent l’absurdité des normes sociales.

Les derniers paragraphes sont structurés par une série de paradoxes. On la louerait de rétablir un roi, mais on la condamne pour rester fidèle à l’homme. On l’encouragerait à donner des richesses matérielles, mais on la blâme pour offrir son cœur. Ces contradictions montrent que la vertu prônée par la société est superficielle : elle valorise l’apparence des actes et non leur intention. En soulignant ces incohérences, Graffigny adopte le ton des moralistes et des philosophes des Lumières.

Conclusion pathétique. Zilia conclut sur un serment : elle affirme qu’elle trahirait toutes les vertus si elle cessait un moment d’aimer Aza et déclare qu’en obéissant aux lois de cette société elle restera fidèle à son amour. La formulation paradoxale (« fidèle à leurs Loix, je le serai à mon amour ») exprime sa détermination. L’utilisation des interjections (« Ah mon cher Aza ! ») et du futur (« je ne vivrai que pour toi ») confère au passage un ton lyrique. Cette clôture rappelle la structure des Lettres portugaises, où la religieuse conclut ses lettres par des déclarations d’amour. Ici, toutefois, le serment est aussi un acte de rébellion : Zilia s’approprie les lois pour les détourner.


Résonances morales

Au‑delà de sa dimension narrative, la lettre XXII expose les contradictions morales de la France des Lumières. Zilia, regard étranger, s’étonne d’une société qui prône la charité et la reconnaissance tout en pratiquant l’esclavage, la pauvreté et l’inégalité. La scène avec Cusipata synthétise ces contradictions.

Le religieux incarne la morale chrétienne qui, selon lui, exige que Zilia renonce à son amour. Son discours révèle la confusion entre ascétisme et vertu : aimer serait une faute, car la passion détournerait du devoir. Or, pour Zilia, l’amour est un acte de fidélité. Cette opposition renvoie à un débat plus large sur la nature des sentiments : pour les moralistes, la passion doit être soumise à la raison, tandis que les romans sentimentaux la glorifient comme moteur de vertu.

La lettre critique aussi le sort des écrivains dans la société. Graffigny montre que l’économie du livre repose sur une logique commerciale incompatible avec la noblesse de la pensée. Zilia s’indigne que des hommes éclairés soient obligés de « vendre leurs pensées ». Cette dénonciation annonce un thème qui deviendra central au XIXᵉ siècle : la condition de l’écrivain dans le marché littéraire.

En filigrane, l’autrice oppose la simplicité morale de l’Inca à l’hypocrisie européenne. Les Incas, tels qu’ils sont représentés dans l’œuvre, valorisent la vertu, la reconnaissance des bienfaits et la fidélité amoureuse. Les Français prônent des valeurs similaires mais les trahissent par intérêt. Zilia constate que l’on la louerait si elle rapportait à Aza des trésors, mais qu’on la blâme pour lui offrir sa tendresse. Les mots « Trésors du Pérou » et « Empires du monde » soulignent la différence entre richesse matérielle et richesse affective.

Une étude sociologique rappelle que le roman de Graffigny mêle critique sociale et histoire sentimentale : il condamne un système fondé sur la peur et le mépris. La lettre XXII illustre cette condamnation en exposant la cruauté d’un religieux qui se moque de l’amour et la violence d’une société qui récompense l’ingratitude.

Cette lettre s’inscrit dans une satire globale de la société française, que Graffigny développe à travers les observations de Zilia. Les Parisiens apparaissent frivoles, superficiels et inconséquents ; ils se passionnent pour les spectacles et les meubles dorés qui sont en réalité de simple bois. Zilia s’étonne de la « frivolité » et de la « grande légèreté » des Français. Elle remarque que la société admire plus les apparences que la réalité. Ce tableau renvoie à la critique des mœurs déjà présente chez La Bruyère ou Molière, mais Graffigny la renouvelle en la plaçant dans la bouche d’une femme étrangère.

L’œuvre met aussi en lumière la question linguistique. Zilia doit apprendre le français pour comprendre la société qui l’entoure. Or, cette acquisition linguistique est lente et difficile. Le site ecrivaines17et18 explique que la mise en italique de certains mots rend compte des progrès linguistiques de Zilia et témoigne de sa découverte du monde occidental. Les expressions françaises cohabitent avec des mots incas, soulignant le décalage entre les deux cultures. La démarche de Graffigny est emblématique des fictions exotiques : elle cherche à rendre vraisemblable la découverte d’une nouvelle langue. Dans la lettre XXII, cette tension linguistique est moins visible, car Zilia maîtrise déjà le français, mais l’épisode rappelle que la communication est toujours fragile.

La contradiction morale se double d’une contradiction politique. Zilia observe que la France est une nation « fastueuse », riche en palais et en spectacles, mais qu’elle laisse dans la misère les plus vulnérables. L’Inca, issue d’une civilisation décrite comme plus égalitaire et harmonieuse, se demande comment un peuple qui se dit civilisé peut tolérer l’injustice. Ce contraste s’inscrit dans la critique de la société d’Ancien Régime et annonce les aspirations égalitaires qui exploseront à la Révolution.

L’opposition entre raison et superstition est également présente. Zilia admire les progrès scientifiques (les miroirs, les fontaines, les carrosses), mais elle s’aperçoit que les Français restent soumis à des croyances et à des préjugés. Le religieux, en condamnant l’amour, se révèle plus superstitieux que rationnel. La lettre XXII pose ainsi la question du véritable usage de la raison : est‑elle faite pour imposer des normes ou pour libérer l’individu ?

Enfin, la lettre révèle l’importance du langage de la gratitude et du langage du don. Dans la culture inca, les dons et les contre‑dons créent des liens de reconnaissance. Zilia exprime à plusieurs reprises sa gratitude à Déterville, l’officier français qui l’a sauvée. Cusipata, en lui demandant d’être ingrate envers Aza pour être vertueuse, renverse cette logique et choque la Péruvienne. Ce débat sur l’ingratitude touche au cœur du roman : comment concilier l’altruisme et l’obligation ?

Enfin, la lettre XXII met en avant la voix féminine de Zilia. Écrivant pour un public de lectrices et de lecteurs, Graffigny assume un point de vue féminin rare à l’époque. Les recherches sur l’épistolaire montrent que le genre de la lettre a été considéré comme particulièrement adapté aux femmes, car on pensait qu’elles maîtrisaient « le langage du cœur ». Dans Lettres d’une Péruvienne, cette maîtrise est déployée pour créer un portrait de femme forte, capable de résister à l’autorité masculine.

Zilia refuse de se plier aux injonctions du religieux et affirme son droit d’aimer. Ce comportement rompt avec le stéréotype de la femme docile. La critique littéraire féministe voit dans l’œuvre de Graffigny une geste pré‑féministe qui conteste le modèle de soumission et valorise la liberté d’aimer. La fin du roman, où Zilia refuse un mariage de raison pour rester fidèle à Aza, scandalisa certains contemporains, mais elle consacre l’héroïne comme sujet moral autonome.

La lettre XXII anticipe cette conclusion. En proclamant qu’elle ne trahira pas son amour, Zilia revendique sa souveraineté. Elle souligne l’absurdité d’une morale qui ferait de la gratitude un crime et de l’ingratitude une vertu. Ce renversement des valeurs est dénoncé avec une ironie mordante.

Graffigny utilise également la lettre pour évoquer la solidarité féminine. Zilia s’adresse à Aza mais ses plaintes sont audibles pour les lectrices. En dénonçant la condition des femmes et la contradiction des normes, elle offre un exemple de résistance qui peut inspirer d’autres. L’épistolaire devient ainsi un outil de critique sociale et de revendication pour les femmes.

L’œuvre de Graffigny se distingue aussi par la manière dont elle donne voix à une femme colonisée. Contrairement à d’autres récits qui parlent des peuples colonisés à la troisième personne, Lettres d’une Péruvienne confie la narration à Zilia elle‑même. Cette stratégie rend la critique plus puissante et plus légitime. La lettre XXII montre que Zilia n’est pas seulement un objet de désir ou de pitié : elle est un sujet doué de raison et de sensibilité, capable de défendre ses choix.

La dimension féminine de l’écriture se manifeste aussi dans le style. Graffigny adopte un registre lyrique pour exprimer les émotions de Zilia. Elle utilise des métaphores liées au cœur, des interrogations pathétiques, des exclamations qui reflètent l’intensité des sentiments. Elle recourt également à la dissection psychologique typique des moralistes. Cette combinaison de registres donne à la lettre une profondeur rare.

On peut aussi voir dans l’opposition entre Zilia et Cusipata une critique de la domination masculine. Le religieux incarne le pouvoir patriarcal et religieux qui cherche à définir la vertu pour autrui. Zilia, en s’y opposant, affirme la capacité des femmes à se gouverner elles‑mêmes. Cette scène reflète un conflit de pouvoir plus large dans la société : les femmes revendiquent leur droit à l’autonomie et à la parole.

Enfin, il est important de souligner la modernité de la conclusion du roman. Dans la version de 1747, Zilia accepte une amitié avec Déterville et renonce à l’amour charnel. Dans celle de 1752, elle se retire pour vivre dans une sorte d’ermitage intellectuel, goûtant le « plaisir d’être ». Ce choix est radical pour l’époque : il montre qu’une femme peut exister sans dépendre d’un homme. La lettre XXII annonce cette décision en affirmant que la fidélité à soi‑même est plus importante que les récompenses sociales.


Conclusion

La lettre XXII oppose la pureté de l’amour à la rigueur d’une morale hypocrite, dénonce la précarité des écrivains et affirme la souveraineté d’une voix féminine. À travers le dialogue avec Cusipata, Graffigny révèle les contradictions d’une société qui se veut éclairée mais qui est prisonnière de ses préjugés. L’analyse linéaire met en lumière la structure efficace de la lettre : contrastes, questions rhétoriques, métaphores et rythme narratif servent une critique mordante.

Pour les lecteurs et lectrices d’aujourd’hui, cette lettre demeure d’une grande modernité. Elle interroge le rapport entre amour et vertu, entre engagement personnel et normes sociales, et rappelle l’importance de l’intégrité. Zilia, héroïne d’avant‑garde, affirme que l’amour véritable est incompatible avec la trahison, et que la vertu ne peut se réduire aux conventions. Par cette affirmation, Graffigny offre à la littérature française l’une de ses premières héroïnes autonomes, dont la voix continue de résonner et de nous inspirer.

La lecture de la lettre XXII permet également de mesurer l’audace littéraire de Graffigny. Lorsque l’œuvre fut publiée, elle suscita un engouement considérable : traduite rapidement en plusieurs langues européennes, elle toucha un large public et contribua à faire connaître en Europe un imaginaire inca qui échappait aux seuls récits de conquête. Les lecteurs furent séduits par le mélange de naïveté et de sagacité de Zilia et par la justesse de ses observations morales. Certains critiques firent le parallèle avec des héroïnes romanesques comme l’Éloïse de Rousseau ou la Clarissa de Richardson, montrant que la voix de Zilia s’inscrit dans un courant transnational de littérature sentimentale.

Cette lettre illustre par ailleurs la modernité d’un roman qui anticipe des débats postérieurs. La dénonciation des conditions matérielles des écrivains annonce les revendications de statut des auteurs au XIXᵉ siècle ; la critique de la vertu imposée au détriment du sentiment préfigure les analyses de Rousseau sur l’authenticité des passions ; enfin, la défense d’un sujet féminin autonome annonce les écrits d’Olympe de Gouges et les revendications des femmes à la Révolution. Le chemin parcouru par Zilia, de la capture à l’affirmation de sa liberté, résonne avec l’aspiration des peuples colonisés à l’autodétermination, ce qui explique que l’ouvrage ait intéressé des lecteurs bien au‑delà de la France.

En relisant la lettre XXII avec cette perspective historique et comparative, on comprend mieux pourquoi elle continue d’émouvoir et d’interpeller. Elle n’est pas seulement un épisode de roman : elle est une réflexion sur la liberté de penser et d’aimer, sur la possibilité de résister aux normes injustes, et sur la richesse des échanges culturels. En cela, l’œuvre de Graffigny demeure un jalon essentiel dans l’histoire du roman et dans celle des idées, une invitation à entendre la voix des femmes et des peuples que l’on avait réduits au silence.


Laisser un commentaire