📚 TABLE DES MATIÈRES
- La lettre
- Analyse de la lettre
- Comparaison des sociétés inca et française
- La question de la honte
- Désillusion face aux apparences
- L’éducation
- Analyse linéaire de la lettre
La lettre
Jusqu’ici, mon cher Aza, toute occupée des peines de mon cœur, je ne t’ai point parlé de celles de mon esprit ; cependant elles ne sont guéres moins cruelles. J’en éprouve une d’un genre inconnu parmi nous, & que le génie inconséquent de cette nation pouvoit seul inventer.
Le gouvernement de cet Empire, entiérement opposé à celui du tien, ne peut manquer d’être défectueux. Au lieu que le Capa-inca est obligé de pourvoir à la subsistance de ses peuples, en Europe les Souverains ne tirent la leur que des travaux de leurs sujets ; aussi les crimes & les malheurs viennent tous des besoins mal-satisfaits.
Les malheurs des Nobles en général naissent des difficultés qu’ils trouvent à concilier leur magnificence apparente avec leur misère réelle.
Le commun des hommes ne soutient son état que par ce qu’on appelle commerce, ou industrie, la mauvaise foi est le moindre des crimes qui en résultent.
Une partie du peuple est obligée pour vivre, de s’en rapporter à l’humanité des autres, elle est si bornée, qu’à peine ces malheureux ont-ils suffisamment pour s’y empêcher de mourir.
Sans avoir de l’or, il est impossible d’acquérir une portion de cette terre que la nature a donnée à tous les hommes. Sans posséder ce qu’on appelle du bien, il est impossible d’avoir de l’or, & par une inconséquence qui blesse les lumières naturelles, & qui impatiente la raison, cette nation insensée attache de la honte à recevoir de tout autre que du Souverain, ce qui est nécessaire au soutien de sa vie & de son état : ce Souverain répand ses libéralités sur un si petit nombre de ses sujets, en comparaison de la quantité des malheureux, qu’il y auroit autant de folie à prétendre y avoir part, que d’ignominie à se délivrer par la mort de l’impossibilité de vivre sans honte.
La connoissance de ces tristes vérités n’excita d’abord dans mon cœur que de la pitié pour les misérables, & de l’indignation contre les Loix. Mais hélas ! que la maniere méprisante dont j’entendis parler de ceux qui ne sont pas riches, me fit faire de cruelles réflexions sur moi-même ! je n’ai ni or, ni terres, ni adresse, je fais nécessairement partie des citoyens de cette ville. Ô ciel ! dans quelle classe dois-je me ranger ?
Quoique tout sentiment de honte qui ne vient pas d’une faute commise me soit étranger, quoique je sente combien il est insensé d’en recevoir par des causes indépendantes de mon pouvoir ou de ma volonté, je ne puis me défendre de souffrir de l’idée que les autres ont de moi : cette peine me seroit insuportable, si je n’espérois qu’un jour ta générosité me mettra en état de récompenser ceux qui m’humilient malgré moi par des bienfaits dont je me croiois honorée.
Ce n’est pas que Céline ne mette tout en œuvre pour calmer mes inquiétudes à cet égard ; mais ce que je vois, ce que j’apprends des gens de ce pays me donne en général de la défiance de leurs paroles ; leurs vertus, mon cher Aza, n’ont pas plus de réalité que leurs richesses. Les meubles que je croiois d’or, n’en ont que la superficie, leur véritable substance est de bois ; de même ce qu’ils appellent politesse a tous les dehors de la vertu, & cache légèrement leurs défauts ; mais avec un peu d’attention, on en découvre aussi aisément l’artifice que celui de leurs fausses richesses.
Je dois une partie de ces connoissances à une sorte d’écriture que l’on appelle Livre ; quoique je trouve encore beaucoup de difficultés à comprendre ce qu’ils contiennent, ils me sont fort utiles, j’en tire des notions, Céline m’explique ce qu’elle en sçait, & j’en compose des idées que je crois justes.
Quelques-uns de ces Livres apprennent ce que les hommes ont fait, & d’autres ce qu’ils ont pensé. Je ne puis t’exprimer, mon cher Aza, l’excellence du plaisir que je trouverois à les lire, si je les entendois mieux, ni le desir extrême que j’ai de connoître quelques-uns des hommes divins qui les composent. Puisqu’ils sont à l’ame ce que le Soleil est à la terre, je trouverois avec eux toutes les lumières, tous les secours dont j’ai besoin, mais je ne vois nul espoir d’avoir jamais cette satisfaction. Quoique Céline lise assez souvent, elle n’est pas assez instruite pour me satisfaire ; à peine avoit-elle pensé que les Livres fussent faits par les hommes, elle ignore leurs noms, & même s’ils vivent.
Je te porterai, mon cher Aza, tout ce que je pourrai amasser de ces merveilleux ouvrages, je te les expliquerai dans notre langue, je goûterai la suprême félicité de donner un plaisir nouveau à ce que j’aime.
Hélas ! le pourrai-je jamais ?
Analyse de la lettre
La lettre XX se déroule après l’arrivée de Zilia en France et alors qu’elle est retenue par Déterville, un officier français qui lui a sauvé la vie. Éloignée de son pays et privée de liberté, Zilia écrit à Aza pour lui décrire ses découvertes et réflexions. Dans cette lettre, son regard d’étrangère éclairée se pose sur la société européenne. L’angle de narration épistolaire permet d’exprimer une critique très personnelle de la France du XVIIIᵉ siècle, à travers le regard innocent et scrupuleux d’une princesse inca.
Le genre épistolaire donne à Zilia un statut d’informatrice sincère. Les lecteurs du roman découvrent la société française par ses yeux, en ayant conscience que ses jugements sont façonnés par sa culture inca et par son idéal humaniste. L’intrigue place Zilia dans un couvent parisien, surveillée par la famille de Déterville, notamment sa sœur Celine et sa belle-mère « Madame ». Jusqu’ici naïve et émerveillée, elle est désormais désillusionnée par les mœurs européennes. La lettre s’ouvre sur la volonté de Zilia de partager avec Aza ses « peines de l’esprit » (différentes de celles du cœur liées à son amour pour lui) et de décrire ce qu’elle découvre d’inconnu. Cet engagement à tout dire, sans mensonge et sans détour, rend son témoignage d’autant plus précieux.
Les autres personnages en filigrane ==> Aza, à qui s’adresse la lettre, reste hors champ mais conserve une présence chaleureuse et consolatrice dans les pensées de Zilia (« mon cher Aza »). Celine, la sœur de Déterville, est évoquée comme confidente et traductrice des livres, tandis que la belle-mère et les autres Français sont décrits seulement par les observations de Zilia. Ainsi, l’autrice ne montre pas directement ces personnages, mais laisse transparaître leur influence à travers le récit subjectif de Zilia.
Comparaison des sociétés inca et française
Zilia commence la lettre par souligner qu’elle n’a encore jamais évoqué les « peines de son esprit » à Aza, et qu’elles sont pourtant « guères moins cruelles » que celles de son cœur. Cette entrée en matière annonce le ton critique et analytique de toute la lettre. Elle attribue ces maux à un « genre inconnu parmi nous » et au « génie inconséquent de cette nation ». Aussitôt, elle engage une comparaison fondamentale entre les deux mondes : celui de l’Empire inca, dirigé par un souverain appelé « Capa-Inca », et celui de l’Europe royale de l’époque de Louis XV.
Selon Zilia, le gouvernement inca a pour première obligation de pourvoir à la subsistance de son peuple. Le Capa-Inca agit comme un père ou un « Maire du Soleil » bienveillant, garant du bien-être des sujets. Au contraire, en Europe « les souverains ne tirent leur subsistance que des travaux de leurs sujets ». Cette formule simple mais révélatrice désigne l’impôt et l’exploitation comme source de richesse pour les rois. Zilia en conclut que tous les maux de la société française découlent de « besoins mal-satisfaits » (pauvres mal nourris, nobles mal pourvus), et que l’absolutisme crée une inégalité structurelle. Cette critique n’est pas formulée comme dans un pamphlet politique du temps (rappelant l’esprit du Lettres persanes de Montesquieu ou les Essais de Voltaire), mais elle émane d’un regard extérieur : pour Zilia, la différence de paradigme est choquante.
Zilia souligne ainsi que, tandis qu’en Amérique du Sud l’empereur devait nourrir son peuple, en France le roi vit sur le dos de ses sujets. Elle voit dans cette situation une injustice morale : l’autorité royale apparaît moins garante de la vie du peuple que source de dépendance et de misère. Ce contraste est au cœur du message de la lettre : « Le gouvernement de cet Empire [Inca], entièrement opposé à celui du tien [celui d’Aza], ne peut manquer d’être défectueux. » En décrivant cette opposition, Zilia se fait chroniqueuse d’une société qu’elle perçoit comme corrompue par ses propres lois.
De plus, elle étend la comparaison aux classes sociales : les nobles français sont « magnifiques en apparence » mais « misérables en réalité ». Cette phrase signifie que beaucoup d’aristocrates vivent au-dessus de leurs moyens, cherchant à maintenir leur faste extérieur. L’orgueil social, à ses yeux, pousse les riches à travailler moins sérieusement pour subvenir à leur luxe, obligeant le peuple à soutenir l’industrie et le commerce. Il s’ensuit pour elle un constat d’exploitation généralisée : tous, des plus nobles aux plus humbles, sont enfermés dans une hiérarchie injuste. Cette analyse fait de Zilia une femme lucide, proche des penseurs engagés du siècle, mais c’est avec la naïveté d’une femme étrangère qu’elle décrit ces mécanismes.
La question de la honte
Poursuivant sa critique, Zilia aborde en particulier la condition des plus démunis et la question de la honte. Elle remarque que pour acquérir la moindre parcelle de terre (un droit naturel universel d’après elle), il faut nécessairement de l’argent, et qu’on ne peut obtenir de l’argent que si on possède un bien immobilier ou autre. Or en France, il existe un paradoxe cruel : l’aide des autres (de la charité, de l’assistance) est regardée comme honteuse pour l’indigent, sauf si elle vient du souverain. Cela provient selon elle d’une « inconséquence qui blesse la raison ». En effet, la loi française (ou plutôt la mentalité aristocratique) dit qu’il serait infamant pour un citoyen pauvre de recevoir de l’aumône de quiconque d’autre que du roi.
Cette description montre combien le système social lui semble déshumanisé : des lois sociales absurdes rendent l’existence des pauvres presque impossible. Zilia constate que le roi fait des cadeaux trop peu nombreux pour contenter la masse des malheureux ; elle en déduit que c’est « autant de folie à prétendre en avoir part, que d’ignominie à se délivrer par la mort de l’impossibilité de vivre sans honte ». Autrement dit, pour elle la situation des miséreux est terrible au point que seul le suicide paraît leur échapper à cet étau de l’humiliation.
Cette analyse sociale amène Zilia à réfléchir sur sa propre situation : « je n’ai ni or, ni terres, ni adresse », fait-elle remarquer, et elle se considère de ce fait comme appartenant nécessairement à la « ville » des pauvres. Le vocabulaire qu’elle emploie (« misère réelle », « malheureux », « ignominie ») insiste sur son indignation et sa compassion. Se pose alors la question de la honte injuste imposée aux victimes de la pauvreté. D’un point de vue raisonnable, elle affirme que le « sentiment de honte qui ne vient pas d’une faute commise » devrait lui être « étranger ». Mais humainement, Zilia ne peut s’empêcher de souffrir des regards méprisants qu’on lui porte à elle, pauvre étrangère sans fortune. Cette tension entre raison et émotion la rend très touchante : elle cherche à garder sa dignité sans avoir commis de faute, tout en ressentant l’opprobre injuste de la société.
On voit ici un conflit moral poignant : l’idéalisme de Zilia (qui estime que les « besoins de l’état » doivent être satisfaits par le souverain) se heurte à la réalité crue du système français. Elle craint plus la méprise et le déshonneur social que la faute ou la culpabilité ; son éducation inca (fondée sur l’honneur et la communauté) rend incompréhensible l’esprit de classe de l’Ancien Régime. Elle souligne cette absurdité: d’un côté, une souveraineté absolue ne se souciant pas des nécessiteux ; de l’autre, une fierté stupide qui empêche les pauvres d’accepter leur misère. Pour l’Étrangère qu’elle est devenue, ces lois et mœurs françaises apparaissent inhumaines.
En somme, le cri de Zilia est le suivant : ce système d’inégalités arbitraires fait naître chez elle à la fois de la compassion pour les malheureux et de la colère envers ceux qui les humilient. C’est une critique sociale vigoureuse : la misère des uns sert à couvrir le faste des autres, et la liberté ou le droit à la vie normale sont conditionnés par l’exclusion et la honte.
Désillusion face aux apparences
La lettre XX met également en lumière la désillusion de Zilia face aux « apparences » de la société française. Elle évoque son impatience et sa défiance grandissante envers ce qu’elle voit et entend de ce pays. Tout d’abord, elle décrit la fausseté des richesses européennes : les meubles d’or, qu’elle avait pris pour de l’or massif, se révèlent être en bois doré. Cette métaphore matérielle symbolise la tromperie sociale : tout n’est que surface, du vernis qui cache des imperfections. De même, les vertus qu’on lui présente (la « politesse » française) n’ont que les apparences de la vertu. Autrement dit, les gens affichent une façade polie et raffinée, mais au fond ils manquent souvent de sincérité et de bonté. Zilia écrit que leur politesse n’est que de l’extérieur, dissimulant leurs défauts : une constatation désabusée qui illustre l’opposition entre le paraître et l’être.
Cette thématique du déceptif est centrale chez Graffigny : les Européens étonnent Zilia par leurs traits superficiels. Elle s’était crue respectée parmi les « enfants du Soleil » (les Incas), mais en Europe elle est sujette au ridicule et au mépris. Même chez ceux qui l’entourent, elle découvre la dissimulation : Celine, sa compagne, agit avec bonté apparente, mais elle-même est ignorante et peut-être mal informée. Zilia accepte bien que Celine n’ait ni or ni terre, car « ce sont des femmes » selon la mentalité française, mais elle reste frappée par la contradiction du système.
La désillusion se double d’une méfiance envers les mots : « ce que je vois, ce que j’apprends des gens de ce pays me donne en général de la défiance de leurs paroles ». Ainsi, Zilia considère que même les louanges des Français sont suspectes. L’ironie est mordante lorsqu’elle associe directement leurs « vertus » au même degré de réalité que leurs « richesses » : c’est-à-dire très superficiel. Cet égarement la met en colère et fait d’elle une sorte de prophète : elle met en garde Aza contre le « génie inconséquent » de cette nation. Ce qui la choque par-dessus tout, c’est que toute l’organisation sociale repose sur des manipulations de l’apparence (le titre, l’étiquette, l’or factice, le vernis de politesse) sans correspondance dans les valeurs intérieures.
On peut noter que Graffigny, à travers Zilia, critique également le carcan des genres et la place des femmes. L’indication que Celine ignore tout du concept de livres ou de leurs auteurs souligne l’ignorance féminine en France. Par contraste, Zilia elle-même s’ouvre à l’éducation en lisant. Celine lit, certes, mais ne comprend pas l’essence des ouvrages (« elle n’est pas assez instruite pour me satisfaire »). Cela montre que dans la société française, la différence sociale de genre est telle que les femmes cultivées comme Zilia restent un rare exception, et que les femmes françaises sont reléguées à l’ignorance.
En définitive, Zilia voit derrière le masque de l’élégance des Français un « artifice » — un faux semblant systématique. La lettre XX dénonce cette hypocrisie : tant au plan matériel (fausses dorures) que moral (fausses bonnes manières), l’Europe du XVIIIIe siècle vit sous l’illusion. Cela engendre chez elle déception et colère, quand elle se rend compte que les règles de bienveillance ou de respect qu’elle connaissait dans son pays sont étranges en France.
L’éducation
Malgré sa désillusion sociale, la lettre se termine sur une note d’espoir liée à la découverte des livres et de la connaissance. Zilia affirme que la lecture et l’écriture lui permettent de comprendre petit à petit ce qui se passe autour d’elle et de survivre intellectuellement à son déracinement. Elle confie que sans les livres, elle serait totalement démunie. Cette confession révèle deux idées importantes : premièrement, que Zilia a appris à lire lors de son séjour en France (métaphore de l’instruction qui sauve), et deuxièmement, que la culture occupe pour elle la place lumineuse dans sa vie.
Elle définit les livres comme « à l’âme ce que le Soleil est à la terre ». Cette puissante comparaison reprend l’image du Soleil très présente dans tout le roman (Aza lui-même est « le Soleil » pour Zilia). Les livres sont perçus comme des lumières intérieures ; ils apportent la raison, la connaissance et la sagesse, éclairant son esprit et lui donnant les « secours » dont elle a besoin. C’est un éloge indirect des Lumières. Zilia reconnaît que quelques-uns de ces livres apprennent ce que les hommes ont fait (histoire, sciences ?), d’autres ce qu’ils ont pensé (philosophie, idées). Elle rêve même de rencontrer les « hommes divins » qui ont écrit ces ouvrages, comme si les philosophes et les auteurs l’attiraient quasi mystiquement. On y voit l’attrait de la pensée européenne des philosophes ou savants.
À travers cette dimension, Graffigny valorise la soif de savoir de son héroïne et son ouverture à la réflexion. Zilia compare son désir de savoir à une félicité future : elle imagine l’extase qu’elle goûterait à lire ces livres avec Aza dans sa langue maternelle. Elle projette de rapporter à son pays tous les textes qu’elle pourrait amasser, afin de partager ce trésor intellectuel avec Aza (« je te les expliquerai dans notre langue, je goûterai la suprême félicité de donner un plaisir nouveau à ce que j’aime »). Ces lignes montrent que pour elle, l’amour et la connaissance sont intimement liés, comme si elle croyait que l’intelligence est un cadeau d’amour à offrir à son bien-aimé.
Mais ce bonheur espéré est entravé par la réalité présente : Zilia regrette ne pas comprendre totalement les livres qu’elle possède, ni même l’alphabet humain. Celine, qui sait lire, ne connaît pas les noms des auteurs ni le lien entre l’âme humaine et ces livres. Ce parallèle entre l’ignorance de Celine (la femme française) et la curiosité de Zilia suggère que l’éducation en Europe est trop limitée pour donner à la jeune Inca le secours dont elle rêve. Zilia se trouve au carrefour de deux mondes : l’un, insulaire, vient de lui ouvrir l’esprit, l’autre, étranger, lui ferme parfois les portes de la culture. Elle se sent frustrée mais persévérante.
Enfin, ce sont encore l’idée d’Aza et son amour qui la portent. Elle espère que sa « générosité » viendra la libérer de cette misère intellectuelle et matérielle. C’est le moteur même de son espoir. Elle imagine le jour où elle pourrait prouver son bonheur en enrichissant Aza par ces connaissances. Le désir de lire est entremêlé du désir de rejoindre Aza. Au moment de clôturer sa lettre, Zilia se demande « Hélas ! le pourrai-je jamais ? » – cette question finale traduit son incertitude, sa faiblesse face au destin, mais aussi son inébranlable foi en Aza. Le feu de l’espérance brille malgré tout au creux de sa tristesse.
Analyse linéaire de la lettre
La lettre s’ouvre sur « Jusqu’ici, mon cher Aza, … je ne t’ai point parlé de celles de mon esprit ». Dès la première phrase, Zilia distingue deux sortes de peines : celles du cœur (son amour pour Aza) et celles de l’esprit (sa réflexion sur la société européenne). Cette délimitation introduit le thème principal. Elle qualifie ces dernières de « guères moins cruelles » que celles du cœur, soulignant d’emblée l’intensité de sa douleur mentale. L’expression « genre inconnu parmi nous » montre son impression profonde : ce qui la blesse est étranger à sa culture péruvienne. Elle prend un ton presque narratif et objectif en invoquant le « génie inconséquent » des Français, annonçant une critique réfléchie.
La comparaison entre « cet Empire » et celui d’Aza se met en place avec rigueur. Zilia oppose explicitement l’institution d’un État paternaliste (Capac-Inca) au modèle monarchique européen où la richesse du souverain est tirée des impôts. Elle affirme que les crimes et malheurs en Europe découlent de ces besoins non comblés. Sur un ton presque théorique, elle établit que la société française est minée par les besoins insatisfaits de chacun. L’emploi de termes comme « Empire » et « Souverains » évoque les deux grandes puissances en jeu. La syntaxe un peu complexe (« en Europe les Souverains ne tirent leur [subsistance] que des travaux de leurs sujets ») traduit l’effort de Zilia pour exprimer des idées nouvelles qu’elle vient d’apprendre.
Viennent ensuite deux phrases courtes, presque lapidaires. D’abord, « Les malheurs des Nobles en général naissent des difficultés … magnificence apparente … misère réelle ». Ici, Zilia analyse la noblesse française avec lucidité. Elle emploie une construction en opposition (magnificence / misère) pour souligner l’écart social. Puis, « Le commun des hommes ne soutient son état que par ce qu’on appelle commerce, ou industrie… » : elle décrit le rôle de la bourgeoisie et du peuple. L’énoncé qu’« la mauvaise foi est le moindre des crimes qui en résultent » semble exagéré, mais il caricature le mercantilisme et les petites machinations du commerce. Par ce jugement amer, elle dévoile une moralité inca stricte où tromper est impardonnable.
Le passage suivant s’étend sur les misères populaires. Zilia note que certains n’ont que la charité des autres pour vivre, et seulement juste assez pour « ne pas mourir ». Ce constat avec les phrases courtes est poignant ; le manque criant est souligné par la simplicité du vocabulaire. Puis elle critique l’importance absurde de l’or : deux phrases parallèles (« Sans avoir de l’or… Sans posséder ce qu’on appelle du bien… ») forment un chiasme logique et soulignent l’absurdité du système. Ce mécanisme littéraire créé une impression d’inextricabilité du cercle social. Enfin, elle constate le paradoxe : recevoir de l’aide d’autrui (sauf du roi) est honteux, poussant certains au suicide. La construction longue dans la dernière phrase (l.1766-1774) reflète sa stupeur mêlée de tristesse face à cette législation inique.
Au versant social succède l’introspection : « La connaissance de ces tristes vérités n’excita d’abord que de la pitié… ». Zilia passe en revue ses émotions : d’abord elle éprouve de l’indignation contre les lois, ensuite elle entend « la manière méprisante » dont les pauvres sont traités. Ces détails marquent la transition vers le « moi » de Zilia. La phrase exclamative « Ô ciel ! dans quelle classe dois-je me ranger ? » (l.1779-1781) exprime avec force sa crise existentielle. Cette invocation lyrique (« Ô ciel ! ») montre son désarroi. Elle réalise tragiquement qu’en France, elle est elle-même pauvre. C’est un moment décisif : l’héroïne, jusque-là extérieure, comprend qu’elle fait partie intégrante de la société critiquée.
Zilia dialogue avec elle-même : son éducation la pousse à penser qu’elle ne devrait pas rougir d’une situation hors de son contrôle, mais elle confesse mal réagir face au jugement social. Le mot étranger souligne l’idéal de la vertu naturelle qu’elle s’attribue. Cependant, elle admet ne pouvoir se soustraire à la « douleur » d’être regardée comme inférieure. Le ton redevient emphatique lorsqu’elle évoque l’espoir d’être un jour libérée par la « générosité » d’Aza, afin de pouvoir « récompenser » ceux qui l’ont humiliée. On ressent bien ici la fusion de son amour pour Aza et de son orgueil blessé : elle rêve de renverser la situation par son succès futur.
Zilia revient à une sorte d’observation réaliste sur son entourage. Elle note que Celine tente de la rassurer, mais Zilia juge que tout ce qu’elle apprend des Français lui inspire la méfiance. Le parallèle capital : « leurs vertus… n’ont pas plus de réalité que leurs richesses ». La phrase qui suit décrit ce parallélisme de mensonge – meubles dorés / politesse feinte – par deux clauses symétriques. Le style est presque moraliste, rappelant les philosophes. Les mots « superficie », « surface », « externes », « artifice » insistent visuellement et sémantiquement sur l’apparence. Cette partie est la deuxième critique de la lettre (après la politique et l’économie, c’est ici la critique morale). Elle montre combien Zilia est blessée par ces faux semblants, et révèle une méfiance générale : désormais, rien en France n’est digne de confiance à ses yeux, ni l’or ni la parole.
Puis le discours change de tonalité : Zilia doit à la lecture de comprendre une partie de ces réalités. Elle appelle « livres » ce qui l’enseigne, brandissant la culture comme remède. L’oxymore apparent « difficultés à comprendre ce qu’ils contiennent » souligne son effort persévérant. On voit que les livres sont un nouveau monde pour elle : elle en tire des « notions » qu’elle assemble avec l’aide de Celine. Cette phrase valorise la curiosité intellectuelle de Zilia. Celine joue ici le rôle de médiatrice culturelle, car Zilia ne comprend pas tous les mots. On y perçoit à nouveau la complicité féminine dans l’adversité.
Cet extrait est presque lyrique. Zilia présente les livres comme cinq richesses – savoir historique et philosophique – puis décrit son bonheur imaginaire de lecture. La métaphore solaire (« à l’âme ce que le Soleil est à la terre ») est au cœur du paragraphe, soulignant la vision presque religieuse qu’elle a de la culture. Les phrases longues et imagées de cette strophe laissent transparaître son émotion : elle s’enflamme en évoquant la lumière, les « secours », les « hommes divins » qui ont écrit. Le registre se fait presque exalté. Cependant, la phrase finale du paragraphe évoque l’impossibilité actuelle : malgré le désir violent de savoir, elle n’en voit pas le moyen d’accès. La répétition de nul espoir renforce le contraste entre idéal et réalité.
Un ton plus triste revient quand Zilia commente l’instruction de Celine. Elle admire sa volonté de lire souvent, mais regrette qu’elle ne sache que peu de choses sur ces livres. La remarque qu’elle n’a « à peine pensé que les Livres fussent faits par des hommes » souligne l’ignorance profonde de Celine. Le ton est plus sobre, presque résigné, montrant que même la lecture ne lui apporte pas le secours total attendu. On sent de l’empathie pour Celine – « en revanche, elle ignore leurs noms, & même s’ils vivent » –, mais c’est surtout la solitude de Zilia qui s’impose : elle est seule à vouloir apprendre vraiment.
Zilia termine sur une promesse qui mêle amour et connaissance. Elle jure d’apporter à Aza tous les livres qu’elle pourra rassembler et de les lui traduire. L’avenir est rêvé comme « suprême félicité » : donner ce plaisir à son bien-aimé est sa plus grande joie. Les phrases sont à nouveau longues et enthousiastes, exprimant son ultime espoir. Puis vient l’exclamation finale « Hélas ! le pourrai-je jamais ? » qui casse ce crescendo positif. Cette interrogation en clôture exprime son désespoir sous-jacent : tous ses projets de bonheur commun semblent hors de portée. L’interjection « Hélas » marque un ton pathétique et met fin à la lettre sur une note de doute.
En définitive, la lettre 20 se construit en deux grandes parties : une critique sociale vigoureuse (env. lignes 1750-1798) suivie d’un développement plus intime et philosophique sur la culture et l’espérance (env. lignes 1799-1819). La progression va du général au personnel : Zilia part de l’analyse de la société, puis revient à son cas particulier, et conclut sur l’amour et l’aspiration au savoir. Sa langue oscille entre le discours moral et la confidence sentimentale. Graffigny ménage ainsi un équilibre entre la satire des mœurs françaises et l’expression du vécu intérieur de Zilia. Les étudiants notent que l’emploi répété de la première personne, de la ponctuation expressive (exclamations, points d’interrogation, tirets explicatifs transformés en apposition) et des métaphores (soleil, or, artifice) donne à cette lettre une intensité à la fois personnelle et universelle. C’est une tirade très lyrique qui reste pourtant enracinée dans la raison éclairée. Zilia apparaît comme une voix forte des Lumières, dénonçant les abus de l’Ancien Régime et revendiquant la liberté de pensée et de condition – bien qu’elle la vive à distance, dans sa quête désespérée de retourner auprès d’Aza.

