Voici deux résumés du roman Pot-Bouille d’Émile Zola, établis d’après l’édition de la Bibliothèque électronique du Québec (collection « À tous les vents »). Vous trouverez d’abord une synthèse globale de l’œuvre, suivie d’un développement détaillé chapitre par chapitre.
📄 Résumé court
L’arrivée d’Octave Mouret à Paris, par une après-midi de novembre 1861, marque le début d’une histoire clinique et satirique de la bourgeoisie du Second Empire. Jeune provincial ambitieux, Octave s’installe rue de Choiseul, dans une maison neuve dont la façade opulente, chargée de caryatides et de dorures, proclame une respectabilité sans faille. Accueilli par l’architecte Achille Campardon, il découvre un univers régi par l’apparence, où l’escalier chauffé et les panneaux de faux marbre servent de remparts contre la promiscuité du dehors. Pourtant, dès le premier seuil franchi, cette façade se fissure : Campardon lui-même, sous des dehors de père de famille modèle, entretient une liaison avec sa cousine Gasparine, tandis que sa femme, Rose, s’abîme dans une langueur de malade imaginaire ou réelle, acceptant l’adultère comme une commodité domestique. L’immeuble est un organisme vivant, structuré de manière hiérarchique, où chaque étage cache ses propres misères derrière des portes d’acajou.
Le récit s’articule autour de la famille Josserand, résidant au quatrième étage, qui incarne la lutte désespérée pour maintenir un rang social supérieur à leurs moyens. Éléonore Josserand, mère tyrannique et cupide, déploie une énergie brutale pour marier ses deux filles, Hortense et Berthe, les traînant dans les salons parisiens comme des marchandises à placer sur un marché saturé. Le père, M. Josserand, figure tragique du roman, s’épuise dans un travail nocturne honteux pour financer les toilettes et les réceptions factices imposées par sa femme. À travers eux, Zola décrit le mariage non comme une union de sentiments, mais comme une transaction commerciale cynique, où la dot est le seul enjeu véritable. Cette obsession du paraître conduit la famille à des compromissions morales permanentes, incluant l’exploitation de l’oncle Bachelard, riche commissionnaire dont la débauche est tolérée pour l’espoir de son héritage.
Octave Mouret, servant de guide au lecteur, pénètre l’intimité de chaque foyer. Il commence par séduire Marie Pichon, une voisine effacée dont l’existence est une longue attente mélancolique. Cette liaison, dépourvue de passion et fondée sur un malentendu romanesque nourri par les lectures de Marie, révèle la vacuité des intérieurs bourgeois. Parallèlement, Octave tente d’escalader la pyramide sociale en visant des proies plus prestigieuses. Il échoue face à Valérie Vabre, dont les crises de nerfs et la sexualité détraquée cachent une indifférence fondamentale, et se voit rejeté par Caroline Hédouin, la directrice du magasin Au Bonheur des Dames. Mme Hédouin, femme de tête et de raison, considère l’amour comme un désordre inutile au commerce, une posture qui force Octave à quitter son emploi pour entrer comme commis chez Auguste Vabre, le marchand de soieries de l’entresol.
Le mariage de Berthe Josserand avec Auguste Vabre constitue le pivot dramatique de l’œuvre. Fondée sur le mensonge d’une dot inexistante, cette union tourne rapidement au désastre. Berthe, éduquée par sa mère à « pêcher un mari » sans scrupules, se retrouve enfermée avec un homme maniaque, souffreteux et avare. L’insatisfaction de la jeune femme la jette inévitablement dans les bras d’Octave. Leur adultère est décrit avec une précision naturaliste qui en souligne la laideur : ils se rencontrent dans des chambres de bonnes ou des coins de magasin, harcelés par la peur d’être découverts et par la vénalité de Berthe, qui transforme son amant en banquier de ses caprices. Cette relation culmine dans la scène symbolique de l’escalier de service, où les amants sont exposés à la haine et à la lucidité crue des domestiques.
La chute du système bourgeois est illustrée par l’effondrement successif des piliers de l’immeuble. La mort de M. Vabre, le propriétaire, révèle qu’il a dilapidé sa fortune en spéculations boursières secrètes, laissant ses héritiers dans une rage impuissante. Le conseiller Duveyrier, magistrat rigide au premier étage, voit sa double vie avec Clarisse s’achever dans le ridicule et la tentative de suicide défigurante. Le scandale de l’adultère de Berthe, découvert par Auguste, provoque une débandade générale : Berthe est chassée, retournant chez ses parents pour assister à l’agonie de son père, dont la mort signe l’échec définitif de l’ascension sociale des Josserand. L’immeuble lui-même, avec ses fissures dissimulées par la peinture, devient la métaphore d’une classe sociale en décomposition.
Pourtant, le roman s’achève sur un retour cynique à la stabilité. L’abbé Mauduit, garant de l’ordre moral, orchestre le recollage des morceaux : Auguste reprend Berthe pour éviter le qu’en-dira-t-on, et les apparences sont restaurées au prix d’un mensonge collectif. Octave Mouret, ayant appris les règles du jeu, réalise enfin son ambition en épousant Mme Hédouin, désormais veuve, s’assurant ainsi la maîtrise d’un empire commercial. Dans l’ombre des greniers, Adèle, la servante maltraitée, accouche seule dans une douleur animale et abandonne son enfant, victime sacrifiée à l’impunité bourgeoise. La maison de la rue de Choiseul peut alors rouvrir ses portes à de nouveaux locataires, à qui l’on vantera, sans ciller, la moralité exemplaire des lieux. Zola conclut par la voix des domestiques, seul chœur lucide de cette tragédie, affirmant que toutes les maisons se ressemblent et que le « pot-bouille » quotidien de la bourgeoisie n’est qu’un mélange d’ordures et de vanité.
📕 Résumé par chapitre
Chapitre 1
Octave Mouret arrive à Paris par une sombre après-midi de novembre, dans un fiacre chargé de trois malles. La rue Neuve-Saint-Augustin, encombrée de voitures, de cochers jurant et de passants pressés, lui donne aussitôt l’image d’une ville âpre, commerçante, ouverte aux ambitions. Il vient s’installer rue de Choiseul, dans une maison neuve dont la façade claire, ornée avec abondance, contraste avec les vieilles constructions voisines. Le bâtiment l’impressionne : magasin de soierie au rez-de-chaussée, balcon sculpté, porte cochère chargée d’ornements, vestibule brillant. Tout annonce une respectabilité bourgeoise soignée.
Il est accueilli par Achille Campardon, architecte, vieil ami de sa famille, qui lui a loué une chambre au quatrième étage. Dès l’entrée, Octave découvre le concierge, M. Gourd, ancien valet de chambre du duc de Vaugelade, personnage raide, digne, presque cérémonieux. La loge elle-même ressemble à un petit salon bourgeois, avec moquette, glaces et mobilier de palissandre. La maison veut paraître riche, propre, morale. Campardon insiste : elle est « tout à fait bien » et habitée « rien que par des gens comme il faut ». L’escalier chauffé, les panneaux de faux marbre, les dorures, le tapis rouge et les banquettes de velours imposent à Octave un respect mêlé de vanité.
En montant, Campardon lui présente les habitants. Au rez-de-chaussée, Auguste Vabre tient le magasin de soierie ; au premier vivent Théophile Vabre et sa femme, ainsi que le propriétaire, logé chez son gendre Duveyrier, conseiller à la cour d’appel. Au second, l’architecte évoque avec mépris des locataires qu’on ne voit pas, dont « le monsieur fait des livres ». Au troisième, se trouvent Mme Juzeur, un mystérieux monsieur distingué, puis les Campardon. Plus haut logent les Josserand, famille avec deux filles à marier, et les Pichon, petit ménage d’employés. Octave remarque déjà Mme Pichon, blonde aux yeux clairs et vides, surprise devant un berceau.
Sa chambre lui plaît : simple, propre, donnant sur une cour triste, régulière, sans vie, où même les fausses fenêtres peintes semblent prolonger l’existence murée des appartements. Campardon le prévient avec gravité : pas de tapage, surtout pas de femme, car une telle faute bouleverserait la maison. Mais aussitôt, il nuance hypocritement : dehors, « Paris est assez grand ». Toute la morale de l’immeuble se révèle déjà comme une façade.
Chez les Campardon, Octave découvre un appartement riche d’apparence, mais fragile, fissuré, construit pour « faire de l’effet ». Dans la cuisine, l’envers de la maison éclate : les domestiques crient, rient, jurent d’une fenêtre à l’autre, comme si toute la respectabilité du grand escalier se vidait là. Campardon évoque aussi sa situation d’architecte diocésain, utile pour entrer dans la haute société, tout en laissant percer son indifférence religieuse.
Octave rencontre ensuite Mme Campardon, Rose, qu’il avait connue maigre et laide à Plassans. Elle est devenue douce, dodue, languissante, diminuée par une maladie intime depuis ses couches. Le jeune homme, beau, sûr de lui, charmeur, lui raconte son parcours dans le commerce des étoffes et son désir de conquérir Paris. Campardon lui annonce une place possible au Bonheur des Dames, maison de nouveautés dirigée par les Hédouin. Là, Octave est frappé par Mme Hédouin, grande, belle, froide, toute à son autorité commerciale. Il surprend aussi Campardon embrassant Gasparine, ancienne cousine aimée, devenue première demoiselle du magasin ; la liaison continue dans l’ombre, tandis que Rose semble en souffrir avec une résignation douloureuse.
Le soir, au dîner, la famille Campardon affiche une vertu domestique étroite : éducation surveillée d’Angèle, éloge de la femme de chambre Lisa, méfiance envers les pensionnats et les dangers de la rue. Mais les gestes sournois d’Angèle et le regard d’Octave sur Lisa fissurent encore cette morale. Plus tard, sur le palier, Octave croise Mme Josserand et ses deux filles, dont la cadette le séduit par son rire hardi. Couché dans sa chambre, il repense à toutes les femmes entrevues : Mme Pichon, Mme Hédouin, Mme Valérie, Mlle Josserand. Paris lui apparaît comme un champ de conquête féminine et sociale. Sous ses manières tendres perce déjà une brutalité froide : « La première qui voudra, je m’en fiche ! »
Chapitre 2
La soirée chez Mme Dambreville s’achève dans la rage rentrée de Mme Josserand. Berthe, sa fille cadette, vient encore de manquer un mariage, et la mère, au lieu de prendre un fiacre, impose à ses deux filles le retour à pied dans Paris, sous le froid, la boue et bientôt la pluie. Hortense se plaint de ses souliers, Berthe perd un talon, mais Mme Josserand les pousse rudement devant elle, humiliée par ces sorties mondaines qui coûtent cher et ne rapportent rien. Depuis trois hivers, elle promène ses filles dans les salons pour leur trouver un mari ; chaque retour devient une défaite, aggravée par la gêne d’argent, les toilettes salies et l’impossibilité de paraître vraiment riche.
Tout au long du trajet, Mme Josserand déverse sa rancœur. Elle méprise Mme Dambreville, ses invités, ses mariages arrangés, et jusqu’à son propre fils Léon, resté à la soirée par intérêt. Elle accuse aussi son mari de l’abandonner à cette corvée mondaine, lui reprochant son manque d’ambition et son incapacité à faire fortune. Arrivées rue de Choiseul, les trois femmes croisent Octave dans l’escalier et reprennent aussitôt une tenue correcte. Mais, la porte refermée, l’appartement retrouve sa vérité : obscurité, fatigue, colère, misère mal cachée.
Dans la salle à manger, M. Josserand travaille à la lueur d’une petite lampe. Pour compléter ses appointements de caissier, il remplit des bandes à trois francs le mille, tâche nocturne et honteuse dont dépend pourtant le fragile luxe familial. Mme Josserand entre en criant : « Manqué ! » Sa robe de bal, son décolleté, ses épaules massives contrastent violemment avec l’usure de son mari, homme effacé par trente-cinq ans de bureau. Elle lui annonce que c’est le quatrième mariage raté, tandis qu’Hortense et Berthe retirent leurs dentelles et leurs sorties de bal, affamées, trempées, les toilettes déjà comme des costumes de parade inutiles.
La faim révèle aussitôt l’envers du décor. Les deux jeunes filles veulent manger. Mme Josserand s’indigne qu’elles n’aient pas profité de la brioche chez Mme Dambreville, puis les accompagne à la cuisine. Là, l’ordre bourgeois s’effondre dans la saleté : odeur de cave, vaisselle sale, évier infect, table mal lavée. Adèle, la bonne bretonne, est accusée de tous les crimes domestiques. Pourtant, la famille la garde parce qu’elle seule accepte cette maison où l’on compte les morceaux de sucre. Les placards sont presque vides : il ne reste qu’un morceau de lapin, un peu de pain et un faux sirop de groseille fabriqué pour les réceptions. Même le Lamartine de Mme Josserand, traîné dans la cuisine par Adèle, devient un scandale, comme si la poésie elle-même avait été souillée par la misère quotidienne.
Revenue dans la salle à manger, Mme Josserand relance la querelle conjugale. Elle exige que son mari invite les Campardon et leur nouveau pensionnaire, Octave Mouret, à la réception du lendemain. Elle voit déjà en lui une possibilité pour ses filles. Puis la dispute enfle : elle reproche à Josserand de n’être jamais devenu associé des frères Bernheim, de s’être contenté de rester caissier, de l’avoir trompée en ne devenant pas riche. Lui tente de rappeler qu’il gagne huit mille francs, qu’il se prive, qu’il travaille la nuit. Elle balaie tout, au nom de l’argent et du paraître. Sa morale tient en une leçon brutale : « il vaut mieux faire envie que pitié ».
La querelle gagne les filles. Hortense, qui mange son os de lapin près du poêle, affirme qu’elles sont assez grandes pour se marier seules. Elle veut Verdier, un avocat plus âgé, déjà lié depuis quinze ans à une femme qu’il devrait abandonner. Sa froide détermination choque son père, mais elle répète : « Ça, c’est mon affaire ». Berthe, restée auprès du feu, devient alors la cible de sa mère. Mme Josserand veut savoir comment elle a perdu le sous-chef de bureau rencontré chez les Dambreville. Berthe avoue qu’il l’a embrassée brutalement dans un petit salon et qu’elle l’a repoussé contre un meuble. Sa mère éclate : il fallait jouer, sourire, permettre sans paraître permettre, « pêcher un mari ». Elle transforme sa fille en poupée, lui enseigne les gestes de la séduction, la souplesse du cou, l’éventail laissé tomber. Berthe, honteuse, finit par sangloter. Mme Josserand la gifle.
Dans l’antichambre, Berthe rencontre Saturnin, son frère de vingt-cinq ans, resté enfant après une fièvre cérébrale. Violent lorsqu’on le contrarie, il adore Berthe d’un amour maladif et protecteur. Apprenant qu’elle a été battue, il menace de cogner ; elle seule parvient à l’apaiser. Il lui baise la joue en pleurant, murmurant : « C’est guéri, c’est guéri. » Pendant ce temps, M. Josserand reste seul. Il écoute aux portes : sa femme dort, ses filles ne pleurent plus, la maison s’est rendormie. Alors il reprend ses bandes mécaniquement. Deux larmes tombent sur le papier, dans le silence solennel de l’immeuble bourgeois.
Chapitre 3
Le dîner donné par les Josserand pour la fête de l’oncle Bachelard s’ouvre sur une nourriture médiocre, servie par Adèle avec sa maladresse habituelle. Hortense et Berthe, placées de chaque côté de leur oncle, ont une mission précise : le faire boire assez pour lui soutirer vingt francs. Leur mère les installe chaque année ainsi, car elle compte sur l’argent de ce frère riche, grossier, avare en famille, mais capable de dépenser dehors des fortunes dans ses plaisirs. Bachelard arrive déjà échauffé par l’alcool ; énorme, couvert de bijoux, une rose à la boutonnière, il apporte à table l’odeur des cafés, des femmes et des débauches. Les deux jeunes filles le cajolent, l’appellent « mon oncle », lui remplissent son verre, mêlant leurs grâces de demoiselles à cette basse manœuvre d’argent.
Autour de la table, la respectabilité familiale se défait peu à peu. Mme Josserand sourit à l’ivresse de son frère, malgré le dégoût qu’il lui inspire, parce qu’elle a besoin de lui. M. Josserand souffre, surtout lorsqu’il voit ses filles se jeter au cou de Bachelard pour obtenir les vingt francs. Mme Juzeur, voisine solitaire et dévote, trouve l’oncle « si bon pour elles », tandis que Trublot, jeune homme tranquille et sensuel, observe surtout Adèle. Myope, il la trouve presque jolie, la pince au mollet, puis reste impassible lorsque Mme Josserand accuse la bonne de maladresse. Déjà, derrière le dîner bourgeois, circulent les instincts, les calculs, les appétits.
Saturnin, laissé sans surveillance parce que Berthe s’occupe de l’oncle, joue avec sa viande et inquiète sa mère. Cet enfant de vingt-cinq ans, demeuré simple après une maladie, représente pour Mme Josserand une honte sociale qu’elle ne sait où cacher. Il ricane, menace de tourner à la crise, mais Berthe le domine d’un regard. Il s’affaisse aussitôt, docile, enfermé dans son adoration pour elle. La soirée continue, traversée par les commentaires de Gueulin, le neveu de Bachelard, compagnon de ses sorties et juge amusé de la tentative des filles. Quand l’oncle, enfin bien gris, prétend avoir oublié sa bourse, Gueulin lance : « Fouillez-le donc ! » Hortense et Berthe s’exécutent avec une brutalité joyeuse. Elles explorent ses poches, jusque dans son pantalon, et Berthe finit par brandir une pièce de vingt francs. La table applaudit. Mme Josserand regarde ses filles avec attendrissement : elles ont gagné leur argent.
La soirée mondaine commence aussitôt après. Campardon arrive avec Octave. Mme Josserand accueille le jeune homme avec une cordialité trop vive : elle a déjà compris qu’il peut servir à la chasse au mari. Le salon, pauvrement éclairé par deux lampes roses, rassemble des familles semblables, pères usés, mères tendues, filles à marier sous des toilettes péniblement retapées. Tout y sent l’effort, la gêne et la stratégie. Berthe, après avoir enfermé Saturnin qui menace de tout casser s’il croit qu’on veut la marier, est présentée à Octave. Elle obéit au regard de sa mère, joue son rôle avec grâce, parle du Midi qu’elle ne connaît pas, et charme d’abord le jeune homme par sa vivacité de Parisienne.
Trublot devient vite le complice d’Octave. Sur un canapé, les deux jeunes hommes échangent des remarques sur les femmes. Trublot lui présente les Vabre : Auguste, fils aîné du propriétaire, marchand de soieries, lourd et migraineux ; Théophile, petit homme nerveux et malade ; Valérie, sa femme, laide et fascinante, aux yeux ardents. Mme Josserand espérait la visite des Duveyrier, mais les gens du premier étage ont préféré une soirée officielle. Elle ravale l’humiliation et lance Berthe au piano. La jeune fille joue Les Bords de l’Oise, morceau destiné à impressionner Octave. Celui-ci fait semblant d’écouter, mais observe le salon : les mères y rêvent de gendres avec une avidité presque féroce, les filles s’épuisent à paraître, les hommes somnolent.
Un bruit sourd trouble la scène : Saturnin, enfermé, cogne à la porte. Mme Josserand ment en parlant d’une porte de cuisine qui bat. Berthe va le calmer. L’oncle Bachelard, lui, quitte le salon avec Gueulin pour boire un grog, ajoutant au désordre général. Pendant ce temps, Théophile consulte le docteur Juillerat au sujet des crises de Valérie, qu’il accuse de le tuer avec ses nerfs. Trublot renseigne Octave sur la maladie intime de Mme Campardon, ruinant les rêveries que le jeune homme avait pu former autour d’elle. Peu à peu, Octave perd le respect naïf qu’il avait pour ce monde bourgeois ; il en découvre les dessous, les tares, les hypocrisies et les désirs.
Au thé, la misère déguisée reparaît : nappe trop courte, brioche médiocre, biscuits rassis, fleurs coûteuses pour cacher la pauvreté du service. Les invités, qui ont peu dîné, mangent avec avidité. Mme Josserand exhibe aussi la coupe peinte par Berthe, une Jeune fille à la cruche cassée copiée sur gravure, en précisant que le Louvre expose trop de nudités. Mais Octave ne mord pas. Pire, elle surprend une phrase qui lui révèle qu’il ne songe nullement à épouser Berthe : « nous n’épousons pas, à Marseille ! » Aussitôt, elle change de cible. Berthe, qui allait servir Octave, reçoit l’ordre de porter son thé à Auguste Vabre. La manœuvre se déplace sans scrupule.
Les invités partent. Octave, dans l’antichambre, échange un regard avec Valérie et se persuade que ses yeux ont jeté des flammes. Il regagne sa chambre décidé à tenter sa chance. Chez les Josserand, Mme Josserand, furieuse, éteint les lumières et contemple la table dévastée. Hortense se réjouit de Verdier, qui achète des chemises pour pousser sa maîtresse dehors. Bachelard rumine les vingt francs qu’on lui a arrachés. Berthe revient avec Saturnin, encore convaincu qu’on veut la marier. Alors Mme Josserand tranche : cette fois, le mariage ne ratera pas. Ce sera Auguste Vabre. Berthe accepte sans passion, d’un simple « ça m’est égal », regrettant seulement qu’on ne lui ait pas gardé un sandwich.
Chapitre 4
Octave, dès le lendemain de la soirée des Josserand, se met à poursuivre Valérie Vabre avec méthode. Il observe ses habitudes, calcule ses passages dans l’escalier, multiplie les montées à sa chambre et quitte même le Bonheur des Dames sous prétexte, afin de se trouver sur sa route. Chaque jour, vers deux heures, Valérie conduit son enfant aux Tuileries par la rue Gaillon ; Octave l’attend devant le magasin, la salue avec son sourire de commis galant, persuadé de lire dans ses yeux noirs des promesses brûlantes. Elle ne s’arrête jamais, répond seulement d’un signe poli ; mais sa pâleur, son allure nerveuse, le balancement de sa taille lui semblent autant d’aveux.
Son projet est simple : attirer Valérie dans sa chambre du quatrième. La maison, avec son escalier silencieux et solennel, lui paraît favorable à cette audace. Il se moque déjà des recommandations morales de Campardon, car prendre une femme dans l’immeuble ne lui semble pas la même chose qu’en amener une du dehors. Une difficulté pourtant l’irrite : Mme Pichon, sa voisine, laisse souvent sa porte ouverte parce que sa cuisine est séparée de la salle à manger par le couloir. Cette jeune femme pâle, fuyante, réservée, lui paraît une gêne possible, presque une espionne. À travers l’entrebâillement, il n’aperçoit qu’un ménage triste, propre, monotone, des linges blanchis, un lit d’enfant, une vie d’employée silencieuse et presque morte.
Chez les Campardon, Octave cherche à faire parler de Valérie. Devant Angèle, les parents commencent par célébrer la respectabilité des Vabre. Campardon, toujours soucieux de défendre la maison, affirme que Théophile n’est pas sans mérite et que Valérie a « du cachet ». Mme Campardon, souffrante mais solide à table, plaint ce pauvre Théophile, malade, tracassier, difficile à vivre. Puis, au dessert, les confidences se font plus crues. À demi-mots, puis à l’oreille, Campardon et sa femme révèlent à Octave l’envers du ménage : Théophile serait un mari impuissant, Valérie une femme de tempérament, et l’enfant Camille ne serait pas de lui, mais d’un garçon boucher de la rue Sainte-Anne. Campardon résume tout d’un mot lourd de sous-entendus : « une femme hystérique ! »
La conversation glisse ensuite vers les Pichon, présentés cette fois comme le modèle de l’honnêteté domestique. Marie Pichon, que Mme Campardon laisse même sortir avec Angèle, est vantée pour sa moralité, son éducation sévère, son ménage propre et calme. Campardon affirme qu’il ne tolérerait dans la maison que des gens irréprochables, oubliant aussitôt ce qu’il vient de raconter sur Valérie et sa propre escapade du soir : il part rejoindre secrètement Gasparine à l’Opéra-Comique. Rose le sait, semble-t-il, et lui dit seulement, avec une résignation maternelle : « Amuse-toi bien, et ne prends pas froid, à la sortie. »
Octave décide alors de se ménager Mme Pichon. S’il parvient à gagner sa bienveillance, elle fermera peut-être les yeux le jour où Valérie montera chez lui. L’occasion arrive lorsque Marie peine à démonter la petite voiture d’osier de Lilitte, que M. Gourd refuse de voir passer par le grand escalier. Octave lui propose de laisser la voiture dans le couloir, près de sa porte. Marie, confuse jusqu’aux oreilles, le remercie par phrases brisées. Il la juge stupide, mais l’opération réussit : les Pichon lui sont reconnaissants, et le concierge tolère l’arrangement grâce à Campardon.
Le dimanche suivant, Octave entre chez les Pichon. Il y rencontre Jules Pichon, son épouse Marie, leur fille Lilitte, ainsi que les parents de Marie, M. et Mme Vuillaume. Tout ce petit monde prend le café avec une lenteur morne. M. Vuillaume raconte sa carrière de commis rédacteur au ministère de l’Instruction publique, sa décoration reçue à soixante ans, sa retraite médiocre. Pichon l’écoute comme on contemple son propre avenir : bureau, devoir, patience, retraite et peut-être croix au bout de trente-six ans. Mme Vuillaume expose son système d’éducation : portes closes, fenêtres fermées, fille gardée, ignorance préservée, religion comme frein, pas de pensionnat, pas de journaux, bibliothèque surveillée. Marie, élevée dans cette serre étouffante, semble être restée enfant jusque dans le mariage.
Octave s’ennuie chez ces gens secs, pauvres, honnêtes, enfermés dans leurs habitudes. Pourtant, Marie finit par l’intéresser. Il découvre sa solitude, son ignorance, ses rêves niais nourris de romances et de romans autorisés. Elle regrette de ne pas jouer du piano, veut que Lilitte en fasse un jour, parle de George Sand et du roman André, qui l’avait bouleversée avant son mariage. Octave lui promet de lui prêter l’exemplaire de Campardon. Dès lors, elle rougit à chacun de ses passages, l’attend, lui sourit, se laisse troubler par cette attention qui vient colorer son existence vide.
Pendant ce temps, Octave continue sa poursuite de Valérie. Il croit avancer, se persuade qu’elle joue la réserve, qu’elle brûle sous une apparence froide. Un soir, appelé par la bonne, il entre enfin chez elle : Valérie vient d’avoir une crise de nerfs. Elle est étendue, délacée, les cheveux défaits. Le désordre de son corps excite Octave, qui l’imagine disponible. Mais lorsqu’il tente brutalement de la saisir, elle le regarde avec une froide surprise : « Eh bien ! quoi donc ? » Toute sa chimère s’effondre. Valérie ne désire rien, ne s’indigne même pas ; elle bâille, commande du thé, le laisse sortir humilié. Octave descend puis remonte, blessé dans son orgueil, ne comprenant plus ce que signifie cette prétendue hystérie.
En haut, il trouve Marie Pichon qui l’attend pour lui parler d’André. Elle a lu toute la journée, pleuré à la messe, mêlé religion, rêve et roman dans une même exaltation vague. Elle chancelle, il la soutient ; elle l’appelle bon, lui donne un baiser maladroit, presque inconscient. Octave, frustré par Valérie, s’enflamme soudain. Marie résiste, répétant : « Pas ça, oh ! non, oh ! non… C’est défendu. » Mais il la force brutalement sur le bord de la table, entre l’assiette sale et le roman, tandis que Lilitte dort dans son berceau et que la porte reste ouverte sur le silence de l’escalier. Après coup, ils restent gênés, sans tendresse, plus préoccupés par le volume de George Sand abîmé que par ce qui vient d’arriver.
Le lendemain, Marie reparaît chez les Campardon, modeste, calme, conduisant Lilitte aux Tuileries et demandant si Angèle peut l’accompagner. Elle sourit à Octave sans trouble, parle du rhume de son mari et du prix de la viande. Quand elle descend dans la rue avec les enfants, Mme Campardon s’extasie : « Est-elle assez comme il faut ! » Campardon, frappant Octave sur l’épaule, conclut gravement : « L’éducation dans la famille, mon cher, il n’y a que ça ! »
Chapitre 5
Cinq mois après son arrivée à Paris, Octave se prépare à sa première soirée chez les Duveyrier, au premier étage. En s’habillant, il dresse un bilan amer de ses débuts : Valérie lui a échappé, Berthe Josserand aurait peut-être mérité réflexion, et sa liaison avec Marie Pichon lui paraît désormais pauvre, inutile, presque honteuse. Lorsqu’il quitte sa chambre, Marie l’attend au bout du couloir. Elle admire sa tenue, l’embrasse avec une douceur soumise, puis lui demande de lui raconter la soirée à son retour. Octave descend avec l’idée de ne plus perdre son temps : il entre enfin dans un monde où il compte trouver mieux.
Chez les Josserand, la soirée commence dans l’angoisse. Mme Josserand a écrit à son frère Bachelard pour obtenir une formule engageante sur la dot promise à Berthe. Or la lettre de l’oncle, arrivée tardivement, reste vague : il verra « plus tard, au moment du mariage ». La mère explose contre cette « fichue canaille », contre les hommes, contre les maris incapables, contre les oncles qui se font nourrir sans rien donner. Le découragement saisit la famille, puis Mme Josserand se ressaisit brutalement. Puisque l’alliance est honorable, le mariage avec Auguste Vabre se fera malgré tout. Elle distribue les rôles comme un général : Berthe et Hortense devront assiéger Auguste, M. Josserand devra plaire au vieux Vabre et à Duveyrier, elle-même travaillera les femmes. Son ordre tombe : « Descendons ! »
Chez les Duveyrier, l’appartement éblouit par son luxe blanc et or, ses tentures rouges, ses lumières nombreuses, sa chaleur de salon plein. Mme Duveyrier, Clotilde, ouvre la soirée au piano avec un nocturne de Chopin. Grande, froide, presque glaciale, elle ne semble vivre que par la musique. Son mari, conseiller à la cour, la regarde avec une irritation visible ; la passion musicale de sa femme a gâté sa vie domestique. Trublot explique à Octave la belle carrière de Duveyrier, poussé par sa famille, décoré, parvenu avant quarante-cinq ans, mais malheureux d’avoir épousé une femme tout entière livrée au piano. Octave, lui, observe les femmes. Il remarque surtout Mme Hédouin, venue en toilette de soirée, superbe, calme, les épaules nues. Elle lui apparaît comme une conquête autrement précieuse que Marie ou Valérie.
Pendant ce temps, Mme Josserand lance Berthe sur Auguste Vabre. Le prétexte est un remède contre la migraine que la jeune fille aurait copié pour lui. Berthe l’entraîne près d’une fenêtre, l’enveloppe de rires, de gestes et de paroles, tandis qu’Hortense vient prêter main-forte. M. Josserand, de son côté, tente d’être aimable avec le vieux Vabre, propriétaire de la maison, homme borné, absorbé par un immense travail de fiches sur les peintres exposant au Salon. Il ne s’intéresse pas aux tableaux, seulement à sa statistique, et s’inquiète de ne jamais parvenir à un classement complet. Josserand, peu sûr d’avoir assez admiré cette manie, reste perplexe.
L’arrivée de Mme Dambreville avec Léon Josserand ajoute une nouvelle hypocrisie à la soirée. La liaison du fils avec cette femme mûre est connue, mais les salons la tolèrent. Mme Josserand, qui méprise cette relation, se montre pourtant charmante, car Mme Dambreville peut servir. Dans le petit salon, les hommes discutent politique, Rome, l’Église, l’Empire, la peur des révolutions. Chacun critique le régime, mais tous tremblent devant le peuple et les bouleversements. Plus tard, la conversation se transporte sur la morale : Duveyrier affirme que l’adultère est rare « parmi les classes bien élevées » et que « la religion moralise le mariage ». Au même moment, Trublot révèle à Octave que Duveyrier entretient une maîtresse. La respectabilité du conseiller s’effondre aussitôt aux yeux du jeune homme.
Le grand moment musical arrive avec la Bénédiction des poignards. Mme Duveyrier dirige ses chanteurs amateurs avec une autorité rude ; Campardon lance Saint-Bris, Trublot chante parmi les moines, les voix emplissent le salon d’un vacarme héroïque. Profitant du tumulte, Berthe et Auguste disparaissent derrière un grand rideau rouge, après qu’Hortense en a défait l’embrasse. Quand la musique s’apaise, on entend Berthe dire : « Vous me faites du mal ! » Mme Dambreville relève le rideau : Berthe est rouge, Auguste confus. La jeune fille prétend qu’il lui a cogné le bras avec la fenêtre, mais tout le monde comprend. L’incident la compromet assez pour rendre le mariage presque inévitable. Mme Josserand parachève l’affaire en annonçant que l’oncle Bachelard donnera cinquante mille francs.
À la fin de la soirée, Octave tente de se rapprocher de Mme Hédouin ; elle le tient à distance avec une froideur parfaite. Il repart vexé, une rose tombée de son corsage à la main. En haut, Marie l’attend et croit que la fleur est pour elle. Sa joie naïve le touche, et il l’embrasse tendrement. Plus tard, les Josserand rentrent. Une joie sauvage éclate dans la salle à manger : ils dansent autour de la table, le mariage semble enfin fait. Mme Josserand, sincèrement bouleversée, couvre Berthe de baisers. Mais au lit, M. Josserand ose parler de la dot mensongère : promettre cinquante mille francs sans les avoir lui paraît malhonnête. Dans le noir, sa femme le foudroie. Pour elle, la vraie faute serait de laisser ses filles « monter en graine » ; l’honnêteté se pliera donc aux nécessités du mariage.
Chapitre 6
Le lendemain de la soirée des Duveyrier, Octave s’éveille dans une paresse heureuse. Il se sent mieux installé à Paris, satisfait de sa place au Bonheur des Dames, convaincu qu’il aura un jour Mme Hédouin et qu’elle servira sa fortune. En attendant cette conquête plus haute, Marie Pichon lui paraît commode : disponible, douce, sans frais, presque attendrissante par son effacement. Comme la pluie tombe, il décide de ne pas sortir, d’accepter enfin un dîner chez les Pichon et d’offrir à Marie des romans tirés d’une malle rangée au grenier commun.
Pour obtenir la clef du grenier, Octave descend chez les Gourd. L’escalier chauffé étouffe sous l’humidité ; sous le porche, la mère Pérou, vieille femme pauvre payée quelques sous, lave le pavé sous les injures de M. Gourd. L’ancien domestique, fier de son autorité nouvelle, parle durement de cette misérable qu’il traite comme un maître de maison brutal. Dans la loge, Mme Gourd boit son café au lait près du feu, installée dans un confort gras et immobile. Les deux concierges guettent aussi une femme sortie de l’escalier de service : elle vient de chez l’ouvrier menuisier logé tout en haut. M. Gourd l’arrête, l’insulte, lui interdit de revenir coucher dans une « maison honnête ». La femme répond qu’elle est chez elle. Le concierge s’indigne, comme si ce pauvre cabinet d’ouvrier souillait à lui seul tout l’immeuble.
Octave monte ensuite aux chambres de domestiques. Le couloir du haut, peint en jaune, froid, uniforme, a la nudité propre d’un corridor d’hôpital. En cherchant le grenier, il surprend Trublot dans la chambre de Julie, la cuisinière des Duveyrier, en train de renouer sa cravate blanche devant une petite glace. Trublot, d’abord effaré, finit par avouer son goût : lorsqu’il dîne en ville, il s’échappe des salons pour rejoindre les bonnes dans leurs chambres. Il défend Julie avec conviction, la trouvant supérieure à toutes les dames de la maison par son corps magnifique et sa coquetterie de domestique enrichie de menus vols. Octave, un peu dégoûté, découvre alors un autre étage de l’immeuble, l’envers charnel et brutal du grand escalier.
Trublot connaît toutes les chambres et toutes les bonnes. Il nomme Adèle, Lisa, Victoire, Françoise, Clémence, Hippolyte, Louise, le cocher, les domestiques des locataires du second. Toute une vie cachée circule sous les combles, faite de liaisons, de rivalités, de nuits partagées, de clefs dissimulées. Il demande même à Octave de laisser le grenier ouvert pour pouvoir s’y cacher et attendre. Puis, par la fenêtre de Julie, Octave entend la « petite bavette du matin » dans l’étroite cour intérieure des cuisines. Lisa, Julie, Victoire, Françoise et les autres bonnes y échangent les nouvelles obscènes de la maison, commentent le mariage de Berthe, les crises de Valérie, la maladie de Mme Campardon, les tromperies de Campardon, les maîtresses, les fausses vertus, les cuisines infectes. Elles insultent surtout Adèle, leur souffre-douleur, qu’elles appellent « Torchon », jusqu’à ce que celle-ci, malgré ses larmes, donne l’alerte : « Méfiance ! v’là madame ! »
Le silence retombe aussitôt, et Octave comprend mieux la maison. Sous les faux marbres, les portes d’acajou, les dorures, tout un égout moral s’écoule par les cuisines. Les domestiques disent crûment ce que les maîtres cachent. Cette découverte abaisse encore le respect qu’il avait d’abord éprouvé pour l’immeuble. Au déjeuner chez les Campardon, il regarde Lisa autrement, retrouvant sous son air propre la voix éraillée qui lançait des injures. Il suggère qu’Angèle ne devrait peut-être pas passer tant de temps avec les domestiques ; les Campardon répondent qu’ils ont toute confiance en Lisa et Victoire. Campardon affirme même vouloir former sa fille au ménage : « Vous verrez quel bijou nous en ferons. »
En redescendant rendre la clef, Octave surprend une dame voilée sortant de la chambre louée au mystérieux monsieur distingué du troisième. M. Gourd, interrogé, refuse de dire qui elle est, mais défend l’honorabilité du locataire : selon lui, « ça se voit à son linge ». Le concierge se montre en revanche méfiant envers les locataires du second, trop discrets, trop heureux, trop fermés aux autres pour paraître naturels. Octave croise ensuite Valérie, revenue d’un déjeuner suspect, les bottines boueuses, le visage défait, les cheveux rattachés à la hâte. Il la regarde monter, vexé de penser qu’elle accepte ailleurs ce qu’elle lui a refusé.
Au troisième, Octave rend visite à Mme Juzeur, qui lui montre une dentelle ancienne. L’appartement, capitonné, fermé, sent la dévotion et le renfermé. Il lui baise les doigts ; elle se laisse faire avec une grâce de femme meurtrie, répétant son éternelle allusion au mari disparu après dix jours de mariage. Mais lorsqu’il tente d’aller plus loin, elle se dérobe, lui offre seulement sa main et fixe une frontière : pas au-dessus du poignet. L’arrivée de l’abbé Mauduit interrompt la scène ; Octave sort par la salle à manger, invité à revenir distraire sa solitude.
Le soir, chez les Pichon, Octave trouve un repos presque agréable. Il apporte à Marie les livres promis, boit avec elle, l’embrasse dans la cuisine pendant qu’elle surveille l’épaule de mouton. Le dîner dominical avec les Vuillaume se déroule dans la lenteur des propos de bureau, de retraite, d’enfants trop nombreux et de convenances. Cette médiocrité paisible le détend. Quand Pichon accompagne ses beaux-parents à l’omnibus, Octave reste seul avec Marie, la prend sur ses genoux, jusqu’à l’arrivée de Saturnin, échappé de chez les Josserand. Le pauvre garçon parle de Berthe, du mariage, de sa peur qu’on lui fasse du mal, puis Marie le renvoie doucement.
Octave veut alors emmener Marie dans sa chambre ; elle refuse avec une pudeur brusque, jugeant cela trop vilain, et exige qu’ils restent chez elle. Un tumulte éclate dans la cour : l’ouvrier menuisier tente de faire entrer Amélie, sa femme légitime, que M. Gourd et M. Vabre veulent chasser comme une prostituée. Le malentendu tourne à la satire féroce : dans cette maison qui refuse « les femmes » au pauvre ouvrier marié, les alcôves bourgeoises débordent de fautes cachées. L’ouvrier, goguenard, lance : « Pas de femmes dans ta maison, bougre de ramolli ! Va donc en ce moment mettre un peu le nez sous les draps, pour voir ! »
La maison retrouve pourtant son silence solennel. Octave rejoint Marie dans la chambre conjugale. Au-dessus, Trublot attend Adèle dans sa mansarde, après avoir renié devant Octave ce « torchon » qu’il désire tout de même. Quand elle arrive, elle lui reproche de l’ignorer à table et de se ranger du côté de ceux qui la méprisent. Il doit s’humilier. Dans la chambre voisine, l’ouvrier, encore échauffé, continue de parler tout seul, répétant l’absurdité d’un monde où l’on empêche un homme de coucher avec sa propre femme, tandis que l’immeuble entier s’abandonne, derrière les portes, à ce qu’il prétend condamner.
Chapitre 7
Depuis quinze jours, les Josserand multiplient les invitations pour décider l’oncle Bachelard à doter Berthe. On le reçoit presque chaque soir, malgré sa vulgarité, son ivresse et sa saleté, car toute l’affaire du mariage dépend désormais de lui. Lorsqu’on lui annonce officiellement les fiançailles, il se contente d’une tape sur la joue de Berthe et d’un mot attendri, sans jamais s’engager. Mme Josserand tente même de le mettre en présence d’Auguste Vabre, espérant que le futur gendre éveillera chez lui quelque générosité. Mais Bachelard reste fuyant : Auguste est « charmant, charmant », et rien de plus.
Mme Josserand décide donc de parler net. Elle expose à son frère les avantages financiers du mariage : le vieux Vabre possède la maison, des capitaux, des loyers, une fortune accumulée par l’avarice. Auguste, de son côté, a investi son héritage dans le magasin de soieries et a besoin d’argent pour le faire marcher. Berthe est jolie, utile derrière un comptoir ; ses cinquante mille francs de dot ont achevé de le décider. Mais Bachelard se dérobe encore, critique Auguste, le trouve vieux, malade, trop triste pour le commerce. Mme Josserand l’épluche elle-même sans indulgence : Auguste n’est ni brillant ni très fort, mais il reste un parti inespéré. M. Josserand, inquiet, se demande pourquoi s’obstiner dans un mariage aussi médiocre. Sa femme le réduit au silence : il ne s’agit pas de rêve, mais de sauver Berthe.
La discussion est interrompue par Saturnin, qui écoute derrière la porte, une broche volée à la cuisine à la main. Depuis qu’il sent qu’on prépare le mariage de Berthe, il rôde comme une bête inquiète. Bachelard profite de l’alerte pour fuir, prétendant un rendez-vous avec un client venu du Brésil. Mme Josserand, exaspérée, affirme qu’il faudra enfermer Saturnin dans une maison de fous : tant qu’il sera là, il effraiera les prétendants et fera échouer ses sœurs. M. Josserand souffre à cette idée, mais la mère ne veut plus reculer. Le lendemain, elle ira relancer Bachelard chez lui, avec Berthe et son mari.
Tous trois se rendent donc aux magasins de l’oncle, rue d’Enghien. Bachelard, devant ses marchandises, retrouve tout son flair d’homme d’affaires, malgré les restes de l’ivresse. Dans son cabinet vitré, Mme Josserand pose brutalement le problème : elle a promis cinquante mille francs de dot, le mariage sera rompu si l’argent manque, et l’oncle ne peut les abandonner. Bachelard se met à pleurer misère, parle de crins achetés à perte, ouvre ses livres, joue la ruine. M. Josserand, cette fois, s’emporte : il connaît ses affaires, sait qu’il gagne beaucoup, et l’accuse de s’être moqué d’eux depuis quinze ans. L’oncle refuse toujours d’être pressé, jure son amour de la famille, promet vaguement que Berthe connaîtra un jour son cœur.
Puis il lance l’idée qui va tout faire basculer : utiliser l’ancienne assurance dotale prise sur la tête de Berthe, bien qu’elle soit abandonnée depuis des années faute de primes payées. Il ne s’agirait pas de produire les papiers, seulement d’en parler, de gagner du temps, de promettre la dot en sachant qu’on ne la paiera pas tout de suite. M. Josserand se révolte : ce serait mentir, presque fabriquer un faux. Mme Josserand, elle, comprend aussitôt l’utilité du stratagème. Devant les scrupules de son mari, elle éclate : plutôt tout risquer que perdre la dernière chance de sa fille. Lorsqu’il lui demande si elle assassinerait pour marier Berthe, elle répond furieusement : « Oui ! »
Bachelard propose alors une entrevue avec Duveyrier, qu’il connaît chez Clarisse, la maîtresse du conseiller. Le lendemain soir, Octave et Trublot, qui doivent justement se rendre chez cette femme, croisent Bachelard au café de Mulhouse. L’oncle, déjà gris, se querelle avec un petit homme à propos d’un bock, reçoit une gifle sur son chapeau et conserve une bravoure de parade. Avec Gueulin, Trublot et Octave, il parle des femmes, de l’argent qu’elles lui ont coûté, de son désir d’être aimé. Puis il conduit Octave seul chez Fifi, une jeune brodeuse blonde qu’il entretient avec sa vieille tante, Mlle Menu. L’intérieur, calme et provincial, révèle un Bachelard sentimental, avide de vertu bon marché. Fifi brode un devant d’autel, accepte un morceau de sucre volé au café, demande des pièces de quatre sous. L’oncle s’attendrit : « c’est bon, la vertu, ça rafraîchit ».
La soirée se poursuit rue de la Cerisaie, chez Clarisse Bocquet, maîtresse de Duveyrier. Le salon ressemble à celui de la rue de Choiseul, mais sans contrainte : on fume, on boit, on parle haut. Duveyrier y paraît rajeuni, débarrassé de sa raideur magistrale, tandis que Clarisse, maigre, noire, vive, joue à la grande dame avec un bagou de fille entretenue. Bachelard installe M. Josserand dans l’embrasure d’une fenêtre, y attire Duveyrier et expose l’affaire. Il invente une dot de cinquante mille francs représentée par une assurance dotale à échéance prochaine, puis propose des versements de dix mille francs tous les six mois. M. Josserand tente d’interrompre, mais Duveyrier juge l’arrangement raisonnable. Les mains se serrent : le piège est accepté.
Le contrat est signé le jeudi chez maître Renaudin. Auguste s’inquiète encore de l’assurance, mais tous affectent l’étonnement et pressent la signature. Mme Duveyrier croit que l’oncle Bachelard paiera ; Mme Josserand nie avoir jamais promis une telle chose, laissant entendre que l’oncle donnera plus tard toute sa fortune. Le même soir, Saturnin est emmené à l’asile des Moulineaux. On lui fait croire qu’il part avec Berthe pour la campagne, mais, une fois dans le fiacre, il comprend, se débat, casse les vitres, agite ses poings ensanglantés. M. Josserand remonte bouleversé, les hurlements de son fils encore dans les oreilles. Sa femme, elle, pense déjà au mariage, à la tenue de Berthe, aux dix mille francs que l’oncle aurait juré de payer. La nuit venue, M. Josserand reprend ses bandes. Au petit jour, il a gagné six francs, de quoi ajouter un peu au bouquet de mariée de Berthe.
Chapitre 8
Le mariage religieux de Berthe et d’Auguste a lieu un samedi matin à Saint-Roch. Dès avant onze heures, le salon des Josserand se remplit de dames venues assister à la cérémonie. On y retrouve Mme Juzeur, Mme Dambreville, Mme Duveyrier, tandis que, dans la chambre voisine, Mme Josserand termine la toilette de la mariée avec l’aide d’Angèle et d’Hortense. Déjà, les conversations glissent vers les inquiétudes ordinaires des familles bourgeoises : le caractère dominateur de Mme Josserand, la santé des parents, les charges futures. Mme Duveyrier explique même qu’on a discrètement consulté le Dr Juillerat sur la constitution de Berthe, car « rien n’est plus ennuyeux que des parents infirmes, qui vous tombent sur les bras ».
Dans l’appartement bouleversé, les portes claquent, les objets se perdent, les demoiselles d’honneur se querellent. Au milieu de ce désordre apparaît enfin Berthe, entièrement vêtue de blanc, « la couronne blanche, le bouquet blanc », ravissante dans cette blancheur qui met en valeur ses cheveux dorés et son visage frais. Les dames s’extasient. Pourtant, derrière ce luxe, il y a déjà une misère cachée : les Josserand, incapables de payer la noce, ont obtenu l’argent de la toilette grâce à Saturnin, qu’on a poussé à signer un héritage chez le notaire après l’avoir promené et attendri dans un fiacre.
Mais un incident éclate avant même le départ pour l’église. Théophile surgit soudain dans le salon, livide, tremblant, tenant une lettre qu’il vient de découvrir chez lui. Il accuse immédiatement sa femme de le tromper. Une crise de toux l’interrompt, puis il menace Valérie devant tout le monde. Celle-ci se retire dignement dans la chambre voisine. La gêne envahit aussitôt le salon. Berthe elle-même, amusée derrière son voile et sa couronne, écoute les explications qu’Hortense lui murmure à voix basse. Théophile est persuadé que l’amant est Octave : il affirme avoir vu sa femme avec lui dans Saint-Roch la veille. Valérie nie intérieurement, mais Mme Josserand comprend tout de suite qu’il vaut mieux laisser croire à Octave qu’à un inconnu. Elle organise déjà la défense.
Auguste arrive enfin avec son père et Duveyrier. Le départ s’effectue dans la confusion. Mme Josserand, drapée dans son énorme châle jaune, règne sur le cortège comme une souveraine bourgeoise. Devant l’immeuble, les voisins regardent la noce ; seule la famille du second étage reste absente, détail qui choque M. Gourd. La pluie tombe lorsque les voitures atteignent Saint-Roch. À l’intérieur, l’église resplendit de richesse : marbres rouges, lustres de cristal, ors, chants d’orgue, chaleur du calorifère montant sous les robes.
Mais la cérémonie est bientôt troublée par l’affaire de Théophile. Pendant que le prêtre commence les prières, le mari trompé entraîne Duveyrier vers Octave, posté près de la chapelle Saint-Joseph. Théophile, bouleversé, accuse le jeune homme d’avoir été vu avec Valérie. Octave, prévenu quelques minutes plus tôt par Mme Josserand, improvise tranquillement une explication : ils regardaient simplement les réparations du Calvaire avec Campardon. Puis Théophile lui tend la lettre. Toute l’assistance suit maintenant la scène avec passion ; les regards quittent l’autel pour se fixer sur Octave. Berthe elle-même oublie la cérémonie et tourne sans cesse la tête vers le groupe.
Octave lit tout haut : « Mon chat, que de bonheur hier ! À mardi, chapelle des Saint-Anges, dans le confessionnal. » Le scandale semble prêt à éclater au milieu des chants sacrés. Même l’abbé Mauduit se laisse distraire. Mais Octave montre son calepin, prouve que l’écriture n’est pas la sienne. Duveyrier appuie ses paroles. Théophile reste hébété ; le scandale se dégonfle. Une déception presque visible parcourt les invités, qui espéraient davantage. Pendant ce temps, Berthe et Auguste sont mariés presque malgré eux : elle distraite, lui absorbé par sa migraine.
La messe continue au milieu des commentaires étouffés. Théophile, incapable de comprendre, harcèle Duveyrier de questions. L’église entière semble désormais occupée par cette histoire d’adultère plus que par le mariage lui-même. Dans la sacristie, après les signatures, le défilé des invités se poursuit. Hortense reçoit maladroitement une remarque de Campardon sur son célibat ; elle pense pourtant avoir enfin obtenu Verdier. Léon, arrivé en retard, se heurte à sa mère et à Mme Dambreville, dont il se lasse malgré ses promesses de mariage.
Peu à peu, la confusion des corps et des intérêts envahit la sacristie : « des jeunes filles serrées entre des messieurs à gros ventres », tout ce monde bourgeois mêlé de vices cachés et de convenances. L’abbé Mauduit lui-même tente d’apaiser Théophile au nom du pardon chrétien. Mais celui-ci ne pense qu’à son humiliation.
Le soir, le dîner à l’hôtel du Louvre reste plombé par cette affaire. Bachelard, déjà ivre, prononce un toast absurde : « Je suis heureux du bonheur que j’éprouve ». Puis vient le bal. Le grand salon rouge se remplit rapidement. Mais la tension éclate encore lorsque Théophile tord brutalement le bras de Valérie pour lui arracher un nom. Elle s’effondre dans une crise de nerfs violente. On la transporte dans une pièce voisine où des dames la tiennent pendant que le bal continue dans la chaleur, les valses, les rires et les conversations étouffées.
Toute la soirée se partage alors entre les danses et la crise de Valérie. Les invités passent d’une pièce à l’autre, commentent discrètement la situation, s’apitoient ou ricanent. Théophile, désespéré, se confie même à Octave, lui racontant son mariage malheureux, les humeurs de sa femme, son incompréhension devant ce qu’il appelle « la mauvaise conduite ». Mme Josserand finit par intervenir brutalement. Pour sauver les apparences et calmer le mari, elle adopte l’explication suggérée par Trublot : la lettre appartenait à Françoise, l’ancienne bonne. Toutes les femmes soutiennent cette version avec une solidarité instinctive. Acculé, humilié, Théophile finit par demander pardon à Valérie.
Le bal retrouve alors sa gaieté lourde et étouffante. Les couples valsent dans la chaleur des lustres. Mme Dambreville réconcilie momentanément Léon avec elle en lui promettant enfin un mariage avantageux. Berthe danse avec Auguste, déjà frappé par sa migraine. Tout semble rentrer dans l’ordre bourgeois. Mais la soirée se termine dans un dernier scandale. Bachelard, complètement ivre, improvise une danse obscène devant Gueulin avec des oranges glissées sous son habit pour imiter une nourrice. Cette fois, même les invités les plus indulgents sont scandalisés. M. Josserand doit le faire sortir.
À quatre heures du matin, les mariés rentrent rue de Choiseul avec Théophile et Valérie. Dans l’escalier silencieux, Berthe et Octave se croisent de nouveau, comme au début du roman. Ils échangent un regard chargé d’une complicité ancienne. Puis Valérie, bouleversée, serre Berthe dans ses bras avant de la quitter et lui murmure : « Ah ! ma chère, je vous souhaite plus de chance qu’à moi ! »
Chapitre 9
Deux jours après le mariage, Octave arrive chez les Campardon pour dîner et trouve Rose seule, parée d’un peignoir de soie crème. L’absence répétée d’Achille, ses retards, ses prétextes de rendez-vous et de réunions, l’inquiètent depuis quelque temps. Elle soupçonne sans se révolter, avec cette douceur lasse de femme qui a appris à subir. Quand l’architecte rentre enfin, très rouge, il embrasse Rose avec ses tendresses habituelles, puis échange avec elle quelques mots à voix basse. Une visite se prépare : Gasparine, l’ancienne cousine aimée et maîtresse d’Achille, doit venir.
Pendant le dîner, l’atmosphère reste faussement ordinaire. On parle de l’anglais qu’Angèle apprend depuis quinze jours, on s’exerce sur le mot « rumsteack », puis l’on sert un rôti oublié au feu, dur comme une semelle. Au dessert, Lisa annonce la cousine. Gasparine entre, vêtue simplement de noir, maigre, pauvre, le visage séché par la vie et la passion. Rose, grasse, fraîche, enveloppée de dentelles, l’accueille avec une émotion sincère : « Oublions tout, n’est-ce pas ? » Elle l’embrasse, l’introduit dans la famille, tandis que Campardon, embarrassé, affecte de plaisanter. Octave, témoin de la scène, comprend vite que cette réconciliation doit organiser autrement le ménage.
Dans le salon, Campardon se défend presque : l’idée ne vient pas de lui, affirme-t-il, mais de Rose, qui lui répétait depuis huit jours d’aller chercher Gasparine. L’architecte redoute les « histoires », mais il consent, car Rose assure que tous seront plus heureux ainsi. Les deux cousines, assises côte à côte, parlent de Plassans, de leur jeunesse, de leurs corps changés. Rose, autrefois chétive, est devenue une belle femme molle et inutile ; Gasparine, autrefois désirable, s’est desséchée dans la passion et le travail. Quand Rose pleure sur sa maladie qui ne se remettra jamais, Gasparine la console avec une maternité sèche. Campardon, ému, les prend toutes deux dans ses bras et conclut : « il n’y a encore que la famille ! »
Peu à peu, Gasparine s’installe. Elle vient d’abord le soir, puis au déjeuner, puis commence à prendre en main l’éducation d’Angèle, les provisions, les domestiques. Rose rêve ouvertement de la voir loger chez eux. Campardon résiste par scrupule, mais son refus s’affaiblit. Lorsqu’il part deux jours à Évreux pour surveiller ses travaux diocésains, Rose et Gasparine préparent le déménagement : le cabinet de travail devient la chambre de la cousine, la table à dessin passe au salon, la Vierge au cœur saignant se retrouve posée contre un mur. Campardon rentre plus tôt que prévu et découvre la surprise. Rose, tremblante, se jette à son cou. Après une brève gêne, il accepte tout : « Tout ce que Rose fait est bien fait. » Gasparine peut rester.
Octave, de son côté, poursuit encore Mme Hédouin au Bonheur des Dames. Il s’est donné six mois, cherche une occasion décisive, pense toucher cette femme par ce qu’elle aime vraiment : le commerce. Entre eux s’est formée une intimité de travail, faite de factures, de commandes, de chiffres, de projets. Il rêve d’un grand magasin moderne, plus vaste, plus lumineux, capable de dévorer le commerce du quartier. Quand M. Hédouin part aux eaux de Vichy, Octave croit que l’absence du mari favorisera enfin ses desseins. Mais Caroline Hédouin devient plus active encore, plus froide, plus nette, tout entière absorbée par la marche de la maison.
Le lundi suivant, dans le cabinet du magasin, Octave tente son grand coup. Il lui expose son idée : acheter la maison voisine, agrandir le Bonheur des Dames, ouvrir de vastes rayons, écraser les petits commerces, profiter de la future rue du Dix-Décembre. Mme Hédouin l’écoute, séduite par la puissance commerciale du projet. Octave croit la tenir. Il pousse le verrou, se penche, la prend dans ses bras. Elle comprend aussitôt : « Mon Dieu ! c’était pour ça ! » Sa froideur le déroute plus qu’une colère. Elle lui explique calmement qu’elle l’estimait, mais qu’il vient de se montrer moins intelligent qu’elle ne croyait. Ici, dit-elle, elle n’est pas une femme, elle a « trop d’affaires ». L’amour serait bête, inutile, dérangeant. Octave, humilié, démissionne sur-le-champ. Mme Hédouin le règle avec sérénité : « la maison vous regrettera, car vous étiez un bon commis. »
Dans la rue, Octave comprend qu’il s’est conduit en sot. Il songe à revenir, puis sa vanité blessée l’en empêche. Il erre vers Saint-Roch, où l’abbé Mauduit lui fait visiter les travaux du Calvaire. Le prêtre lui décrit son projet avec une ardeur presque théâtrale : éclairer le Christ par un jour venu d’en haut, faire surgir les figures blanches d’un fond gris, remuer même les sceptiques. Cette mise en scène religieuse apaise les nerfs d’Octave. Mais le soir, chez les Campardon, il surprend Achille et Gasparine s’embrassant à pleine bouche dans l’antichambre. Il comprend qu’il doit quitter cette table devenue trop intime.
Rose, dans sa chambre, se coiffe et se pare longuement, heureuse d’être belle puisqu’elle n’a plus que cela. Au dîner, Gasparine règne déjà sur les domestiques, rabroue Lisa, protège Rose, organise tout. Le ménage à trois trouve une paix étrange : Campardon reste au foyer, Gasparine tient la maison, Rose garde son mari auprès d’elle et se sent rassurée. Octave annonce qu’il prendra bientôt pension ailleurs. Rose le regrette à peine ; elle n’a plus besoin de lui pour occuper ses soirées.
En sortant, Octave entend Angèle murmurer à Lisa que c’est elle qu’elle aime, preuve que l’éducation surveillée de la maison produit déjà ses secrets. Puis il descend prendre l’air, mélancolique. Valérie, Mme Hédouin, même Rose lui échappent ; Marie a été rendue à son mari. Paris semble se refuser à lui. Mais, sur le seuil du magasin de soierie, Berthe l’appelle. Elle sait déjà qu’il a quitté le Bonheur des Dames. Auguste lui propose d’entrer discuter. Octave hésite, puis voit le sourire de Berthe, ce regard gai et hardi déjà croisé dans l’escalier et le jour des noces. Il accepte : « Eh bien ! oui ».
Chapitre 10
Octave, entré chez Auguste Vabre, se rapproche aussitôt des Duveyrier. Mme Duveyrier, qui traverse parfois le magasin de son frère pour parler à Berthe, le retrouve derrière un comptoir et lui rappelle sa promesse de venir essayer sa voix. Elle prépare déjà une nouvelle audition de la Bénédiction des Poignards pour l’hiver suivant et cherche encore des ténors. Berthe, qui garde avec Octave une politesse de patronne, lui donne un soir congé de son travail afin qu’il monte chez sa belle-sœur. À neuf heures, il trouve Clotilde seule dans son grand salon blanc et or, le piano ouvert, les bougies allumées, une lampe éclairant mal la pièce. Elle explique que Duveyrier est sorti pour une enquête grave, liée à « cette affaire de la rue de Provence ». Octave sait pourtant, par Trublot, que le conseiller dîne avec Bachelard et doit finir la soirée chez Clarisse.
Clotilde parle de son mari avec cette gravité d’épouse qui veut encore sauver les apparences. Sa beauté froide, ses cheveux roux, sa soie grise, son corset rigide composent une figure de devoir et de solitude. Elle attaque cependant Duveyrier sur un seul point : son mépris de la musique. Avec Octave, elle travaille un air de Zémire et Azor. Elle découvre qu’il est ténor et s’enthousiasme aussitôt. Lui, flatté, s’abandonne à l’atmosphère du salon sombre, croit sentir une intimité naître autour du piano, mais chaque fois que Clotilde semble prendre une expression passionnée, il comprend que tout cela n’appartient qu’à la musique. Sa flamme est mécanique, exacte, disciplinée.
La séance est interrompue par Clémence, la femme de chambre : M. Vabre vient de tomber, le nez dans ses écritures, et ne bouge plus. Clotilde se précipite, suivie bientôt par Octave. Dans la chambre du vieillard, les domestiques entourent M. Vabre, affaissé sur ses fiches. Il a heurté l’encrier, et une tache noire coule sur son visage. Octave comprend qu’il s’agit d’une attaque et fait coucher le malade. Mme Duveyrier perd pied, puis se reprend dans l’irritation : son mari n’est jamais là quand il faut. Elle apprend à Octave que l’attaque a probablement suivi une scène avec Théophile et Valérie, chez qui le vieil homme était allé réclamer des loyers arriérés. Puis, renonçant à sauver le mensonge mondain, elle avoue connaître l’adresse de la rue de la Cerisaie et demande à Octave d’aller chercher Duveyrier chez Clarisse.
Pendant ce temps, Duveyrier dîne au Café anglais avec Bachelard, Trublot et Gueulin. L’oncle, prodigue lorsqu’il s’agit de plaisirs, a commandé un repas fastueux, avec plats recherchés, vins rares, fleurs et service luxueux. Après le dîner, repus, les quatre hommes s’abandonnent à une conversation sur les femmes. Bachelard affirme que « la vertu est encore ce qu’il y a de meilleur ». Duveyrier, excité par les liqueurs et les confidences, parle de son goût pour les maîtresses « honnêtes », ces femmes qu’on sauve du vice et qu’on aime sous le couvert d’une mission morale. Bachelard lui oppose ses expériences : les maîtresses honnêtes trompent plus encore que les autres. Puis il laisse deviner son trésor, Fifi, jeune fille entretenue qu’il croit pure, fraîche, innocente, et qu’il rêve même de marier à un garçon sage.
Excité par l’idée de montrer Fifi, Bachelard propose d’y conduire ses compagnons, puis se ravise au dernier moment, partagé entre vanité et peur de se la faire voler. Les quatre hommes partent donc vers la rue de la Cerisaie, chez Clarisse. Mais la maison est noire, silencieuse. Le concierge remet la clef à Duveyrier avec un ricanement discret. Dans l’appartement, tout est vide : plus de meubles, plus de rideaux, plus de lit, plus de tringles. Clarisse a disparu en emportant jusqu’aux clous. Duveyrier erre de pièce en pièce, la bougie à la main, devant ce désastre net et propre. Trublot trouve seulement un faux col sale et un cigare abîmé, dernier reste de la maîtresse enfuie. Le conseiller murmure, plus blessé dans ses sentiments que dans son argent, que les vingt-cinq mille francs de meubles ne sont pas ce qu’il regrette.
Bachelard, réjoui secrètement par le malheur d’autrui, lui explique que Clarisse l’a trompé avec tout le monde et qu’elle a sans doute fui avec Payan, le sculpteur méridional. Duveyrier crie alors : « Il n’y a plus d’honnêteté sur terre ! » Il se présente comme un homme moralement brisé, accusant Clarisse d’ébranler sa foi dans les grands sentiments, alors que son désarroi vient surtout d’une habitude sensuelle brutalement rompue. Trublot, assis par terre, fumant le cigare troué de Clarisse, propose même de retrouver son adresse par la bonne. Duveyrier refuse : elle devra lui demander pardon à genoux.
Octave arrive alors avec le message de Clotilde : M. Vabre se meurt. Il ramène Duveyrier en fiacre. Sur le trajet, le conseiller, humilié par l’abandon de Clarisse, demande s’il doit se rapprocher de sa femme. Octave répond prudemment que ce serait raisonnable. Rue de Choiseul, la loge est en émoi : les domestiques commentent l’indifférence des enfants Vabre, incapables de soigner leur père. Julie accuse les bourgeois de laisser mourir les leurs sans même savoir préparer un bouillon ; M. Gourd renchérit sur ces gens qui ne savent pas se servir de leurs mains.
Dans le salon, Duveyrier embrasse Clotilde avec une effusion inhabituelle, lui demande pardon, parle de revenir à elle « pour toujours ». Elle reçoit ce retour avec répugnance, masquée aussitôt par sa tenue d’épouse convenable. Devant Octave, elle reprend l’explication officielle de l’enquête de la rue de Provence, puis, seule avec lui près du piano resté ouvert, elle demande la vérité. Il lui dit que Clarisse a fui en emportant les meubles. Clotilde comprend que le malheur de son père va servir de prétexte au retour conjugal de Duveyrier, cette « abominable corvée » qu’elle croyait écartée grâce aux maîtresses de son mari.
Dans la chambre de M. Vabre, le Dr Juillerat annonce une apoplexie séreuse sans espoir. Clotilde demande si son père reprendra connaissance, laissant deviner la question du testament. Duveyrier évoque les promesses faites à leur fils Gustave, que le grand-père voulait avantager. Mais rien n’est sûr. La famille n’est pas encore avertie ; Clotilde décide d’attendre le lendemain pour prévenir Auguste et Théophile, par l’intermédiaire de Berthe et de Valérie. Dans la nuit, elle et Duveyrier restent seuls auprès du vieillard mourant, tandis que son râle emplit la chambre.
Chapitre 11
Le lendemain matin, la maison entière sait déjà que M. Vabre a été frappé d’une attaque et qu’il est perdu. La nouvelle n’a pas produit de compassion véritable : « la maison ne s’occupait pas du malade : elle ouvrait la succession. » Chez les Pichon, Jules et Marie parlent déjà testament, héritage, partage possible. Marie, qui tient l’information de la boulangère, rêve tout haut qu’un peu de cet argent pourrait tomber chez eux. Octave descend, pressé d’avertir Berthe comme Mme Duveyrier le lui a demandé, mais l’escalier bruisse déjà de calculs : Campardon parle d’un « fameux gâteau à se partager », Mme Juzeur laisse entendre que des bruits circulent, les bonnes distribuent la fortune avant même la mort, et M. Gourd s’intéresse surtout à la future propriété de l’immeuble.
Au magasin, Octave trouve Mme Josserand et Berthe déjà en alerte. La mère, tout armée pour la bataille, accuse Octave d’avoir pris part aux manœuvres des Duveyrier. Pour elle, Clotilde a voulu cacher l’attaque afin de fouiller, d’arranger un testament, de dépouiller sa fille. Elle ramène aussitôt l’affaire à l’argent promis : si M. Vabre meurt, qui paiera les cinquante mille francs inscrits au contrat ? Berthe hésite, rappelle que les versements ne sont pas encore exigibles ; sa mère la traite de « Grande cruche » et l’envoie rejoindre Auguste, persuadée qu’il se laissera voler s’il reste seul.
Chez les Duveyrier, la chambre du mourant est devenue un théâtre d’héritiers. M. Vabre râle, rigide, presque déjà absent. Clotilde, Duveyrier et leur fils Gustave veillent, bientôt rejoints par Auguste, Berthe, Théophile et Valérie. Les rivalités éclatent presque aussitôt. Théophile accuse sa sœur d’avoir voulu garder la nouvelle pour elle ; Clotilde lui reproche d’avoir causé l’attaque en refusant de payer ses loyers. Auguste impose le silence au nom de la convenance. Tous s’assoient autour du lit, mais leurs yeux vont au coffre-fort, aux meubles, à Gustave placé près du mourant pour attendrir le grand-père s’il revient à lui.
Le Dr Juillerat confirme que l’état empire. L’abbé Mauduit arrive, parle des devoirs religieux ; Théophile objecte que leur père ne pratiquait pas et qu’administrer les sacrements à cet homme inconscient revient à traiter son corps comme un meuble. Les femmes insistent : il faut penser au quartier, à l’exemple, aux convenances. Mais avant le retour du prêtre, M. Vabre ouvre les yeux. La famille se précipite. On croit qu’il veut parler, peut-être écrire quelque dernière volonté. On apporte la table, l’encrier, une plume. Dans une minute solennelle, le vieillard tend la main non vers ses enfants, mais vers la boîte de fiches de son grand travail statistique. Il les remue comme un enfant, balbutie « Ga… ga… ga… ga… », puis meurt. L’abbé arrive trop tard avec les sacrements, ce que Clémence interprète aussitôt comme un mauvais signe.
Les obsèques ont lieu deux jours plus tard. Avant le convoi, Octave reçoit Marie, qui lui rapporte ses livres et refuse Balzac : « Ça ressemble trop à la vie. » Il passe ensuite chez Mme Campardon, installée au lit, entourée par Gasparine, qui la soigne comme une reine. Rose parle de mort, mais avec une mollesse égoïste de malade choyée. Chez Mme Juzeur, Octave retrouve le jeu trouble de cette femme qui donne tout sauf « ça », tenant sa vertu dans une frontière soigneusement choisie.
Autour du convoi, les domestiques commentent avec férocité la mort du propriétaire. Lisa, Julie, la bonne de Valérie, Adèle, M. Gourd, chacun y va de son calcul, de sa haine ou de sa curiosité. À Saint-Roch, pendant que l’église chante pour le mort, les hommes discutent politique sur les marches. Le deuil se mêle aux élections, à Rome, à l’Empire, à M. Thiers. Même au cimetière, Trublot glisse à Octave que Mme Juzeur joue avec tous de la même manière.
Le véritable désastre éclate après l’enterrement. M. Vabre ne laisse pas de testament, presque pas d’argent, seulement sept cent trente-quatre francs en pièces de dix sous. La fortune attendue a disparu dans un vice secret : la spéculation. Il a englouti économies, loyers et argent gratté à ses enfants, jusqu’à hypothéquer l’immeuble. La famille se déchire. Les Duveyrier regrettent de l’avoir nourri, Théophile et Auguste réclament leurs dots promises, Berthe et Valérie crient à la malhonnêteté. L’immeuble, seul bien restant, est vendu par une manœuvre de Duveyrier et de son notaire Renaudin, qui l’adjuge au conseiller pour une somme dérisoire. Les frères crient au vol dans l’escalier : « Voleur ! voleur !… Oui, voleur !… Et toi, voleuse ».
Un accommodement se fait ensuite avec Auguste : Duveyrier lui abandonne le loyer du magasin pendant cinq ans. Théophile et Valérie explosent, mais Mme Josserand les repousse brutalement. Octave, devenu utile, entre davantage dans l’intimité du ménage Vabre. Mme Josserand accepte le loyer comme un avantage, mais ne renonce pas aux cinquante mille francs. Pour elle, le vieux Vabre demeure un « scélérat » qui a promis l’argent qu’il n’avait pas, et elle jure qu’on le paiera, fût-ce en allant le déterrer pour lui cracher au visage.
Chapitre 12
Le retour de Saturnin chez les Josserand provoque d’abord une véritable panique. Le Dr Chassagne, directeur de l’asile des Moulineaux, refuse désormais de garder le jeune homme, jugeant sa folie insuffisamment caractérisée, surtout après avoir appris qu’on lui avait fait signer un papier pour les trois mille francs promis à Berthe. Mme Josserand tremble à l’idée de vivre de nouveau avec ce fils dont elle craint les violences. Mais Saturnin rentre paisiblement, « comme s’il revenait d’une promenade aux Tuileries », affectueux, presque enfantin. Il embrasse son père, sa mère, Hortense ; puis il retrouve Berthe avec une joie débordante. Lorsqu’elle lui annonce son mariage, il ne proteste pas d’abord, avant de se mettre à hurler qu’elle peut être mariée, pourvu qu’elle reste toujours près de lui. Pour éviter une nouvelle crise, Berthe propose aussitôt de le prendre chez elle et de lui donner quelque petit travail dans le magasin.
Cette installation accentue encore les tensions du ménage Vabre. Mariés depuis trois mois à peine, Auguste et Berthe s’éloignent déjà. Lui demeure ce commerçant maniaque, prudent, attaché à la tranquillité et à l’économie ; elle devient peu à peu une seconde Mme Josserand, exigeante, dépensière, façonnée par « la serre chaude du faux luxe parisien ». Berthe multiplie les sorties, les promenades, les visites, les spectacles, poussée par sa mère qui continue à l’entraîner partout afin de profiter de ses toilettes élégantes. Auguste supporte de moins en moins ces dépenses. Il répète qu’« lorsqu’on vend de la soie aux autres femmes, on doit porter de la laine ». Mais Berthe oppose à ses plaintes le mépris appris chez les Josserand : l’homme n’est là que pour payer.
Dans leur nouvel appartement du second étage, la lutte quotidienne s’installe. Berthe se lasse très vite du commerce, du comptoir, de l’immobilité du magasin. Elle traite son mari comme un petit bourgeois incapable, tandis qu’Auguste rêve simplement d’une vie réglée, silencieuse, honnête. Les disputes commencent même au sujet des bonnes. Après plusieurs domestiques chassées dans les larmes, Rachel finit par s’imposer. Cette servante juive au visage dur et aux yeux attentifs supporte les humiliations sans répondre. Berthe finit par la craindre vaguement tout en la gardant, sentant obscurément cette fille plus forte qu’elle dans son silence même.
Pendant ce temps, la maison semble avoir retrouvé sa façade respectable après le scandale de l’héritage Vabre. Les Duveyrier affectent la dignité retrouvée ; Valérie et Théophile passent sans parler ; M. Gourd retrouve ses allures de bedeau. Mais sous ce calme bourgeois, les désordres continuent.
Un soir, Berthe tarde à rentrer après une conférence où elle est sortie avec sa mère et Hortense. Auguste, nerveux, tourne dans le magasin en surveillant la rue. Saturnin, qui nettoie une glace, avertit mystérieusement Octave : Auguste a trouvé « un papier ». Lorsque Berthe revient enfin, superbe dans sa robe rose brodée de jais blanc, le mari éclate. Il brandit une facture pour des faux cheveux et accuse sa femme de faire des dettes. Pour lui, c’est une faute monstrueuse. Il peut supporter bien des choses, mais non qu’on doive de l’argent. Berthe se défend avec violence, reproche à son tour à Auguste l’indignité de sa famille et les escroqueries de l’héritage Vabre. Saturnin, prêt à bondir, observe toute la scène avec des yeux de loup.
La querelle continue jusque chez les Josserand, où Auguste monte accuser sa femme. M. Josserand, terrifié, tente d’apaiser le gendre ; mais Mme Josserand surgit dans sa majesté blanche de matrone offensée et retourne aussitôt les reproches contre lui. Lorsqu’Auguste laisse entendre que Berthe pourrait finir par le tromper, elle lui répond froidement : « Monsieur, vous faites tout ce qu’il faut pour ça ! »
Pendant ce temps, Octave se rapproche toujours davantage de Berthe. Saturnin devient son complice enthousiaste. Le fou adore voir le jeune homme près de sa sœur ; il cache leurs conversations, les encourage, leur sert d’intermédiaire amoureux. Peu à peu, Octave cesse même de voir en Berthe seulement la patronne utile à conquérir. Il la désire véritablement, fasciné par cette Parisienne élégante, ses toilettes, ses bottines, sa grâce factice mêlée de vulgarité domestique. Lui qui calculait d’ordinaire tout avec froideur devient timide, hésitant, amoureux.
Il gagne aussi la confiance d’Auguste en jouant le rôle du commis fidèle. Il critique Mme Josserand avec lui, approuve ses idées, l’encourage dans son goût de la vie simple et régulière. Auguste finit par lui ouvrir son cœur et le considérer comme un allié sûr.
Entre Berthe et Octave, une complicité intéressée s’installe. Il couvre ses escapades, paie discrètement certaines dépenses, cache les factures compromettantes. Elle accepte naturellement ces services, sans scrupule. Son mariage lui apparaît surtout comme un moyen de satisfaire enfin ses appétits de luxe et de liberté longtemps frustrés chez ses parents. Elle se venge de « sa jeunesse nécessiteuse », des privations, des humiliations subies pendant les années de chasse au mari.
La rupture décisive survient après une nouvelle dispute dérisoire à propos d’une pièce de vingt sous manquante dans les comptes du ménage. Auguste accuse vaguement Rachel ou Berthe ; celle-ci explose et réclame désormais cinq cents francs par mois pour sa toilette. Elle méprise l’incapacité commerciale de son mari, son avarice, sa médiocrité. La dispute devient violente ; il la saisit brutalement par les bras. Elle l’enferme dehors et reste seule dans sa chambre.
Affolé, Auguste demande à Octave d’aller la calmer. Saturnin garde la porte comme un chien fidèle et laisse entrer le jeune homme. Berthe, encore bouleversée, parle librement de son malheur, de son mari qui ne comprend rien aux femmes. Octave lui offre alors son aide financière ; elle refuse d’abord avec dignité. Mais l’atmosphère change peu à peu. Ils se retrouvent seuls, enfermés, dans la tiédeur de la chambre. Berthe abandonne volontairement sa main, rit, montre son cou avec une coquetterie calculée. Cette fois, Octave ose enfin. Il la jette sur le lit et la possède brutalement.
Après leur étreinte, Berthe le regarde avec le même mépris noir qu’elle réserve aux hommes. Pourtant, elle murmure doucement : « Si vous m’aviez épousée ! » Le soir même, au dîner avec les Josserand, tout semble pourtant harmonieux. Berthe se montre tendre avec son mari, Saturnin contemple Octave avec reconnaissance, Mme Josserand l’encourage maternellement. Sous la table, Octave pose son pied sur celui de Berthe, comme un signe secret de possession. Et M. Josserand, discrètement, glisse dix-neuf francs à sa fille pour l’aider à payer ses dettes.
Chapitre 13
Depuis quelque temps, M. Gourd rôde dans l’immeuble avec une inquiétude grandissante. Le concierge surveille les escaliers, écoute derrière les portes, fait même des rondes de nuit. Il sent « comme un souffle de choses déshonnêtes » troubler la respectabilité glacée de la maison. Un soir, Octave le surprend immobile dans l’ombre, près de l’escalier de service. Cette présence le bouleverse aussitôt. Il croit son secret découvert. Car sa liaison avec Berthe devient chaque jour plus difficile dans cette maison étouffante où chacun épie chacun sous le masque des bonnes mœurs.
Les amants ne se voient presque plus. Berthe refuse désormais de monter dans la chambre d’Octave pendant les voyages d’Auguste à Lyon. Elle tremble surtout devant Rachel, dont le silence lui paraît plus menaçant que des accusations ouvertes. Octave souffre de cette rareté des rencontres. Son désir tourne à l’obsession. Il ne peut suivre Berthe dans Paris sans lui acheter les objets qui lui plaisent. Un simple chapeau aperçu passage de la Madeleine lui coûte deux cents francs. Lui-même s’irrite de cette passion qui vide sa bourse et le rend faible.
Une nuit pourtant, Berthe monte enfin chez lui. Ce n’est pas l’amour qui l’amène, mais une facture envoyée pour ce fameux chapeau qu’Octave n’avait pas encore payé. Terrorisée à l’idée qu’Auguste découvre la dépense, elle supplie son amant de régler l’affaire dès le lendemain matin. Mais Octave la retient. Elle est venue en jupon et en camisole, encore chaude du lit quitté à la hâte. Peu à peu, dans la chaleur de la chambre et le silence de la nuit, elle cède. Ils s’endorment ensuite enlacés, oubliant l’heure.
Lorsqu’ils se réveillent, il est neuf heures du matin. Berthe pousse un cri d’angoisse. Elle veut fuir immédiatement ; Octave l’en empêche, craignant qu’on ne la voie dans l’escalier. Finalement, ils décident qu’elle redescendra par l’escalier de service pendant qu’il distraira Marie Pichon. Mais cette fuite tourne presque au cauchemar. Berthe reste bloquée sur un palier, entendant les bonnes se disputer d’une fenêtre à l’autre dans un déchaînement d’obscénités. Louise, Lisa, Victoire et Adèle se lancent des injures, parlent des corps des domestiques et des maîtresses, déshabillent verbalement toute la maison. Berthe découvre avec horreur ce monde souterrain de la domesticité, « cet égout » qu’elle ignorait jusque-là.
Lorsqu’elle parvient enfin chez elle, Rachel l’attend dans la chambre devant le lit intact. La bonne comprend immédiatement tout ce qui vient de se passer. Berthe tente maladroitement un mensonge, puis éclate en sanglots. Rachel demeure silencieuse, froide, en fille qui sait tout mais ne dit rien. Finalement, elle lâche seulement : « Madame a bien tort de se gêner, monsieur n’est pas si bon. » Comprenant qu’il faut acheter son silence, Berthe lui donne de l’argent puis une robe.
Pendant ce temps, Octave découvre un autre aspect de la maison. Il voit M. Gourd pénétrer dans la mystérieuse chambre du troisième, celle du « monsieur distingué » qui y vient une nuit par semaine. Là, le concierge nettoie discrètement les traces des débauches bourgeoises : draps défaits, bouteilles vides, cuvettes sales. Toute l’hypocrisie de l’immeuble apparaît ainsi clairement. Les fautes des riches ne « regardent » pas le concierge ; seules celles des pauvres ou des domestiques le scandalisent.
Plus bas, dans la loge, M. Gourd s’emporte surtout contre la piqueuse de bottines enceinte. Ce ventre de femme non mariée l’obsède. Pour lui, cette grossesse déshonore toute la maison. Il traque désespérément l’amant inconnu, persuadé qu’un tel scandale ne peut exister sans homme caché quelque part. Cette haine du concierge révèle la morale monstrueuse de l’immeuble : les bourgeois peuvent tromper leurs femmes ou coucher avec les bonnes, mais une ouvrière enceinte devient un danger public.
Pendant ce temps, Mme Juzeur reçoit Octave dans son appartement assombri. Elle devine désormais parfaitement ses aventures. Elle lui parle de Valérie, de Mme Hédouin, de Marie Pichon, puis de « la dernière », c’est-à-dire Berthe. Octave finit par tout avouer dans une sorte de confession voluptueuse. Mme Juzeur l’écoute avec amusement, presque maternelle, heureuse de régner encore par ses conseils sur les passions des autres.
Mais la liaison avec Berthe se détériore peu à peu. Elle aime surtout les cadeaux, les sorties, les plaisirs coûteux ; l’amour lui-même l’intéresse moins. Elle refuse désormais presque tous les rendez-vous, tout en continuant à exiger des dépenses nouvelles : éventails, dentelles, bijoux. Octave commence à souffrir de cette relation qui ruine ses économies sans lui donner le bonheur espéré. Pourtant il demeure incapable de rompre.
À la fin de septembre, profitant du départ de Rachel pour une nuit, Octave imagine un rendez-vous dans la chambre même de la bonne. Berthe accepte après de longues hésitations. Il prépare maladroitement le lit, change les draps, attend avec impatience. Mais elle ne vient pas. Toute la nuit, Octave erre entre colère et humiliation dans cette chambre sordide où résonnent les bruits des domestiques et les plaintes de la piqueuse de bottines prête à accoucher.
Au matin seulement, Berthe monte finalement. Elle explique qu’au dernier moment elle n’a pas pu : « Ça manquait trop de délicatesse… » Tandis qu’Octave tente encore de la retenir, les voix des bonnes éclatent de nouveau dans la cour des cuisines. Cette fois, elles parlent directement d’eux. Lisa, Victoire et Adèle racontent leurs rendez-vous, leurs mensonges, les migraines d’Auguste, les protections de Saturnin. Elles dévoilent tout avec une crudité féroce. Les amants comprennent soudain que leur liaison n’a rien d’élégant ni de romanesque : elle traîne déjà dans les vidures et les eaux grasses des cuisines.
Les insultes deviennent insupportables. Lisa accuse Berthe de coucher « pour l’argent ». Hippolyte décrit Octave comme un ambitieux sans scrupules. Tous leurs mensonges amoureux sont réduits à une fornication sale commentée par les domestiques. Berthe et Octave restent face à face, anéantis, comprenant soudain l’ordure cachée sous leurs illusions. Au milieu de cette scène, Octave apprend encore la mort de M. Hédouin. Cette nouvelle lui arrache un immense regret. Il pense aussitôt à la fortune perdue avec la veuve Hédouin et murmure malgré lui : « Ah ! oui, par exemple, j’ai fait une bêtise ! »
Enfin, la piqueuse de bottines quitte la maison, presque mourante, traînant son ventre énorme derrière sa pauvre charrette. M. Gourd triomphe comme si ce départ purifiait enfin l’immeuble. Pour lui, le scandale disparaît avec cette ouvrière enceinte. Et il conclut, satisfait : « dans une maison qui se respecte, il ne faut pas de femmes, et surtout pas de ces femmes qui travaillent ! »
Chapitre 14
Le mardi suivant, Berthe ne monte pas chez Octave. Elle l’a prévenu au dernier moment, bouleversée après une confession chez l’abbé Mauduit. Les paroles obscènes des bonnes lui ont laissé un sentiment de honte profonde ; elle s’est sentie « si triste, si abandonnée, si malpropre », qu’elle a cherché refuge dans sa religion d’enfance. Le prêtre a pleuré avec elle, lui parlant de sa faute et du salut de son âme. Pendant quelques jours, son adultère lui inspire du dégoût. Octave, furieux de cette soudaine dévotion, hausse les épaules, incapable de comprendre ce besoin de purification.
Mais bientôt, le désir du luxe reprend le dessus. Lors d’une promenade passage des Panoramas, Berthe s’attarde devant des châles de chantilly et ne parle plus que de cela. Octave comprend aussitôt le marché tacite qui s’établit entre eux. Il lui promet une « petite surprise » si elle vient enfin chez lui. Elle proteste d’abord, prétend qu’il lui « gâte le bonheur » du rendez-vous en mêlant l’argent à leur amour ; pourtant, dès le lendemain, tout est convenu : elle frappera trois coups à minuit et demi.
Le soir fixé, Auguste part pour Lyon dans un état étrange. Berthe le trouve jaune, nerveux, et le surprend parlant bas avec Rachel derrière la porte de la cuisine. Une inquiétude lui traverse l’esprit, mais la discrétion glacée de la bonne finit par la rassurer. Rachel accepte sans émotion les instructions de sa maîtresse : Berthe découchera, la porte du grand escalier sera fermée au verrou, et elle rentrera par l’escalier de service. Même les vieux vêtements que Berthe lui offre sont accueillis avec un calme méprisant. « La percale me donne des boutons, je ne porte que de la toile », répond simplement la bonne.
Pendant ce temps, Octave passe la soirée chez les Campardon afin de détourner les soupçons. Le dîner est lourd, bourgeois, saturé de nourriture et d’autosatisfaction. Campardon raconte comment il a trompé le ministère grâce à l’appui des évêques ; Rose admire la prospérité apportée par Gasparine ; tous parlent de morale et de religion la bouche pleine de riz et de viande. Puis la conversation glisse vers Duveyrier qui a « retrouvé sa parente », c’est-à-dire Clarisse. On évite soigneusement les mots trop crus devant Angèle, mais chacun comprend les allusions. Cette hypocrisie familiale amuse tout le monde autour de la table.
Après le dîner, la vie secrète de l’appartement se dévoile peu à peu. Rose accomplit son interminable toilette du soir, se couvrant de parfums et de dentelles avant de s’allonger seule dans son immense lit, heureuse uniquement de se sentir encore jolie. Campardon prétend travailler tard ; en réalité, dès onze heures, il rejoint Gasparine dans le lit étroit où ils couchent ensemble. Leur liaison, installée depuis des années dans l’habitude et le compromis, apparaît comme une autre forme de corruption tranquille.
Dans la chambre d’Angèle, Lisa poursuit son œuvre de dépravation. Les deux complices jouent aux cartes dans le lit et parlent de Gasparine avec une vulgarité féroce. La bonne nourrit chez la fillette une curiosité malsaine, éveillant en elle des instincts précoces. Quand Lisa plaisante sur le « sucre » que Campardon donne à la cousine, Angèle se jette au cou de la servante et l’embrasse sur la bouche « comme ça ».
Pendant ce temps, Octave s’attarde chez les Pichon. Les Vuillaume sont venus célébrer les relevailles de Marie après son accouchement. Toute la scène baigne dans une morale d’économie mesquine : on accepte le nouvel enfant, mais à condition qu’il n’y en ait pas d’autre. Les parents expliquent gravement qu’il faut « se retenir » lorsqu’on n’a pas assez d’argent. Marie, pâle encore de sa maternité, paraît douce et lasse.
Quand les invités partent, Octave reste seul avec elle dans la petite salle à manger tiède et silencieuse. Il pense à Berthe qui doit venir plus tard ; pourtant, peu à peu, son désir change d’objet. En regardant Marie, il retrouve toute la tendresse ancienne qu’il croyait morte. Elle sait désormais sa liaison avec Berthe, probablement grâce à Saturnin ; pourtant elle ne lui en veut pas. Cette bonté passive le bouleverse. Brusquement, il la veut de nouveau. Il la serre contre lui, lui répète : « C’est toi que j’aime ! » Et, dans cette minute, il dit vrai. Berthe disparaît de son esprit. Marie finit par céder une seconde fois, par faiblesse plus que par passion. Mais lorsqu’il la quitte, Octave éprouve une étrange amertume, « une pointe de chair corrompue » dans la bouche.
Il remonte pourtant dans sa chambre attendre Berthe. À minuit et demi, puis à une heure, il espère presque qu’elle ne viendra pas. Mais trois petits coups frappent enfin à la porte. Elle entre, tremblante, déjà persuadée qu’un malheur les menace. Tout de suite, une dispute éclate autour du châle qu’Octave lui offre. Ce n’est pas du chantilly mais du lama, moins coûteux. Berthe comprend aussitôt qu’il cherche à économiser. La querelle devient violente, conjugale presque. Elle lui reproche son avarice, son incapacité à comprendre les besoins d’une femme ; lui se lasse de ces exigences incessantes. Leur passion se transforme en scène de ménage.
Puis soudain, des coups terribles retentissent contre la porte. Auguste est revenu. Il hurle : « Ouvrez ou j’enfonce tout ! » Les amants restent paralysés d’épouvante. Berthe tourne dans la chambre à demi nue, incapable même de retrouver ses bas. La serrure finit par céder. Auguste entre, un couteau de cuisine à la main, le poing ensanglanté. Une lutte brève éclate entre les deux hommes. Pendant ce temps, Berthe s’enfuit en chemise dans le corridor obscur. Commence alors pour elle une véritable chasse nocturne. Toutes les portes lui semblent fermées. Rachel l’a trahie en verrouillant la cuisine. Son propre appartement est inaccessible. Affolée, elle erre dans l’escalier comme « une bête traquée ». Finalement, dans un accès de désespoir, elle sonne chez les Campardon.
La scène devient grotesque et cruelle. Lisa ouvre la porte. Campardon apparaît en caleçon, Gasparine en robe légère, Rose dans son immense lit. Tous comprennent immédiatement ce qui s’est passé et se montrent moins compatissants que scandalisés. Ils parlent de morale, de religion, de réputation. Gasparine surtout se montre implacable, heureuse presque de voir enfin Octave compromis. Ils refusent de garder Berthe, craignant pour « la moralité » de la maison. Campardon finit par lui ouvrir la porte avec brutalité : « Eh ! va te faire caramboler ailleurs ! »
Berthe retourne alors dans l’escalier glacé. Toute la maison endormie lui semble respirer une vertu accusatrice. Sous la lune, sa chemise blanche devient pour elle un scandale vivant. Enfin, une voix douce l’appelle dans l’ombre : c’est Marie Pichon, elle aussi en chemise, qui l’invite chez elle. Elle lui raconte que les hommes ne se sont pas battus et lui offre un canapé pour finir la nuit.
Alors, dans les ténèbres de la petite salle à manger, les deux femmes tombent dans les bras l’une de l’autre. Elles pleurent ensemble, serrées poitrine contre poitrine, comme unies par une même fatigue du cœur. Toute illusion amoureuse s’effondre dans ces larmes silencieuses, au milieu du sommeil honnête de la maison.
Chapitre 15
Le lendemain du scandale, la maison se réveille dans une apparente paix. Rien ne subsiste de la nuit terrible où Berthe, en chemise, avait couru dans les escaliers. Les faux marbres, les rampes, les tapis semblent avoir absorbé toute trace du drame. La bourgeoisie reprend immédiatement son masque de correction. Seul M. Gourd, fidèle gardien de cette honnêteté d’immeuble, paraît flairer l’air avec méfiance. Pourtant, même lui respecte la règle tacite : « ce qui ne le regardait pas, ne le regardait pas ». Déjà, les bonnes ont répandu l’histoire dans le quartier. Des commerçants lèvent les yeux vers la façade des Vabre avec la curiosité discrète qu’on réserve aux maisons où « il s’est passé un crime ».
Mme Juzeur, dévorée par l’envie de tout savoir, tente d’arracher des confidences à Marie Pichon. Elle rôde autour de la loge, puis croise Campardon qui éclate enfin contre Octave. Ce n’est pas tant l’adultère qui le scandalise que l’atteinte portée à la respectabilité de son immeuble. « J’ai l’air d’un serin, là-dedans ! » s’écrie-t-il, furieux d’avoir introduit un pareil garçon dans une maison honnête.
Pendant ce temps, Auguste descend au magasin après une nuit blanche. Il est défait, brisé par la migraine et l’humiliation. La vue de la caisse vide de Berthe lui serre le cœur. Mais le premier à surgir est Saturnin, les yeux flambants, un couteau imaginaire déjà dans la voix. « Où est-elle ?… Si tu la touches, je te saigne comme un cochon ! » Le fou défend sa sœur avec une férocité animale. Auguste recule, terrorisé par cette folie qu’il ne comprend pas.
Puis viennent Théophile et Valérie. Eux qui étaient brouillés avec Auguste depuis la succession retrouvent soudain une fraternité pleine de condoléances. Derrière leurs paroles compatissantes perce pourtant une joie secrète : Auguste est enfin humilié à son tour. Théophile goûte presque la consolation de ne plus être le seul mari trompé de la famille. Valérie, elle, accuse Berthe d’avoir apporté la honte chez les Vabre. Tous se réconcilient sur le dos de la femme coupable.
Auguste affirme alors sa résolution de se battre. Il veut un duel avec Octave. Pourtant, sa fermeté sonne faux. Théophile, malade et lâche, tente de le décourager : « C’est bête, tu vas te faire embrocher. » Cette phrase poursuit Auguste toute la journée, s’insinuant dans sa migraine et dans sa peur grandissante de mourir pour une aventure qui lui paraît déjà absurde.
Les deux frères montent chez les Duveyrier. Clotilde fait ses gammes au piano tout en lisant la Revue des Deux Mondes, séparant mécaniquement son intelligence de ses doigts. Lorsqu’elle apprend la situation, elle ne manifeste aucune émotion véritable. Pour elle, le scandale appartient à l’ordre naturel des choses. Elle rappelle même qu’elle s’était opposée autrefois au mariage d’Auguste. Mais, fidèle à sa dignité glacée, elle refuse de donner l’adresse de son mari, cachant soigneusement les désordres de son propre ménage.
Commence alors une interminable errance dans Paris. Auguste cherche Duveyrier pour régler l’affaire du duel. Le vieux fiacre qui le transporte devient l’image même de sa détresse : un cheval épuisé, une voiture branlante, un cocher ivre. À chaque secousse, sa colère tombe davantage. Il ne reste plus qu’un homme malade, écrasé par le ridicule de sa situation.
Rue Saint-Marc, il découvre Bachelard en pleine scène tragique. L’oncle vient de surprendre Gueulin dans le lit de Fifi. Cette découverte bouleverse le vieillard qui croyait avoir trouvé auprès de la jeune fille « quelque chose de frais » capable de le consoler de toutes les autres femmes. Mais le drame tourne aussitôt au grotesque. Fifi, candide et presque enfantine, ne comprend même pas pourquoi cela fait tant de peine à son « oncle Narcisse ». Bachelard pleure comme un amoureux trahi tandis que Gueulin, accablé, résume cyniquement la situation : « La nuit a été très agréable ; mais, après, va te promener ! »
Cette scène agit sur Auguste comme un miroir déformant de sa propre humiliation. Partout, l’amour apparaît ridicule, sordide ou fatigué. Pourtant, Bachelard continue de défendre l’honneur et le duel, sans voir qu’il se couvre lui-même de ridicule dans son désespoir de vieillard amoureux.
Enfin, grâce à Trublot, ils retrouvent Duveyrier chez Clarisse. Là encore, la situation tourne à la caricature. Clarisse, devenue énorme et autoritaire, rêve désormais de respectabilité bourgeoise. Elle apprend le piano, exige qu’on l’appelle « madame », chasse les anciens amis d’Alphonse et transforme son appartement en enfer domestique. Duveyrier, amaigri et soumis, accepte tout avec une passion humiliante. Lorsqu’il entend les gammes atroces de sa maîtresse, il murmure pourtant avec attendrissement : « Elle a des dispositions étonnantes. »
Au restaurant Foyot, autour d’un déjeuner interminable, l’affaire du duel se dissout peu à peu dans l’alcool, les histoires de femmes et la fatigue. Auguste, incapable de manger, écoute les autres disserter sur l’honneur tandis que sa migraine lui broie le crâne. Peu à peu, l’idée même du duel devient ridicule. Trublot tranche enfin avec bon sens : « S’ils se sont giflés tous les deux, eh bien ! ils sont quittes. »
La décision se prend alors presque naturellement : on évitera le sang. Bachelard et Duveyrier iront simplement obtenir des excuses d’Octave. Pendant ce temps, celui-ci flâne dans Paris, déjà détaché de Berthe. Il retrouve Valérie près de l’église Saint-Roch. Entre eux naît une étrange complicité. Valérie lui avoue que l’amour l’ennuie profondément, qu’elle se donne « sans joie », uniquement parce qu’il lui faut bien quelque chose pour échapper au vide de sa vie. Cette confession touche Octave plus qu’aucune passion véritable. Il finit par conclure avec mélancolie : « Décidément, on n’aime bien que les femmes qu’on n’a pas eues. »
Quand Octave rentre enfin rue de Choiseul, toute la maison l’observe avec gravité. Mme Juzeur l’embrasse sur le front comme un martyr. Puis Duveyrier et Bachelard viennent lui annoncer la solution : pas de duel, mais son départ immédiat de l’immeuble. Octave accepte aussitôt. Tout s’arrange dans cette bourgeoisie où le scandale importe moins que le retour à l’ordre.
Enfin, au moment même où la paix semble rétablie, Saturnin surgit dans la chambre d’Auguste, armé d’un couteau de cuisine. Le fou renverse son beau-frère sur le lit et tente réellement de l’égorger : « Je te saigne comme un cochon ! » Cette fois, il faut l’interner de nouveau à l’asile des Moulineaux. Et tandis que la maison retrouve son calme, Auguste, tremblant et malade, murmure à Duveyrier cette phrase qui résume toute sa lassitude : « Ah ! j’en ai assez, mon ami, j’en ai assez, parole d’honneur ! »
Chapitre 16
Lorsque Berthe revient chez ses parents après le scandale de la veille, Mme Josserand reçoit la nouvelle comme une atteinte directe à son orgueil bourgeois. Elle ne pousse ni cri ni plainte ; sa colère se glace aussitôt dans une sévérité sèche de surveillante. Sans même écouter sa fille, elle la conduit dans la chambre d’Hortense et la rejette presque à l’intérieur : « Cachez-vous, ne paraissez plus… Vous tueriez votre père. » Cette brutalité muette écrase Berthe davantage que des reproches. Elle redevient soudain une enfant fautive, terrorisée comme autrefois lorsqu’elle pleurait dans un coin après une punition.
Toute la journée, elle reste enfermée avec sa honte. Hortense ne comprend rien d’abord ; elle croit Auguste malade à Lyon. Berthe refuse d’expliquer. Mais le soir venu, grâce aux récits d’Adèle, elle apprend que le duel n’a pas eu lieu, que les familles cherchent déjà un arrangement. Immédiatement, sa détresse se calme. Elle retrouve de l’appétit, rit même avec sa sœur en essayant un peignoir trop étroit dont « sa gorge, que le mariage avait gonflée, crevait l’étoffe ». Dans cette chambre qu’elles partageaient autrefois, les deux jeunes femmes retombent dans une intimité de pensionnaires.
Pendant la nuit, couchées côte à côte dans le noir, elles parlent sans fin. Berthe finit par raconter toute son aventure avec Octave, ses querelles avec Auguste, ses sensations de femme mariée. Hortense écoute avec avidité, fascinée par ces confidences charnelles qu’elle découvre enfin. Peu à peu, la conversation glisse vers Verdier. Malgré la maîtresse et l’enfant qui viennent de compliquer le mariage, Hortense veut toujours l’épouser. Sa haine éclate contre cette femme qui vit depuis quinze ans avec lui. Elle parle de l’enfant avec une cruauté tranquille : « C’est une fille, elle est toute scrofuleuse. » Berthe murmure seulement : « Pauvre femme ! » Mais sa sœur lui reproche aussitôt cette compassion, comme si l’adultère l’avait rendue solidaire de toutes les fautes.
Le lendemain matin, l’atmosphère semble presque douce. M. Josserand, souffrant et épuisé, reste à la maison. Pour lui cacher le scandale, Berthe prétend qu’Auguste est retenu à Lyon. Le pauvre homme veut croire au mensonge. Il retrouve avec émotion ses deux filles autour du café au lait, « les coudes sur la table, trempant leurs tartines ». Un instant, il croit revivre les matins heureux de leur jeunesse. Mais cette paix fragile se brise vite dans une scène grotesque : Mme Josserand surprend Adèle en train de voler des pruneaux cuits qu’elle cache dans sa poche. La dispute éclate aussitôt. La bonne, désormais corrompue par les domestiques de l’immeuble, répond avec insolence : « Donnez-moi de quoi manger, je ne dirai rien à vos pommes de terre. » Mme Josserand la chasse encore une fois, sans effet. Toute la maison sent déjà la décomposition morale.
On parle ensuite de Léon. Mme Josserand admire toujours son fils, dont la réussite sociale la console de tout. Mme Dambreville veut désormais lui faire épouser sa nièce créole, riche et magnifique. Mais Léon refuse la vieille maîtresse et menace de lui couper les vivres. La mère approuve cyniquement : « C’est bon un moment, ça ne lui a pas été nuisible. »
Puis survient Mme Dambreville elle-même. Élégante, parfaitement habillée, elle cache sous ses manières mondaines une douleur dévorante. Elle supplie Mme Josserand de ramener Léon auprès d’elle. Peu à peu, son désespoir éclate : elle accepte finalement qu’il épouse Raymonde, mais seulement s’il revient d’abord vers elle. « Pas avec Raymonde, oh ! non, pas avec Raymonde ! » sanglote-t-elle. Cette femme vieillissante s’humilie complètement devant la mère de son amant, implorant un dernier reste d’amour. Mme Josserand, d’abord froide et morale, finit par devenir brutale : « Regardez-vous donc ! » Elle lui explique que son temps est passé, qu’elle doit se résigner et livrer sa nièce.
Au même moment, Auguste arrive pour régler ses comptes avec la famille. D’abord, M. Josserand croit qu’il vient réclamer les dix mille francs de la dot jamais versés. Accablé, il commence des excuses confuses sur cette assurance fictive. Auguste saisit aussitôt l’occasion et accuse la famille de l’avoir trompé. Mais très vite, la discussion dévie vers l’adultère de Berthe. Mme Josserand intervient alors avec violence et renverse toute la faute sur son gendre. Selon elle, il a mal traité sa femme, manqué de savoir-vivre, déserté ses réceptions. Elle lui reproche surtout de ne pas avoir servi ses ambitions mondaines.
Le père, lui, découvre enfin la vérité. Lorsqu’Auguste crie qu’il a trouvé Berthe « en chemise, monsieur ! et avec cet homme ! », c’est pour lui un effondrement intérieur. Toute sa bonté, toute sa faiblesse paternelle lui reviennent comme une punition. Il veut encore sauver le ménage, supplie les deux époux de s’embrasser. Mais Auguste refuse avec dégoût. Avant de partir, il lance cette phrase atroce : « Oui, quand on a fait une garce de sa fille, on ne la fourre pas à un honnête homme ! »
Alors commence l’une des scènes les plus cruelles du roman. Mme Josserand, débarrassée du gendre, fait à sa fille un véritable cours bourgeois sur l’adultère. Non par morale religieuse ou sentimentale, mais par calcul social. Une femme trompée peut encore dominer son mari ; une femme prise en faute perd tout pouvoir. « On y perd trop », résume-t-elle. Pour elle, l’erreur de Berthe n’est pas d’avoir aimé Octave, mais d’avoir été découverte.
Berthe finit par se révolter. Elle accuse sa mère de l’avoir élevée pour le mariage comme une marchandise qu’on expose. Elle raconte les salons, les bals, la « chasse à l’homme », cette prostitution bourgeoise où les filles pauvres doivent séduire pour trouver un mari. Elle explique qu’elle n’aime pas Auguste, qu’ils se détestent depuis le lendemain des noces. « Il m’embête et je l’embête », dit-elle simplement. Puis elle ose accuser directement sa mère : « Bien sûr que si tu m’avais élevée autrement… »
Mme Josserand la gifle alors avec une violence longtemps contenue : « Tiens ! voilà pour ton éducation ! » Berthe éclate en sanglots comme une enfant battue autrefois. Le père, brisé par cette guerre des femmes, ne supporte plus rien. Il supplie : « Vous voulez donc me tuer, toutes les deux… » Hortense entre à son tour dans la bataille, pleine d’amertume contre sa mère et son propre destin. Les trois femmes se déchirent tandis que M. Josserand, anéanti, se réfugie seul dans sa chambre. Il sent tout son monde s’écrouler : sa famille, ses illusions, sa vie entière.
Enfin, tandis que les femmes continuent encore à parler dans la salle à manger, un bruit sourd retentit. Elles accourent dans la chambre. M. Josserand gît au sol, frappé d’une attaque, un filet de sang coulant de son oreille. Et, dans un dernier murmure de désespoir, il souffle : « C’est fini… Elles m’ont tué. »
Chapitre 17
Les mois passent et le printemps revient sur Paris. Rue de Choiseul, les langues annoncent déjà le mariage d’Octave avec Mme Hédouin. Pourtant rien n’est encore officiellement décidé. Depuis la mort de M. Hédouin, le jeune homme a repris sa place au Bonheur des dames et y devient indispensable. Le vieux Deleuze ne gouverne plus rien ; Mme Hédouin, débordée par l’expansion du commerce, s’appuie de plus en plus sur Octave. Lui-même, désormais refroidi par son aventure avec Berthe, regarde les femmes avec méfiance. L’ambition seule l’occupe. Il rêve d’agrandissements, de comptoirs nouveaux, de « danse des millions ». Cette fois, il comprend qu’il ne faut plus séduire Mme Hédouin mais travailler avec elle.
Leur intimité naît donc des affaires. Pendant des heures, enfermés dans le cabinet du fond, ils examinent les comptes, projettent des transformations, discutent les achats de maisons voisines. Mme Hédouin admire chez Octave une audace commerciale qu’elle ne possède pas. Il apporte « la fantaisie dans le commerce », cette seule fantaisie capable de troubler cette femme froide et méthodique. Peu à peu, il devient son maître.
Un soir enfin, elle lui annonce qu’elle a parlé à son oncle : ils achèteront la maison voisine. Octave s’écrie aussitôt : « Les Vabre sont coulés alors ! » Elle sourit mais lui reproche doucement sa haine. Puis, très calmement, elle explique qu’une telle extension du magasin l’oblige à se remarier. Il faut un homme à la tête du Bonheur des dames. Octave comprend soudain qu’elle parle de lui. Bouleversé, il lui saisit les mains. Mais elle reste grave, prudente, raisonnable. Ils étudieront le projet « chacun de leur côté ». Chez elle, le mariage demeure une affaire commerciale avant d’être une histoire de sentiment.
La maison de la rue de Choiseul suit avec passion cette évolution. Octave, désormais installé près du magasin, ne fréquente plus ses anciens voisins. Longtemps, le scandale de Berthe l’a tenu éloigné d’eux. Mais dès que le bruit du mariage devient sérieux, tous recommencent à le saluer. La réussite lave tout. Même M. Gourd lui adresse de grandes politesses. La bourgeoisie pardonne toujours aux fortunes en train de naître.
L’immeuble lui-même retrouve en apparence son ordre ancien. Les portes d’acajou se referment sur les hypocrisies domestiques ; les pianos répètent les mêmes valses ; les bonnes promènent des tabliers éclatants de blancheur. Pourtant le scandale de Berthe reste une blessure secrète. Officiellement, on prétend que la séparation vient des « dix mille francs », d’une simple affaire d’argent. Cette version rassure tout le monde. L’adultère véritable resterait trop sale pour être raconté devant les demoiselles.
Duveyrier souffre particulièrement de cette honte qui pèse sur sa maison. Il parle de « purifier l’immeuble ». En réalité, Clarisse le torture toujours davantage. Sa maîtresse engraisse, devient bourgeoise, exigeante, méprisante. Elle le trompe ouvertement, le fait pleurer, lui parle de ses « boutons » avec dégoût. Pendant ce temps, lui-même pousse Auguste à reprendre Berthe, au nom de la morale et surtout de la tranquillité publique. Avec l’aide de Clotilde et de l’abbé Mauduit, il imagine un arrangement : Auguste reprendra sa femme si les Josserand paient enfin les cinquante mille francs de dot.
Chez les Josserand, cette exigence rallume toutes les misères. Berthe vit humiliée. Hortense elle-même la persécute, irritée de partager encore sa chambre. Mme Josserand devient folle de rage à l’idée qu’il faille « marier une seconde fois » sa fille. Seul le pauvre père reste tendre ; mais il se meurt lentement, usé par le chagrin et les scènes familiales. Le docteur parle d’« une décomposition de sang ».
Dans un dernier espoir, Mme Josserand invite l’oncle Bachelard. Toute une mise en scène pathétique est préparée dans la chambre du malade afin d’arracher les cinquante mille francs au vieil ivrogne. Mais Bachelard arrive ivre, sale, abruti. On apprend qu’il vient de marier sa maîtresse Fifi à Gueulin avec précisément la somme promise autrefois à Berthe. Alors Mme Josserand explose enfin : « Tu es une canaille ! » Elle l’accuse d’avoir prostitué sa fortune pour une catin. Lui, complètement perdu dans son ivresse, bredouille des excuses absurdes, incapable de tenir ses engagements.
À ce moment arrivent le docteur et l’abbé Mauduit. Le prêtre vient négocier la réconciliation entre Auguste et Berthe. Avec douceur, il parle du pardon chrétien, puis il en arrive à la question des cinquante mille francs. Mais Mme Josserand refuse fièrement ce « marché ». Elle prétend même que son frère voulait déjà payer et qu’elle a refusé. L’abbé échoue. Quant au docteur, il annonce brutalement que M. Josserand est perdu : la moindre émotion peut désormais l’emporter.
Le soir même, l’agonie commence. Toute la famille se rassemble autour du lit. Berthe pleure au fond de la cuisine. Léon affiche une douleur correcte. Mme Josserand garde son énergie. Quant au mourant, il s’éteint simplement, « étranglé par la tranquille inconscience des seules créatures qu’il eût aimées ». À huit heures, après avoir murmuré le nom de Saturnin, il meurt tourné contre le mur.
Même la mort ne suspend pas les calculs bourgeois. Mme Josserand reproche aussitôt à Hortense de ne pas avoir été chercher Auguste assez tôt. On espérait profiter de l’émotion du décès pour remettre Berthe chez son mari.
Le jour du convoi, toute la maison accompagne pourtant le cercueil. On parle surtout du temps, des récoltes compromises, de la mauvaise mine de Duveyrier. Derrière le corbillard, Auguste marche honteusement. Lorsque les voitures reviennent rue de Choiseul, Clotilde et l’abbé profitent enfin du moment. Sur le palier, devant la porte de l’appartement, Berthe apparaît en grand deuil. L’abbé murmure simplement : « Allons, mon ami. » Auguste cède aussitôt. Il pleure lui aussi : « Entre… Nous tâcherons de ne pas recommencer. »
Rachel paraît alors dans l’antichambre. Devant le visage haineux de cette fille, Berthe hésite une seconde ; puis elle rentre dans son ménage. Toute la maison pousse un soupir de soulagement. Le scandale semble enterré avec le mort.
Mais la catastrophe continue ailleurs. Duveyrier, de plus en plus humilié par Clarisse, vient d’être battu et jeté dehors par toute la famille des camelots. Désespéré, ruiné, incapable même de mourir dignement, il achète un revolver. Après le convoi, il erre longtemps avec l’idée du suicide. Finalement, chez lui, pendant que Clotilde le repousse avec dégoût, il s’enferme dans les lieux d’aisances et se tire une balle dans la bouche. Il se manque misérablement : la balle ne fait que lui arracher la mâchoire.
Pendant qu’on le soigne, l’abbé Mauduit tente encore de moraliser Hippolyte et Clémence. Mais l’entretien tourne au grotesque lorsqu’Hippolyte déclare tranquillement : « Je suis marié. » Le prêtre, humilié, comprend soudain l’étendue dérisoire de ses efforts.
Le soir tombe enfin sur la maison. Rachel, renvoyée par Berthe, se met à hurler dans l’escalier toutes les saletés du ménage Josserand. Elle raconte les chemises cachées, les amants refroidis dans les cuisines, les tromperies derrière le dos des maris. Les bonnes elles-mêmes reculent d’horreur devant cette violence. Puis le silence retombe sur l’immeuble, un silence plein de respectabilité bourgeoise retrouvée.
L’abbé Mauduit et le docteur quittent alors la maison ensemble. Le médecin parle brutalement de la décomposition de cette bourgeoisie hypocrite, mal élevée, malade, pourrie jusqu’au fond. Le prêtre, lui, n’écoute presque plus. En entrant dans l’église Saint-Roch, il est saisi devant le grand Calvaire récemment dévoilé. Face au Christ mourant, il s’effondre. Toute sa foi chancelle. Il se demande s’il n’a pas passé sa vie à couvrir les vices de cette société au nom de Dieu. « Oh ! Seigneur, quelle était la route ? » sanglote-t-il. Et devant le Christ de plâtre, « il pleurait la vérité morte, le ciel vide ».
Chapitre 18
En décembre, huit mois après la mort de son mari, Mme Josserand accepte enfin de dîner en ville. Clotilde Duveyrier ouvre ses réceptions d’hiver par un repas presque familial où se retrouvent les habitants de la rue de Choiseul. Pendant que les bourgeois préparent leur soirée musicale, une autre tragédie se joue dans les chambres des domestiques.
Depuis des mois, Adèle cache sa grossesse. Elle-même a longtemps cru qu’elle engraissait ; et Mme Josserand triomphe volontiers de cet embonpoint, heureuse de montrer une servante bien nourrie. La pauvre fille endure pourtant son état dans une terreur stupide. Élevée dans les croyances grossières de son village, elle s’imagine que les gendarmes viendront l’arrêter si sa grossesse est découverte. Alors elle se tait, cache les nausées, les douleurs, les malaises. Elle continue à laver, frotter, porter des casseroles, jusqu’à l’épuisement. Son ventre reste porté « dans les flancs », ce qui sauve son secret. Les derniers mois deviennent atroces. Mais elle endure tout, avec « une obstination de silence héroïque ».
La veille du dîner, Mme Josserand lui recommande encore d’être solide pour aider Julie à la vaisselle chez les Duveyrier. Adèle monte se coucher vers onze heures, écrasée de fatigue. Dans la nuit glaciale, les premières douleurs commencent. Elle croit d’abord à des coliques, se lève plusieurs fois pour aller au pot, grelotte dans sa chambre froide. Peu à peu pourtant, l’évidence s’impose. « Mon Dieu ! mon Dieu ! c’est donc ça ! » murmure-t-elle, prise d’épouvante.
Alors commence un des grands tableaux de Zola. Seule dans l’obscurité, sans secours, la servante accouche comme une bête abandonnée. Elle tourne autour de sa chambre, pieds nus, les mains serrées sur ses reins et ses fesses pour soutenir la douleur. Elle maudit Dieu, les maîtres, sa misère. « Ah ! les salauds ! » pense-t-elle, incapable même de savoir si l’enfant est « du jeune ou du vieux », tant le père peut être aussi bien Gustave que Duveyrier. Entre deux contractions, elle répète : « Mon Dieu ! je vais mourir ! »
Quand les eaux se rompent, elle croit d’abord que son ventre éclate. Puis le travail devient terrible. Se cramponnant à son lit de fer, mordant les draps pour étouffer ses cris, elle pousse avec une violence animale. Enfin l’enfant naît « au milieu d’une mare d’excréments et de glaires sanguinolentes ». Adèle pousse alors « le cri furieux et triomphant des mères ».
Dans les chambres voisines, les bonnes se réveillent vaguement, grognent quelques phrases ensommeillées, puis se rendorment. Personne ne vient. Personne n’entend vraiment.
Après l’accouchement, Adèle reste seule avec l’enfant dans l’obscurité. Elle improvise maladroitement tous les gestes nécessaires. Guidée par l’instinct et quelques souvenirs d’accouchements aperçus chez les bourgeoises, elle noue le cordon avec un morceau de tablier et le coupe avec des ciseaux. Puis elle se débarrasse du placenta dans le pot de chambre. Enfin, à l’aube, elle regarde l’enfant : c’est une fille. « Encore une malheureuse ! de la viande à cocher ou à valet de chambre ». Sans haine pourtant, elle ne veut pas la tuer.
Alors, avant le réveil de la maison, elle enveloppe le bébé dans des vieux linges et deux journaux, descend discrètement et abandonne le paquet dans le passage Choiseul, pendant qu’on ouvre les grilles. Ensuite, elle remonte nettoyer sa chambre, vide le pot, efface les traces du sang et se recouche épuisée.
Lorsque Mme Josserand vient enfin la voir, vers neuf heures, Adèle prétend avoir eu « une diarrhée affreuse ». Madame conclut aussitôt : « Pardi ! vous aurez encore trop mangé ! » Tout entière à ses économies depuis la mort de son mari, elle se réjouit presque d’épargner les trois francs d’un médecin.
Le soir, chez les Duveyrier, la bourgeoisie se retrouve dans toute sa bonne conscience satisfaite. Les deux ménages Vabre sont là, les Josserand, l’oncle Bachelard, Campardon, Trublot, Mme Dambreville. On parle musique, politique, morale. Clotilde prépare encore sa fameuse « Bénédiction des Poignards ».
Les conversations révèlent la peur sociale qui travaille cette bourgeoisie du Second Empire. Les élections récentes, favorables à l’opposition, inquiètent profondément ces hommes attachés à « l’ordre ». Duveyrier défend le gouvernement impérial avec gravité ; Léon, devenu maître des requêtes, s’est rangé ; Campardon s’indigne contre la Vie de Jésus ; seul le docteur Juillerat annonce la décomposition prochaine de cette société bourgeoise. Il provoque le scandale en déclarant : « Tant mieux ! » lorsqu’on évoque les menaces révolutionnaires.
Dans le salon, les femmes parlent surtout de leurs domestiques. Mme Duveyrier explique pourquoi elle garde Clémence et Hippolyte malgré leur immoralité ; l’autre Mme Campardon vante Lisa comme « une perle » ; Mme Josserand défend avec énergie « l’honnêteté profonde » d’Adèle, précisément le soir même où la servante vient d’abandonner son enfant.
Octave et Caroline Mouret arrivent ensuite. Caroline est accueillie avec chaleur, belle et sereine dans sa réussite. Seul Auguste se révolte encore intérieurement devant l’ancien amant de sa femme. Mais Berthe, désormais calme et installée dans sa vie bourgeoise retrouvée, refuse de suivre les accès de jalousie de son mari. Mme Josserand elle-même rappelle Auguste à la convenance.
Pendant ce temps, dans le petit salon, ces messieurs parlent d’un infanticide jugé récemment. Duveyrier raconte avec satisfaction comment il a condamné à cinq ans de prison une pauvre ouvrière qui avait découpé son enfant. Il réclame une répression sévère contre « la débauche qui menace de submerger Paris ». Trublot et Octave, eux, savent qu’au-dessus de leurs têtes Adèle vient précisément d’abandonner un bébé. Le contraste est féroce : toute cette bourgeoisie condamne le crime social dont elle produit elle-même les victimes.
Le chœur commence enfin. La « Bénédiction des Poignards » éclate de nouveau dans le salon avec sa violence grotesque. Les mêmes personnages se retrouvent aux mêmes places ; les intrigues recommencent ; les hypocrisies aussi. Octave, regardant autour de lui, éprouve « une singulière sensation de recommencement ». Rien ne finit jamais dans cette maison.
Lorsque les invités se retirent, l’immeuble retrouve son calme bourgeois. Octave repart avec Caroline, satisfait de sa réussite : « Maintenant, il avait fait son affaire, Paris était conquis. » Derrière lui, l’escalier retombe dans « la décence de son sommeil ».
Mais le lendemain matin, dans la cour des domestiques, la vérité remonte déjà comme une odeur d’égout. Hippolyte découvre une robe tachée par des eaux sales jetées des fenêtres. Les bonnes apparaissent alors à leurs lucarnes et recommencent leurs querelles ordurières. Toutes soupçonnent Adèle. Peu à peu, les injures montent dans la cour humide, tandis que le dégel fait ruisseler « toutes les décompositions cachées des étages ».
Enfin, Julie conclut philosophiquement cette immense comédie sociale : « Mon Dieu ! mademoiselle, celle-ci ou celle-là, toutes les baraques se ressemblent. Au jour d’aujourd’hui, qui a fait l’une a fait l’autre. C’est cochon et compagnie. »

