Vous retrouverez sur cette page deux résumés du roman médiéval de Chrétien de Troyes : Lancelot ou le Chevalier à la charrette. Le premier résumé est rédigé en français moderne et raconte l’histoire du premier au 21ème chapitre sans découpage tandis que le deuxième est découpé par chapitre.
📕 Résumé en français moderne
Le récit débute dans le royaume du roi Arthur à l’occasion d’une grande fête. Au cours des célébrations la reine Guenièvre est présente entourée de nobles et de chevaliers lorsque surgit un guerrier étrange qui déclare avoir capturé des chevaliers et des dames du royaume. Ce personnage se nomme Méléagant, fils du roi Bademagu, souverain d’un pays lointain et hostile. Il provoque la cour et provoque un combat singulier avec Keu, le sénéchal d’Arthur. Keu se bat courageusement mais est défait et en guise de récompense Méléagant emmène Guenièvre captive vers son pays, ce qui jette l’alarme parmi les chevaliers du royaume.
À l’annonce de l’enlèvement, plusieurs chevaliers se tiennent prêts à partir pour la sauver. Gauvain, le neveu du roi Arthur, prend l’initiative. En chemin il croise un chevalier valeureux encore inconnu, qui se joint à sa quête. Ce chevalier n’est autre que Lancelot, réputé être le plus preux des chevaliers et particulièrement attaché à la reine. Lancelot, mû par son amour pour Guenièvre, poursuit Méléagant avec une détermination profonde, malgré les risques.
Très vite, Lancelot se trouve face à une première et lourde difficulté symbolique : il rencontre un guide qui lui propose des informations sur la localisation de la reine, mais à une condition humiliante. Pour obtenir l’aide du guide, Lancelot doit accepter de monter dans une charrette conduite par un paysan. À l’époque, la charrette est un véhicule infamant réservé aux criminels, exposant publiquement ceux qui y voyagent à la honte et au mépris. Après une brève hésitation, Lancelot accepte ce sacrifice d’honneur et monte dans la charrette afin de poursuivre sa quête sans détour. Ce geste, loin d’être anodin, montre l’ampleur de son dévouement et la volonté de dépasser les conventions sociales au nom de son amour pour Guenièvre.
Cette étape donne au roman son nom et marque un moment central de l’intrigue, car elle illustre le conflit entre les valeurs chevaleresques traditionnelles et l’amour courtois qui oblige Lancelot à renoncer à sa réputation pour se rapprocher de sa dame.
Après avoir quitté la charrette, Lancelot doit affronter des épreuves encore plus ardues. L’une des plus célèbres est le passage du Pont de l’Épée, un pont fait d’une lame d’acier suspendue au-dessus d’un cours d’eau tumultueux. Seul, blessé et sous tension, il parvient à franchir ce pont qui symbolise une épreuve initiatique majeure, car il confronte non seulement la difficulté physique mais aussi le courage intérieur et la volonté d’atteindre la reine coûte que coûte.
Par la suite, Lancelot se rend dans le royaume de Bademagu, car c’est là que Méléagant détient Guenièvre prisonnière. À son arrivée, il demande audience auprès du roi Bademagu pour obtenir la libération de la reine, ou tout au moins pour obtenir un duel avec Méléagant. Bademagu propose alors de temporiser et de guérir les blessures de Lancelot avant le combat décisif. Pendant ce temps, Guenièvre est enfermée dans une tour et ne sait encore si son sauveur arrivera à temps.
Lancelot finit par se présenter devant la reine. Ils partagent une scène intime dans laquelle ils déclarent leur amour et passent une nuit ensemble. Cependant, cette nuit est marquée par la vulnérabilité et les répercussions sociales d’un amour adultère, car Guenièvre est l’épouse du roi Arthur. Malgré la complexité morale, leur lien intime confirme la force de l’amour qui anime Lancelot et motive chacun de ses gestes.
Le lendemain, Lancelot est confronté à de nouveaux obstacles. À la cour d’Arthur, des rumeurs et des accusations surgissent. Pour défendre l’honneur de Guenièvre et prouver que son amour est sincère, Lancelot accepte un combat final contre Méléagant devant tous les chevaliers réunis. Ce duel décisif oppose l’amour et la fidélité à l’adversité, et lorsque Lancelot triomphe de Méléagant, il met fin à la menace qui pesait sur Guenièvre et rétablit l’honneur du royaume.
Ainsi, le parcours de Lancelot est autant une série d’exploits chevaleresques qu’une succession d’épreuves symboliques. Son ascension héroïque est marquée par des actes de courage, de sacrifice et de dévouement qui dépassent la simple quête physique pour devenir un cheminement intérieur. Il accepte d’être humilié, il affronte des défis quasi surhumains, et il défend l’amour malgré les risques sociaux et moraux. Cette histoire, la première grande apparitions de Lancelot comme figure centrale du cycle arthurien, établit pour toujours la relation complexe entre amour courtois et chevalerie dans la littérature médiévale, et elle continue d’influencer toutes les versions ultérieures de la légende arthurienne.
📑 Résumé par chapitre
Défi de Méléagant
Comme chaque année pour la fête de l’Ascension, le roi Arthur tient sa cour à Camaaloth (Camelot) et y rassemble les plus vaillants chevaliers de la Table Ronde. Mais cette fois, l’assemblée est morose : Lancelot du Lac, l’ornement de la chevalerie, a disparu depuis plus d’un an, et le souvenir de Galehaut (le grand ami de Lancelot récemment mort) attriste tous les cœurs. La reine Guenièvre, inquiète et mélancolique, dissimule mal son chagrin. Soudain, en pleine cour, un chevalier inconnu surgit sans crier gare. Grand, à l’allure fière, le visage semé de taches de son, il marche d’un pas ferme jusqu’au trône d’Arthur. Il est en armes, épée au côté, mais sans heaume en signe de respect. D’une voix forte et hautaine, il s’adresse au roi : il se nomme Méléagant, fils du roi Baudemagu du royaume de Gorre (le « Pays sans Retour »), et vient lancer un défi retentissant. Méléagant accuse Lancelot de l’avoir traité de traître autrefois et soutient que c’est faux. Il affirme avoir blessé Lancelot loyalement en joute (on apprend qu’ils se sont déjà affrontés dans le passé) et exige réparation : il veut prouver son bon droit par les armes, ici et maintenant, face à Lancelot. Arthur se trouve fort embarrassé : Lancelot n’est hélas pas présent pour relever ce défi. Le roi explique diplomatiquement à Méléagant que Lancelot a quitté la cour depuis longtemps et qu’il ne peut accéder à sa demande.
Méléagant, peu enclin à la courtoisie, ne se satisfait pas de cette réponse. S’il ne peut laver son honneur en combattant Lancelot, il propose alors autre chose – et sa proposition choque l’assemblée. Faisant quelques pas au centre de la salle, il clame qu’il est réputé invincible et que son père Baudemagu, roi de Gorre, détient de nombreux prisonniers originaires du royaume de Logres (celui d’Arthur). Effectivement, depuis des années, on raconte qu’au Pays sans Retour, des chevaliers, dames et demoiselles bretons languissent en captivité sans qu’Arthur ait jamais pu les délivrer. Méléagant lance un ultimatum insolent : il propose une épreuve pour trancher cette affaire. Si Arthur ose lui confier la reine Guenièvre, Méléagant la conduira à l’écart pour un duel. Un champion de la cour devra alors venir défendre la reine contre lui. Si ce champion vainc Méléagant, tous les captifs de Gorre seront libérés sur-le-champ ; mais si Méléagant l’emporte, il s’emparera de Guenièvre et l’emmènera dans son royaume comme trophée – en échange, certes, il libérera les autres prisonniers, mais la reine deviendra sa captive. À ces mots, un frisson d’indignation parcourt la salle : livrer la reine elle-même comme enjeu d’un combat ! C’est du jamais vu, un véritable sacrilège. Arthur accuse le coup. D’abord, il croit à une sinistre plaisanterie, mais le regard provocant de Méléagant lui confirme qu’il est sérieux.
Un lourd silence tombe : qui oserait relever un tel défi et risquer l’honneur d’une reine ? Arthur ne peut évidemment pas cautionner cela – mais Méléagant, en bon provocateur, insiste sur la couardise qu’il verrait à essuyer un refus. Arthur est pris dans un dilemme : s’il rejette le défi, sa cour passera pour lâche et il abandonnera ses sujets captifs ; s’il accepte, il met Guenièvre en danger. La reine, horrifiée, devient livide. Alors s’avance un personnage inattendu : Keu, le sénéchal d’Arthur. Ce chevalier, responsable des services de la cour, a le cœur bouillant malgré son statut modeste. Piqué au vif par l’idée que personne ne se propose, il s’écrie qu’Arthur a commis une enfance (une erreur) en hésitant. Keu offre ses services : il jure qu’il ira reconquérir la reine et défier Méléagant jusque dans le royaume de Gorre s’il le faut. Il supplie Arthur de lui accorder ce combat. Keu rappelle qu’il a toujours servi fidèlement et de bon cœur, et qu’il demande là son gagé (son dû) : le roi lui avait promis de lui accorder un jour le don de son choix, et c’est ce qu’il réclame à présent. Arthur, perplexe, tente de dissuader Keu – il sait bien que Keu n’est pas le plus fort de ses chevaliers et il l’aime trop pour le sacrifier à un orgueil mal placé. Mais Keu prend la cour à témoin : Arthur, en tant que suzerain, est tenu d’honorer sa parole. Ne pas le faire déshonorerait l’autorité royale. À contrecœur, Arthur finit par céder. Il permet à Keu de relever le défi, bien que cette décision lui brise le cœur. Guenièvre, qui apprécie Keu mais connaît ses limites, est glacée de terreur : Méléagant est un combattant redoutable, et elle doute que le sénéchal puisse le vaincre. Mais Keu est déjà tout à son enthousiasme : il fait seller son destrier, revêt son armure complète, prend son écu aux armes d’Arthur (car le champion de la reine combattra pour l’honneur du roi). Au moment de partir, il se tourne une dernière fois vers Arthur : « Sire, j’ai toujours servi par amour pour vous, plus que pour terres ou trésors. Mais je vois bien que vous ne m’aimez plus, puisque vous cherchez à m’empêcher d’agir. Alors je quitte votre compagnie aujourd’hui ! » Arthur, blessé par ces paroles injustes (car il aime Keu sincèrement), proteste : « Keu, qu’est-ce qui te fait croire cela ? Si quelqu’un t’a offensé, dis-le moi et je réparerai l’injure si hautement que tu en seras honoré. » Guenièvre s’approche aussi, implorant Keu de rester et de ne pas mal interpréter les scrupules du roi : s’il désire quelque faveur, elle promet de la lui accorder, et Arthur s’en porte garant. Keu saisit alors l’occasion : « Sire, Madame, je vais vous dire quel don vous venez de me faire : c’est de conduire Madame la reine dans la forêt pour la défendre contre ce chevalier qui nous défie. Car nous serions tous honnis s’il partait sans avoir eu bataille ! » Arthur blêmit de rage et de chagrin en entendant cela : son vassal le contraint publiquement en transformant son offre de cadeau en obligation de le laisser se battre pour Guenièvre. La reine, elle, sent la panique l’envahir : son cœur lui souffle que Lancelot, l’homme dont elle est secrètement éprise, n’est pas mort comme certains le pensent – mais hélas, il n’est pas là pour la protéger. Et c’est Keu, brave mais imprudent, qui va risquer sa vie pour elle. Guenièvre est sur le point de s’évanouir d’angoisse, mais elle se maîtrise, le visage défait.
Il faut se rendre à l’évidence : l’aventure est lancée. Arthur n’a plus le choix. Il ordonne qu’on prépare le palefroi de la reine. Guenièvre est ainsi contrainte de suivre Keu hors du château, comme l’exigeait Méléagant. À ce moment, elle croise le regard de Gauvain, le meilleur des neveux du roi, et ne peut s’empêcher de lui dire à voix basse, la gorge nouée : « Beau neveu, vous aviez raison l’autre jour quand vous disiez que depuis la mort de Galehaut toute prouesse avait disparu du monde… » Il y a dans ces mots toute la douleur de se voir escortée par un chevalier en qui elle n’a qu’une confiance limitée. Gauvain comprend son trouble et rougit, regrettant d’avoir dit cela – car il reconnaît implicitement qu’il aurait dû demander lui-même à relever le défi, plutôt que de laisser Keu s’en charger.
Quoi qu’il en soit, Méléagant sort déjà dans la cour, prêt à partir. Il se rengorge de son succès : il a obtenu ce qu’il voulait, forcer Arthur à exposer la reine. Il monte sur son destrier et prend le chemin de la forêt, au petit pas, tournant souvent la tête pour s’assurer qu’on le suit. Personne n’ose désobéir au roi en empêchant cette folie. Keu, en arme de pied en cap, le heaume en tête et l’écu au cou, se présente à Guenièvre. Il tente de la rassurer maladroitement : « Montez, ma dame, et n’ayez crainte. Je vous ramènerai saine et sauve, s’il plaît à Dieu. » La reine n’a même pas la force de répondre, et on l’aide à enfourcher sa jument blanche. Ainsi, sous les regards atterrés de la cour, Keu part en expédition avec Guenièvre, suivant de loin Méléagant dans l’épaisseur des bois. Arthur, figé de douleur, regarde s’éloigner son épouse adorée, craignant de ne jamais la revoir. Les murmures se taisent. La cour, transie, prie intérieurement pour un miracle… ou pour le retour providentiel d’un certain chevalier parti depuis un an.
La reine ravie
Dans les profondeurs de la forêt de Camelot, l’atmosphère devient lourde d’appréhension. Méléagant conduit Guenièvre et Keu vers une clairière isolée, l’allure tranquille mais l’esprit calculateur. Il n’est pas venu sans préparation : plus de cent de ses chevaliers sont cachés non loin, tapis derrière les fourrés, prêts à intervenir. Méléagant sait que malgré son arrogance, affronter Keu en combat singulier reste risqué – mieux vaut prévoir un plan pour garantir sa victoire. Il joue d’abord la comédie du duel loyal : quand il estime être assez enfoncé dans la forêt, il ralentit pour permettre à Keu et la reine de le rejoindre. Ils arrivent à sa hauteur dans un sentier étroit. Méléagant engage alors la conversation, l’air faussement courtois : « Chevalier, qui es-tu ? Et cette dame avec toi, qui est-elle ? » – « C’est la reine Guenièvre de Logres, épouse du roi Arthur, que tu as exigé de conduire ici, » répond Keu d’un ton sec. – « Parfait, » dit Méléagant. « Dame, veuillez soulever votre voile que je vous voie. » Guenièvre, glaciale, obtempère lentement. Méléagant la dévisage avec un mélange de triomphe et de désir mauvais : il confirme ainsi que c’est bien la reine, et il jubile intérieurement.
Prétextant de bonnes intentions, il propose alors de choisir un lieu plus propice pour jouter que ce sentier encombré : « Chevalier, poursuivons jusqu’à cette belle lande voisine, la plus vaste et plane qui soit, car la forêt est trop épaisse pour un combat loyal. » Keu accepte, pensant qu’en effet un terrain dégagé est préférable. Ils sortent donc de l’ombre des arbres et gagnent une large clairière verdoyante au milieu des bois. C’est un endroit tranquille, baigné de soleil. Mais dès qu’ils y pénètrent, Méléagant met brusquement son plan à exécution : d’un geste vif, il attrape la bride du palefroi de la reine et le tient fermement. « Dame, vous êtes prise ! » clame-t-il avec un sourire victorieux. Guenièvre, tirée brutalement, pousse un cri de surprise. Keu, furieux, réagit immédiatement : « Tu ne l’auras pas si facilement ! » hurle-t-il en piquant son cheval.
Le duel s’engage sans plus attendre. Les deux chevaliers s’écartent de quelques pas, puis foncent l’un sur l’autre la lance baissée, à pleine vitesse. Le vacarme des armures résonne comme un tonnerre dans la clairière. Mais hélas, Keu a commis une terrible imprudence : avant de partir du château, il n’a pas vérifié la sangle de sa selle. Elle était usée aux boucles, fragilisée. Sous la violence du choc, la sangle cède net avec un claquement sinistre. Le poitrail du cheval de Keu, mal fixé, se détache. La selle glisse aussitôt de côté et le malheureux sénéchal, emporté par son élan, perd l’équilibre et chute lourdement à terre. Il tombe si durement qu’il en a le souffle coupé, et pire encore, un de ses pieds reste coincé dans l’étrier renversé, tordu sous le poids de la selle et du poitrail. Pendant quelques secondes, Keu reste au sol, désorienté par la douleur. Son cheval, affolé, s’est enfui plus loin. Méléagant, lui, n’a pas été désarçonné : sa lance a frappé l’écu de Keu presque en douceur du fait de l’incident, et il se tient toujours en selle, indemne.
Ne laissant pas passer pareille opportunité, Méléagant bondit de cheval et se jette sur Keu. Avant même que celui-ci ait pu tenter de se relever, Méléagant lui assène un violent coup de talon sur la poitrine puis le roue de quelques coups d’épée. Keu, qui n’a plus son bouclier bien en main et se tord de douleur, ne peut que subir : il gémit sous les coups et perd rapidement connaissance. Guenièvre, spectatrice impuissante, pousse un cri d’horreur : en quelques instants, son champion a été vaincu. Le cœur de la reine se serre de détresse pour le loyal Keu et de terreur pour elle-même. Méléagant se redresse, triomphant, face à elle.
La clairière s’emplit alors de silhouettes mouvantes : ce sont les chevaliers embusqués de Méléagant qui émergent des taillis. Ils rient et se félicitent de la ruse de leur maître. Guenièvre comprend qu’elle a été prise dans un piège de bout en bout. Méléagant ordonne que l’on s’occupe de Keu. Deux de ses hommes s’avancent et saisissent le sénéchal inanimé. Keu est tout pâmé (évanoui) ; ils le hissent sans ménagement dans une litière de fortune improvisée avec des branches et un manteau. En un clin d’œil, Guenièvre se retrouve seule debout face à Méléagant et sa troupe de soudards. La jeune femme, d’ordinaire fière et assurée, sent ses forces la quitter. Elle se tient droite par dignité, mais ses yeux cherchent désespérément du secours alentour : il n’y a personne, sauf les complices de Méléagant dont les mines patibulaires ne lui promettent aucune aide.
Méléagant savoure ce moment. Il maintient toujours la bride de la reine dans son poing de fer. Il contemple Guenièvre avec un mélange d’arrogance et de convoitise : « Je vous tiens enfin, Madame. » Guenièvre, glacée, ne répond rien. Son silence est sa dernière arme pour ne pas lui montrer sa peur. « Ainsi conquiert-il la reine Guenièvre, ce glorieux, cet “abat-quatre” ! » commente ironiquement le conteur, critiquant la lâcheté de Méléagant qui l’emporte par un traquenard. En effet, rien n’était loyal dans ce combat : la sangle sabotée ou non vérifiée, les cent chevaliers cachés prêts à intervenir… Le défi était un simulacre.
L’enlèvement accompli, Méléagant ne perd pas de temps. Il jette sur Guenièvre un manteau sombre pour la dissimuler et la fait monter sur le cheval de Keu qui a été rattrapé. Il confie à un de ses sergents la litière portant Keu. Puis, d’un geste impérieux, il ordonne le départ. Toute sa petite armée se met en branle. Le cortège funeste s’enfonce dans la forêt, direction le royaume de Gorre. Guenièvre, abasourdie, secouée d’émotions contradictoires, ne peut retenir quelques larmes silencieuses. Elle repense à Arthur, à Camelot qui s’éloigne, à la perspective d’être livrée à un homme odieux dans un pays étranger. Qu’adviendra-t-il d’elle là-bas ? Sera-t-elle contrainte à un mariage forcé, à la honte ? Et Arthur, pourra-t-il jamais la tirer des griffes de Méléagant ? Il a fallu un an pour qu’il retrouve Lancelot – l’attend-elle, elle aussi, un long emprisonnement ?
Les pensées de la reine sont interrompues par le narrateur : « Mais le conte laisse maintenant de parler de lui (Méléagant) et revient à Monseigneur Gauvain. » En effet, l’histoire change de perspective pour nous ramener du côté de Camelot, où Gauvain, qui s’est aperçu trop tard du guet-apens, part à son tour en chasse pour réparer l’erreur commise.
Le nain charretier
Messire Gauvain, sitôt qu’il a vu disparaître sa tante bien-aimée dans la forêt avec Keu et l’inquiétant Méléagant, a pris une décision rapide. Il se sent coupable de ne pas avoir agi plus tôt. Comment a-t-il pu laisser la reine partir ainsi ? se reproche-t-il. Sans perdre une minute, Gauvain se fait armer de pied en cap. Il choisit son meilleur destrier et en fait préparer deux autres, que deux écuyers conduiront en renfort (mieux vaut des montures de rechange pour une longue poursuite). Avant même qu’Arthur ne lui en donne l’ordre, Gauvain se lance sur les traces de l’expédition. Il a compris la direction qu’ils ont prise et s’engage à leur suite sur le chemin forestier.
Tandis qu’il galope ainsi, Gauvain aperçoit au détour d’un sentier un spectacle inquiétant : un cheval sans cavalier qui sort du sous-bois, trottant au hasard, les rênes pendant et la selle retournée. C’est, il le reconnaît, le destrier de Keu, identifiable à son caparaçon et à l’écu brisé qui y pend. Le cœur de Gauvain se serre : cela présage que Keu a subi une mésaventure. Bien vite, ses craintes se confirment : plus loin, il découvre des traces de lutte dans l’herbe, puis il voit venir à lui un cavalier casqué, monté sur un destrier fourbu (à bout de force). Ce chevalier inconnu se dirige justement vers Gauvain. En l’apercevant, il lève la main en signe de paix et presse son cheval épuisé pour combler la distance. Arrivé à portée de voix, il hèle Gauvain : « Sire chevalier, par pitié, prêtez-moi – ou donnez-moi – un de ces deux chevaux que vos valets mènent à vide ! Je vous en rendrai un tel service en échange que vous en serez satisfait, je vous le promets. » Gauvain, toujours généreux, ne pose pas de questions : « Beau sire, choisissez celui qui vous plaît, » répond-il spontanément.
L’inconnu ne se fait pas prier. Sans même décliner son nom, il saute à bas de son cheval exténué et d’un bond monte sur le meilleur des deux destriers frais de Gauvain. À peine en selle, il enfonce ses éperons dans les flancs de l’animal qui part comme le vent. En un éclair, le chevalier file droit devant, s’enfonçant sur le chemin de Méléagant à toute allure et disparaissant presque aussitôt dans l’épaisseur des arbres. Gauvain reste interloqué quelques instants : ce mystérieux chevalier, surgissant de nulle part, semblait poussé par une urgence extrême – serait-ce un ami ou un ennemi ? Il n’a même pas remercié Gauvain, tant sa hâte était grande. Ce brusque renfort inattendu pique la curiosité de Gauvain : il décide de suivre au plus vite le même chemin, se disant qu’ils poursuivent sans doute le même but. Si c’est un allié, il aura besoin d’aide contre Méléagant ; si c’est un fourbe, Gauvain le rattrapera.
En réalité, le lecteur comprend immédiatement de qui il s’agit : ce chevalier inconnu, qui a surgi juste après l’enlèvement de Guenièvre, n’est autre que Lancelot du Lac revenu d’exil ! Le voilà réintroduit dans l’histoire, même si Gauvain, lui, ne le sait pas encore. Lancelot a en effet surgi au bon moment : envoyé par la Dame du Lac, il errait dans les parages depuis quelques jours, précisément à la recherche d’aventures et de nouvelles de la cour.
Lancelot, sur le destrier fringant de Gauvain, gagne rapidement du terrain. Son cœur bat à tout rompre : il a vu aux traces que Guenièvre a été enlevée et cela lui a donné une énergie surhumaine. Bientôt, à travers les arbres, il entend un brouhaha : celui d’un groupe d’hommes à cheval progressant devant lui. Il se met en chasse tel un loup silencieux. Il ne tarde pas à rejoindre l’arrière-garde de Méléagant. Discrètement, il approche. Il compte une centaine d’hommes armés – qu’importe, Lancelot ne connaît pas la peur quand la reine est en jeu. Il rattrape le dernier rang et surgit au milieu d’eux comme une furie.
La surprise est totale : Lancelot fauche d’un revers de sa lance les deux derniers cavaliers avant même qu’ils ne comprennent ce qui leur arrive. Puis, brandissant son épée, il se fraye un chemin en avant, assénant à droite et à gauche des coups d’une force inouïe. Les hommes de Méléagant, paniqués, tombent comme fauchés par la faux d’un moissonneur. On eût dit qu’ils étaient huit, ces bras qui frappaient, tant Lancelot multiplie les assauts avec une vivacité foudroyante. Ses premiers cris attirent l’attention de Méléagant qui se retourne : il voit ses hommes se faire tailler en pièces par un seul chevalier enragé. « À moi ! » hurle Méléagant, stupéfait, ordonnant à ses hommes de faire front. Une mêlée s’engage. Lancelot, transporté par l’urgence de sauver Guenièvre, semble invincible : il tranche les écus, fracasse les heaumes, enfonce les plastrons de ses adversaires. Chaque ennemi touché vacille, la poitrine enfoncée, le souffle coupé. Huit braves n’auraient pu faire mieux, commente le narrateur. Guenièvre, secouée dans la litière où on l’a placée depuis quelque temps (elle a protesté de fatigue et Méléagant a consenti à ce qu’on la porte sur la litière à la place de Keu, ce dernier étant désormais chargé sur un cheval en travers), entend le tumulte derrière elle. Elle écarte le rideau de la litière et aperçoit une silhouette chevaleresque se frayer un chemin, comme un émerillon (un petit faucon vif) fondant au milieu d’un vol de pigeons. Son cœur bondit d’espoir : ce panache blanc, cette force irrésistible… ce ne peut être que Lancelot !
Méléagant, voyant ses hommes paniquer, décide de l’affronter lui-même. Il serre les dents et fait volte-face, éperonnant son cheval contre le mystérieux agresseur. Les deux se rencontrent avec fracas : l’épée de Lancelot s’abat sur l’écu de Méléagant, le faisant vibrer de la tête aux pieds ; Méléagant contre-attaque d’un revers qui glisse sur la cotte de Lancelot sans le blesser. Sous l’impact du coup de Lancelot, Méléagant vacille en selle, obligé de s’accrocher au cou de son destrier pour ne pas tomber. Le coup était rude, et Méléagant ébranlé, note le conte.
Mais Méléagant a des alliés : voyant leur maître en difficulté, plusieurs de ses chevaliers encore valides se ruent sur Lancelot. En un instant, Lancelot se retrouve cerné. Qu’à cela ne tienne, il n’en devient que plus redoutable : il se met à faucher à tout va. Ses coups pleuvent en moulinets meurtriers, forçant ses assaillants à reculer. Malheureusement, l’un d’eux a la sournoise idée de viser le cheval de Lancelot, conscient qu’un chevalier à pied serait plus facile à maîtriser. D’un coup de lance déloyal, ce sbire blesse mortellement l’étalon de Lancelot. L’animal, atteint au flanc, hennit de douleur et s’effondre. Lancelot se retrouve brusquement projeté au sol. Une clameur de triomphe s’élève chez les hommes de Méléagant : le champion inconnu est maintenant à pied, ils peuvent l’écraser par le nombre.
Méléagant, prudent et ravi, ne cherche pas le corps-à-corps loyal. Il redoute Lancelot – car oui, il a bien deviné qui c’est, malgré son heaume. Il crie à ses hommes : « Emportez la reine, partons sans tarder ! » L’heure n’est plus à combattre ce furieux qui les retarde, mais à sauver le butin. Guenièvre, terrifiée pour Lancelot autant que pour elle-même, voit la scène en tremblant. Lancelot, lui, ne se laisse pas abattre. Fou de rage, il se relève, jette son écu en arrière pour être plus libre de ses mouvements, et se rue à pied à la poursuite de la troupe qui commence à s’éloigner. Il court, court de toutes ses forces derrière les ravisseurs. Il ne songe même pas à saisir un cheval à l’ennemi dans la précipitation (et ces derniers, de toute façon, s’enfuient aussi vite qu’ils le peuvent). Hélas, un homme en armure lourde ne peut pas rivaliser en vitesse avec des cavaliers au galop. Bientôt, malgré toute sa vaillance, Lancelot halète, son corps crie grâce : il doit ralentir, puis stopper. La poussière du chemin retombe lentement devant lui, signe que la troupe de Méléagant est déjà loin. Lancelot serre les poings si fort que le sang en coule : il a échoué. Guenièvre lui a encore glissé entre les doigts.
Le chevalier reste un instant hébété de dépit. Il entend au loin le martèlement des sabots, s’évanouissant peu à peu. Autour de lui, quelques gémissements attirent son attention : au sol gisent des blessés, chevaliers de Méléagant qu’il a terrassés et qui n’ont pu fuir. Lancelot éprouve presque du mépris à leur égard tant il est furieux. Il enchaîne sans mot dire son épée à la ceinture, ramasse son écu et regarde autour de lui, à la recherche d’un moyen de locomotion. Il siffle un cheval qui broutait un peu plus loin, probablement celui d’un chevalier tombé ; la bête, docile, s’approche. Il l’enfourche, mais c’est un vieux roussin fatigué qui avance au pas – pas question de rattraper Méléagant avec ça. Lancelot l’abandonne vite. Il marche, le cœur chaviré, ne sachant plus que faire. C’est alors qu’il entend un bruit de charrette au détour du chemin : un sinistre grincement de roues, accompagné d’une voix aigrie qui jure après sa rosse. Lancelot s’approche, prudent : c’est un nain au visage renfrogné, mal assis sur le brancard d’une charrette de cul-de-basse-fosse (une charrette de criminel). Le nain tient sa verge d’une main, maugréant contre l’allure lente de sa monture. La charrette se rapproche en cahotant.
Sans hésitation, Lancelot se dresse devant l’attelage et salue le nain d’une voix polie mais pressante : « Nain, aurais-tu aperçu par ici une dame emmenée de force et les chevaliers qui la gardaient ? » Le nain toise Lancelot, sourit avec une malice venimeuse et dit : « Tu parles de la reine Guenièvre, pas vrai ? Oui, je sais ce qu’il advient d’elle. Tu brûles d’apprendre où elle se trouve, n’est-ce pas ? » Lancelot s’écrie : « Oui, dis-le-moi, je t’en supplie ! » Le nain plisse ses petits yeux : « D’accord… Mais il y a une condition. Monte sur ma charrette et je te mènerai demain matin à l’endroit où tu pourras la voir. » À ces mots, Lancelot se fige. Monter sur la charrette ? Lui, un chevalier ? Dans tout le royaume de Logres, c’est la pire honte : la charrette est réservée aux criminels qu’on expose à la vindicte publique avant de les pendre. De plus, dans les croyances populaires, croiser une charrette est de mauvais augure ; on se signe pour éloigner le malheur. Lancelot sait tout cela – il sait qu’accepter reviendrait à perdre immédiatement son honneur de chevalier et sa réputation. Il hésite un bref instant : on dit qu’il réfléchit l’espace d’un pied ou deux, c’est-à-dire presque rien, mais ce petit délai sera plus tard l’objet de tant de conséquences. Puis, dans un élan, il chasse son orgueil et se dit qu’aucune infamie n’est trop grande s’il s’agit de sauver la reine. Mieux vaut vivre déshonoré que rester inactif alors qu’elle est captive !
« Jure-moi que tu me mèneras auprès de Dame Guenièvre si je monte, » demande-t-il malgré tout au nain pour s’assurer qu’il ne se joue pas de lui. Le nain jure sur son salut : demain, à l’heure de prime, Lancelot verra la reine. Sans plus de tergiversation, Lancelot saute dans la charrette. Aussitôt, un soupir de soulagement lui échappe : il a pris la seule décision possible à ses yeux. La charrette brinquebalante se remet en route sous les injonctions du petit homme. Lancelot s’accroche pour ne pas être éjecté à chaque ornière. C’est une expérience humiliante : dès qu’ils croisent des habitants, ceux-ci le dévisagent avec incompréhension, puis ricanent. On le prend pour un criminel. Des enfants courent derrière la charrette en lui jetant des mottes de terre, des badauds le couvrent d’injures. Lancelot se renferme dans un silence stoïque – il endure ces outrages en pensant à Guenièvre et à ce que ces moments lui permettront de faire. Gauvain, qui suit à distance, est témoin de la scène et en est peiné jusqu’au fond de l’âme. Il maudit le jour où les charrettes furent inventées, dit-il à haute voix, car voir le meilleur chevalier du monde subir ce traitement lui est insupportable. Mais Gauvain ne va pas jusqu’à se sacrifier lui-même : lorsque le nain lui demande s’il veut monter aussi, Gauvain refuse tout net, arguant qu’il ne se couvrira pas de honte de la sorte – il préfère encore suivre à cheval. Lancelot ne tente même pas de plaider sa cause : il sait que chacun est maître de son honneur. C’est seul qu’il portera ce fardeau.
Ainsi, voilà Lancelot du Lac, le plus noble des preux, transporté comme un malandrin sur la charrette du nain. Devant lui, une promesse : demain, il verra Guenièvre. Derrière lui, Gauvain suit à cheval, veillant de loin sur son compagnon d’infortune. Ce cortège singulier avance jusqu’au soir, où ils parviennent en vue d’une cité fortifiée. C’est une belle et grande ville à l’orée d’une forêt, dont les remparts s’illuminent du couchant. En apercevant la charrette, les gardes de la porte la laissent entrer, et bien vite la nouvelle se répand dans les rues : on amène un chevalier félon en charrette ! Les citadins se précipitent. Ils entourent la charrette en huant et sifflant. Petits et grands ne se privent pas pour lancer de la boue aux pieds de Lancelot, comme on ferait d’un condamné au pilori. Gauvain, en spectateur honteux, se mord les lèvres de colère mais n’intervient pas, de peur d’empirer la situation.
Au château de la ville, un seigneur local a observé l’arrivée. À son invitation, une demoiselle de la cour descend accueillir ces voyageurs insolites. C’est une jeune châtelaine courtoise. En voyant Gauvain, elle lui souhaite la bienvenue chaleureusement et s’offre à le loger confortablement. Mais lorsqu’elle pose les yeux sur Lancelot debout dans la charrette, elle change d’attitude : son visage se ferme de dégoût. « Sire, comment osez-vous regarder les gens, vous qui êtes mené dans une charrette comme un criminel ? » lui lance-t-elle durement. « Quand un chevalier s’est ainsi déshonoré, il devrait quitter le monde et se terrer là où personne ne le connaît ! » Lancelot, la tête basse, encaisse ces paroles sans répliquer. Que pourrait-il dire ? Qu’il a fait cela par amour ? Cette demoiselle ne comprendrait sans doute pas. Il se contente de demander doucement au nain s’il verra bientôt ce qu’on lui a promis. « Demain, à l’aube, » répond le nain, « mais il faut passer la nuit ici. » – « Soit, » dit Lancelot calmement. « Mais j’aurais voulu aller plus loin ce soir si tu l’avais permis, petit homme. » Le nain hausse les épaules ; le marché, c’est le marché.
Ils entrent donc au château. La demoiselle les conduit à une chambre pour la nuit, sans cacher son mépris pour Lancelot. Celui-ci descend enfin de la charrette, les jambes raides, et monte les escaliers jusqu’au logis. Il commence à ôter son armure tout seul, mais deux valets viennent l’assister. Avisant un vieux manteau, Lancelot s’en drape et se couvre soigneusement la tête, espérant ne pas être reconnu s’il croise quelqu’un – il a toujours un reste de fierté qui lui fait désirer l’anonymat dans cette honte. Exténué par sa journée, il s’effondre sur le premier lit venu, un lit somptueux richement paré. À peine a-t-il fait cela que la demoiselle revient, accompagnée de Gauvain. Elle se scandalise : « Chevalier, comment osez-vous vous coucher sur une couche aussi belle ? Vous, un charrettier infâme ? Un homme déshonoré devrait aller dormir dans la paille, pas s’étendre sur la meilleure couche du château ! » Lancelot, d’un calme étonnant, lui répond paisiblement : « Si elle eût été encore plus belle, je m’y serais couché plus volontiers. » Réponse simple mais fière qui déstabilise la jeune femme. Gauvain intervient alors, cherchant à apaiser les esprits : « Demoiselle, laisse donc ce chevalier se reposer. Descendons manger, l’eau est sur le feu (c’est-à-dire le dîner est prêt). » Lancelot, la voix basse, décline l’invitation à souper : il dit n’avoir pas faim et se sentir souffrant. La demoiselle en profite pour le narguer encore : « Certes, il doit être bien malade – la honte dont il devrait souffrir aurait dû le tuer s’il avait un tant soit peu d’honneur ! Il est honni, je ne mangerai pas en sa compagnie. Et vous, messire Gauvain, si vous mangez avec lui, vous serez honni tout pareil ! » Gauvain, outré, se tourne vers Lancelot avec un regard navré, comme pour s’excuser à la place de l’hôtesse. Il lui murmure : « Reposez-vous, chevalier, je vais dîner et je reviendrai. » Il entraîne la demoiselle hors de la chambre pour cesser ces piques venimeuses.
Le repas terminé, Gauvain remonte voir Lancelot. Il trouve celui-ci toujours couché, l’air défait. « Beau sire, » le presse Gauvain, « vous devez manger un peu. Vous n’êtes pas raisonnable : un homme de bien, aspirant à grands exploits, doit entretenir ses forces. Par tout ce que vous aimez, nourrissez-vous ! » Gauvain insiste tant et si bien que Lancelot finit par accepter un peu de nourriture qu’on lui apporte. Ensuite, épuisé, Lancelot se couche à nouveau et sombre dans un profond sommeil jusqu’à l’aube. Son corps a été secoué par tant d’émotions et d’humiliations qu’il lui réclame ce repos.
À l’aube grise du lendemain, alors que la rosée n’est pas encore tombée des feuilles, le nain ouvre brusquement la porte de la chambre de Lancelot. Il pousse un cri strident : « Chevalier de la charrette ! Debout, je tiens mon serment ! » En un instant, Lancelot bondit du lit, encore en chemise et braies, et suit le nain qui l’entraîne dans un couloir. Ils arrivent à une fenêtre haute sur la façade du château. « Regarde ! » dit le nain en montrant le dehors. Lancelot s’approche de l’embrasure et son cœur s’arrête : au loin, il voit passer un groupe de cavaliers. En tête, une dame aux vêtements sombres sur un cheval – c’est Guenièvre ! À côté d’elle, un chevalier en armes – c’est Méléagant – et derrière eux, une litière portée par deux mulets, où doit se trouver Keu blessé. Lancelot dévore des yeux cette scène : Guenièvre est saine et sauve, Méléagant ne l’a pas brutalisée apparemment. Son âme s’emplit d’un mélange de joie, de soulagement et d’une infinie tendresse. Il reste ainsi penché à la fenêtre, les yeux rivés sur la reine, aussi longtemps qu’il peut la voir à l’horizon. Il se penche, se penche tant que son corps passe à moitié hors de la fenêtre, risquant une chute mortelle. Il n’a cure du danger : tout son être est tendu vers cette vision de Guenièvre vivante. Le destin veut que, derrière lui, Gauvain arrive à ce moment avec la demoiselle du château. Ils aperçoivent Lancelot assis dangereusement sur l’appui, sur le point de choir la tête la première ! Gauvain bondit et l’empoigne par le bras pour le ramener à l’intérieur. Dans le mouvement, le manteau de Lancelot glisse de sa tête, dévoilant son visage. Gauvain en éprouve un choc autant que du soulagement : c’est Lancelot ! « Ah, beau cher sire, » s’exclame Gauvain, « pourquoi vous cacher ainsi de moi ? » Lancelot baisse les yeux, honteux de s’être laissé reconnaître dans une situation si humiliante. Il avoue : « Je me cachais parce que je devais rougir d’être reconnu. J’ai eu l’occasion de sauver Madame (Guenièvre) et, par ma faute, j’ai failli à ma mission. C’était un déshonneur pour moi… » Gauvain secoue la tête vivement : « Certes non, ce ne peut être de votre faute ! Là où vous échouez, nul autre n’eût réussi. Vous avez fait plus que n’importe qui aurait pu. » En ces mots sincères, Lancelot lit toute la confiance et l’amitié de Gauvain, et cela lui réchauffe le cœur. Il en oublie presque qu’il est en chemise en face de la demoiselle, tant l’émotion est grande de se sentir compris.
La demoiselle du château, témoin de ces retrouvailles, ouvre de grands yeux. Elle qui méprisait ce chevalier, la voilà qui voit Gauvain l’honorer comme s’il s’agissait d’un prince. Quel mystère ! Intriguée, elle interroge Gauvain : « Messire, qui est donc cet inconnu pour que vous le traitiez avec tant d’égards ? » Gauvain, prudent, répond : « Je ne puis vous le révéler encore, demoiselle. Sachez seulement que c’est le meilleur chevalier parmi les bons. » Ce qui redouble l’étonnement de l’hôtesse. Ce compliment est énorme – le meilleur entre tous les preux ! Elle se tourne alors vers Lancelot : « Qui êtes-vous donc, sire chevalier charretté ? » Lancelot, sans forfanterie, incline légèrement la tête : « Demoiselle, je ne suis qu’un chevalier charrettier, hélas. » La demoiselle rougit, confuse. Tout ce qu’elle a dit hier lui revient à l’esprit. Elle comprend qu’elle s’est lourdement trompée sur son compte et regrette ses paroles cruelles. D’une voix adoucie, elle s’excuse : « C’est grand dommage qu’un chevalier de votre trempe porte une telle honte. J’ai été dure avec vous – pourtant vous m’avez prouvé la noblesse de votre cœur. Permettez que je vous offre enfin l’hospitalité que vous méritez. Ici, nous avons de beaux et bons chevaux à votre disposition : prenez le meilleur que vous trouverez, je vous prie, et la lance de votre choix. » Lancelot, qui n’est pas rancunier, la remercie d’un sourire. Il n’a pas le temps de dire un mot que Gauvain intervient : « Demoiselle, merci de votre offre, mais je ne permettrai pas qu’il accepte un destrier de quelqu’un d’autre alors que j’en ai moi-même. J’ai deux chevaux robustes, l’un est à lui. Quant à la lance, il prendra volontiers la vôtre, sauf s’il préfère garder la mienne. » Cela dit d’un ton amical mais ferme. Gauvain tient à assumer son rôle de soutien – il a déjà prêté un cheval à Lancelot, il veut continuer de l’aider sur ses propres ressources. La demoiselle comprend et n’insiste pas, bien qu’elle eût aimé se racheter. Elle fait amener les montures.
Peu après, Gauvain et Lancelot quittent le château après avoir remercié leur hôtesse. Lancelot est désormais revigoré : il a vu Guenièvre vivante, il a retrouvé Gauvain, et il est à cheval armé d’une bonne lance. Les deux compagnons se recommandent à Dieu l’un l’autre, reconnaissants de se retrouver, et prennent congé de la demoiselle qui les regarde partir avec admiration (bien étonnée d’avoir logé Lancelot en personne !). Ils s’enfoncent dans les bois en quête de la route du Pays de Gorre, là où Guenièvre est emmenée. Leur aventure commune va pouvoir commencer. Nous sommes à l’aube de grandes épreuves qu’ils devront accomplir séparément – ce seront les terribles épreuves des deux ponts, où chacun prouvera sa valeur.
Le chevalier à la charrette
Le jour se lève sur la ville que Gauvain et Lancelot viennent de quitter. Au petit matin, les habitants se réveillent en commentant l’incident de la veille : ce chevalier dans la charrette qui a suscité tant de remue-ménage… Qui pouvait-il être ? Pourquoi Gauvain, neveu du roi Arthur, lui montrait-il tant de respect ensuite ? Le mystère les occupe. Certains prétendent avoir reconnu Lancelot du Lac, mais on les tourne en ridicule : Lancelot, dans une charrette ? Quelle folie ! Nul ne devine la vérité. Pendant ce temps, Gauvain et Lancelot chevauchent d’un bon pas, l’un à côté de l’autre, silencieux mais le cœur plein d’espoir. Ils savent que Guenièvre est en vie et qu’ils se rapprochent d’elle à chaque instant.
Après quelques heures de route commune, ils arrivent au lieu appelé le Carrefour des Ponts. C’est là qu’un choix crucial s’offre à eux : deux chemins divergent, l’un menant vers un pont mystérieux et l’autre vers un second pont, chacun censé donner accès au royaume de Gorre. Un panneau de bois indique en lettres grossières : « Pont Sous l’Eau » vers la gauche, « Pont de l’Épée » vers la droite. Gauvain et Lancelot savent par renommée que l’accès à Gorre est fermé par ces deux ponts périlleux dont on conte mille légendes, aucun chevalier n’en étant jamais revenu. Ils mettent pied à terre pour délibérer, car c’est un tournant de leur quête. Alors qu’ils examinent les alentours, une demoiselle inconnue apparaît soudain sur un palefroi. Elle sort d’un sentier de traverse et se dirige droit vers eux sans un salut. Les deux compagnons, surpris, la hèlent courtoisement : « Demoiselle, avez-vous par hasard des nouvelles de la reine Guenièvre, enlevée récemment ? » La jeune femme arrête son cheval et les regarde, l’air mystérieux. « Vous ne savez donc pas, » dit-elle d’une voix posée, « que Méléagant, fils du roi de Gorre, l’a emmenée dans le royaume de son père ? C’est un pays d’où aucun Breton ne peut s’échapper. » Cette phrase jette un froid. Gauvain et Lancelot se regardent : c’est bien ce qu’ils craignaient. « Comment entrer dans ce royaume ? » demande Gauvain. La demoiselle, astucieuse, répond qu’elle est prête à leur indiquer le chemin précis… mais qu’en échange, chacun devra lui accorder un don dans l’avenir. Elle exige qu’ils le lui promettent sur leur foi de chevalier. Sans hésiter, Lancelot s’écrie que oui, ils promettent de lui accorder ce qu’elle voudra, tant il brûle d’en savoir plus. Gauvain opine du chef. La demoiselle sourit : « Voici donc les deux routes. Celle-ci mène au Pont Perdu, que l’on nomme aussi Pont Sous l’Eau. L’autre conduit au Pont de l’Épée. Le pont Sous l’Eau est une seule poutre de bois, très glissante car un torrent déchaîné coule sur le tablier autant qu’en dessous. De plus, un chevalier redoutable garde ce passage. Quant à l’autre pont, c’est une planche d’acier coupante comme une épée. » Un silence suit ces explications glaçantes. Gauvain et Lancelot comprennent bien qu’aucun des deux chemins n’est sûr ; il faudra choisir prudemment. La demoiselle ajoute, pour sceller le pacte : « Souvenez-vous, seigneurs chevaliers, qu’en n’importe quel lieu et jour, vous me devez chacun un don. » Les deux héros acquiescent. Ils savent ce qu’ils doivent faire.
Lancelot propose alors à Gauvain de prendre celui des deux chemins qu’il préfère ; lui empruntera l’autre, ainsi ils couvriront les deux possibilités. Gauvain réfléchit brièvement. Il opte pour le pont Sous l’Eau. Peut-être que l’eau est moins dangereuse qu’une lame tranchante, se dit-il, et il préfère affronter un adversaire humain (le gardien du pont) qu’un obstacle inerte mais meurtrier. Lancelot le laisse choisir, bien qu’au fond il eût peut-être préféré la même voie – car il aurait voulu rester ensemble. Mais il n’a cure : Guenièvre doit être rejointe coûte que coûte, et s’ils se séparent ils auront plus de chances. Les deux chevaliers ôtent alors leurs heaumes, signe de fraternité, et s’embrassent tendrement sur les lèvres (ainsi fait-on dans la chevalerie courtoise, ce n’est pas un signe amoureux mais d’affection fraternelle). Ils se recommandent l’un l’autre à Dieu et se souhaitent bonne chance. Puis, la gorge serrée, ils se séparent : Gauvain prend à gauche vers le pont Sous l’Eau, Lancelot à droite vers le pont de l’Épée. Le destin scelle ainsi leurs parcours individuels. La demoiselle inconnue les regarde partir, un sourire mystérieux aux lèvres – elle a obtenu ce qu’elle voulait. Elle attend un moment, puis décide d’éprouver l’un d’eux plus avant.
En effet, presque aussitôt après avoir quitté le carrefour, Lancelot entend derrière lui qu’on l’appelle. Il tourne bride et voit surgir la même demoiselle qui, visiblement, l’a suivi par un chemin caché et l’a rattrapé. À peine a-t-il fait peu de chemin que l’épreuve recommence, pourrait-on dire. La demoiselle feint l’angoisse et supplie Lancelot de l’escorter un bout, prétendant qu’elle n’est pas en sûreté toute seule dans ce pays où on la hait. Lancelot, étonné, demande pourquoi elle aurait des ennemis ici. Elle élude et insiste : « J’ai grand besoin de votre protection cette nuit. Venez chez moi, je vous en prie. » Lancelot, quoique impatient de continuer sa route, est sensible à la détresse d’une femme. Il craint un piège – il n’oublie pas qu’il lui doit un don – mais il ne peut refuser de porter secours à une demoiselle en danger, ce serait contraire à son serment. Il accepte donc de l’accompagner jusqu’à son logis. « Mais il est trop tôt pour s’arrêter, » tente-t-il de protester. Elle répond que sa demeure est loin et qu’ils ne trouveront plus aucun gîte avant, d’autant qu’elle compte sur lui pour la protéger. Lancelot cède, promettant qu’aucun mal ne lui sera fait tant qu’il respirera.
Ils voyagent ensemble tout le jour. Lancelot reste peu bavard, préoccupé par la quête de Guenièvre. La demoiselle tente de le faire parler, mais il répond brièvement, poli mais distant. À la tombée de la nuit, ils arrivent devant une maison fortifiée entourée d’une palissade de bois. La demoiselle est visiblement chez elle : elle saute lestement à bas de son cheval sans attendre qu’il l’aide (ce qui froisse légèrement la courtoisie de Lancelot, qui se dépêche pour la rattraper). Elle conduit Lancelot dans une vaste chambre illuminée de dizaines de cierges et torches. Il fait clair comme en plein jour là-dedans. Lancelot se demande un instant ce que signifie cet accueil somptueux – on dirait qu’on l’attendait. La demoiselle lui ôte son heaume, il dépose son écu, et il retire son armure avec son aide. Elle lui passe un manteau d’écarlate fourré de zibeline sur les épaules pour le mettre à l’aise. Puis deux bassins d’eau chaude avec une serviette brodée sont apportés pour qu’ils se lavent les mains et le visage. Tout cela paraît préparé… Lancelot est sur ses gardes, mais il se laisse faire pour l’instant, curieux de la suite.
Après ces ablutions, une table est dressée dans la chambre même. On y sert un festin raffiné : gibier, venaisons, vins capiteux et hypocras, dans des hanaps (coupes) d’argent. Lancelot mange, plus par politesse que par faim, et boit un peu pour accompagner son hôtesse. Le repas terminé, la demoiselle propose de prendre l’air à la fenêtre donnant sur un joli jardin nocturne. L’air est frais, Lancelot se détend légèrement et complimente le lieu. Puis soudain, la demoiselle l’attrape doucement par la main et l’entraîne plus avant dans la chambre, devant un lit magnifique. C’est un grand lit richement paré de draps blancs fins et d’une épaisse couverture tissée d’or et doublée de vair, un lit digne d’un roi. Lancelot admire un instant le meuble somptueux, se demandant quelle est cette extravagance – lorsqu’il sent la demoiselle serrer sa main plus fort et prononcer : « Bel hôte, vous me devez un don. Je vous demande de coucher cette nuit avec moi dans ce lit. » Cette phrase frappe Lancelot comme la foudre. Il se fige, retirant sa main de celle de la jeune femme, et balbutie : « Demoiselle… je… demandez-moi toute autre chose que vous voudrez… » La demoiselle fronce les sourcils : « Vous m’avez fait serment, chevalier. Les chandelles éteintes, nous dormirons ensemble dans ce lit. »
Une lutte muette se livre dans le cœur de Lancelot. Il a promis, en effet – ne pas tenir sa parole serait déroger à l’honneur. Mais s’il accède à cette demande, il trahit Guenièvre et son propre amour ! La demoiselle, manifestement, a planifié tout ceci depuis le début, du piège du carrefour à l’invitation insistante, pour en arriver là. Lancelot comprend qu’elle a deviné son identité et veut le mettre à l’épreuve de la fidélité amoureuse. Peut-être se vengera-t-elle de lui s’il refuse. Mais qu’importent les conséquences : Lancelot ne peut faillir envers Guenièvre. Cependant, il ne peut non plus offenser la demoiselle – situation impossible. Il réalise que peut-être c’est cela l’épreuve nommée sur le panneau du carrefour : le Lit Périlleux, ce lit dangereux où un homme sans loyauté envers son amour périrait de tentation. S’il cède, il est indigne ; s’il refuse, elle appellera son serment. Lancelot ne voit pas d’issue et, la mort dans l’âme, il cède : « Il me faut tenir mon serment. » dit-il, anéanti. Cette ligne brisée symbolise son désarroi.
On éteint donc les chandelles. Dans l’obscurité, Lancelot se déshabille à moitié seulement, gardant chemise et braies – il n’ôtera pas plus par décence. Il se glisse dans le lit aux côtés de la demoiselle. Là, le chevalier se comporte de manière étrange : il reste raide comme une statue, étendu sur le dos, sans bouger. Il n’ose ni tourner le dos (cela serait discourtois et ferait mauvaise figure), ni se tourner vers la demoiselle (ce qui serait trop risqué). Il maintient donc une distance maximale entre eux, resté figé aux bords du lit. Son corps entier se tend pour résister à toute tentation, son cœur n’étant pas libre de toute façon. La demoiselle, après quelques instants d’inconfort, s’en formalise : « Quoi, sire chevalier, ne ferez-vous donc rien ? Ma compagnie vous déplaît tant ? Me trouvez-vous si laide et hideuse ? » Lancelot, qui ne veut pas la blesser, murmure : « Vous m’êtes laide maintenant, alors que je vous trouvais belle autrefois. » Paradoxe cruel qui exprime que son cœur est ailleurs et que toute autre femme lui semble fade. La demoiselle tente un dernier argument : « Si vous avez une amie, jamais elle n’en saura rien ! » – « Mais mon cœur le saurait, lui, » réplique Lancelot simplement. Dieu m’aide ! pense la jeune femme, voilà un homme droit. Elle comprend qu’il n’y a rien à en tirer contre son gré. « Vous m’en avez assez dit, chevalier, » conclut-elle doucement. « Que Notre Seigneur vous donne repos et joie auprès de celle que vous aimez. »
Sur ces mots, elle se lève et s’en va se coucher dans un autre lit voisin, seule. Dans sa tête tourbillonnent mille pensées : Jamais je n’ai connu chevalier que je prise autant que celui-ci, se dit-elle. Son cœur est loyal… Elle comprend maintenant sans l’ombre d’un doute quelle est l’identité de son hôte : Lancelot du Lac lui-même. Elle voulait s’en assurer par une mise à l’épreuve du val des Faux-Amants (c’est un lieu symbolique, mentionné dans le texte, qui représente la fidélité mise à l’essai). À présent, elle n’a plus de doutes. Elle s’endort en réfléchissant à tout cela.
Guérison de Lancelot
Au petit matin, la demoiselle vient rejoindre Lancelot dans la chambre. Il est déjà debout et tout armé – il est temps pour lui de continuer la quête. Elle le salue gracieusement ; il lui rend son salut avec politesse, sans rancune. Alors la demoiselle, qui n’a pas fini de le tester, entame la conversation d’un air ingénu : « Sire, savez-vous qu’il existe en ce pays une coutume singulière ? Une demoiselle seule ne risque rien sur les chemins. Mais si un chevalier la guide, alors si un autre chevalier survient et bat l’escorte en duel, il peut disposer de la dame comme de la sienne. » Lancelot fronce les sourcils, commence à entrevoir un piège. Elle poursuit : « Or, près d’ici, il y a un homme qui longtemps m’a aimée et cherchée en mariage. Il a perdu son temps car je n’ai pas consenti, mais je crains qu’il ne profite d’un champion qui me conduise pour m’enlever de force selon cette coutume. Si vous voulez bien me protéger, je vous guiderai sans crainte à travers cette contrée. » Lancelot la regarde intensément, cherchant la vérité dans ses yeux. Il ne sait s’il doit la croire, mais de toute façon il ne peut refuser une requête de protection : « Demoiselle, je vous défendrai contre un chevalier, voire deux s’il le faut, » assure-t-il. La demoiselle sourit, comme satisfaite d’avoir obtenu ce qu’elle voulait encore.
Elle fait seller les chevaux. Ils repartent ensemble à vive allure à travers les sentiers secrets qu’elle semble bien connaître. Lancelot, cette fois, est moins sur ses gardes : la nuit a passé, il pense qu’il a gagné son respect, et son esprit est de nouveau tendu vers Guenièvre. Il répond distraitement aux propos de la demoiselle, préférant se perdre dans ses pensées – Amour le veut ainsi, dit joliment le conte. Vers l’heure de tierce (environ 9h du matin), ils débouchent sur une clairière où murmure une fontaine. Au milieu trône une grosse pierre plate. Dessus scintille un objet inattendu : un peigne d’ivoire incrusté d’or. Merveilleusement ouvragé, il accroche les premiers rayons du soleil. Lancelot arrête son cheval, fasciné : qui a bien pu oublier un peigne de cette valeur ici ? Il saute à bas de sa monture et le ramasse. Son cœur fait un bond : entre les dents du peigne, prises dans l’ivoire, se trouvent quelques longs cheveux blonds étincelants. Lancelot les examine : ils sont d’un blond plus clair et pur que de l’or fin, lisses et souples… Sans aucun doute, ce sont les cheveux de Guenièvre ! C’est comme un miracle : la reine est passée par ici, se dit Lancelot, et voici un signe tangible. Il reconnaît la nuance de la chevelure de son amante, dont il a mille fois admiré les reflets. L’émotion le submerge si violemment qu’il blêmit : ses jambes flanchent et il doit s’appuyer à la pierre. La demoiselle qui l’accompagne éclate de rire en le voyant défaillir. « Pourquoi riez-vous, par ce que vous avez de plus cher au monde ? » supplie Lancelot, craignant quelque moquerie cruelle. Elle répond avec un sourire entendu : « Ce peigne appartient à la reine Guenièvre. Et les cheveux que vous voyez coincés dedans, croyez-vous qu’ils soient d’une autre tête que la sienne ? » Lancelot, tout tremblant, demande : « Quelle reine ? De quel roi parlez-vous ? » Il veut s’entendre dire ce qu’il devine déjà. « Par ma foi, » dit-elle, « je parle de la femme du roi Arthur ! »
À ces mots, Lancelot sent sa vue se brouiller. Une vague de joie intense mêlée de douleur l’envahit. Il plie les genoux et tombe presque à terre, comme s’il allait s’évanouir. La demoiselle, saisie d’un scrupule, descend promptement de son cheval pour le secourir. Elle le soutient par l’épaule : « Chevalier, qu’avez-vous ? » feint-elle de s’inquiéter. Lancelot rougit de honte d’avoir faibli ainsi devant elle. Il veut dissimuler la cause de son trouble. Bredouillant, il prétend qu’il allait justement lui demander ce peigne en souvenir, car c’est un bel ouvrage d’art. Politesse maladroite, mais la demoiselle n’en a cure : elle a déjà ce qu’elle voulait savoir. Elle garde secrètement le peigne, ne voulant pas humilier davantage Lancelot. Ce dernier, après avoir repris son souffle, retire discrètement les cheveux dorés restés entre les dents. Il les tient dans sa main tremblante comme un reliquaire. Oh, quel trésor ! Guenièvre a perdu ces mèches ici – probablement en se coiffant, son peigne est tombé, elle n’a pu le récupérer, peut-être par contrainte ou manque de temps. C’est une relique de sa présence et de sa grâce. Lancelot, croyant la demoiselle distraite, porte rapidement les cheveux à ses lèvres, les effleure, les touche de son front ; il les range sur sa poitrine, contre son cœur, sous sa tunique, comme un saint sacrement. Sa contenance trahit un bonheur indicible. Il aurait aimé que la demoiselle fût plus loin pour exprimer toute sa félicité ! Mais hélas, elle voit tout du coin de l’œil et en est attendrie autant qu’amusée. Lancelot tente de se ressaisir. Ayant remis son armure en place, il propose de remonter en selle. Ils chevauchent jusqu’au soir et s’hébergent cette nuit-là dans un couvent où on les accueille généreusement. Lancelot dort cette nuit-là le cœur tout chaud des mèches de Guenièvre qu’il a sur lui.
Les deux ponts
Au petit matin, Lancelot se rend comme à son habitude à la messe matinale du couvent, en remerciement pour l’asile. À la sortie de la chapelle, un vieux moine en bure s’approche de lui avec déférence. « Sire, » lui dit l’homme de Dieu, « vous allez au pays de Gorre, n’est-ce pas, pour en délivrer les Bretons captifs ? Sachez que celui qui mènera à bien cette aventure doit d’abord être soumis à une épreuve en ce lieu même. » Lancelot, intrigué et plein de foi, répond simplement : « Allons-y, mon père. » Le moine le conduit alors au petit cimetière du couvent. Là, il lui montre une étonnante collection de tombes : dans ce champ de repos gisent les dépouilles de trente-quatre chevaliers morts, chacun ayant été un vaillant serviteur de Dieu et du monde. Lancelot les regarde avec respect. Mais l’attention du moine se porte sur une tombe particulière : la plus belle, un tombeau de marbre immense et magnifiquement travaillé, scellé hermétiquement par une dalle énorme, large de trois pieds et longue de quatre, épaisse d’un pied entier. Cette pierre est cerclée de plomb et de ciment ; aucun levier ne pourrait la bouger. « Celui qui parviendra à soulever cette dalle, » explique le moine d’un ton solennel, « mènera à bien l’aventure que vous suivez. »
Lancelot, comprenant qu’il s’agit là du test dont parlait le moine, ne veut pas reculer. Il prend une grande inspiration, fait un signe de croix puis pose les mains à plat sur la dalle lisse. Les moines présents autour observent en retenant leur souffle. Lancelot rassemble toute sa force – puis d’un coup puissant, il soulève la dalle du tombeau ! La pierre de plusieurs centaines de kilos se soulève de terre comme une simple planche, haute au-dessus de la tête de Lancelot. Les spectateurs n’en croient pas leurs yeux : un seul homme accomplit ce qu’aucune grue n’eût pu faire. Lancelot dépose doucement la dalle à côté. Il dévoile alors l’intérieur du tombeau. Tous se pressent pour regarder : un chevalier y est couché en armes, totalement intact. Il porte un écu d’or frappé d’une croix rouge, une épée brillante posée à ses côtés – étonnamment, l’épée est parfaitement polie, comme neuve. Son armure, d’un blanc immaculé, brille elle aussi sans une tache. Sur le heaume du chevalier mort repose une couronne d’or. Un moine lit à haute voix l’inscription gravée à l’intérieur du tombeau : « Ci-gît Galaad le Fort, qui fut roi de Galles au temps où le Graal fut porté en Bretagne. C’est de lui que la terre de Galles tient son nom, car auparavant on l’appelait Hocelice. »
Lancelot réalise avec émotion qu’il a ouvert la tombe d’un grand ancêtre, un roi de Galles de l’époque du Graal, sans doute de la lignée de Joseph d’Arimathie. Il demeure un moment pensif, tandis que les moines commentent entre eux ce miracle : la prophétie disait que Galaad le Fort serait tiré de terre par le meilleur chevalier du monde – et le fait accompli semble confirmer que Lancelot est cet homme. Après un silence respectueux, Lancelot annonce qu’il va refermer le tombeau comme il l’a trouvé. Mais, surprise : quand il tente de remettre la dalle, celle-ci pèse cette fois un poids impossible à soulever, comme si toute la lourdeur du monde s’y était remise. Il essaie, essuie son front en vain. À la fin, il doit abandonner : la pierre refuse de retourner sur Galaad. On considérera cela comme un autre prodige, preuve que ce qui a été commencé ici ne sera pas achevé par Lancelot mais par un autre – cela reste mystérieux pour tous sur le moment.
Lancelot, humble, s’écarte de la tombe ouverte. Il se joint au moine pour aller rendre grâce à Dieu à l’église pour ces signes. À la sortie de la chapelle, son regard est attiré par un éclat rougeoyant un peu plus loin, près d’une caverne. Il s’approche et voit un grand feu qui brûle vivement dans une excavation. Lancelot interroge : « Qu’est-ce donc, bon père ? » Le moine a l’air grave : « Nous savons, » répond-il, « que celui qui éteindra ce feu prendra place au Siège Périlleux de la Table Ronde et apprendra la vérité du Saint Graal. Mais, beau sire, n’essayez pas cela, car l’homme qui accomplira cette épreuve n’est pas celui qui vient de réussir la précédente. Ce feu-là n’est point votre affaire. »
Lancelot, piqué au vif par l’idée qu’il pourrait ne pas être le meilleur, rétorque avec détermination : « Toutefois, je la tenterai, quoi qu’il m’en advienne. » Sans attendre l’avis de personne, il descend les quelques marches qui mènent à la caverne souterraine où brûle le feu mystique. Au fond, il découvre un tombeau ancien autour duquel les flammes s’élèvent en lances ardentes. Un spectacle dantesque. Lancelot observe longuement, essayant de comprendre comment éteindre ces flammes inextinguibles. Mais rien n’y fait : aucune incantation ni geste ne semble troubler le brasier. La chaleur est intense, la fumée l’irrite. Au bout d’un moment, Lancelot se sent découragé et fâché contre lui-même : Qu’est-il venu faire ici ? Quelle folie orgueilleuse. Il commence à s’injurier : « Ah, Dieu, quel chagrin et quelle honte ! » rugit-il en se traitant d’insensé. « Ce feu ne s’est pas éteint à mon arrivée – c’est donc que je ne suis pas le meilleur chevalier du monde. Je ne suis même pas un bon chevalier, puisque j’ai peur. » Ses paroles résonnent dans la caverne.
C’est alors qu’une voix surnaturelle s’élève du tombeau en feu : « Qui es-tu, et pourquoi dis-tu : “Dieu, quel deuil et quelle honte” ? » Lancelot, surpris mais pas terrifié – il a vu tant de merveilles – répond franchement : il s’appelle Lancelot du Lac, et il se lamente parce que le feu ne s’est pas éteint en sa présence. Cela prouve qu’il n’est pas celui qu’il rêvait d’être, pas le meilleur, ni peut-être même un vrai bon chevalier car il a senti la crainte dans son cœur face à l’épreuve. La voix, grave et posée, lui répond : « Tu n’es pas, en effet, le meilleur chevalier du monde, Lancelot. Mais tu te trompes en parlant de honte. Celui qui sera le meilleur de tous aura une tâche si haute que nul autre ne pourrait l’accomplir. Sitôt qu’il entrera ici, parce qu’il sera vierge et chaste, et qu’aucune flamme de luxure n’aura jamais brûlé en lui, ces flammes – à côté desquelles toutes les autres ne sont rien – s’éteindront d’elles-mêmes. Toi, Lancelot, je ne te déprécie pas : tu as tant de prouesse et de chevalerie terrestre qu’aucun homme vivant ne pourrait te surpasser actuellement. Je te connais bien : nous sommes du même lignage. Sache que celui qui me délivrera sera un de mes cousins, qu’il te sera très intimement lié, et qu’il sera la fleur de tous les vrais chevaliers. Tu aurais pu mener à bien les aventures qu’il achèvera ; mais tu en as perdu l’honneur par l’ardeur de ta luxure et la faiblesse de tes reins. Ces faiblesses t’empêchent d’être digne de connaître la vérité du Saint Graal. Sache aussi que tu n’as pas reçu le nom de Lancelot à ton baptême – ton père t’avait fait nommer Galaad. Va-t’en, beau cousin, car cette aventure n’est pas tienne. »
Lancelot écoute, bouleversé par ces révélations. Ainsi, un autre viendra – ce doit être son fils à naître, Galaad, qu’il n’a pas encore rencontré. Un chevalier vierge qui surpassera même Lancelot et accomplira la quête du Graal… Lancelot est ému de honte mais aussi d’admiration pour ce futur parent, issu de son sang. Il n’insiste pas et décide d’obéir à la voix. Il ose cependant demander : « Qui êtes-vous, vous qui parlez ? Pourquoi êtes-vous enfermé là ? Êtes-vous vivant ou mort ? » La voix répond plus doucement : « Je fus Siméon, neveu de Joseph d’Arimathie. Joseph est celui qui descendit Jésus de la croix et apporta le Saint Graal en ces terres. Pour un crime grave que j’ai commis, je subis cette angoisse. Sans les prières de Joseph, mon âme eût été damnée. Mais grâce à lui, Dieu m’a octroyé le salut de mon âme au prix des douleurs de mon corps. Je souffrirai dans ce tombeau jusqu’à la venue du chevalier vierge. Alors il me délivrera et mon supplice prendra fin. Va en paix, beau cousin. »
Lancelot, en entendant cela, comprend qu’il a parlé à un saint homme puni comme un pénitent pour ses fautes. Il ne peut que se prosterner un instant et prier pour Siméon. Ensuite, il remonte les marches de la caverne. À l’extérieur, il retrouve les moines qui l’attendaient, inquiets. Il leur raconte tout ce qui vient d’advenir – Siméon, la prophétie du chevalier pur, la mention de Galaad… Tous l’écoutent avec émerveillement. Pendant ce récit, une grande procession surgit à l’entrée du couvent : ce sont des hommes de foi escortant une litière. Ils ont visages graves et annoncent qu’un ermite de Galles a eu une vision neuf nuits auparavant, prophétisant que le corps de Galaad le Fort serait mis au jour deux jours après l’Ascension. Il faut donc qu’ils l’emportent vers Galles pour lui donner sépulture digne. Lancelot les conduit au tombeau ouvert. Délicatement, il aide à soulever le corps royal et à le déposer dans la litière. C’est un moment émouvant : Galaad est délivré de la terre, comme annoncé.
Après cela, la demoiselle qui accompagne Lancelot s’approche de lui. « Beau sire, » dit-elle avec un mélange de respect et d’espièglerie, « je vous demande congé maintenant. Je connais votre nom – je l’ai entendu prononcer par la voix de la caverne. » Lancelot sursaute : c’est vrai, Siméon l’a appelé par son nom. Or la demoiselle était présente. Lancelot, alarmé, la supplie alors : « Par ce que vous aimez le plus au monde, ne révélez à personne mon nom avant que vous ne sachiez comment j’aurai achevé cette quête ! Jusqu’ici, je n’ai subi que honte et échecs… » La demoiselle acquiesce avec un sourire rassurant. « Je ne prononcerai votre nom qu’en un lieu où l’on se soucie autant de votre honneur que vous-même, » dit-elle énigmatiquement. Elle se montre bonne joueuse : elle sait qui il est, elle a vérifié sa loyauté et sa valeur, et elle respectera sa demande. Lancelot la remercie humblement.
La demoiselle avoue alors qui elle est : la sœur aînée du château, envoyée par sa cadette pour éprouver le chevalier. Lancelot comprend que tout ce manège (la charrette, le lit périlleux…) fut orchestré pour tester s’il était vraiment Lancelot – et il l’a prouvé. Ils se séparent en paix. Lancelot se remet en chemin, guidé désormais simplement par un jeune valet du couvent qui connaît la route de Gahion. Ce guide le mène bientôt à la chaussée de Gahion, la capitale du royaume de Gorre. On voit au loin la silhouette d’une haute tour : c’est là, apprend Lancelot, que la reine Guenièvre est enfermée. Mais pour entrer dans la cité, un obstacle demeure : le fameux Pont de l’Épée, ce ruban d’acier tranchant suspendu au-dessus de l’eau. Lancelot sait que l’heure est venue de braver cette ultime épreuve physique pour rejoindre la reine.
Le lit périlleux
(Le chapitre VII a été principalement couvert dans le récit précédent où Lancelot était soumis à l’épreuve du lit périlleux. Mais pour respecter la structure, voici un bref résumé autonome du chapitre)
Lancelot, après s’être séparé de Gauvain au carrefour des Ponts, accompagne la cadette des demoiselles du château qui l’a supplié de la protéger. Ils cheminent ensemble jusqu’à la demeure de la jeune femme, où Lancelot est accueilli somptueusement. La demoiselle met à l’épreuve la fidélité de Lancelot en l’invitant à partager son lit luxueux – c’est le fameux Lit Périlleux. Lancelot, lié par son serment, accepte de s’y coucher mais reste chaste, immobile et distant, prouvant ainsi que son cœur appartient uniquement à Guenièvre. La demoiselle, impressionnée, renonce à ses avances et se retire, confirmant son soupçon que ce chevalier est bien Lancelot du Lac. Au matin, elle feint d’évoquer un danger coutumier pour la convaincre de prolonger son escorte. En chemin, ils découvrent un peigne d’or porteur de cheveux blonds qui appartiennent à Guenièvre. Lancelot est submergé d’émotion en reconnaissant les mèches de sa bien-aimée et les cache sur son cœur. La demoiselle comprend alors définitivement l’identité de Lancelot et la force de son amour pour la reine. Le soir, ils s’hébergent dans un couvent, où Lancelot subit une dernière épreuve spirituelle liée à deux tombes sacrées (ce passage est parfois intégré à la fin du chapitre VI selon les éditions). Quoi qu’il en soit, la demoiselle révèle à Lancelot qu’elle sait désormais qui il est et lui promet de taire son nom tant que l’honneur l’exige. Lancelot reprend alors seul sa quête guidé par un valet, ayant triomphé du lit périlleux par sa vertu et s’étant rapproché de Guenièvre, dont il sait qu’elle est retenue dans la capitale de Gorre.
Le peigne aux cheveux d’or
L’essentiel de ce chapitre a aussi été narré précédemment dans la continuité. Néanmoins, en voici un résumé structuré.
Après avoir résisté à la tentation du lit périlleux, Lancelot reprend la route escorté de la jeune demoiselle. Le matin venu, elle évoque la coutume dangereuse selon laquelle une demoiselle accompagnée peut être “gagnée” par un chevalier vainqueur. Lancelot jure de la protéger. Ils chevauchent ensemble à vive allure. Vers midi, ils font halte près d’une fontaine dans une clairière. Là, sur une pierre, Lancelot découvre un objet inattendu : un peigne en ivoire rehaussé d’or. À ce peigne adhèrent plusieurs cheveux blonds d’une incomparable beauté. Le cœur de Lancelot s’emballe : il reconnaît ces cheveux comme étant ceux de Guenièvre. La demoiselle confirme qu’il s’agit du peigne de la reine, vraisemblablement perdu durant son voyage. Lancelot est bouleversé au point d’en presque s’évanouir, tant l’émotion est forte de tenir une relique de son amie dans ses mains. Il glisse précieusement les mèches d’or sur sa poitrine, y voyant un signe de la destinée. La demoiselle rit doucement de son trouble, comprenant ainsi l’intensité de l’amour de Lancelot pour la reine.
Ils repartent et, le soir venu, trouvent refuge dans un monastère. Au petit matin, un moine soumet Lancelot à une ultime épreuve : il lui fait soulever la dalle d’un tombeau renfermant le corps d’un ancien roi nommé Galaad le Fort – ce que Lancelot accomplit par miracle. Ensuite, Lancelot tente en vain d’éteindre un feu mystique dans une caverne (une épreuve liée au Graal) mais une voix du tombeau (Siméon) lui révèle qu’il n’est pas destiné à cette aventure – une prophétie annonce un chevalier vierge (Galaad, futur fils de Lancelot) qui réalisera cet exploit. Cette révélation secoue Lancelot mais le conforte dans sa mission présente : sauver la reine. La demoiselle, ayant désormais percé tous les secrets de Lancelot, lui annonce qu’elle n’a plus besoin de le suivre. Elle lui promet de ne pas divulguer son nom avant qu’il n’ait pu restaurer son honneur. Ils se séparent en bons termes. Avant cela, Lancelot aide des moines à transférer la dépouille de Galaad le Fort – accomplissant ainsi la prophétie qu’il l’ouvrirait, mais ne la refermerait pas.
Enfin, guidé par un jeune valet du couvent, Lancelot atteint la chaussée de Gahion, la cité principale de Gorre. Il aperçoit au loin la tour où Guenièvre est retenue prisonnière. Il sait que pour la rejoindre, il lui faut affronter le fameux Pont de l’Épée. La tension monte alors qu’il se prépare à cette traversée surhumaine, ultime obstacle physique sur son chemin.
La tombe de Galaad le fort et la tombe de Siméon
Aux premières lueurs du jour, après avoir récolté le peigne aux cheveux d’or, Lancelot et la demoiselle font halte dans une abbaye voisine. Les moines, émerveillés d’accueillir deux nobles chevaliers (car la demoiselle est en armure comme son frère), leur offrent l’hospitalité. Lancelot, fervent, assiste à la messe. À la fin de l’office, un vieux moine l’approche et lui indique que, pour espérer délivrer les captifs du royaume de Gorre, il doit accomplir une épreuve sacrée ici même. Respectueux, Lancelot le suit jusqu’au cimetière de l’abbaye. Le moine lui montre deux tombes extraordinaires qui n’ont jamais pu être ouvertes.
La première est le somptueux tombeau de Galaad le Fort, ancien roi de Galles à l’époque du Graal. Une prophétie dit que seul le plus preux chevalier du monde soulèvera la dalle de marbre qui le scelle. Lancelot, humble mais déterminé, pose ses mains sur la lourde pierre. Dans un effort quasi surhumain, il parvient à la lever d’un seul tenant ! Les moines présents s’écrient de stupeur en découvrant le corps intact du roi Galaad, revêtu d’une armure blanche, avec une épée étincelante à ses côtés et une couronne d’or sur son heaume. Une inscription confirme son identité et rappelle que la Galles doit son nom à ce roi, parent de Joseph d’Arimathie. Lancelot, ému, réalise qu’il vient de confirmer la prophétie de sa propre vaillance. Pourtant, quand il tente de remettre la dalle en place, il ne peut la bouger d’un pouce – signe mystérieux que cette partie de la prophétie n’est pas pour lui. Quoi qu’il en soit, à l’instant même arrivent des clercs envoyés de Galles qui avaient eu la vision de cette délivrance de Galaad. On place pieusement le corps du roi sur une litière pour le transporter. Lancelot participe à cette translation, comblé d’avoir pu honorer un si grand ancêtre.
La seconde tombe, tout près, est une fosse ardente : une caverne d’où jaillissent des flammes perpétuelles autour d’un cercueil. Le moine explique à Lancelot que celui qui éteindra ce feu sera digne de s’asseoir au Siège Périlleux de la Table Ronde et de percer le mystère du Saint Graal – mais il met en garde Lancelot que cette aventure n’est pas la sienne. Lancelot, enhardi par son succès précédent et ne voulant reculer devant rien, descend malgré tout. Il se tient face au brasier infernal, cherchant comment l’éteindre. Rien n’y fait : les flammes l’encerclent sans faiblir. Éprouvé par la chaleur et ne percevant aucun miracle cette fois, Lancelot doute de lui-même et prononce des paroles de détresse. C’est alors qu’une voix venue du tombeau l’interpelle. Elle appartient à Siméon, neveu de Joseph d’Arimathie, puni d’un péché par ce feu.
Siméon révèle à Lancelot qu’il n’est pas le chevalier prophétisé pour cette tâche. Ce dernier sera son parent, le chevalier vierge et chaste par excellence, qui éteindra le feu car il sera pur de toute concupiscence – et il s’appellera aussi Galaad (on devine qu’il s’agira du futur fils de Lancelot, nommé en l’honneur du roi Galaad le Fort). Siméon rassure Lancelot en lui disant qu’il reste toutefois le meilleur chevalier terrestre du moment et qu’il accomplira de grandes choses – mais que ses quelques faiblesses (son amour terrestre, son expérience charnelle) lui barrent la route du mystère divin du Graal. Lancelot écoute avec humilité, acceptant que sa destinée n’est pas de tout accomplir.
Il remonte alors, pensif, raconter cela aux moines. La demoiselle, qui a tout entendu y compris son nom prononcé par Siméon, comprend désormais entièrement qui est Lancelot et quel rôle il joue dans la volonté divine. Impressionnée, elle choisit ce moment pour se retirer. Elle promet à Lancelot de ne pas révéler son identité tant que son honneur sera en jeu. Lancelot la remercie chaleureusement pour toute son aide et son épreuve – car elle lui a finalement permis de se rapprocher de Guenièvre tout en prouvant sa fidélité. Après son départ, il ne reste plus à Lancelot qu’à se diriger vers la cité de Gahion, toute proche, où l’attend l’ultime défi : franchir le terrible Pont de l’Épée pour retrouver la reine.
Le pont de l’Épée
L’heure est venue pour Lancelot de braver le Pont de l’Épée, cette passerelle d’acier légendaire qui mène à la cité de Gahion. Aux abords du pont, un jeune valet (le dernier guide de Lancelot) se met à pleurer de compassion en découvrant l’obstacle. Car le pont est en réalité une longue lame d’épée nue, tendue au-dessus d’un gouffre où gronde une rivière glacée. Tranchant comme un rasoir, le métal reflète une lumière blafarde. L’eau en contrebas bouillonne avec rage autour de rochers coupants. Aucun garde ne s’y trouve – le pont se suffit à lui-même pour dissuader tout passage.
Lancelot contemple quelques instants cette épreuve ultime. Il lève alors les yeux et aperçoit, sur l’autre rive, la tour de Gahion où Guenièvre est retenue. La vision de cette tour, où il imagine la reine emprisonnée, lui donne du courage : ne t’effraye pas, se dit-il, ce passage n’est pas si périlleux comparé à l’amour qui me porte. Il rassure son jeune guide d’une voix calme : « N’aie nulle inquiétude pour moi, bel ami. Ce pont n’est pas aussi terrible que je l’avais craint. Vois, en face, cette belle tour : j’y serai reçu comme hôte ce soir, si Dieu veut. » Lancelot sourit même, parvenant à plaisanter pour alléger la tension.
Il se prépare méthodiquement. Il retire ses bottes de fer, enduit généreusement de poix chaude ses mains, ses pieds nus et les pans de son armure afin de rendre le contact plus adhérent sur l’acier lisse. Il confie ses bottes, son écu et son heaume au valet – il traversera sans casque pour garder champ de vision et sans bouclier pour ne pas être déséquilibré. Avant de s’engager, il fixe encore un instant la tour où se trouve Guenièvre et incline la tête en un salut respectueux : attendez-moi, ma dame, pense-t-il, j’arrive. Puis il se signe au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et s’allonge à plat ventre sur le pont-lame.
Lancelot commence à avancer. Il serre l’arête tranchante entre ses mains poisseuses et se hisse, crochetant des pieds et des genoux comme il peut. Aussitôt, la lame mord sa chair. Malgré la poix, ses mains glissent par moments et se coupent ; ses genoux et pieds nus s’éraflent et saignent sur le fil aiguisé. Le sang de Lancelot commence à couler, tachant l’acier étincelant. Mais lui ne ralentit pas. Cent douleurs l’assaillent, mais son esprit est ailleurs : il fixe du regard la tour de Guenièvre et chaque mouvement le rapproche d’elle. À cet instant, pour lui, souffrir est doux dès lors que c’est pour elle – « à celui qu’amour mène, souffrir est doux » dit le conteur.
Les secondes s’étirent. L’eau rugit sous lui, glacée, prête à happer quiconque chuterait. Le vent cingle ses plaies ouvertes. Mais Lancelot avance, implacable. Sa mâchoire est serrée, aucune plainte ne franchit ses lèvres. Le valet sur la rive pleure à chaudes larmes devant ce spectacle de bravoure et de martyre. Enfin, après ce qui semble une éternité, Lancelot atteint l’autre extrémité. Il se hisse sur la terre ferme de l’autre côté, puis s’assied, haletant. Il l’a fait. Jamais sans doute exploit plus insensé n’avait été réalisé pour l’amour d’une dame.
Il ne s’accorde qu’un bref instant de répit. Dégainant son épée, il la tient d’une main ferme et replace son écu devant sa poitrine – car il s’attend à tout, peut-être un ennemi l’attend ici. Ses jambes flageolent un peu du calvaire subi, mais il se redresse de toute sa hauteur, le menton fier. Aux fenêtres de la grande tour, du mouvement attire son attention : des gens se penchent, cherchant à distinguer le champion qui a osé traverser le pont. En effet, toute la population de la tour de Gahion – prisonniers et habitants – a assisté, stupéfaite, à la scène. Parmi eux, la reine Guenièvre elle-même, ainsi que le bon roi Baudemagu (le père de Méléagant, qui gouverne Gorre). Au moment où Lancelot atteint la rive, Guenièvre a un pressentiment fulgurant : ce ne peut être que lui. Elle qui était plongée dans la tristesse depuis des jours, éclate soudain de rire et de joie. Son visage s’éclaire, elle plaisante même avec ses dames, comme si un énorme poids venait de quitter son cœur. Cette métamorphose n’échappe pas au roi Baudemagu. Surpris, il lui glisse respectueusement : « Madame, si vous me le permettez, je vous poserais une question : savez-vous quel est ce chevalier là-bas ? Croyez-vous que ce soit Lancelot ? »
Guenièvre, reprenant contenance, ne veut pas révéler trop vite ce qu’elle espère. Elle répond prudemment : « Sire, voilà plus d’un an que je n’ai vu Lancelot. Et nombre de gens le disent mort… Je ne puis avoir de certitude. Pourtant, j’aime à croire que c’est lui plutôt qu’un autre. Si c’est lui, je m’en réjouis car nul bras ne me rassure plus que le sien. Quel qu’il soit, je vous en conjure par honneur, protégez ce chevalier comme il sied à un hôte – c’est votre devoir. » Baudemagu, homme courtois et bienveillant, s’incline : « Madame, je le ferai. »
Sans tarder, le roi Baudemagu décide d’accueillir dignement ce héros inconnu. Il fait seller un palefroi et sort de la tour, accompagné de trois sergents qui mènent un destrier de rechange pour l’étranger. Il trouve Lancelot qui, malgré ses plaies saignantes, s’est déjà remis debout. Lancelot reconnaît Baudemagu (il l’a sans doute aperçu dans le passé à la cour du roi Arthur lors de rencontres pacifiques). Il fait l’effort de se lever pour saluer le roi. Baudemagu se montre immédiatement chaleureux : « Sire chevalier, soyez le bienvenu en mon royaume ! Montez sur ce destrier frais – il est temps pour vous de vous reposer aujourd’hui. Jamais nul homme n’a fait preuve d’une telle hardiesse que vous. » Lancelot, humble, s’excuse presque : « Sire, j’ai entrepris cette aventure, je ne suis pas ici pour me reposer. On m’a dit qu’un combat m’attendait – si mon adversaire est prêt, qu’il vienne. »
Baudemagu constate l’impatience fiévreuse de Lancelot. Le sang coule encore de ses mains et jambes, c’est un spectacle poignant. « Ami, » dit doucement le roi, « je vois bien votre sang qui goutte. Êtes-vous si pressé de batailler malgré vos blessures ? Attendez au moins que l’on soigne vos plaies ! Je vous donnerai l’onguent miraculeux des Trois Maries, ou mieux encore s’il en existe. Sachez qu’il n’est chevalier au monde que je sois plus enclin à aider que vous, vu votre prouesse éclatante. »
Lancelot est surpris par tant de bienveillance venant du père de Méléagant. Il réplique qu’il ne sait pourquoi le roi lui offrirait tant, car il n’est ni de sa parenté ni même quelqu’un qu’il ait rencontré jusqu’à ce jour. Il insiste : quel que soit son nom, tout ce qu’il souhaite c’est se battre au plus vite, pas trouver pitié ni repos. Baudemagu comprend alors entre les lignes que l’étranger tient à garder l’anonymat. Plutôt que de le braquer, il joue le jeu : « Peu m’importe qui vous êtes, messire, et dans ma maison personne ne vous fera l’affront de vous le demander. Désormais, je vous prends sous ma sauvegarde. Je vous protégerai envers et contre tous, excepté bien sûr contre celui qui doit vous affronter. Mais de grâce, acceptez mes soins – et ce cheval. Si celui-ci ne vous plaît pas, je vous en donnerai un meilleur. Et ne voyez pas d’offense dans mon amitié : je vous aime pour la grande prouesse dont vous avez fait preuve, voilà tout. »
Lancelot, devant tant de délicatesse, finit par céder. Il accepte de monter le destrier que lui tend le roi. Le roi, satisfait, fait signe à ses sergents de le conduire à la tour, dans la chambre la plus retirée pour qu’il puisse se reposer en secret. Baudemagu veut éviter toute confrontation prématurée ou reconnaissance publique : il a compris qu’il a très probablement affaire à Lancelot lui-même, que Méléagant avait clâmé mort. Il laisse Lancelot en paix, ne lui envoyant qu’un écuyer discret pour l’assister, et il s’abstient d’entrer lui-même pour ne pas le gêner.
Puis Baudemagu va trouver son fils Méléagant. Ce dernier, alerté par le tumulte, se doute qu’un chevalier vient d’arriver d’une façon extraordinaire. Il devine avec angoisse qu’il pourrait s’agir de Lancelot. Le roi confronte Méléagant : « Mon fils, écoute-moi. Tu pourrais poser un geste qui te vaudrait louange éternelle. Rends la reine Guenièvre à ce chevalier venu la chercher et qui a tant enduré pour elle, et moi je libérerai tous les autres captifs de Logres. Leur prison a assez duré. Tout le monde chantera ton honneur : tu auras rendu par générosité ce que tu avais conquis par prouesse. Ta renommée en serait grandie à jamais. »
Méléagant regarde son père comme s’il délirait. « Je n’y vois là qu’une lâcheté sans nom, » crache-t-il. « Quelle honte de suggérer que je fuie le combat ! Vous manquez de cœur, père, pour me donner un tel conseil. Soit le nouveau venu est Lancelot – il ne me fait pas peur ! Hébergez-le et chouchoutez-le si bon vous semble, il n’en sera que plus glorieux pour moi quand je l’écraserai. »
Baudemagu soupire. Il insiste encore, tentant la raison : « Qui t’a dit que c’est Lancelot ? Je n’en ai pas la preuve, je ne l’ai vu que tout armé, visage couvert. Mais si c’était lui… Songe-y : tu aurais tort de l’affronter – cela ne tournerait pas à ton avantage. » Méléagant, piqué au vif, s’emporte : « Ainsi, jamais je n’ai trouvé personne pour me tenir en plus piètre estime que vous ! Plus vous me déprisez, plus je me loue. Demain, ou lui ou moi mourra, vous aurez votre content de joie ou de deuil ! » Face à cette détermination obtuse, Baudemagu lève les mains, vaincu. « Soit, je n’en dirai pas plus. Sache seulement que si je pouvais t’éviter ce combat sans forfait (sans manquer à l’honneur), je ne te laisserais pas revêtir ton écu. Quoi qu’il en soit, je te promets ceci : ce chevalier ne devra se défendre contre nul autre que toi tant que je vivrai – jamais je ne fus traître et je ne le serai. » Méléagant hoche la tête, murmurant qu’il n’en demandait pas plus.
La nuit porte conseil, mais pas au cœur de Méléagant. L’aube se lève sur la cité de Gahion, et avec elle une effervescence inédite. Le lendemain matin, dès le chant du coq, la place devant le château est noire de monde. On se bouscule pour assister au duel qui s’annonce. Baudemagu a fait annoncer la bataille entre son fils et le chevalier inconnu. Il y avait si grande presse qu’on n’y eût pu tourner son pied, dit-on. C’est l’événement de l’année en Gorre.
Lancelot, de son côté, s’est éveillé avant le soleil. Malgré la douleur de ses plaies (on les a pansées avec un baume, peut-être celui des Trois Maries dont parlait Baudemagu), il a veillé une partie de la nuit, en prière pour que Dieu lui accorde la victoire et la délivrance de Guenièvre. Il entend la messe matinale, armure complète sauf la tête et les mains. Puis il revêt à nouveau son heaume de Poitiers à lacets solides et sort réclamer son combat au roi. Baudemagu l’accueille en bas des escaliers de la tour. Comme promis, il ne l’oblige pas à se nommer, mais il le supplie d’une dernière faveur : « Par tout ce que vous aimez, sire chevalier, ôtez votre heaume avant la joute. » Lancelot hésite puis acquiesce. En se dévoilant, il offre à Baudemagu la confirmation de ce qu’il soupçonnait : c’est bien Lancelot. Le bon roi ne peut cacher sa joie : il embrasse Lancelot comme un fils, remerciant le ciel qu’il soit vivant (car beaucoup le croyaient mort). Il prend garde cependant de ne rien lui dire de la mort de Galehaut, pour ne pas raviver sa peine avant le combat.
Il est temps. Baudemagu guide Lancelot sur la grande esplanade. La reine Guenièvre s’y trouve, entourée de dames mûres et de chevaliers âgés (ceux qu’on autorise dans la cour pour surveiller). Baudemagu installe tout ce monde à une fenêtre surplombant la lice afin d’avoir la meilleure vue. Lui-même prend place à côté de la reine, jouant le rôle d’arbitre impartial. Il fait sonner le cor après avoir rappelé aux deux champions de n’attaquer qu’au signal.
En bas, Méléagant a déjà revêtu son armure blanche. Lancelot et lui s’observent de loin, lances au poing. Quand le cor retentit, ils s’élancent, piquant leurs destriers couverts de fer dans une charge furieuse. L’affrontement qui suit est un des plus terribles jamais vus. Méléagant vise l’écu de Lancelot de toutes ses forces ; sa lance heurte le bouclier orné et l’éclate presque en planches (les ais se disjoignent), mais elle est arrêtée net par la maille du haubert et se brise en morceaux secs. Le coup de Lancelot, lui, arrive avec une précision diabolique : il abaisse la lance au dernier instant et frappe Méléagant un peu au-dessus du cœur, dans l’épaule. La pointe perce le bouclier de son ennemi de part en part, comprime son bras contre sa côte et glisse sous les mailles. La violence du choc fait vaciller Méléagant ; son heaume claque contre l’arçon, il est presque renversé. Son cheval, déséquilibré, s’affale et Méléagant roule au sol dans un grand bruit d’armure.
Les spectateurs retiennent leur souffle. Guenièvre, à la fenêtre, sent son cœur bondir : Lancelot a l’avantage dès la première passe ! Méléagant cependant se relève d’un saut vif. Lancelot, de son côté, a déjà sauté à bas de son destrier. Par honneur, il ne combat pas un homme à terre en restant monté. Il dégaine son épée, jette son écu en lanières sur son bras et charge Méléagant. « Méléagant ! » crie-t-il, « Me reconnais-tu ? Je te rends la blessure que tu m’as faite jadis, et ce n’est point par trahison cette fois ! » Il lui porte un premier coup retentissant, entaillant l’épaule déjà meurtrie de Méléagant.
Le combat à l’épée s’engage, féroce. Méléagant est robuste et haineux ; Lancelot est enragé et déterminé. Les lames sifflent et cognent, les boucliers volent en éclats petit à petit. Chaque coup de Lancelot sectionne quelques mailles de la cotte de Méléagant ; chaque coup de Méléagant fait jaillir quelques étincelles du heaume de Lancelot. On se bat comme deux loups enragés, sans reprendre haleine. Les coups sont si durs que des éclats de fer volent jusqu’aux nues, exagère joliment le conte. Du sang perle ici et là sur les deux combattants.
Méléagant est le premier à fatiguer. Lancelot a l’avantage de la technique et de l’endurance : c’est un meilleur escrimeur. Bientôt, Méléagant saigne abondamment : son haubert blanc se teinte de rouge à plusieurs endroits. Lancelot, lui, commence à sentir ses mains le faire souffrir – n’oublions pas qu’elles étaient ouvertes par le pont tranchant et malgré les bandages, chaque coup ravive ses blessures. Il perd en force de frappe. Guenièvre s’en aperçoit de sa fenêtre. Le visage crispé, elle murmure sans même y penser : « Lancelot… est-ce bien toi ? » Une demoiselle près d’elle l’entend chuchoter et ne peut contenir son excitation. Elle se penche et crie haut et fort, faisant taire la foule : « Lancelot ! Retourne-toi ! Regarde qui ici se soucie de toi ! »
Tout le monde entend ce cri, y compris Lancelot. Il a un instant de faiblesse : il était déjà épuisé et sa concentration vacille en entendant son nom. Il lève les yeux. Guenièvre, folle d’inquiétude, a écarté son voile sans y penser, dévoilant son beau visage pâle. Leurs regards se croisent une fraction de seconde et, dans ce moment suspendu, Lancelot se trouble. Une émotion puissante le submerge – de la joie, du soulagement, de l’amour – et son épée lui échappe presque. Il baisse sa garde fatalement. Méléagant, profitant de l’aubaine, revient à la charge avec la rage du désespoir. Il se jette sur Lancelot et le frappe en traître par derrière, entaillant son flanc et son bras à plusieurs reprises. Lancelot vacille sous ces coups imprévus, se trouvant un instant submergé.
Baudemagu, outré par le cri de la demoiselle (il croit que c’est unfair), mais conscient de ce qui se joue, regarde Guenièvre. Celle-ci réalise trop tard qu’elle a déconcentré son champion ; elle rougit de honte. Mais la même demoiselle crie de plus belle : « Lancelot, où est passée ta grande prouesse ? Défends-toi ! Montre ce dont tu es capable, pour que cette tour voie ta valeur ! » Ce rappel urgent, couplé à la douleur de ses nouvelles blessures, ramène Lancelot à la réalité. Dieu, qu’a-t-il fait ? songe-t-il en serrant les dents. Il reprend ses esprits d’un coup.
Dans un rugissement, Lancelot fait volte-face, parant le coup suivant de Méléagant de son bouclier fracassé, et contre-attaque avec une vigueur renouvelée. On eût dit qu’il avait puisé de nouvelles forces dans le simple fait de savoir Guenièvre si proche. Il frappe Méléagant d’un tel coup de taille que celui-ci en chancelé deux fois. Puis il enchaîne : un coup sur le heaume qui fait tituber son ennemi, un revers sur le côté qui lui coupe le souffle. Méléagant recule, tente de fuir autour de la lice, mais Lancelot ne lui laisse aucun répit. Il le poursuit tel un faucon piquant un héron, le harcelant sans cesse. Méléagant, épuisé, recule encore ; il ne fait plus que se défendre mollement, sans trouver d’ouverture. Il est clair que Lancelot peut l’achever à tout moment désormais.
Baudemagu a le cœur serré. D’une part, il est soulagé que Lancelot ait repris le dessus et qu’il sauvera la reine. D’autre part, voir son propre fils ainsi menacé de mort lui est insupportable. Il se tourne une nouvelle fois vers Guenièvre, la voix suppliant : « Madame, j’ai fait de mon mieux pour vous – je vous ai honorée chaque jour de votre captivité, je ne vous ai rien refusé de raisonnable. En retour, accordez-moi un don : par pitié pour moi, sauvez mon fils d’une mort certaine. Je vois bien qu’il ne peut plus rien. Au nom de Dieu et des services que je vous ai rendus, faites cesser ce combat avant qu’il ne soit occis. »
Guenièvre, qui a toujours eu du respect pour Baudemagu (il l’a protégée effectivement contre les avances de Méléagant), ressent de la compassion pour lui. Et elle n’est pas assoiffée de sang, loin de là. Elle cède : « Allez les séparer, beau sire. Je le veux bien. »
Aussitôt, Baudemagu descend précipitamment au terrain. Il lève la main et crie à Lancelot d’arrêter : « Chevalier, la reine ordonne que vous laissiez là ce combat, maintenant. » Lancelot se fige net, essoufflé. Il tourne un visage surpris vers Guenièvre, qui de loin lui fait signe d’assentiment. « Madame, vous le voulez ? » hurle-t-il d’une voix où point l’émotion et la frustration mêlées. « Oui, je le veux, » répond clairement Guenièvre depuis sa fenêtre. Alors Lancelot, en chevalier courtois, rengaine sur-le-champ son épée, non sans lancer un regard noir à Méléagant : « Tu sais bien que c’est par contrainte que je t’épargne, félon ! »
Méléagant, l’oreille bourdonnante sous son heaume cabossé, hoche la tête vaguement. Il est à moitié conscient, ivre de fatigue. Mais dès que Lancelot a tourné les talons, croyant la bataille finie, Méléagant, enragé de s’entendre déclaré vaincu, commet l’impensable : rassemblant ses forces déclinantes, il lève son épée et assène un coup violent dans le dos de Lancelot ! Le tranchant heurte l’omoplate protégée de Lancelot et l’entaille par surprise. Guenièvre pousse un cri, Baudemagu se précipite : « Comment, misérable ! Il s’arrêtait et tu le frappes ! » hurle le roi, hors de lui. Sans ménagement, il ordonne à ses barons d’encercler Méléagant et de le désarmer. Celui-ci proteste avec un aplomb incroyable : « On m’ôte la victoire ! clame-t-il. Il allait se rendre en quittant le champ, je l’avais à ma merci, c’est un vol de me retenir ainsi ! » Baudemagu le fait taire d’un geste excédé.
Lancelot, quant à lui, a réprimé une envie furieuse de retourner achever Méléagant malgré la reine. Quelle bassesse, pense-t-il, il mérite dix morts. Mais par respect pour Guenièvre, il s’abstient. Il se contente de foudroyer Méléagant du regard tandis que le roi prononce la sentence : « Méléagant, tu as juré hier sur les saints de respecter le verdict du combat. Tu t’es parjuré à l’instant. Toutefois, je te laisse une chance : à l’heure de ton choix, à la cour du roi Arthur, tu pourras redemander un combat contre Lancelot. S’il ne se présente pas dans le délai fixé, la reine te suivra comme convenu. » Méléagant accepte ces conditions en grinçant des dents – il vient de sauver sa vie, mais son honneur est en lambeaux. Sur-le-champ, on fixe un délai de quarante jours après le retour à Camelot, date à laquelle Méléagant pourra réclamer ce duel final. Tout cela est juré solennellement sur les Évangiles par toutes les parties, Lancelot y compris.
C’est ainsi que prend fin cette première bataille pour la reine. Malgré la frustration de ne pas avoir pu occire Méléagant, Lancelot a gagné ce qu’il voulait : Guenièvre est sauvée, saine et sauve, entre des mains amies. Il halète, couvert de sueur et de sang, mais ses yeux brillent de bonheur en cherchant ceux de la reine à la fenêtre.
Baudemagu, soulagé, annonce alors que la reine est libre. Il propose même de la reconduire à Arthur dès que possible. Mais ce n’est pas encore l’heure du départ – il y a à fêter cette délivrance. En ce milieu de journée, le roi Baudemagu prend Lancelot par la main, toujours devant la foule assemblée, et l’accompagne jusqu’à la tour pour le présenter à Guenièvre officiellement.
Ils montent les escaliers, franchissent la porte de la chambre de la reine. Guenièvre, entourée de ses dames, se lève en les voyant. Apercevant Lancelot pleinement, couvert de blessures et de gloire, elle ressent une bouffée d’amour intense mais, curieusement, son visage se ferme. Lancelot met un genou à terre dès qu’il voit Guenièvre. Il est sur le point de prononcer des mots d’allégeance tendre, quand Baudemagu, tout sourire, dit à la reine : « Madame, voici le chevalier qui vous a si chèrement rachetée. »
Contre toute attente, Guenièvre, le teint pâle et la voix froide, répond : « Certes, s’il a fait quelque chose pour moi, il a perdu sa peine ! » Stupéfaction générale. Lancelot, pétrifié, blêmit plus que sous tous les coups de Méléagant. « Madame, en quoi vous ai-je offensée ? » murmure-t-il d’une voix brisée. Guenièvre ne daigne pas répondre. Elle se détourne, les yeux durs, et quitte la pièce pour aller dans une chambre voisine. Laissant Lancelot planté là, mortifié, la main encore sur la garde de son épée comme figée dans son dernier geste.
Baudemagu lui-même n’en revient pas : « Madame, madame ! » lance-t-il à Guenièvre qui sort, « Le dernier service qu’il vous a rendu devrait effacer toute faute qu’il ait pu commettre, s’il en a ! » Mais Guenièvre a disparu sans un regard en arrière.
Lancelot, anéanti, a l’impression de retomber du pont de l’Épée dans le vide. Baudemagu, désolé pour lui, le conduit alors auprès de Keu le sénéchal, qui est toujours alité dans une autre pièce à cause de ses blessures. Il les laisse converser seul à seul pour qu’ils puissent parler librement.
Keu accueille Lancelot avec chaleur : « Soyez le bienvenu, sire des chevaliers, vous qui avez achevé ce que j’avais follement entrepris ! » (il parle de la mission de sauver la reine). Lancelot lui sourit faiblement et lui raconte aussitôt l’accueil glacial que la reine vient de lui réserver devant tout le monde. Il n’arrive pas à comprendre : « Elle m’a maltraité devant le roi et les barons… comme si j’étais rien. » s’étrangle-t-il, la gorge nouée. Keu, levant les yeux au ciel, soupire en une phrase qui donnera son titre au chapitre : « Tels sont guerredons de femme ! » dit-il d’un ton fataliste. « Ainsi les femmes récompensent celui qui se met en peine pour elles. Pourtant, que de larmes elle a versées quand Méléagant l’enlevait ! Et savez-vous ? La première nuit de son rapt, Méléagant voulait la contraindre à partager sa couche, mais elle lui a tenu tête : jamais, a-t-elle dit, il ne l’aurait tant qu’il ne l’épouserait pas. Ensuite, quand le roi Baudemagu nous a rejoints, elle s’est jetée aux pieds de son cheval en pleurant pour qu’il la protège. Ce qu’il a fait : depuis, Baudemagu n’a pas permis que son fils l’approche de trop près. Méléagant en hurlait de rage chaque jour. Un jour, je n’ai pu m’empêcher de lui lancer que ce serait honteux qu’une reine passe du plus preux des hommes (Arthur) à un vaurien de son espèce. Pour se venger, il a fait mettre des onguents empoisonnés sur mes plaies à la place des baumes, d’où ma fièvre ! Voilà le genre de scélérat que vous avez épargné… »
Lancelot écoute, absorbé, se réjouissant intérieurement que Guenièvre ait su garder Méléagant à distance. Mais son cœur saigne de son indifférence affichée. Keu, qui est un homme direct, lui dit sa pensée : « Mon ami, je ne sais ce qui la met en courroux. Mais les dames sont parfois imprévisibles… » Il lève la main quand Lancelot veut défendre Guenièvre. « Doucement. Ce n’est qu’une feinte de dépit, j’en mettrais ma main au feu. Laissez faire le temps. »
Ils causent de choses et d’autres pour passer les heures. Keu relate comment il a été traité durant sa captivité (plutôt bien, mis à part la rancune de Méléagant, la reine lui rendant même visite parfois pour s’enquérir de lui).
Après ce moment de confidence, Lancelot décide qu’il est temps de repartir à la recherche de Gauvain (car il ignore encore ce qu’il est advenu de son ami parti par le pont Sous l’Eau). « Dès l’aube, je me remettrai en quête de Monseigneur Gauvain, » annonce-t-il. Keu acquiesce. Ils s’endorment chacun de leur côté.
Or, le lendemain à l’aube, Lancelot se met en route comme prévu. Mais, alors qu’il approche du pont Sous l’Eau dans la forêt, il est victime d’une méprise tragique : des gens de Gorre le prennent en embuscade, croyant bien faire ! Ces paysans armés ont entendu dire qu’un étranger rôdait et ils ont voulu protéger leur contrée. Ils surprennent Lancelot par derrière, lui lient les pieds sous le ventre de son cheval et le ramènent ficelé comme un saucisson vers la cour de Baudemagu. En chemin, la rumeur enfle qu’un chevalier a été tué dans les bois. Par malheur, beaucoup croient qu’il s’agit de Lancelot. La nouvelle parvient au château en plein jour et fait l’effet d’une bombe. Guenièvre, en l’apprenant, pousse un gémissement terrible et s’évanouit sur-le-champ. On la porte sur son lit, inerte. Reprise de conscience, elle tombe dans le désespoir le plus noir. « C’est moi qui lui ai donné le coup mortel, » se lamente-t-elle intérieurement. Elle repense à sa froideur injuste de la veille : persuadée que Lancelot est mort de chagrin à cause d’elle, elle s’accuse d’avoir tué son propre amour. De douleur, elle se met au lit, refusant toute nourriture ou boisson. Pendant trois jours et trois nuits, la reine ne cesse de pleurer, au point qu’on craint pour sa vie. La rumeur commence même à circuler qu’elle serait morte de chagrin.
Heureusement, Baudemagu, informé entre-temps de la capture du vrai Lancelot, a réagi immédiatement. Voyant l’énormité du malentendu (ses paysans ont cru bien faire en capturant l’homme qui avait passé le pont, ignorant que c’était son hôte d’honneur !), il chevauche aussitôt vers la forêt, retrouve Lancelot ligoté et le libère sur-le-champ. Puis il le ramène précautionneusement au château. Lorsqu’ils arrivent, Lancelot est sain et sauf, quoiqu’un peu meurtri moralement d’avoir été ainsi malmené par méprise.
Baudemagu, soucieux, va directement rassurer Guenièvre. Il entre dans sa chambre et la trouve méconnaissable : la reine s’est laissée dépérir, le visage ravagé par les pleurs. Doucement, il lui explique que Lancelot n’est pas mort : il a été capturé par erreur, et il est vivant, en route pour venir à elle. Guenièvre ouvre de grands yeux, s’accrochant aux paroles de Baudemagu comme à une bouée. « Vous dites vrai ? Il vit ? » En entendant la confirmation, elle revit. Un souffle de vie semble la traverser, elle se redresse. Quand Lancelot, quelques instants plus tard, paraît à sa porte, la reine fond de soulagement. D’un coup, elle retrouve des couleurs. Mieux : dès qu’elle voit Lancelot (bouleversé de la découvrir affaiblie ainsi), elle se lève d’un bond pour l’accueillir. Cette fois, ses yeux brillent de tendresse sans voile.
Baudemagu, heureux de cette heureuse issue, les laisse seuls. Il est assez sage pour comprendre qu’ils ont à se parler sans témoin. Il s’éclipse sous un prétexte aimable, disant qu’il va voir comment se porte Keu (le roi est vraiment un homme au cœur noble). Lancelot et Guenièvre se retrouvent enfin seuls et réconciliés.
D’abord, ils ne trouvent rien à dire, tant l’émotion est forte. Leurs mains se cherchent timidement. Puis Guenièvre, la voix tremblante, demande pardon : oui, elle lui en voulait de s’être absenté sans la prévenir lors d’une précédente aventure (Lancelot était parti de la cour sans son congé, à ce qu’il semble, et elle en était fâchée). Surtout, elle était secrètement blessée qu’il ait hésité deux secondes à monter dans la charrette – un manquement selon l’idéal courtois qui prônait la promptitude absolue au sacrifice pour sa dame. Guenièvre révèle ces griefs en pleurant doucement. Lancelot se confond en excuses, stupéfait que cette peccadille ait autant pesé sur le cœur de la reine. Il lui explique qu’il avait craint, ce bref instant, que le nain fût un traître tendant un piège (ce qui n’est pas faux). Il jure que son amour n’a jamais vacillé. Guenièvre raconte à son tour comment Morgane (la fée Morgane, sœur d’Arthur et ennemie de Guenièvre) a cherché à semer la discorde entre eux en remettant un faux anneau. Lancelot réalise qu’il avait été dupé : l’anneau que Morgane lui avait fait tenir n’était pas celui de Guenièvre comme il l’avait cru. Furieux de cette manipulation, Lancelot s’empresse de jeter par la fenêtre le faux bijou qu’il portait (le mourant morgu ne trompera plus, dit-il en résumant sa rancœur contre Morgane). Ils évacuent ainsi tous les malentendus. Enfin, la reine pardonne tout.
Libérés de ces ombres, ils retombent sans peine dans leur tendre complicité. Bientôt, leurs doigts s’entrelacent. Guenièvre, les joues rosies, murmure qu’elle n’a jamais douté de lui au fond. Lancelot, grisé par sa proximité, ose alors demander : « Ah, ma dame… il y a si longtemps… Ne serait-il possible que je vienne vous parler cette nuit ? » Sous-entendu : partager un moment d’intimité volée, comme dans le bon vieux temps. Guenièvre esquisse un sourire espiègle. Sans mot dire, elle jette un coup d’œil vers la grande fenêtre de sa chambre. Lancelot suit son regard : la fenêtre donne sur le jardin, en contrebas un vieux mur bas pourrait servir d’appui pour l’atteindre. La reine ne fait pas de geste, mais ses yeux disent oui. « Rendez-vous ici même quand tout dormira, » souffle-t-elle ensuite, « et veillez à n’être vu de personne. » Lancelot acquiesce avec ferveur, le cœur battant.
Le bon roi Baudemagu
Ce chapitre débute peu après la victoire de Lancelot sur Méléagant et la libération de Guenièvre. Le « bon roi Baudemagu », père de Méléagant, s’emploie à réparer les torts causés par son fils et à honorer comme il se doit le valeureux chevalier inconnu, qui n’est autre que Lancelot.
Aussitôt après la fin du duel, Baudemagu accueille Lancelot avec une courtoisie exemplaire, bien que ce dernier soit encore incognito officiellement. Baudemagu a rapidement deviné la véritable identité de l’étranger (il soupçonne qu’il s’agit de Lancelot du Lac), mais par tact et respect de son souhait, il s’abstient de le nommer. Il fait conduire Lancelot dans ses appartements privés pour qu’il puisse panser ses blessures en toute quiétude. Le roi veille personnellement à ce que personne ne le dérange ni ne cherche à lui soutirer son nom.
Pendant ce temps, Baudemagu rend visite à Guenièvre, qu’il a traitée avec les honneurs durant sa captivité. Il lui annonce officiellement qu’elle est libre et s’empresse de lui fournir tout le réconfort possible après les dures émotions traversées. La reine, très affligée du sort inconnu de Lancelot (elle l’a cru mort brièvement), réagit avec une joie immense lorsqu’elle apprend qu’il est sain et sauf. Baudemagu a la délicatesse de mettre ces deux êtres en présence dès que possible pour éclaircir leur malentendu : ainsi, en présence du roi, Guenièvre et Lancelot se revoient dans la chambre de la reine. Baudemagu présente Lancelot en disant : « Dame, voici le chevalier qui vous a si chèrement rachetée. » Hélas, la réaction initiale de Guenièvre est froide – vexée encore d’une ancienne offense, elle blesse Lancelot par des paroles dures, prétendant que ses efforts ont été vains. Baudemagu, surpris par tant de dureté, prend la défense de Lancelot, soulignant qu’un si grand service devrait faire oublier toute faute.
Le roi Baudemagu ne peut que constater que la reine dissimule quelque ressentiment et que Lancelot en est dévasté. Par bienveillance, il décide d’occuper Lancelot autrement pour lui changer les idées. Il le guide auprès de Keu le sénéchal, toujours alité de ses blessures, afin que les deux chevaliers puissent converser en toute liberté. Baudemagu sait qu’ils sont amis et qu’ils pourront parler franchement sans témoin. En bon roi généreux et avisé, Baudemagu se retire après avoir mis Lancelot en présence de Keu, respectant leur intimité de conversation.
Le chapitre montre ainsi la bienveillance constante de Baudemagu. Ce roi de Gorre se révèle à la hauteur de sa réputation de souverain courtois et juste. Il exprime des regrets sincères envers Lancelot pour les épreuves qu’il a dû traverser en Gorre, bien que ce ne soit pas de son fait direct. Il tente également de raisonner son fils Méléagant – avant le duel, pendant et après – afin d’éviter les tragédies, mais Méléagant ne l’écoute pas.
Après la bataille, Baudemagu prend en charge l’organisation du retour des captifs de Logres dans leur patrie. Sachant qu’Arthur doit s’inquiéter pour sa reine, il propose de la raccompagner sous bonne escorte jusqu’à Camelot. Baudemagu, ayant une haute idée de l’honneur, tient à ce que tout se déroule de façon loyale et sûre. Il met à la disposition de Guenièvre ses meilleures montures, des vivres et un cortège de protection pour le voyage de retour.
Au moment du départ (raconté dans un chapitre ultérieur, mais anticipé ici), Baudemagu accompagne personnellement Guenièvre jusqu’aux frontières de son royaume. Il l’envoie auprès d’Arthur avec tous les égards, ayant gagné par là la gratitude éternelle d’Arthur, de Gauvain et de Keu. La reine, reconnaissante des bons traitements reçus sous sa garde, lui jette même les bras au cou lors des adieux, geste rare témoignant de l’estime qu’elle lui porte.
En somme, dans ce chapitre XI, Baudemagu apparaît comme la figure paternelle sage et clémente. Il aime profondément son fils Méléagant, mais n’hésite pas à le blâmer lorsqu’il franchit les limites de la loyauté. Il se montre également touché par la détresse de Guenièvre et fait tout pour adoucir ses peines. Baudemagu incarne la courtoisie poussée à son sommet : même vaincu dans l’affaire (puisque son fils a été humilié), il préfère se réjouir du triomphe de la justice et de l’amour courtois, aidant les héros au lieu de se vexer de leur victoire. Son royaume de Gorre, jadis craint comme le « Pays sans Retour », s’ouvre ainsi pacifiquement pour laisser partir ceux qui y étaient retenus. Par la noblesse de son caractère, Baudemagu transforme une situation conflictuelle en occasion de rapprochement entre deux royaumes.
Dans la suite du récit, Baudemagu continuera d’agir en médiateur loyal. Il exige de son fils qu’il respecte le serment de remettre à plus tard un nouvel affrontement avec Lancelot à la cour d’Arthur et le surveille de près. Le bon roi, conscient des torts de Méléagant, menace même de punir sévèrement ceux de ses barons qui auraient aidé son fils dans ses fourberies (comme le geôlier complice des fausses lettres). Sa droiture impose un dernier frein aux noirceurs de Méléagant.
Ainsi, le chapitre XI consacre Baudemagu comme un modèle de roi chevaleresque, allié inespéré de Lancelot et Guenièvre. Sans lui, leur réunion eût été plus ardue. Son surnom de « bon roi » est pleinement mérité, car il place l’honneur et la justice au-dessus de son amour paternel ou de l’orgueil de son rang. Par sa sagesse, il clôt noblement l’épisode de Gorre en se mettant au service de la cause la plus haute : celle de l’amour vrai et de la loyauté.
Premier combat pour la reine
Le chapitre XII couvre l’affrontement décisif entre Lancelot et Méléagant pour la libération de la reine Guenièvre, sur la terre de Gorre. C’est le premier duel officiel qu’ils livrent, sous l’arbitrage du roi Baudemagu.
Dès l’aube, une foule dense se presse autour de la lice aménagée devant le château de Gahion. Tout le monde veut assister à ce combat extraordinaire. Lancelot, qui a passé la nuit à panser ses blessures et à prier, se prépare avec soin. Il entend la messe du matin en armure, sauf tête et mains. Puis il lace solidement son heaume de Poitiers et descend réclamer le combat au roi Baudemagu.
Baudemagu, qui a déjà deviné sa véritable identité, accueille Lancelot avec joie et reconnaissance. Il l’embrasse et le nomme, mais Lancelot lui fait signe de ne pas divulguer son nom publiquement pour l’instant. Baudemagu n’insiste pas. Il conduit Lancelot sur le terrain, où Guenièvre a été amenée pour assister au jugement de Dieu. La reine se tient à une fenêtre surélevée avec ses dames de compagnie et Gauvain (qui ne combat pas, étant arrivé récemment exténué du pont Sous l’Eau).
Baudemagu rappelle brièvement les conditions : si Lancelot gagne, Guenièvre est libre et les captifs bretons sont relâchés ; si Méléagant gagne, il peut emmener la reine et exiger rançon ou soumission. Puis il fait sonner l’olifant donnant le signal de la joute.
Les deux adversaires s’élancent à toute allure, lances levées. Méléagant, monté sur un destrier blanc bardé de fer, choisit de frapper le plus fort possible l’écu de Lancelot. Il y met tant de rage qu’il brise en morceaux le bouclier de son adversaire, mais sa lance éclate également et ne transperce pas le haubert. Lancelot, lui, vise légèrement plus haut : son fer perce l’écu de Méléagant, glisse sous son aisselle et lui arrache un cri – il lui fait une estafilade sanglante au flanc. Sous le choc, Méléagant est renversé de cheval et roule au sol. Lancelot saute aussitôt à terre (il ne veut pas profiter de l’avantage du cheval face à un homme tombé).
L’épée au clair, Lancelot se rue sur Méléagant qui se relève. Commence un duel épée contre épée d’une violence extrême. Les deux hommes s’acharnent sans merci. Lancelot tient l’avantage technique : chaque coup bien placé entame l’armure de Méléagant. Bientôt, le sang du fils de Baudemagu perle à travers les mailles. Méléagant est valeureux, il se bat de toutes ses forces, parvient à blesser Lancelot à la cuisse et à l’épaule. Lancelot saigne aussi – notamment, ses mains déjà abîmées par le pont de l’Épée le font souffrir, son poignet faiblit un peu.
Au bout d’une longue passe d’armes, Lancelot montre des signes de fatigue inhabituels. Il a perdu beaucoup de sang, ses anciennes plaies se sont rouvertes. Guenièvre, qui observe anxieusement, murmure le nom de Lancelot, inquiète qu’il fléchisse. Une jeune fille l’entend et, dans l’excitation, dévoile à tous l’identité du champion en criant qu’il s’agit de Lancelot et qu’il doit se ressaisir pour elle. Ce cri galvanise la foule – et déconcentre Lancelot. En levant les yeux vers la reine qui, émue, a laissé voir son visage, il est transpercé d’une émotion intense qui paralyse son bras un instant. Méléagant, rusé, en profite : il assène à Lancelot plusieurs coups violents qui le font chancelier.
Mais la même demoiselle encourage Lancelot de plus belle à retrouver sa prouesse. Lancelot, honteux d’avoir perdu le fil, se reconcentre. Il puise dans l’amour qu’il porte à Guenièvre une nouvelle ardeur. D’un sursaut, il se dégage et repart à l’attaque. Méléagant, surpris, encaisse coup sur coup. Lancelot lui entaille une jambe, puis l’épaule d’un revers puissant. Méléagant recule, vacille. Lancelot lui assène un coup si fort sur le heaume que Méléagant s’écroule à genoux, presque évanoui.
À cet instant, Baudemagu intervient. Il supplie la reine d’arrêter le combat pour ne pas voir son fils tué sous ses yeux. Guenièvre, magnanime, acquiesce. Elle sait Lancelot vainqueur de toute façon. Baudemagu fait donc cesser la bataille. Lancelot, entendant l’ordre express de la reine, s’arrête net – il obéit volontiers à un vœu de Guenièvre, même si c’est de l’épargner. Il rengaine son épée, bien que ce soit à contrecœur. Méléagant, fourbe, tente une ultime traîtrise en frappant Lancelot par derrière alors qu’il rangeait son arme. Indigné, Baudemagu fait saisir son fils.
Le roi prononce alors que le duel reprendra à la cour du roi Arthur, à une date fixée (quarante jours après leur retour). Ainsi, Méléagant n’est pas exécuté sur place mais remis à plus tard – ce qui satisfait un sens de l’honneur tordu pour lui, et offre à Lancelot la perspective de finir ce qu’il a commencé plus tard.
Guenièvre est donc officiellement délivrée. Lancelot, en sang mais victorieux, s’avance vers elle, tombe à genoux et s’attend à quelques mots de gratitude. À sa stupéfaction, la reine le toise froidement et lui dit qu’il a perdu sa peine. Ce coup imprévu, venant de la femme qu’il adore, le meurtrit plus que toutes les blessures du combat.
Le chapitre se termine sur l’étrange froideur de Guenièvre envers son sauveur. Les motivations de la reine resteront mystérieuses jusqu’à ce qu’elles s’expliquent plus tard (éprouver Lancelot, ou rancune passagère). Quoi qu’il en soit, Lancelot a remporté le premier combat pour la reine, prouvant sa valeur aux yeux de tous – et le prix en fut sa propre souffrance et, plus encore, une blessure d’amour-propre infligée par Guenièvre.
(La suite montrera que cette froideur n’est qu’un orage passager entre eux, qui se dissipera dans les chapitres suivants.)
« Tels sont guerredons de femme ! »
Ce chapitre, dont le titre est la citation amère de Keu le sénéchal (« Voilà comment les femmes récompensent ! »), explore la déception de Lancelot face à l’accueil glacial que lui a réservé Guenièvre après sa victoire, ainsi que les explications de ce comportement.
Après le duel, Lancelot, épuisé mais victorieux, s’est présenté devant Guenièvre dans la grande salle de Baudemagu. Il espérait des remerciements, voire un sourire – après tout, il a traversé mille épreuves pour la sauver. Mais Guenièvre, encore vexée pour diverses raisons, l’a accueilli avec une froideur cinglante. Elle a déclaré devant toute l’assemblée que « s’il a fait quelque chose pour elle, il a perdu sa peine. » Lancelot est resté foudroyé par ces mots, ne comprenant pas ce qui lui vaut un tel mépris. Baudemagu lui-même a été choqué et a reproché doucement à la reine son ingratitude. Guenièvre, blessée intérieurement par d’anciens griefs, a quitté la salle sans s’expliquer davantage.
Lancelot, le cœur brisé, ne sait plus que penser. C’est comme si le sol s’était dérobé sous lui une seconde fois (après le pont de l’Épée). Le bon roi Baudemagu, compatissant, le conduit auprès de Keu le sénéchal pour qu’il se confie en privé. Dans la chambre où repose Keu blessé, Lancelot exprime son désarroi : « La reine m’a maltraité devant tout le monde, Keu. Elle m’a humilié alors que je pensais lui avoir prouvé mon dévouement… En quoi ai-je donc failli ? » Ses yeux trahissent une immense tristesse.
Keu, qui est un homme franc mais plein de bon sens, essaie de le réconforter à sa manière bougonne. C’est lui qui prononce alors les mots du titre : « Tels sont guerredons de femme ! Et pourtant, quelles larmes elle a versées quand Méléagant l’a emmenée ! » Ce qui signifie : « Voilà comment les femmes récompensent (leurs chevaliers) ! » Keu rappelle à Lancelot que Guenièvre, malgré ses façons abruptes, a beaucoup souffert récemment. Il lui raconte ce qu’il a vu de ses propres yeux : dès la première nuit de son enlèvement, Méléagant avait tenté d’abuser d’elle, mais Guenièvre s’était opposée farouchement, déclarant qu’il lui serait impossible de céder tant qu’il ne l’aurait pas épousée (une condition qu’elle savait qu’il ne pourrait remplir immédiatement). Ensuite, quand Baudemagu était arrivé à leur rencontre, la reine s’était jetée aux pieds du roi suppliant protection, ce qu’il lui avait accordée – Méléagant se voyait refuser tout accès à elle.
Keu ajoute une anecdote : un jour, exaspéré par les exigences de Méléagant qui réclamait de garder Guenièvre sous sa garde, Keu lui-même n’avait pu s’empêcher de dire que ce serait « trop grand dommage » qu’une femme comme la reine passe du meilleur des hommes (Arthur) à « un mauvais garçon » comme lui (Méléagant). Ce dernier, rancunier, s’était vengé sur Keu en faisant mettre un onguent vénéneux sur ses blessures au lieu du baume de guérison, aggravant ses plaies – d’où son état alité. Ainsi, Keu fait comprendre à Lancelot que Guenièvre a enduré stress, peur, injures, et qu’elle a dû jouer de diplomatie pour préserver son intégrité et protéger Keu lui-même pendant la captivité.
Lancelot, entendant cela, en est ému et rassuré quant à la conduite de Guenièvre durant sa captivité : elle est restée fidèle et digne. Mais alors, pourquoi tant de froideur envers lui ? Lancelot confie à Keu son incompréhension : il craint d’avoir commis, sans le savoir, quelque offense grave à la reine. S’être retardé un an entier, peut-être ? Avoir mis deux jours entiers à la trouver, tandis qu’elle souffrait ?
Keu, dans sa sagesse un peu bourrue, devine les sentiments profonds en jeu. Il sourit avec sympathie et dit en substance à Lancelot : « Ne prends pas trop à cœur son courroux apparent. Souvent, celles qu’on aime nous malmènent un peu pour éprouver notre amour. La reine t’en veut peut-être de quelque chose qui blesse son orgueil, mais ça lui passera. » Il évoque ce qu’il sait : Guenièvre avait été très contrariée que Lancelot ait quitté la cour un jour sans lui demander congé (référence à un épisode antérieur où Lancelot était parti en quête de Gauvain enlevé, sans prévenir la reine – cela nous est mentionné par Guenièvre dans leurs explications plus tardives). De plus, Keu sait que Guenièvre a eu vent de l’hésitation de deux pas que Lancelot a eue avant de monter dans la charrette du nain – et que, fière qu’elle est, elle n’a pas digéré cette « lenteur » qui, pour elle, sonnait comme un doute dans son dévouement.
Keu rassure Lancelot : « La reine fait la fière, mais son cœur, je suis sûr, chante autre chose. Ce n’est là qu’un jeu de dame un peu courroucée. Tel qui dit du mal d’autrui aime souvent plus celui qu’il blâme qu’il ne veut le montrer. » (Ce n’est pas textuel, mais c’est l’esprit.)
Lancelot, apaisé par ces paroles, fait preuve de patience. Il se résout à attendre un moment plus propice pour éclaircir la situation avec Guenièvre. Et, de fait, ses espoirs ne seront pas vains : la reine, éprouvée par la fausse nouvelle de sa mort et la délivrance finale, va laisser tomber ses griefs.
Le chapitre se poursuit avec Lancelot déclarant son intention de partir dès le lendemain pour retrouver Gauvain (parti de son côté). Or, au matin, survient le malentendu où Lancelot est capturé par mégarde par des habitants de Gorre, et où la reine le croit tué – situation dramatique qui fait prendre à Guenièvre conscience de la profondeur de son attachement.
Quand Baudemagu ramène Lancelot sain et sauf, Guenièvre se jette dans ses bras, oubliant toute froideur. Elle lui avoue alors la vraie raison de son attitude : comme l’anticipait Keu, c’était sa manière de le punir pour sa demi-seconde d’hésitation avant de monter dans la charrette – acte symbolique dans la logique courtoise. Elle dit aussi l’avoir mal pris qu’il soit parti autrefois sans la prévenir. Lancelot fournit toutes les explications, raconte l’embrouille de Morgane la fée qui lui avait fait croire à tort qu’elle (Guenièvre) l’avait trahi (avec l’épisode de l’anneau volé). Guenièvre et Lancelot se pardonnent mutuellement ; ils réalisent qu’aucun d’eux n’a cessé d’aimer l’autre avec la plus extrême fidélité.
La phrase de Keu – « Tels sont guerredons de femme ! » – prend alors tout son sens ironique : la « récompense » initiale de Guenièvre envers Lancelot (ce froid accueil) n’était qu’une péripétie dans leur relation passionnelle, un caprice d’orgueil vite balayé par l’intensité de leur amour.
On voit ainsi Guenièvre, femme complexe, capable d’orgueil comme de larmes, de cruauté piquée comme de profonde tendresse. Et l’on voit Lancelot traverser le désespoir le plus noir quand il croit l’amour de sa dame perdu, puis renaître quand elle lui ouvre de nouveau son cœur.
Ce chapitre met donc en lumière les subtilités de l’amour courtois : l’amant doit accepter les volte-face parfois cruelles de sa dame, il doit souffrir pour elle et ne jamais cesser de l’aimer malgré ses rigueurs. Lancelot passe cet ultime test d’une certaine façon. Et Guenièvre, de son côté, se montre humaine, prompte au pardon une fois sa colère retombée.
En conclusion, « Tels sont guerredons de femme » est une maxime prononcée sur le ton de la plaisanterie un peu amer par Keu. Elle reflète la vision moqueuse de ce chevalier pragmatique face aux tourments que cause l’amour courtois. Mais la fin du chapitre prouve que ces « guerredons » (récompenses) peuvent aussi être infiniment doux lorsque l’harmonie est restaurée : Guenièvre, ayant éprouvé Lancelot et l’ayant trouvé digne, va lui offrir le plus beau des cadeaux – son amour pleinement réaffirmé, illustré par la nuit d’amour secrète qu’ils s’apprêtent à partager (annoncée à la fin du chapitre XII et début du XIV).
Le rendez-vous d’amour
Ce chapitre quatorzième est l’un des plus intimes et romantiques du roman, car il narre les retrouvailles amoureuses clandestines de Lancelot et Guenièvre, enfin réconciliés. Après tant d’épreuves, les deux amants peuvent goûter quelques heures de bonheur volé, dans le secret de la nuit, symbole de l’aboutissement de leur amour courtois.
Nous sommes le soir même du jour où Lancelot a délivré Guenièvre et où tous les malentendus se sont dissipés. La reine séjourne encore au château de Baudemagu à Gahion, mais désormais libre de ses mouvements dans son appartement. Lancelot, quant à lui, a feint un prétexte pour se retirer tôt : il a annoncé se sentir souffrant (ce qui n’est pas totalement faux, après les combats et blessures). On le laisse donc se coucher de bonne heure. En réalité, il brûle d’impatience : Guenièvre lui a fait comprendre, d’un regard vers la fenêtre, qu’elle l’attendra durant la nuit.
Allongé dans sa chambre d’hôte, Lancelot trouve les heures interminables. Il ne dort pas ; chaque bruit de pas s’éloignant dans les couloirs lui indique que le château s’apaise. Enfin, quand plus aucune lumière ne filtre sous sa porte, il juge le moment venu. Minuit environ, tout le monde repose. Lancelot se lève silencieusement. Il quitte sa chambre, enveloppé d’un manteau sombre. Personne dans les couloirs ; Baudemagu, pensant son invité malade, n’a placé aucune surveillance particulière.
Lancelot gagne discrètement la petite cour intérieure arborée jouxtant la tour de Guenièvre. Le ciel est sans lune cette nuit-là – une aubaine pour la discrétion. Aucun gardien en vue : ceux-ci soit dorment, soit ont été écartés par la reine sous de faux prétextes. En effet, Guenièvre a tout prévu : elle a renvoyé sa suivante la plus proche sous prétexte de vouloir dormir seule, et on sait qu’elle a beaucoup pleuré les jours précédents donc personne ne s’étonne qu’elle cherche la solitude.
Lancelot escalade prudemment le vieux mur bas qui ceint le verger de la tour. C’est un mur décrépit, facile à enjamber pour un homme de son agilité. Il se retrouve sous la fenêtre de la reine. Celle-ci est au premier étage – pas trop haute. Lancelot peut atteindre les barreaux avec ses mains. À sa grande joie, il constate que les barreaux de fer de la fenêtre ont été sciés ou desserrés : Guenièvre a pensé à tout. (Dans certaines versions, c’est la reine qui a fait en sorte que le fenêtre soit accessible ; ici on peut imaginer que Morgane – ou une complice – avait un jour fait détériorer les barreaux dans l’espoir de faire accuser la reine de quelque escapade, mais cela l’arrange ce soir.)
À la lumière faible des étoiles, Guenièvre est là qui l’attend derrière la grille. Elle n’a pour vêtement qu’une fine chemise blanche et par-dessus un manteau écarlate qu’elle a jeté sur ses épaules. Ses cheveux dénoués tombent en cascade. Elle rayonne d’une fébrilité heureuse mêlée d’appréhension. En le voyant dans l’ombre du jardin, elle tend la main par l’entrebâillement des barreaux. Lancelot, depuis le mur, se penche au maximum ; leurs doigts s’effleurent, se saisissent. Ce premier contact depuis tant de mois les fait frissonner l’un et l’autre.
« Ma dame, si seulement je pouvais entrer… » murmure Lancelot, la voix étranglée par l’émotion. Guenièvre jette un œil aux barreaux de fer, encore bien scellés malgré un jeu perceptible : « Entrer, beau doux ami ? Ne voyez-vous pas que ces barreaux sont épais et solides ? Jamais vous ne pourrez les écarter… Et de plus, sachez-le, le sénéchal Keu dort dans la pièce adjacente. » Elle redoute que Keu, qui dort convalescent pas loin, ne les entende s’il faisait du bruit.
Lancelot à ces mots ressent une pointe de défi en lui. Rien ne saurait me retenir excepté vous, pense-t-il intensément. À voix basse, il répond : « Dame, rien, hormis vous, ne peut m’empêcher d’aller où vous êtes. » Et sur cette déclaration, il agrippe deux barreaux de ses mains robustes et commence à tirer de toutes ses forces. Les barres de fer, vieilles et mal scellées désormais, opposent d’abord résistance, puis soudain cèdent avec un grincement sourd : Lancelot parvient à en écarter deux suffisamment pour se faufiler ! Dans l’effort, il se coupe aux doigts – le fer est tranchant et la rouille écorche – mais qu’importe.
Guenièvre, stupéfaite, chuchote : « Attendez, laisse-moi m’assurer que Keu dort profondément. » Elle disparaît une seconde, et tend l’oreille : du réduit voisin lui parviennent les ronflements réguliers du sénéchal, amplifiés par sans doute un bon vin calmant qu’elle lui a fait servir le soir. Rassurée, elle revient à la fenêtre. Lancelot a déjà passé un bras, puis l’autre, dans l’ouverture forcée. Il se hisse avec souplesse et saute à l’intérieur sans bruit, retombant sur le sol de la chambre aux côtés de Guenièvre.
Un instant, ils restent figés, comme n’osant y croire. Puis Guenièvre se jette doucement dans ses bras. Ils s’étreignent dans une émotion indicible. Lancelot ressent le parfum familier des cheveux de Guenièvre, la tiédeur de son corps sous la soie ; son cœur bat à rompre. La reine, elle, ferme les yeux en soupirant d’aise contre la poitrine de Lancelot, toutes ses inquiétudes dissipées d’un coup.
Sans un mot, elle lui prend la main et l’entraîne plus avant dans la pièce, vers son lit à baldaquin. Lancelot la suit, frémissant. Il ne porte pour tout vêtement qu’une simple tunique et braies – il avait laissé son armure pour être silencieux – et Guenièvre sent sous l’étoffe la musculature de son bras qui la ceint. Elle lui sourit et l’attire avec elle sur le lit.
La chambre est plongée dans le noir – par précaution, Guenièvre n’a pas allumé de chandelle. Mais leurs yeux se sont habitués à l’obscurité et perçoivent les silhouettes. Ils s’installent sur le lit moelleux. Là, Lancelot s’agenouille devant Guenièvre dans un geste spontané de vénération. Il prend sa main et la couvre de baisers respectueux, murmurant : « Ma dame, ma liege, pardonnez-moi encore la peine que je vous ai causée. Jamais je n’ai cessé de vous aimer, je vous le jure sur ma vie… » Guenièvre pose un doigt sur ses lèvres pour le faire taire doucement. Elle lui chuchote : « Je le sais, Lancelot. C’est oublié, tout cela. » Elle incline son visage vers le sien et, enfin, leurs lèvres s’unissent dans un baiser long et passionné.
Ce baiser libère tout : les mois de séparation, les larmes, les craintes… Ils s’embrassent avec une ferveur qu’ils n’avaient jamais osé dans les cours peuplées. Eux seuls, cette nuit, existent au monde.
Ce qui suit est évoqué pudiquement par le narrateur, mais il est clair que Lancelot et Guenièvre consomment pleinement leur amour cette nuit-là. « Grande fut la joie qu’ils eurent ensemble, car ils avaient beaucoup souffert l’un par l’autre, » dit le texte. Ils goûtent des plaisirs indicibles, nés de leurs sentiments intenses. Le conteur ajoute qu’aucune personne n’a jamais éprouvé pareil bonheur que celui qu’ils connaissent alors, l’un dans les bras de l’autre, après tant d’épreuves.
Guenièvre ressent un tel ravissement qu’elle aimerait arrêter le temps. Elle qui, quelques jours plus tôt, croyait Lancelot mort par sa faute, le voilà vivant, l’aimant plus que jamais. Quant à Lancelot, lui dont le plus grand désir en ce monde est de satisfaire et servir sa dame, le voici comblé au-delà de toute espérance : Guenièvre lui prodigue son affection sans réserve cette nuit.
On imagine qu’ils parlent aussi à voix basse, entrecoupant leurs ébats de mots doux, de rires étouffés, peut-être de quelques larmes de joie. Lancelot confie tout ce qu’il n’avait pu dire dans ses lettres ou messages – comment la Dame du Lac l’a guéri de sa folie et l’a guidé vers le carrefour, ses propres doutes et peurs de ne pas la retrouver… Guenièvre l’écoute, émue, et le rassure : elle savait en son cœur qu’il reviendrait pour elle, même si parfois le désespoir la guettait. Ils scellent dans l’ombre un pacte tacite de fidélité renouvelée.
Le temps semble suspendu pour eux, mais les heures tournent. La nuit avance. Vers l’aube, il faut songer à se séparer avant que Keu ou d’autres ne s’éveillent. C’est un moment déchirant pour Lancelot de devoir quitter le lit chaud où repose Guenièvre blottie contre lui. « Ce fut un grand martyre pour lui de s’en aller : son corps partait, son âme demeura, » illustre joliment le narrateur. Guenièvre elle-même s’agrippe à son bras encore un instant : chaque seconde lui est précieuse. Mais elle sait aussi qu’il faut être prudents.
Doucement, Lancelot se lève. Il remet de l’ordre à ses vêtements, replace son manteau. Guenièvre, enroulée dans les draps, le regarde faire avec une pointe de tristesse ; le jour qui vient brise leur enchantement nocturne. Elle lui recommande mille précautions : qu’il fasse bien attention en regagnant sa chambre, que nul ne le voie escalader le mur. Il sourit en lui promettant qu’il sera discret comme une ombre. Avant de partir, il se penche sur elle et lui donne un dernier baiser, plus tendre que passionné, en murmurant « À bientôt, mon aimée… ». Elle répond « Allez, mon doux ami ; que Dieu vous garde. Nous nous reverrons dès que possible. » Son regard est plein d’amour et un peu de crainte aussi.
Lancelot replacera soigneusement les barreaux de la fenêtre comme il peut (pour ne pas qu’on remarque trop vite l’effraction). Puis il se glisse par l’ouverture, redescend le mur comme un chat, silencieux. Guenièvre, accoudée à la fenêtre, le suit du regard autant que l’obscurité le lui permet. Elle pousse un soupir en le voyant disparaître dans les ténèbres finissantes vers sa chambre. Elle se recouche alors, repassant dans sa tête chaque détail de ces heures magiques, jusqu’à ce que, épuisée de bonheur, elle s’endorme d’un sommeil profond.
Au matin, ses dames la trouveront sereine comme jamais, les traits reposés malgré la nuit blanche : l’amour est le meilleur des baumes. Keu le sénéchal ne se doute de rien – et comment l’aurait-il pu, lui dormait comme une souche. Baudemagu notera simplement, amusé, que la reine semble bien remise de ses émotions ; peut-être attribuera-t-il cela à la simple nouvelle du retour de Lancelot dans la cour.
Mais nous, lecteurs complices, savons ce qui a redonné à Guenièvre son teint de rose : ce fut le rendez-vous d’amour clandestin avec son chevalier. Cet épisode consacre l’achèvement du parcours héroïque de Lancelot : il a bravé la honte (la charrette), le danger mortel (les ponts terribles), vaincu l’ennemi, et en récompense suprême il obtient la joie d’être uni charnellement à celle qu’il aime. C’est l’apogée de leur romance tragique, un moment de grâce volée dans un monde qui les juge.
Le chapitre se referme sur cette image émouvante : Guenièvre s’endort enfin, la tête pleine des soupirs et des baisers de Lancelot ; et Lancelot, regagnant son lit, les doigts encore parfumés des cheveux de Guenièvre, ferme les yeux en remerciant le ciel de tant de félicité après tant de peines.
Le lit taché de sang. Le second combat de Lancelot et Méléagant
Le chapitre XV relate deux épisodes successifs et liés : d’abord la découverte compromettante du lit taché de sang de la reine Guenièvre après sa nuit avec Lancelot, et ensuite le second duel entre Lancelot et Méléagant qui en découle, le lendemain.
Après la merveilleuse nuit d’amour secrète entre Guenièvre et Lancelot, l’aube se lève sur Gahion. La reine sommeille encore, épuisée mais heureuse, dans son grand lit aux rideaux tirés. Le sénéchal Keu dort dans la pièce voisine, sur son lit de convalescent. Méléagant, qui a pris l’habitude de rendre visite tôt à la reine chaque matin (on peut imaginer qu’il venait quérir une faveur ou vérifier sa présence, car Baudemagu lui avait interdit de l’approcher autrement), se présente comme à l’ordinaire. Il pousse la porte sans trop de bruit. La chambre est dans la pénombre, Guenièvre assoupie. D’un coup d’œil, Méléagant remarque quelque chose d’étrange sur la literie : des taches de sang maculent les draps près de la reine endormie. Il plisse les yeux : pourquoi diable la couche est-elle ensanglantée ? Son regard file vers la pièce contiguë, où dort Keu : il se glisse et voit que les linges de Keu sont eux aussi tâchés de sang frais. Méléagant, d’un coup, croit tenir la preuve d’une infamie : à ses yeux soupçonneux, c’est clair, Guenièvre a passé la nuit avec le sénéchal blessé ! Le sang, pense-t-il, vient des plaies rouvertes de Keu durant leurs ébats.
Fou de rage et de jalousie, Méléagant retourne dans la chambre de la reine et la réveille brutalement. « Madame, voici du nouveau ! » s’écrie-t-il d’une voix grinçante qui tire Guenièvre de son sommeil. La reine se redresse, confuse, sans comprendre l’agitation. Méléagant pointe les draps : « Mon père vous a bien gardée de moi, semble-t-il, mais très mal de Keu le sénéchal ! Quelle déloyauté de votre part : vous avez déshonoré le plus preux des hommes (Arthur) pour choisir le pire ! » En un éclair, Guenièvre saisit l’accusation : Méléagant l’accuse d’adultère avec Keu parce qu’il voit du sang sur le lit. Elle, bien sûr, sait la vérité de ce sang – il provient des blessures rouvertes de Lancelot quand il a forcé les barreaux la nuit dernière. Mais elle ne peut l’avouer.
Indignée d’être traitée de la sorte, mais maîtrisant son trouble, Guenièvre répond avec dignité et une ruse verbale : « Sire Méléagant, je ne mets pas mon corps en marché ! (sous-entendu : je ne l’ai livré ni à vous ni à personne) » Elle ajoute d’une voix ferme : « Souvent il m’arrive que le nez me saigne la nuit. » Sous-entendu, ce sang sur l’oreiller pourrait bien être le sien, d’une épistaxis nocturne. Elle lève la main droite et jure : « Que Dieu ne me pardonne jamais si c’est Keu qui a versé ce sang dans mon lit ! » Voilà un serment sérieux – et habile, car Guenièvre dit la stricte vérité sans révéler le véritable partenaire. Non, ce n’est pas Keu qui a couché avec elle ; ainsi elle jure sur ce fait, calmant un peu la situation par un appel à Dieu.
Méléagant n’écoute qu’à moitié les justifications de la reine. Il fulmine. Keu, dans l’autre pièce, a tout entendu (car Méléagant ne s’est pas gêné pour parler fort). Malgré sa faiblesse, il ne peut se taire : outré, il se lève péniblement en criant qu’il est prêt à se défendre par épreuve ou par combat de cette calomnie. Il affirme qu’il n’a jamais touché la reine. Méléagant ne daigne même pas lui répondre. L’esprit vif, il se précipite hors de la chambre pour aller chercher du soutien afin de punir ce qu’il considère comme une « trahison » de la reine à son égard.
Il revient peu après avec le roi Baudemagu, qu’il a alerté en ces termes : en gros, « Venez voir, la reine a fauté, c’est une déloyale ! » Baudemagu, incrédule, se rend sur place. Il voit le lit souillé de sang, examine Keu dont les bandages sont saturés – il comprend rationnellement que les plaies de Keu se sont rouvertes dans la nuit, ce qui justifie les taches sur son lit. Mais pourquoi le lit de la reine en serait marqué aussi ? Baudemagu, prudent et affligé, regarde Guenièvre d’un air désolé : « Madame, dit-il, vous avez mal agi… » insinuant qu’elle a commis une faute.
Guenièvre, fière, soutient son regard et réitère calmement : « Sire, je n’expose pas mon corps ainsi ! » Elle rappelle son explication : « Il m’arrive souvent saignement de nez pendant mon sommeil. » Et elle conclut en toute solennité : « Que Dieu ne me pardonne jamais si c’est Keu qui a déposé ce sang dans mon lit ! » Le choix des mots est crucial : elle ne dit pas « s’il y a eu un homme », elle cible Keu uniquement dans son serment. Or nous savons que Keu est innocent – donc son serment est valide aux yeux de Dieu.
Baudemagu, homme de foi, est ébranlé par le serment. Il se dit que Guenièvre, une femme d’honneur, ne jurerait pas ainsi en vain. Peut-être s’est-il passé autre chose ? Il connaît la nature du sang chevaleresque de Lancelot ; peut-être commence-t-il à deviner la vérité (Baudemagu n’est pas dupe de l’amour entre eux, il l’a vu la veille, et Lancelot était blessé au bras lors du duel, blessure qui a pu se rouvrir). Il préfère en tout cas calmer le jeu.
À cet instant entre Lancelot lui-même, alerté par le tumulte (et sans doute prévenu par un serviteur discret). Il a eu le temps de remettre son armure. En voyant le spectacle – Méléagant accusant la reine, la reine outragée – Lancelot voit rouge. Il s’écrie : « Dame, je me porte garant de votre honneur contre quiconque en douterait ! » en posant la main sur la garde de son épée. Méléagant s’engouffre dans la brèche : « Si tu oses nier, chevalier, alors prouve-le contre moi ! » En clair, Méléagant appelle Lancelot en duel sur cette querelle d’honneur.
Baudemagu tente d’intervenir : « Doucement, mon fils ! » Mais Méléagant, bouillant, ne lâche pas l’affaire. Lancelot, ravi d’avoir un prétexte de plus pour combattre ce félon et laver l’affront fait à Guenièvre, accepte sans hésiter : « Par Dieu, je prendrai encore les armes contre toi, si tu l’exiges ! » Les deux hommes sortent en trombe préparer leurs armes.
On établit de suite les conditions : ce sera un jugement de Dieu par duel quant à l’innocence de la reine. Méléagant jure solennellement sur les reliques : « Par Dieu et tous les saints, le sang que j’ai vu sur le lit de la reine était celui de Keu le sénéchal ! » (il commet ainsi un parjure conscient). Lancelot prête serment opposé : « Par Dieu et tous les saints, Méléagant en jure faussement ! » (Lancelot, lui, peut jurer cela de bonne foi, car il sait que ce n’était pas le sang de Keu mais le sien – donc Méléagant ment).
Une fois les serments prononcés, plus rien n’empêche le combat. Les trompettes sonnent pour rassembler spectateurs et officiants. Baudemagu, quoique navré, doit laisser faire – c’est la loi de la chevalerie. Il espère seulement que Lancelot épargnera son fils si la reine le demande encore.
Lancelot et Méléagant enfourchent leurs destriers et se ruent l’un contre l’autre. On croirait revoir le duel de la veille tant ils mettent d’acharnement. Les lances volent en éclats ; ils passent aux épées. Malgré la fatigue des derniers jours, Lancelot est transcendé par la colère de voir son aimée salie par les propos de Méléagant. Il combat avec encore plus de vigueur que la première fois. Méléagant, au contraire, a le moral entamé et sa blessure d’hier n’est pas guérie – très vite, il saigne abondamment.
Baudemagu, hélas, voit que son fils va une fois de plus au devant de la défaite. Son cœur de père ne peut le supporter une seconde fois. Il monte aux côtés de Guenièvre et la supplie de nouveau : « Madame, je sais que vous n’avez aucune sympathie pour mon fils, mais par pitié, ne laissez pas Lancelot le tuer… » Guenièvre, qui souhaite éviter une vendetta de sang supplémentaire (et qui sait Lancelot vainqueur quoi qu’il arrive), acquiesce encore : « Dites à Lancelot de cesser, je vous en prie. »
Baudemagu dépêche alors un héraut pour clamer sur la lice : « Le roi ordonne l’arrêt du combat sur volonté de la reine ! » Lancelot, entendant cela, se fige en plein effort. « Dame, le voulez-vous ? » crie-t-il vers la tour, cherchant son accord de la tête. Guenièvre fait oui du regard et de la main. Lancelot rengaine une fois de plus, dévoré de frustration mais obéissant. Il traite Méléagant de traître sans honneur. Méléagant, exsangue, laisse tomber son épée – il sait qu’il n’en peut plus.
Et voici qu’à nouveau le fourbe de Méléagant tente de frapper Lancelot après le cessez-le-feu ! Cette fois, Baudemagu, excédé, avait anticipé : il fait saisir Méléagant par des gardes dès que Lancelot fait mine de se retirer. Méléagant crie à l’injustice, mais plus personne ne l’écoute.
Baudemagu, soulagé, se tourne vers Guenièvre : « Dame, voyez, Dieu a jugé encore en votre faveur. » Guenièvre remercie le roi du regard.
Lancelot, fougueux, est mécontent qu’on l’ait deux fois empêché d’en finir définitivement avec Méléagant. N’y aura-t-il donc pas de fin ? pense-t-il. Mais Baudemagu lui fait comprendre d’un signe qu’il a un plan. Le roi déclare alors publiquement : « Méléagant a désormais l’obligation de se présenter à la cour du roi Arthur, sous quarante jours, pour reprendre ce combat devant lui. Si Lancelot, ou un champion pour la reine, ne se présente pas ce jour-là, Méléagant sera tenu pour vainqueur et la reine devra le suivre. » Méléagant, en mauvais joueur cherchant n’importe quelle issue de secours, accepte l’arrangement – bien qu’il soit humilié, cela lui offre une dernière chance, et il compte bien la saisir par la ruse éventuellement.
Ainsi se conclut ce second duel, encore interrompu. Guenièvre est donc lavée de toute suspicion – l’issue du combat et le serment de Lancelot suffisent à convaincre tous les témoins de son innocence. Keu est sauf aussi dans son honneur, grâce à Lancelot.
Ce chapitre montre Lancelot en champion absolu de l’honneur de Guenièvre, prêt à jurer et combattre pour détruire toute calomnie envers elle. Il montre aussi Méléagant sombrant de plus en plus dans le discrédit – par deux fois parjure et par deux fois vaincu, il ne lui reste plus qu’un fol espoir de vengeance différée. Cette tension mènera au troisième et ultime affrontement, sur la terre d’Arthur cette fois.
Enfin, le « lit taché de sang » – emblème même de la consommation de l’amour adultère – n’a pas trahi le secret de Lancelot et Guenièvre : par l’habileté de la reine et de Lancelot, Méléagant n’a pu prouver ce qu’il insinuait. Leur secret reste sauf, au moins aux yeux du monde. Le lecteur, lui, savoure l’ironie : ce sang était bien la preuve d’un amant dans le lit, mais pas celui que Méléagant imaginait !
Les fausses lettres
Ce chapitre se déroule peu après la libération de Guenièvre et le départ de Gorre. Son titre, « Les fausses lettres », indique qu’une tromperie épistolaire va jouer un rôle crucial. C’est un tournant dans l’histoire où la ruse de Méléagant parvient temporairement à séparer Lancelot et Guenièvre de nouveau, et à semer le trouble à la cour d’Arthur.
Après les événements tumultueux en Gorre, la reine Guenièvre s’apprête à rentrer au royaume de Logres. Le roi Baudemagu, toujours courtois, organise son escorte. Guenièvre quitte donc Gahion entourée de Gauvain, de Keu désormais remis et de tous les captifs bretons libérés (chevaliers, dames) que Lancelot avait contribué à sauver. C’est un moment de joie : Gauvain retrouve sa tante saine et sauve, Keu peut respirer hors de sa litière. Guenièvre, quant à elle, dissimule sa mélancolie de quitter Lancelot – car celui-ci doit rester un temps en Gorre (peut-être pour régler quelques formalités ou attendre Méléagant jusqu’au terme des 40 jours fixés).
Pendant quelques jours, tout se passe bien. Baudemagu lui-même accompagne la reine jusqu’à la frontière de son royaume, preuve de sa noblesse de cœur. Là, on échange des adieux émouvants. Guenièvre remercie Baudemagu en l’étreignant (gesture rare qui montre sa gratitude sincère). Gauvain et Keu jurent fidélité au roi de Gorre, promettant de le servir au besoin. Puis la caravane royale de Logres reprend la route vers Camelot.
Arthur, resté à Camelot tout ce temps dans l’attente de nouvelles, a fini par apprendre la délivrance de sa reine. Il accourt avec sa suite à sa rencontre. Aux abords de Camaaloth, Arthur retrouve Guenièvre. L’émotion est grande : il l’embrasse tendrement, soulagé de la revoir. Puis il embrasse Gauvain et félicite Keu. Immédiatement, sa première question est : « Et Lancelot ? Quelles nouvelles d’il ? » Gauvain et Keu se regardent, un peu perplexes, et répondent : « Sire, vous en avez de meilleures que nous. » Ils pensent qu’Arthur fait allusion à la fausse lettre qu’ils ont reçue en Gorre. Arthur, surpris, fronce les sourcils : « Mais… je n’ai pas vu Lancelot depuis le jour où il a occis Karadoc le Grand avant ton départ, Gauvain. De quelles nouvelles parlez-vous ? »
Guenièvre comprend instantanément l’énormité du piège : la lettre qu’elle a reçue sur le chemin du retour, censée être d’Arthur, était un faux ! Elle l’avait crue authentique car scellée du sceau royal, et cela l’avait conduite à hâter son retour sans Lancelot. Maintenant, Arthur affirme ne rien savoir de cela. Guenièvre se sent défaillir : Lancelot n’est donc pas revenu sain et sauf à Camaaloth comme disait la lettre. Toutes ses peurs se rallument. Son cœur se fait lourd comme une pierre, dit le conte. Elle vacille et s’évanouit dans les bras de Gauvain, foudroyée par l’angoisse : Lancelot a disparu de nouveau…
On s’empresse autour d’elle. Arthur, abasourdi, ordonne qu’on la soutienne. La reine reprend ses sens en pleurant à chaudes larmes devant tout le monde. Plus rien ne la retient de cacher sa peine : elle clame haut son désespoir. « Je ne connaîtrai plus jamais la joie, puisque le meilleur chevalier du monde est mort à mon service ! » pleure-t-elle, persuadée que si Lancelot n’est pas rentré alors qu’on l’avait dit, c’est qu’il lui est arrivé malheur. Arthur, frappé par ces mots, réalise toute l’importance de Lancelot aux yeux de Guenièvre. Il se morfond de culpabilité car c’est lui qui, en dernier ressort, avait envoyé Gauvain sur une piste séparée.
Après avoir entendu tout ce récit incohérent (on devine qu’en route, Guenièvre a raconté comment une lettre soi-disant d’Arthur leur était parvenue ordonnant son retour immédiat sans attendre Lancelot), Arthur, prudent, décide de se tenir un temps dans la ville de Camaaloth (proche de Gorre), au cas où Lancelot referait surface. Cette proximité de Gorre signifie qu’il est possible d’y envoyer des émissaires ou d’avoir des nouvelles plus vite.
Le titre « les fausses lettres » prend sens : on comprend que Méléagant a ourdi ce plan. En effet, Méléagant (qui n’est pas resté inactif) a su par ses espions que Lancelot tarderait à rejoindre la cour – peut-être a-t-il appris que Baudemagu retenait Lancelot 40 jours pour leur combat final. Méléagant, rusé, a donc fait rédiger une missive en imitant l’écriture d’Arthur (ou en utilisant un sceau volé) pour faire croire à la reine que Lancelot était déjà rentré, espérant ainsi la séparer de Lancelot et semer le doute et la zizanie. C’est exactement ce qui se produit : maintenant Guenièvre se croit abandonnée. Elle ne sait pas pourquoi Lancelot n’est pas là, elle imagine le pire. Cette lettre a donc parfaitement atteint son but : démoraliser Guenièvre et Arthur et isoler Lancelot d’eux.
À la cour, Arthur, bien que peiné de la détresse de sa femme, garde un esprit politique lucide. Il proclame qu’il attendra aussi longtemps qu’il faudra à Camaaloth (ville proche de Gorre) pour retrouver la trace de Lancelot. Il suspecte que Lancelot a pu être retenu quelque part dans Gorre ou blessé. Guenièvre, inconsolable, passe des jours entiers à pleurer dans sa chambre, suppliant la Dame du Lac (saintement ou symboliquement) de l’aider. Sa beauté même en souffre tant elle se laisse aller : on la décrit pâlir et se faner.
Ces sombres jours s’étendent de la Pentecôte à la mi-août. Cela fait quasi deux mois que la reine sanglote chaque nuit et se morfond chaque jour. Son neveu Gauvain la console du mieux qu’il peut, mais rien n’y fait. Ce chagrin fait partie de la punition voulue par Méléagant : il voulait se venger en lui faisant croire Lancelot perdu.
Pendant ce laps de temps, de l’autre côté, Lancelot subit lui aussi les conséquences de la lettre mensongère. Car les complices de Méléagant en Gorre ne restent pas inactifs. On apprend qu’un nain (oui, encore un nain ! peut-être le même qui conduisait la charrette) a attiré Lancelot dans un guet-apens. Rappelons que Lancelot, après la seconde bataille, avait dit vouloir partir retrouver Gauvain vers le pont Sous l’Eau. Comme il approchait de ce pont, il rencontra un nain qui l’écarta du chemin en lui disant que Gauvain le mandait d’urgence ailleurs. Confiant envers les nains depuis celui de la charrette, Lancelot a suivi – et a chuté dans une fosse piège comme narré plus tôt. Il a été emprisonné dans une tour par le sénéchal de Gorre sur ordre de Méléagant. Il a mis longtemps à être libéré (par la sœur de Méléagant, plus tard).
Ainsi, les fausses lettres ont séparé les amants spatialement et mentalement : chacun se croit abandonné ou en péril. Ce chapitre se termine sur une scène poignante : Guenièvre, convaincue qu’elle a perdu Lancelot, s’évanouit publiquement de douleur. Arthur décide de se maintenir en cette cité voisine de Gorre, car c’est là que Lancelot avait été armé chevalier jadis – peut-être un signe du destin (il est dit que Guenièvre aime cette ville car Lancelot y fut adoubé).
Ce sombre interlude appelle une résolution : celle-ci surviendra grâce aux actions de la sœur de Méléagant, qui entre en scène dans le chapitre suivant (XVII), exilée mais attentionnée, et qui va délivrer Lancelot de la tour où il croupit.
En somme, le chapitre XVI montre comment le plan retors de Méléagant (les lettres forgées et le piège du nain) plonge tous les héros dans une nouvelle détresse, prolongeant le suspense et justifiant l’intervention d’une dernière alliée inattendue pour rétablir l’espoir.
Le chevalier charretté. Bohor l’exilé
Le chapitre XVII est riche en événements : il débute par une scène à Camelot où le passé de Lancelot le « chevalier charretté » rejaillit, puis introduit le personnage de Bohor l’Exilé (Bohort de Gaunes), cousin de Lancelot, qui joue un rôle crucial dans la suite. C’est un chapitre de transition où la cour d’Arthur exprime ses regrets quant au traitement de Lancelot, et où Bohor arrive en sauveur inattendu.
Depuis la fin du chapitre précédent, un certain temps a passé (on est vers l’Assomption, mi-août). Guenièvre est toujours en deuil de Lancelot qu’elle croit perdu. La cour d’Arthur, par respect pour elle, partage sa tristesse – plus de tournois ni de réjouissances ; l’atmosphère est lourde. Arthur lui-même a maintenu sa cour à Camaaloth (Camelot) dans l’espoir d’une nouvelle de Lancelot. Tous se rappellent trop tard combien Lancelot était précieux.
Un matin, à l’aube, Arthur se tient à la fenêtre de son palais, mélancolique. Son regard tombe sur la cour du château, où un étrange spectacle se déroule : une charrette tirée par un cheval maigre entre dans la cour. Sur cette charrette se tient un chevalier en chemise sale et déchirée, pieds enchaînés aux montants, mains liées dans le dos. Un nain barbu conduit l’attelage. À l’avant de la charrette pend un écu sans blason (signe d’un chevalier renégat), et derrière sont attachés son heaume et son armure, ainsi que son cheval blanc bridé. En fait, c’est un chevalier prisonnier qu’on promène dans l’infamie, tout comme Lancelot fut mené un an plus tôt.
Arthur est frappé par cette vision qui ravive en lui le souvenir du plus grand remords : avoir laissé Lancelot subir la honte de la charrette. Il descend dans la cour précipitamment. Le chevalier enchaîné crie d’une voix douloureuse : « Ha, Dieu ! Qui me délivrera ? » Arthur, ému de compassion, demande au nain qui est ce prisonnier et quel crime il a commis pour mériter un tel châtiment. Deux fois, le nain répond d’un ton rogue : « Le même que les autres. » Réponse énigmatique qui insinue que le captif a simplement commis l’erreur d’exister dans ce monde impitoyable, comme tous les charrettiers.
Arthur se tourne alors vers le chevalier humilié et demande comment il pourrait être libéré. Celui-ci répond nettement : « En trouvant quelqu’un qui prenne ma place dans la charrette. » Arthur et l’assemblée se regardent, atterrés : qui osera se sacrifier ainsi en acceptant d’être charrettier ?
Hélas, personne ne bouge. Arthur, conscient de la leçon du passé mais pas encore assez brave pour y remédier seul, admet tristement qu’aujourd’hui aucun de ses chevaliers ne s’offrira à un tel échange. Le nain ricane : « Tant mieux ! » et fouette son misérable cheval. La charrette fait le tour de la cour, le chevalier captive essuyant crachats et moqueries des badauds.
Gauvain, qui a rejoint la cour, descend des appartements de la reine (il la veille souvent en ce temps de chagrin). On lui raconte l’épisode de la charrette. Ce rappel direct de la mésaventure de Lancelot l’emplit de remords et de colère. « Maudits soient les inventeurs des charrettes ! » s’écrie-t-il dans un accès de rage sincère. Il se souvient trop bien comment Lancelot a été traité et se reproche de n’avoir pas agi ce jour-là.
Au même moment, la charrette, après avoir fait le tour de la ville sous les huées, revient dans la cour pour quémander une place à la table du repas. Le chevalier prisonnier ose demander à manger avec la cour. Un froid se fait : tous les places-fins refusent dédaigneusement qu’il s’assoie à leurs côtés. On lui dit qu’il n’est pas digne de la compagnie des chevaliers ni même des écuyers – qu’il mange par terre s’il a faim ! On lui montre sans ménagement la porte, littéralement.
Gauvain, outré de ce manque de charité et revoyant en cet homme le reflet de Lancelot, prend une décision. Au scandale de l’assemblée, il va s’asseoir par terre à côté du pauvre chevalier, lui tenant compagnie pour manger. Il déclare hautement que, charrettier ou pas, cet homme reste un chevalier et qu’il lui tiendra compagnie. La cour murmure : certains admirent Gauvain pour son empathie, d’autres chuchotent qu’il déshonore son rang. Arthur lui-même envoie un message discret à Gauvain : « Mon neveu, tu te couvres de honte en agissant ainsi, tu entaches la Table Ronde. » Gauvain répond calmement mais fermement : « Si la honte atteint qui va en charrette, alors Lancelot en est entaché aussi – souvenez-vous. » Cette phrase fige tout le monde : c’est la première fois qu’on dit explicitement qu’on a maltraité Lancelot injustement. Arthur en reste confus et penaud.
Après le repas, le charrettier remercie Gauvain de sa bonté et s’en va. Personne ne fait attention à lui s’éclipsant. Mais peu après, un grand fracas se produit à l’écurie : quelqu’un vient de voler l’un des meilleurs destriers du roi ! Aussitôt, on voit repasser le prisonnier sur la monture volée, l’œil flamboyant de défi. Il arrête son cheval en plein milieu de la cour et lance un défi retentissant : « Roi Arthur, le plus couard de tous les rois, puisque nul de tes chevaliers n’a osé monter en charrette pour moi ! Je t’emmène ce cheval, et j’en prendrai d’autres, et aucun de tes hommes ne pourra m’en empêcher. » Tonnerre dans la cour. Arthur, un instant sidéré, entre dans une fureur froide. L’insulte est immense.
Le charrettier, se tournant vers Gauvain, ajoute plus doucement : « Messire Gauvain, merci d’avoir mangé avec moi. Je n’oublierai point votre noblesse. » Gauvain lui répond : « Partez en paix, chevalier. De moi, vous n’avez rien à redouter. » Ce bref échange montre que Gauvain le respecte et que l’autre le considère comme le seul d’honneur ici.
Arthur, lui, bouillonne. Sagremor, un chevalier bouillant de la Table Ronde, n’attend pas d’ordre : vexé par l’affront au roi, il court s’armer et part au galop rattraper l’insolent. Bientôt, plusieurs autres le suivent : Lucan le bouteiller, Bédévère le connétable, Giflet fils de Do et même Keu le sénéchal, encore endolori mais piqué au vif, se lancent tour à tour.
Ils poursuivent le mystérieux chevalier le long d’une rivière voisine. Au gué d’une forêt, ils aperçoivent l’insolent arrêté devant une petite troupe d’une dizaine d’hommes en armes – on comprend qu’il les attendait. Ces hommes sont vraisemblablement des compagnons du charrettier. Sagremor arrive le premier, fonce sur le chevalier inconnu. En une passe, le chevalier le renverse, l’envoie au sol et lui confisque son destrier vaincu, qu’il remet à ses gens de l’autre côté du gué. Sagremor, humilié, doit rentrer à pied annoncer au roi qu’il a « un cheval de moins ».
Lucan y va à son tour. Même sort : désarçonné, cheval perdu. Puis Bédévère, puis Giflet – aucun ne tient devant le jeune champion. Il combat avec une aisance et une fougue impressionnantes, recueillant chaque fois un cheval de plus (il les prend par la bride et les confie à ses sbires qui les mettent en sécurité). Keu, dernier arrivé, s’élance avec hargne. Mais dans sa précipitation, il glisse au milieu du gué et boit la tasse, ridiculisé. Le chevalier lui prend aussi son destrier, puis décide que la leçon a assez duré.
Sagremor, Lucan, Bédévère, Giflet et Keu reviennent penauds et crottés au château, à pied, annonçant que l’étranger leur a pris tous leurs chevaux. Arthur, humilié, fulmine de colère – plus contre lui-même que contre eux en vérité, se rendant compte tard de la sagesse de Gauvain. Il rabroue Gauvain sévèrement (« Tu as déshonoré la Table Ronde, voilà le résultat! »). Gauvain, flegmatique, réplique seulement : « Bel oncle, ce n’est pas la charrette qui nous fait honte, c’est notre manque de cœur. Plus de honte pour tous ainsi. » Arthur n’a rien à répondre – il sait Gauvain dans le vrai.
Sur ces entrefaites, le nain qui conduisait la charrette reparaît, cette fois avec une demoiselle voilée juchée dessus. Le nain arrête la charrette et c’est la dame voilée qui prend la parole : elle admoneste Arthur et sa cour avec virulence. « On m’avait dit, roi Arthur, que ta cour secourait les opprimés sans hésiter. Il n’en est rien : tu as laissé partir un chevalier sans qu’aucun des tiens consente à monter en charrette pour lui. En résultat, il emporte six de tes chevaux, ce qui te couvre de honte et non d’honneur ! Et moi, je doute qu’il se trouve quelqu’un pour me délivrer en prenant ma place… » Le ton est acerbe et fait rougir plus d’un chevalier présent.
À ces paroles, Gauvain réagit au quart de tour, piqué au vif dans son idéal chevaleresque : « En nom Dieu, je le ferai, pour l’amour du bon chevalier qui un jour monta pareil équipage ! » s’écrie-t-il. Et sur-le-champ, il saute dans la charrette aux côtés de la demoiselle, offrant de prendre sa place. La cour pousse un cri de surprise : le preux Gauvain, le modèle, s’abaisse à ce qu’il refusait hier ? Oui, par repentir et par admiration pour Lancelot, Gauvain accomplit enfin le geste qu’il avait refusé l’an passé. La demoiselle descend de la charrette, récupère un magnifique palefroi blanc qu’on lui apporte, et regarde la scène avec satisfaction.
Avant de partir, elle révèle ce qui se cachait derrière ces épreuves : elle annonce qu’elle avait orchestré cela « pour l’amour de Lancelot, qui un jour s’y laissa voir aussi pour reconquérir la reine Guenièvre. » Elle lève son voile et révèle son identité : c’est la Dame du Lac en personne (la fée Viviane), la mère adoptive de Lancelot ! Elle jette un regard perçant au roi Arthur et ajoute : « Sais-tu qui était ce jeune chevalier qui a abattu tes compagnons et ravi tes chevaux ? Ce n’est qu’un jouvenceau adoubé à Pâques dernier. Il a nom Bohor l’Exilé. C’est le cousin de Lancelot et le frère de Lionel, lequel est parti follement en quête de Lancelot sans le trouver. » Sur ces mots, la dame fait signe au nain de repartir, emportant Gauvain dans la charrette. Arthur, médusé, réalise qu’il a terriblement manqué à son devoir envers Lancelot – au point que la Dame du Lac elle-même est venue lui faire la leçon !
À peine la Dame du Lac s’éloigne-t-elle qu’arrive en vue un groupe de cavaliers menant plusieurs chevaux. En tête galope un chevalier sans heaume, brandissant un signe de paix. Il s’approche : c’est Bohor, le fameux Bohor l’Exilé dont la dame vient de parler. Avec lui, ses gens ramènent sagement les destriers confisqués, preuve de sa bonne foi. Bohor met pied à terre devant Arthur, s’incline et dit : « Sire, voici vos destriers que je vous rends. Je ne voulais ni vous voler ni vous déshonorer, mais juste ouvrir les yeux de votre cour. »
Arthur, soulagé qu’on lui rende ses biens et impressionné par ce jeune héros, reprend contenance. Guenièvre, elle, a immédiatement reconnu Bohor – elle sait que c’est un cousin très cher de Lancelot. En femme courtoise, elle se lève vivement et vient accueillir Bohor avec une joie non dissimulée. Elle fait mille fêtes (selon l’expression du conte) à Bohor pour l’amour de Lancelot. Arthur, prenant la mesure de la valeur de Bohor, l’invite séance tenante à rejoindre les Chevaliers de la Table Ronde. Bohor, modeste, décline d’abord en disant qu’il ne s’en juge pas digne, mais Arthur insiste : un jeune homme capable de mettre en échec Sagremor et consorts ne peut être qu’un atout pour la Table Ronde.
Guenièvre, radieuse de voir un proche de Lancelot en bonne santé, interroge Bohor avec espoir : « Beau sire, qui était cette demoiselle dans la charrette ? » Bohor sourit : « C’était la Dame du Lac, qui a élevé Lancelot, Lionel et moi. » Guenièvre regrette aussitôt de ne pas l’avoir reconnue – elle qui invoquait la Dame du Lac dans ses prières pour Lancelot ! Elle se lève aussitôt, fait seller son palefroi et s’élance dans la ville pour retrouver la charrette de la fée. Elle la rattrape, Gauvain y est toujours, promené dans les rues (sans doute la Dame du Lac avait un dernier message pour la population en l’exhibant). Guenièvre descend de cheval, monte dans la charrette aux côtés de Gauvain, imitablement, et Arthur qui l’a suivie fait de même. Puis tous les chevaliers présents s’y engouffrent aussi, l’un après l’autre, occupant toute la charrette, voire la tractant – on imagine la scène symbolique. Ainsi, plus jamais la charrette ne sera un emblème de honte à Camelot : dès lors, on paradera les criminels sur de vieux chevaux sans queue ni oreilles, et la charrette perdra son pouvoir infamant. C’est la forme d’expiation qu’institue la cour pour réparer la honte faite à Lancelot.
La Dame du Lac, satisfaite, quitte alors Camelot sur un mot énigmatique – elle n’a plus besoin d’apparaître maintenant que la leçon est comprise. Arthur, repenti, entérine l’idée d’un grand tournoi vingt jours plus tard à Pomeglay, pour redonner le moral à tout le monde et, espère secrètement la reine, pour revoir Lancelot peut-être. Mais cela appartient aux chapitres suivants.
En résumé, le chapitre XVII voit l’aboutissement symbolique du motif du « chevalier charretté » : la cour reconnaît son erreur envers Lancelot. Gauvain se sacrifie par amour et respect pour lui, la Dame du Lac elle-même intervient pour défendre l’honneur de son pupille et apporter en renfort Bohor. Ce dernier, par sa bravoure, redonne espoir à la reine et annonce implicitement que Lancelot n’est pas perdu : il reste une alliée (la Dame du Lac) et de la famille (Bohor, Lionel) mobilisés pour lui.
La présence de Bohor, dit « l’Exilé », est un tournant : il intègre la Table Ronde, ce qui introduit un nouveau personnage de poids pour la fin de l’histoire. Surtout, il vient d’humilier Arthur au nom de Lancelot, ce qui paradoxalement recoud les liens : Arthur, ayant bu la coupe d’humilité, sera plus prompt à honorer Lancelot dorénavant.
Le chapitre se clôt sur Guenièvre heureuse d’avoir noué contact avec Bohor (elle se dit que s’il est là, Lancelot ne doit pas être loin), et Arthur qui, pénétré de regrets, se hâte d’organiser la fête du tournoi pour conjurer les sombres mois passés. Les pions sont placés pour la suite : Lancelot va revenir incognito au tournoi, la reine le reconnaîtra, etc. Mais au moins, à ce stade, la charrette est lavée de son infamie : plus aucun chevalier ne sera déshonoré d’y monter désormais, puisque le roi lui-même et tous les barons s’y sont installés en pénitence. Ainsi, la boucle est bouclée : Lancelot n’est plus « le chevalier à la charrette » moqué, il devient au contraire un parangon dont on s’excuse publiquement d’avoir mésestimé le sacrifice.
Lancelot délivré par amour
Le chapitre XVIII raconte la libération miraculeuse de Lancelot de sa prison grâce à l’amour – amour que lui porte une dame et, plus symboliquement, l’Amour même qui veille sur lui. C’est l’avant-dernier coup du sort favorable avant le dénouement final.
Rappelons-nous : suite aux ruses de Méléagant, Lancelot a été piégé et capturé par un nain complice alors qu’il cherchait Gauvain. Il a été enfermé dans une tour isolée au milieu d’un marais aux marches de Galles, avec pour geôlier le sénéchal de Gorre. Méléagant voulait ainsi s’assurer que Lancelot ne puisse se présenter au duel final à Camelot, s’arrogeant ainsi une « victoire » par forfait. Lancelot croupit donc là depuis un certain temps (près d’un an d’après le texte, ce qui semble un peu extrême chronologiquement, mais c’est l’idée).
Or, Méléagant a une demi-sœur, fille de Baudemagu mais d’une autre mère. Cette jeune femme, noble de cœur, a été victime des intrigues de Méléagant : par ses calomnies, il l’a fait exiler du royaume, l’empêchant d’hériter des terres maternelles. Elle habite justement aux confins du royaume, non loin du marais où se trouve la tour-prison. Cette demi-sœur déteste Méléagant pour son injustice et a vent qu’un chevalier est détenu en secret dans la tour du marais. Elle soupçonne – peut-être d’après les légendes – qu’il pourrait s’agir de Lancelot. Quoi qu’il en soit, son bon naturel la pousse à vouloir secourir ce prisonnier de son infâme frère.
La demoiselle se rend donc incognito près du marais. Elle bénéficie d’une complicité sur place : le sergent geôlier de la tour et sa femme lui sont redevables (la sœur de Méléagant a élevé cette jeune épouse et l’a fait marier). Elle arrive de nuit, loge chez le couple. Sa protégée (la femme du sergent) l’héberge fidèlement. Le soir venu, quand tout le monde dort dans la maison, la demoiselle entreprend son plan.
Avec deux suivantes qui l’ont accompagnée, elle sort en secret. Elle sait où est la barque qui permet d’aller jusqu’à la tour. Elles s’y engouffrent silencieusement. Sous la clarté de la lune, elles voguent sur l’eau sombre jusqu’à la base de la tour. Là, un faible halo émane d’une étroite ouverture en haut : c’est par là que Lancelot reçoit chaque jour une maigre pitance via un panier.
La demoiselle entend alors une voix qui pleure doucement dans le silence de la nuit. C’est Lancelot qui se lamente, ne sachant plus s’il est jour ou nuit, abandonné depuis tant de mois. Ses paroles, qu’elle surprend, sont poignantes : « Ah, Fortune, comme ta roue a mal tourné pour moi ! On dit vrai qu’on a peine à trouver un ami fidèle… Ha, messire Gauvain, si vous étiez emprisonné comme je le suis depuis un an, il n’est tour ni forteresse que je n’assiégerais pour vous trouver ! Et vous, madame la reine, qui m’avez tout donné de bon, ce n’est pas tant pour moi que je pleure de mourir ici, c’est surtout en pensant à la peine que vous aurez en apprenant ma mort ! »
La sœur de Méléagant, entendant ces plaintes, n’a plus de doute : c’est bien Lancelot du Lac lui-même qui croupit là-dedans. Et il pense la reine ignorante de son sort – ce qui est vrai. Le cœur de la demoiselle se serre. Elle frappe doucement contre le rebord de pierre pour signaler sa présence sans alerter la maisonnée sur la rive.
Lancelot, entendant un bruit léger, approche de la lucarne et tente de distinguer quelque chose. Elle chuchote : « Chevalier, je suis une amie, affligée de votre détresse. Je risque ma vie ici pour vous délivrer. » Lancelot, d’abord incrédule, finit par voir la silhouette voilée en bas et comprendre qu’on vient l’aider. Un espoir fou l’envahit.
La demoiselle, prudente, retourne rapidement à la maison du sergent sans faire de bruit. Elle y prend un solide pic de fer (une sorte de levier) et une corde robuste. Elle revient à la barque, attache la corde neuve au panier qui pend de la lucarne. Lancelot, comprenant son geste, tire la corde jusqu’à lui. Il trouve ainsi attachés au bout le pic et la grosse corde.
Armé du pic, Lancelot commence à forcer l’ouverture étroite. Il doit faire sauter des pierres scellées. Il travaille avec ardeur – la perspective de la liberté lui donne une force surhumaine. En bas, la demoiselle et ses pucelles retiennent leur souffle. Quelques éclats de mortier tombent dans l’eau ; elles redoutent un bruit trop fort, mais tout reste calme.
Enfin, Lancelot parvient à élargir assez le trou pour se glisser dehors. Il fixe la grosse corde à un anneau intérieur, passe la boucle autour de lui et se laisse glisser le long de la tour avec agilité, malgré sa faiblesse. Il atteint la barque et saute dedans. Pas un mot n’est échangé – la prudence prime.
Ils gagnent la berge, entrent dans la petite maison du sergent (celui-ci ronfle, la confiance de la demoiselle étant telle qu’elle n’a même pas jugé nécessaire de l’éliminer). Là, la demoiselle cache Lancelot dans une chambre voisine de la sienne.
Lancelot boit un peu de vin, mange du pain apporté par la demoiselle – c’est sans doute son premier vrai repas depuis des lustres. Puis, vaincu par l’épuisement et l’émotion, il s’endort sur un lit confortable (quel luxe après la pierre de sa tour !).
Au petit matin, la demoiselle entre discrètement. Elle apporte un déguisement pour Lancelot : une de ses propres robes longues et amples, à capuchon. Elle lui propose de s’habiller ainsi en dame, afin qu’il puisse traverser le territoire sans se faire repérer (les postes de garde sont encore aux mains de Méléagant). Lancelot, d’abord étonné, accepte, amusé peut-être par l’idée – il qui n’a pas peur du ridicule si c’est pour la réussite.
Une fois travesti – sans doute en grande dame voilée –, Lancelot sort du logis au petit matin aux côtés de la demoiselle et de ses deux suivantes. Aux yeux des quelques gardes du marais, c’est la dame en visite qui repart entourée de son cortège habituel – rien de suspect. Le geôlier fait coucou à la “dame” sans deviner qu’il s’agit du prisonnier qui s’échappe sous son nez.
Dès qu’ils sont hors de vue du marais, Lancelot arrête son cheval et descend. Il retire la robe, retrouve sa tenue de chevalier (on lui a sans doute apporté une armure légère ou au moins une épée). Il tombe aux pieds de sa libératrice, la remerciant du fond du cœur. Elle l’interrompt : c’est elle qui est ravie de l’avoir secouru, en expiation des torts de son frère.
Elle lui demande une seule chose : de venger son honneur en plus du sien. Car Méléagant l’a spoliée de son héritage et calomniée ; elle hait son frère. Lancelot jure que quand l’heure viendra, il tuera Méléagant – ce qu’il comptait bien faire de toute façon.
La demoiselle lui indique ensuite la route à suivre pour rejoindre la cour d’Arthur (car il faut qu’il y soit dans les quarante jours fixés). Il la remercie encore, puis la demoiselle préfère sans doute rebrousser chemin pour éviter d’être trop compromise.
Lancelot, une fois seul sur un bon cheval frais que la demoiselle lui a fourni, éperonne avec ardeur vers Camelot. Il arrive in extremis – mais cela, c’est au chapitre suivant.
Le titre “Lancelot délivré par amour” reflète plusieurs niveaux de lecture : c’est l’amour de la demoiselle (en l’occurrence, par solidarité, ou l’affection fraternelle détournée en haine de Méléagant), mais aussi l’Amour providentiel qui ne laisse pas le chevalier languir plus loin. On notera que la demoiselle est tombée amoureuse de Lancelot en le secourant (dans certaines interprétations), ce qui la motive aussi – comme tant d’autres, séduite par sa prestance malgré ses misères.
Quoi qu’il en soit, ce chapitre marque la dernière difficulté surmontée : Lancelot est enfin libre et file retrouver Arthur pour le duel final avec Méléagant dans les délais impartis. Plus rien ne s’oppose au dénouement heureux de la quête : la route est ouverte, littéralement et symboliquement, par l’amitié amoureuse d’une femme.
Le tournoi de Pomeglay
Le chapitre XIX se déroule vingt jours après le retour de Guenièvre à Camelot, sur les terres de Pomeglay où Arthur a organisé un grand tournoi. Ce tournoi sert de cadre à des retrouvailles en partie masquées entre Lancelot et Guenièvre, et à l’émerveillement général devant les exploits d’un chevalier inconnu (Lancelot déguisé), jusqu’à ce que la reine seule le reconnaisse.
Pomeglay est en liesse : tant de seigneurs et chevaliers affluent que la ville déborde. Chaque maison arbore l’écu d’un chevalier logé ; ceux qui n’ont pu entrer ont planté leurs tentes autour des remparts. La cité est superbement décorée : bannières aux fenêtres, rues jonchées d’herbes aromatiques comme pour un festival. Marchands et changeurs occupent le marché, vendant de tout en abondance – jamais fête n’a été plus somptueuse, dit-on.
Dans ce foisonnement, Lancelot, arrivé incognito tardivement, peine à trouver un logement. Il finit par s’installer comme il peut dans une masure misérable en périphérie, que personne n’a réclamée. Lancelot garde l’anonymat complet : il porte un écu peint en vert uni traversé de trois bandes d’argent, inconnu de tous.
Épuisé par son long voyage (il a chevauché sans relâche depuis sa délivrance pour être dans les délais), Lancelot s’assoupit sur la paillasse de sa masure. Or, un jeune héraut légèrement ivre, curieux, passe la tête par la porte entrouverte pour voir qui loge là. Il reconnaît Lancelot qui dort ! Surpris et joyeux, il se signe et s’enfuit en criant une phrase devenue proverbiale : « Ores est venu qui l’aunera ! » (ce qui signifie en vieux dialecte : “Désormais est venu celui qui surclassera tous les autres !”). Personne ne comprend encore cette clameur inédite dans un tournoi, mais elle pique la curiosité.
La nuit précédant le tournoi est animée de danses et festins. On allume illuminations et flambeaux partout. Mais dès l’aube, les hérauts parcourent la ville en claironnant : « Aux armes, chevaliers, il fait jour ! » pour éveiller les participants.
Lancelot, lui, se lève avant l’aube. Il va entendre une messe discrètement, puis se prépare. Il sort vêtu de son armure sans armoiries distinctives, le heaume clos. Sur son écu vert, personne ne le reconnaît. Déjà, les chevaliers défilent en cortège vers la lice hors les murs. Les dames affluent aux gradins ; au centre trône un échafaud magnifique pour la reine Guenièvre, entourée de ses dames et de chevaliers qui ne combattent pas (Gauvain est auprès d’elle, convalescent de sa fiasco de charrette par exemple).
La reine a le cœur plus léger depuis l’épisode du chapitre précédent – elle sait, ou du moins espère ardemment, que Lancelot ne manquera pas d’être présent incognito. Toute la journée, Guenièvre observe les chevaliers entrer en lice, demandant parfois à Gauvain qui est celui-ci ou celui-là.
Lorsque le héraut ivre de la veille aperçoit l’écu vert à bandes argent sur un cheval, il recommence à crier : « Voici venir celui qui l’aunera ! » Son collègue moqueur lui jette : « Il a beau dire, son champion ne mesure plus rien depuis qu’il a peur ! » en référence à la couardise feinte que Lancelot affichera plus tard.
Le tournoi commence. Au départ, les joutes individuelles s’enchaînent – c’est la mêlée initiale. Un chevalier du nord, Helios de Northumberland, s’illustre en brisant plusieurs lances. La reine suit avec intérêt, mais scrute aussi l’arrivée éventuelle d’un chevalier vert…
Enfin, Lancelot entre en lice. Il se tient à distance d’abord, observant. Puis soudain, il fond dans la mêlée comme l’éclair. Il vise Helios qui dominait le champ jusque-là. D’un choc formidable, Lancelot renverse Helios cheval et cavalier, lui brisant le bras. Un murmure émerveillé parcourt la foule : quel est ce foudre de guerre inconnu ?
Loin de s’arrêter, Lancelot enchaîne. Un adversaire portant la manche brodée de sa dame (Cador) s’avance, Lancelot le désarçonne sans coup férir. Dès lors, tous les meilleurs du camp adverse veulent l’affronter – un à un, il les fait mordre la poussière. Sa générosité est telle qu’il donne les chevaux qu’il gagne aux hérauts ou à ceux tombés à pied, ne conservant rien. Ce geste de largesse chevaleresque lui vaut la sympathie de beaucoup.
Aux fenêtres, les jeunes filles admirent ce paladin masqué ; certaines murmurent qu’elles ne refuseraient pas son amour s’il le demandait – tant il les subjugue. Guenièvre, elle, a déjà la conviction que c’est Lancelot : son style, sa grâce martiale ne trompent pas son cœur. Mais elle ne révèle rien, se contentant d’observer avec une fierté contenue.
L’après-midi avance. Lancelot a mis hors de combat presque tous les chevaliers du camp opposé. Chaque fois qu’une lance se brise, un écuyer lui en remet une. Il ne faiblit pas. Néanmoins, à un moment, il blesse grièvement un adversaire à la gorge – le sang gicle et on craint qu’il n’ait tué un homme. Endeuillé, Lancelot laisse tomber son arme, annonçant qu’il se retire plutôt que d’avoir tué involontairement un chevalier. On apprend peu après que le blessé était un vassal du roi Claudas (ennemi de Lancelot) ; soulagé que ce ne soit pas un allié, Lancelot déclare que s’il meurt ce n’est pas grave (“puisqu’il appartient à Claudas, peu me chaut de sa mort !”). Sur ce, il reprend la mêlée de plus belle.
Ce soir-là, tout le monde ne parle plus que du « chevalier vert aux bandes d’argent ». Beaucoup murmurent que ce doit être Lancelot revenu – Gauvain le soupçonne aussi. Guenièvre, elle, n’a plus aucun doute.
Afin de préserver l’anonymat de Lancelot, la reine ourdit un petit stratagème. Elle envoie une de ses demoiselles en messager secret ordonner au champion de faire semblant de mal combattre désormais. Obéissant au commandement de « sa dame », Lancelot change soudain d’attitude le lendemain : il feint la maladresse, rate des passes exprès, semble fuir devant certains assaillants. La foule qui le portait aux nues la veille se met à le conspuer, ne comprenant pas ce revirement. Un héraut raille l’autre : « Eh bien, il a tellement mesuré qu’il a cassé sa toise ! » moquant la prédiction du champion invincible.
Les adversaires humiliés la veille ricanent à leur tour : on dit que le chevalier vert n’est en fait qu’un poltron grand fanfaron. Seule la reine sait la vérité.
Le soir du second jour, bon nombre de mauvaises langues médit sur le champion mystérieux – ainsi va la gloire éphémère. Mais le troisième jour, la reine, voyant la mascarade aller trop loin, envoie à nouveau sa suivante intimer à Lancelot l’ordre inverse : redevenir le meilleur pour remporter la victoire finale. Aussitôt, Lancelot retrouve toute sa vaillance. Il accomplit d’ultimes prouesses spectaculaires qui jettent tout le monde dans l’admiration. Finalement, il remporte haut la main le tournoi.
Les demoiselles du jury du tournoi lui décernent le prix d’honneur, un mouton d’or. Mais lorsqu’on s’avance pour lui remettre, le chevalier a disparu ! Lancelot s’est esquivé avant la fin pour retourner à sa prison par fidélité à sa promesse à la dame du sénéchal (chapitre précédent). Il ne reste que son écu accroché à la porte de son abri minable, et la lance et armure de son cheval, abandonnées.
Ainsi, le “chevalier vert inconnu” repart incognito comme il est venu, ne laissant derrière lui qu’une légende. Guenièvre, cependant, sait tout : elle a reconnu Lancelot dès la première journée. Ce stratagème leur a permis de communiquer sans parole (les messages via la demoiselle) et de tromper tous les regards.
Le chapitre se termine sur les interrogations de la cour : Qui était ce champion masqué ? Gauvain a sa petite idée, et la reine a évidemment deviné. Le roi Baudemagu (présent peut-être incognito lui aussi) a compris que Lancelot a respecté son serment de revenir au bout de 40 jours. Mais comme Lancelot a disparu avant la distribution des prix, la curiosité reste entière.
En somme, ce chapitre montre Lancelot triomphant dans l’arène publique tout en restant fidèle à sa dame et à sa promesse, puis s’éclipsant modestement. C’est une apothéose chevaleresque où l’amour et la prudence triomphent de la vanité. Guenièvre, seule détentrice du secret, en aime Lancelot davantage encore : il a remporté le tournoi pour elle, et s’est humilié aussi pour elle. Leur complicité muette illumine ce chapitre.
Lancelot dans la tour
Le chapitre XX relate le coup de traîtrise final de Méléagant : la capture surprise de Lancelot et son enfermement secret dans une tour isolée, peu après le tournoi de Pomeglay. C’est la dernière épreuve que Lancelot devra surmonter avant le dénouement, et elle explique pourquoi il manque initialement au rendez-vous fixé à Arthur par Méléagant.
Après son triomphe anonyme au tournoi de Pomeglay, Lancelot, fidèle à sa parole donnée à la femme du sénéchal de Gorre (chapitre XVIII), est retourné de lui-même dans sa prison. En effet, la dame l’avait relâché sous condition qu’il reviendrait après la joute. Lancelot, homme d’honneur absolu, a donc repris la route de Gorre avant même la fin du tournoi, laissant derrière lui son écu et sa gloire. Il s’est glissé hors du champ, a franchi incognito la frontière et est revenu au lieu de sa captivité.
Hélas, pendant son absence, Méléagant a pris ses dispositions. Fou de rage d’avoir vu Lancelot briller au tournoi (il a sûrement compris que c’était lui le chevalier vert), Méléagant décide de rendre sa prison inéluctable. Dès que Lancelot se présente au sénéchal (qui s’impatientait de ne pas le voir revenir le jour même), Méléagant en personne surgit avec des gardes. Il fait saisir Lancelot sur-le-champ.
Méléagant ne veut pas risquer une troisième évasion miraculeuse de son ennemi. Il ordonne qu’on transfère Lancelot dans une autre prison encore plus sûre : une tour très haute au milieu d’un grand marais, à la lisière du royaume (côté pays de Galles). Cette tour est quasiment inaccessible sauf par bateau. On y enferme Lancelot au sommet, et Méléagant fait sceller à même la pierre toutes les issues – portes et fenêtres murées, excepté un tout petit guichet à la toute cime. Par ce guichet, chaque jour on hisse à Lancelot une maigre ration de pain d’orge dur et d’eau croupie. Autant dire qu’il n’a aucune chance de sortir sans aide extérieure. Méléagant supervise lui-même ces travaux de maçonnerie, s’assurant que Lancelot n’ait même pas l’espace d’un soupir pour s’échapper. Dans sa haine prudente, il se vante : « Cette fois, s’il sort, ce ne sera que par congé », c’est-à-dire par permission expresse (sous-entendu la sienne, qu’il n’accordera jamais).
Une fois Lancelot ainsi enterré vivant dans son donjon de pierre, Méléagant jubile. Il part aussitôt pour la cour du roi Arthur (alors à Londres) afin de réclamer son dû puisque Lancelot ne se présentera pas au jour dit. Nous sommes précisément à l’approche de la date butoir des quarante jours.
La scène se transporte donc à la cour d’Arthur. Méléagant arrive à Londres, où Arthur tient sa cour de Toussaint. Triomphant, tout armé, il se présente devant le roi Arthur sur l’estrade. Droit au but, il déclare devant tous : « Me voici, roi Arthur, au terme fixé. Lancelot ne s’est pas présenté – je viens donc réclamer mon droit : livrez-moi la reine Guenièvre, que je l’emmène en Gorre. »
Un murmure outré parcourt la cour. Gauvain en particulier fulmine. Arthur, pâle mais lié par sa parole, ne peut que constater que Lancelot est absent. Il dit d’une voix contrainte : « Méléagant, comme convenu, vous devez attendre quarante jours ici. Si Lancelot ne se présente pas d’ici là, ou nul champion en son lieu, alors oui, vous emmènerez la reine. » Méléagant, confiant que sa manigance a marché (il sait Lancelot hors d’état), accepte de patienter ce délai. Arthur offre l’hospitalité (bien que l’atmosphère soit tendue).
Neuf jours avant la fin du délai, Méléagant, tout bardé de fer, revient devant Arthur. Lancelot n’a donné aucun signe ; il se rengorge et somme le roi de tenir parole : « Sire, Lancelot ne s’est pas présenté – je réclame qu’on me livre la reine maintenant. » Arthur retient sa rage : il regarde autour de lui en vain, espérant un miracle. Nul champion ne se lève. Alors Gauvain, fidèle neveu, s’avance : « Lancelot n’est point là, mais il eût été prêt ! Eh bien, je combattrai à sa place, pour l’amour de ma dame la reine et pour lui. » Méléagant ricane : Gauvain n’a pas la réputation d’égaler Lancelot, mais qu’importe, il veut en découdre. Arthur consent, amer.
Gauvain sort revêtir son armure. Le duel va avoir lieu. Guenièvre, présente dans l’assemblée, cache son angoisse – elle sait Gauvain vaillant mais Méléagant retors.
Au moment où Gauvain enfourche son destrier pour descendre en lice, un tumulte s’élève aux portes : un cavalier vient d’entrer au château d’Arthur à bride abattue ! C’est Lancelot, pâle mais flamboyant, qui surgit tel un deus ex machina. Il a été libéré la nuit précédente grâce à la sœur de Méléagant (événements du chapitre XVIII) et a chevauché sans relâche pour arriver pile avant la date fatidique. Gauvain l’aperçoit, poussent un cri de joie : « Lancelot, mon ami ! »
Sans perdre une seconde, Gauvain saute de cheval et court à Lancelot. Il lui donne littéralement son armure : il détache son haubert, son heaume, son écu, et aide Lancelot à s’en équiper. Lancelot est essoufflé de sa course, mais radieux – il arrive à temps ! Arthur accourt aussi, embrassant Lancelot avec effusion, trop heureux de le revoir vivant. Guenièvre, qui n’osait espérer ce miracle, laisse échapper une larme de bonheur.
Lancelot n’a guère le temps aux retrouvailles : déjà, il se dirige d’un pas déterminé vers Méléagant, qui n’en mène pas large de le voir surgir alors qu’il le croyait hors-jeu. « Méléagant, » lance Lancelot en se plantant devant lui sous les yeux d’Arthur stupéfait, « tu as braillé pour ton combat – grâce à Dieu, je sors de ta tour où tu m’avais enfermé traîtreusement. Il est trop tard pour fermer l’écurie quand les chevaux sont dehors ! » (ce proverbe cinglant signifie : tu as perdu ta chance de me retenir, je suis libre et prêt).
On place donc le champ clos une nouvelle fois, cette fois dans une vallée verdoyante près de Londres, à la vue de la cour entière. Arthur et Guenièvre s’installent à l’ombre d’un ancien sycomore au bord d’une fontaine. Des gardes sont postés pour que nul ne trouble le duel. Au son du cor, Lancelot et Méléagant s’élancent pour la troisième et dernière fois l’un contre l’autre.
La joute est brève : Méléagant, nerveux, rate son coup ; sa lance casse sur le solide bouclier de Lancelot (Gauvain avait fortifié son écu de planches). Celle de Lancelot, en revanche, perce l’écu de Méléagant, le blesse au bras et le jette à terre avec son cheval. Méléagant se relève, mais Lancelot a déjà sauté au sol épée au poing.
S’ensuit un duel acharné. Méléagant se défend vaillamment un temps, mais Lancelot est transfiguré : il frappe avec une telle colère froide (après tout, Méléagant l’a emprisonné si lâchement) qu’il entame Méléagant en trente endroits. Bientôt, Méléagant ploie. Du sang coule de son heaume et de sa maille. Lancelot le voit faiblir et d’un coup d’épaule le renverse au sol. Il lui saisit le casque et tente de le lui arracher. Les courroies résistent ; qu’à cela ne tienne, Lancelot martèle le heaume du pommeau de son épée jusqu’à enfoncer les mailles dans le crâne de Méléagant, qui perd connaissance.
La mort de Méléagant
Lancelot alors coupe les lanières du casque et jette celui-ci au loin. Il attend que Méléagant revienne à lui (par pur code chevaleresque : il veut qu’il soit conscient au moment de sa mort, pour qu’il puisse éventuellement demander merci). Quand Méléagant ouvre les yeux, Lancelot – le tenant toujours par la gorge – lui demande s’il se reconnaît vaincu. Méléagant, vain, feint de quémander « Merci… par tous les saints, ayez pitié de moi… » Lancelot hésite une seconde. Guenièvre à ce moment ne dit mot – elle sait Lancelot veut le tuer ; et Arthur ne pipe mot non plus, sans doute lasse des fourberies de Méléagant.
Or, tandis qu’il geint, Méléagant joue une ultime traitrise : sa main glisse sous le haubert relevé de Lancelot, cherchant à lui enfoncer un couteau dans le ventre. Lancelot le voit du coin de l’œil. Assez ! songe-t-il. Assez d’honneur mal placé avec ce félon. D’un seul mouvement vif, il lève son épée et lui tranche la tête net.
La tête de Méléagant roule dans l’herbe, tachant de rouge la verdure printanière. Un silence choqué puis soulagé s’abat sur l’assistance. Lancelot essuie la cervelle et le sang de son épée sur l’herbe. Keu, ne se retenant plus, accourt ôter l’écu du cou de Lancelot en s’écriant que Lancelot a prouvé ici qu’il est la fleur des chevaliers terrestres. Arthur, soulagé, se lève et vient embrasser Lancelot, encore casqué. Il lui retire le heaume de ses propres mains, signe d’amitié extrême (habituellement réservé à un écuyer de confiance). Guenièvre accourt aussi, plus heureuse que jamais. Tous les barons s’approchent en félicitant.
Arthur ordonne qu’on dresse les tables pour festoyer – c’est la tradition après un jugement de Dieu en faveur de la reine. Il rend honneur à Lancelot plus qu’à nul autre auparavant : il le fait asseoir juste à côté de lui sur l’estrade, distinction jamais accordée même aux plus grands chevaliers. Lancelot en est confus, mais il sait que c’est la façon pour Arthur de compenser ce qu’il a enduré. Guenièvre, radieuse, lui tient la main sous la table peut-être, ravie de le voir enfin reconnu.
Le banquet terminé, Arthur retient Lancelot, ainsi que Guenièvre, Gauvain et Bohor, près de la fenêtre. Il leur demande de raconter en détail toutes les aventures depuis le départ de Lancelot de la cour à la recherche de la reine. Lancelot s’exécute : il narre depuis la charrette jusqu’à la mort de Méléagant, en passant par les ponts, le lit périlleux, les tours de feu, etc. Tout le monde écoute captivé – la reine elle-même découvre certaines choses (comme la voix prophétique de la tombe enflammée parlant du Graal). Arthur fait venir ses scribes pour tout consigner par écrit, ce qui donnera le « Livre de Lancelot » – clin d’œil pseudo-historique comme quoi tout cela a été écrit de son vivant.
Ainsi s’achève l’histoire : tous les nœuds sont dénoués. Lancelot a recouvré son honneur aux yeux du monde et l’amour de Guenièvre plus que jamais. Arthur, pacifié, a fait la paix avec Lancelot (sa place d’honneur en atteste). La cour a tourné la page de l’épisode de la charrette (tout le monde l’a acceptée et s’en est même repenti). L’ennemi Méléagant est mort, sa félonie châtiée. Le récit mentionne qu’Arthur fit même écrire toutes ces aventures dans un livre – celui-là même que nous lisons, comme pour dire : « Et c’est ainsi que ces choses nous ont été conservées. »
Le roman se termine donc sur une note de réconciliation et de célébration : Lancelot, véritable chevalier courtois, a subi toutes les humiliations, tous les dangers, et par sa persévérance et sa loyauté en amour, il a triomphé de tout. Le dernier chapitre souligne que même les erreurs (la charrette, la froideur de la reine) ont été reconnues et rectifiées, scellant ainsi l’apothéose de Lancelot comme chevalier parfait. Le roi a fait consigner tout cela pour édifier les générations futures – c’est-à-dire nous, lecteurs, qui venons d’en suivre le cours épopéique.
Guenièvre et Lancelot, nous laisse-t-on entendre, continueront d’entretenir leur amour clandestin à la cour d’Arthur, plus prudemment mais plus fortifié que jamais par les épreuves surmontées.

