📚 TABLE DES MATIÈRES
- La lettre
- Analyse de la lettre
- Résumé détaillé de la lettre
- Thèmes et problématiques traversant la lettre
- Identité culturelle et critique des mœurs européennes
- Narration, écriture et forme épistolaire
- Analyse linéaire
- Conclusion
La lettre
Au Chevalier Déterville.
à Malthe.
Puisque vous vous plaignez de moi, Monsieur, vous ignorez l’état dont les cruels soins de Céline viennent de me tirer. Comment vous aurois-je écrit ? Je ne pensois plus. S’il m’étoit resté quelque sentiment, sans doute la confiance en vous en eût été un ; mais environnée des ombres de la mort, le sang glacé dans les veines, j’ai longtems ignoré ma propre existence ; j’avois oublié jusqu’à mon malheur. Ah, Dieux ! pourquoi en me rappellant à la vie m’a-t-on rappellée à ce funeste souvenir !Il est parti ! je ne le verrai plus ! il me fuit, il ne m’aime plus, il me l’a dit : tout est fini pour moi. Il prend une autre Épouse, il m’abandonne, l’honneur l’y condamne ; eh bien, cruel Aza, puisque le fantastique honneur de l’Europe a des charmes pour toi, que n’imites-tu aussi l’art qui l’accompagne !
Heureuse Françoise, on vous trahit ; mais vous jouïssez longtems d’une erreur qui feroit à présent tout mon bien. On vous prépare au coup mortel qui me tue. Funeste sincérité de ma nation, vous pouvez donc cesser d’être une vertu ? Courage, fermeté, vous êtes donc des crimes quand l’occasion le veut ?
Tu m’as vûe à tes pieds, barbare Aza, tu les as vûs baignés de mes larmes, & ta fuite… Moment horrible ! pourquoi ton souvenir ne m’arrache-t-il pas la vie ?
Si mon corps n’eût succombé sous l’effort de la douleur, Aza ne triompheroit pas de ma foiblesse… il ne seroit pas parti seul. Je te suivrois, ingrat, je te verrois, je mourrois du moins à tes yeux.
Déterville, quelle foiblesse fatale vous a éloigné de moi ? Vous m’eussiez secourue ; ce que n’a pû faire le désordre de mon désespoir, votre raison capable de persuader, l’auroit obtenu ; peut-être Aza seroit encore ici. Mais, ô Dieux ! déjà arrivé en Espagne au comble de ses vœux… Regrets inutiles, désespoir infructueux, douleur, accable-moi.
Ne cherchez point, Monsieur, à surmonter les obstacles qui vous retiennent à Malthe, pour revenir ici. Qu’y feriez-vous ? fuyez une malheureuse qui ne sent plus les bontés que l’on a pour elle, qui s’en fait un supplice, qui ne veut que mourir.
Analyse de la lettre
La lettre XXXVI occupe une place charnière dans l’ensemble. Jusqu’à la lettre XXVII, Zilia écrit à Aza dans l’espoir que ses quipus lui parviennent. Aza découvre finalement les messages, mais le délai a brisé le lien et il s’est laissé séduire par une Espagnole. Cette trahison est révélée à Zilia par un message venu d’Espagne. Le coup est terrible : elle apprend que son fiancé, longtemps idéalisé, va épouser une autre femme. Peu après, Déterville, qui s’est épris d’elle sans succès, quitte la France pour Malte. La jeune femme se trouve ainsi privée de soutien. Dans la lettre XXXV, Zilia apprend l’infidélité d’Aza et plonge dans le désespoir. La lettre XXXVI est la première qu’elle adresse directement à Déterville en réponse à sa plainte. Elle est rédigée après une crise qui l’a menée aux portes de la mort, ce qui explique son ton éploré et convulsif. Cette lettre marque le basculement définitif du roman : l’espoir qu’Aza revienne se dissipe, Zilia se tourne vers Déterville non pas par amour, mais pour témoigner de ses souffrances et lui demander de l’oublier. La correspondance se poursuit encore quelques lettres, mais la ligne affective change d’axe. Ainsi, le destinataire s’est déplacé ; cependant, la cohérence de l’œuvre demeure, puisque la voix de Zilia reste la seule audible.
Résumé détaillé de la lettre
Dans cette lettre, Zilia répond aux reproches que Déterville lui a adressés. Elle commence par évoquer son état physique et moral. Après avoir appris la trahison d’Aza, elle a connu une crise violente. Les « cruels soins de Céline » l’ont arrachée à la mort, mais elle revient à la vie contre son gré. Lorsqu’elle écrit, elle sort à peine d’une phase d’inconscience où elle avait « longtemps ignoré [sa] propre existence ». Dépourvue de souvenirs, elle n’avait plus de confiance en personne ; désormais réveillée, elle déplore d’être revenue à la conscience de son malheur. Cette entrée en matière installe un registre lyrique et tragique. La plainte est adressée à Déterville, mais c’est Aza qui demeure au centre du récit.
Zilia rappelle ensuite l’infidélité de son fiancé. Le cri « Il est parti ! je ne le verrai plus ! » exprime un deuil soudain et définitif. L’homme qu’elle appelait son « Inca » a été contraint, selon ses propres termes, par « l’honneur fantastique de l’Europe » de la quitter pour épouser une autre femme. L’adjectif « fantastique » souligne l’absurdité d’une valeur inconnue dans sa culture : l’honneur européen lui apparaît comme un concept abstrait et destructeur, se situant en opposition avec l’authenticité péruvienne. Dans son désarroi, Zilia interroge : pourquoi son fiancé ne s’est‑il pas conformé à l’autre facette de cet honneur, qui en Europe consiste à dissimuler sa faute et à ménager la sensibilité de la trahie ? Elle se compare aux Françaises qui, selon elle, se laissent longtemps abuser par des hommes infidèles. Chez les Européennes, la tromperie est fréquente et tolérée pourvu qu’elle reste secrète, tandis qu’elle, fille des Andes, souffre d’une sincérité qu’elle croyait être une vertu mais qui devient un supplice. Ce passage met en lumière la critique croisée des mœurs : en Europe, l’art de cacher la vérité protège le cœur des femmes ; au Pérou, la vérité brutale détruit tout.
S’ensuit une remémoration des derniers instants avec Aza. Zilia se rappelle s’être jetée à ses pieds, ses larmes baignant les pieds de son amant, implorant qu’il reste. L’image du corps prosterné souligne l’ampleur de sa soumission et la force de sa passion. Pourtant, malgré ses supplications, Aza l’a abandonnée pour embarquer. Elle se reproche sa propre faiblesse : si son corps n’avait pas flanché, elle aurait peut‑être trouvé la force de se jeter à la suite de l’ingrat et de mourir en mer, à ses côtés. Le motif de la mort volontaire en présence de l’être aimé renvoie à l’ethos héroïque inca et contraste avec la lâcheté qu’elle attribue à l’honneur européen. Le désespoir de la narratrice atteint son paroxysme lorsque, imaginant Aza triomphant en Espagne, elle s’exclame : « Regrets inutiles, désespoir infructueux, douleur, accable‑moi ».
La lettre contient également une admonestation envers Déterville. La jeune femme lui reproche son absence lors de la scène de départ. Par sa « foiblesse fatale », il a laissé Aza partir sans que personne ne puisse argumenter en faveur d’un changement de décision. Zilia se persuade que la raison et l’éloquence du chevalier auraient pu empêcher le départ. Ce reproche est paradoxal : Déterville n’est pas l’amant, mais son protecteur ; toutefois, à ses yeux, il aurait pu, par générosité, intercéder pour que l’union avec Aza se fasse. Elle se lamente de cette occasion perdue, tout en sachant que le mal est irréparable.
Dans la conclusion, l’héroïne passe de la plainte au renoncement. Elle déconseille à Déterville de revenir du séjour militaire qui l’occupe à Malte, sous prétexte qu’il ne pourrait rien faire pour elle. Elle avoue ne plus sentir les bontés qu’il lui témoigne et les transformer en supplice. Sa résolution est claire : elle ne veut plus que mourir. L’injonction finale – « fuyez une malheureuse » – sonne comme une libération pour elle et pour Déterville. Par ce refus du secours, Zilia affirme la primauté de son propre chagrin et confesse l’impossibilité d’un nouvel amour.
Thèmes et problématiques traversant la lettre
Le sentiment amoureux est le moteur de la plupart des lettres que Zilia adresse à Aza. La lettre XXXVI montre combien cet amour, réduit à un idéal, devient un instrument de torture quand il se heurte à la réalité d’une infidélité. L’annonce de la trahison ouvre une fissure dans l’univers intérieur de la jeune femme : « Il est parti ! je ne le verrai plus ! » marque la rupture définitive. D’un point de vue narratif, l’infidélité d’Aza s’inscrit dans le contexte des dernières lettres : un message d’Espagne a révélé à Zilia qu’Aza avait pris une autre épouse. Son désespoir témoigne de la profondeur de son attachement et de son incapacité à concevoir l’inconstance. Elle interprète la trahison non seulement comme un affront personnel, mais aussi comme une conséquence des coutumes européennes. L’honneur, valeur cardinale en Europe, justifie le mariage d’Aza avec une Espagnole, tandis que la sincérité inca l’oblige à avouer à Zilia qu’il ne l’aime plus. L’héroïne dénonce ce paradoxe en regrettant que son amant n’ait pas adopté les « arts » d’une civilisation qui permet le mensonge pour préserver les apparences. Ses propos montrent que la notion d’honneur est relative : ce qui est considéré comme vertu dans une culture peut devenir vice dans une autre. Sous la plume de Graffigny, l’honneur européen apparaît comme un principe tyrannique qui condamne Aza à l’abandon et réduit Zilia à la solitude.
La trahison est doublée d’un renversement de la figure de l’amant. Pendant les premières lettres, Aza incarne le roi idéal, figure héroïque et vertueuse. Dans la lettre XXXVI, il devient « cruel Aza » et même « barbare ». Le vocabulaire révèle le passage de l’admiration à la dénonciation. La souffrance de Zilia est d’autant plus grande qu’elle doit condamner celui qu’elle vénérait. Elle l’accuse d’ingratitude et de faiblesse, tout en continuant à l’appeler « mon cher Aza » dans son adresse à Déterville. Cette ambivalence traduit la tension entre l’amour qui persiste et l’injure qui le remplace. L’héroïne s’enferme dans une mémoire douloureuse où l’image de l’amant se fige au moment où il l’a abandonnée. Le thème de la trahison s’accompagne donc de celui de la mémoire : le souvenir d’Aza reste présent et suscite des élans qui frisent l’hallucination, renforçant le pathétique de la lettre.
Identité culturelle et critique des mœurs européennes
Au-delà de la plainte personnelle, la lettre XXXVI apporte une réflexion sur le choc des cultures. En imaginant une Péruvienne découvrant l’Europe, Graffigny met en place une forme d’ethnographie inversée. Depuis le début du roman, Zilia observe avec étonnement la société française, comme l’ont fait les protagonistes des Lettres persanes avant elle. Mais contrairement aux Persans de Montesquieu qui pratiquent la satire, l’Inca opte pour l’indignation sincère. Dans l’ouvrage, l’étrangère se heurte aux paradoxes de l’éducation et de la condition féminine, dénonçant la manière dont les jeunes filles sont cloîtrées et maintenues dans l’ignorance. Elle critique aussi l’autorité masculine qui se réserve la liberté d’être infidèle tout en punissant la moindre faute des femmes. La lettre XXXIV, par exemple, dénonce l’inégalité des sexes, la domination des maris et l’hypocrisie religieuse. Cette toile de fond éclaire le propos de la lettre XXXVI : Zilia comprend que l’infidélité d’Aza est légitimée par des normes culturelles européennes qui la dépassent.
La comparaison entre les Françaises et elle est frappante. Zilia envierait la naïveté des Françaises qui, selon elle, jouissent d’une illusion de fidélité pendant longtemps. Autrement dit, la tromperie européenne est enveloppée dans l’artifice et la dissimulation, ce qui permet aux victimes d’être heureuses jusqu’à la découverte de la vérité ; le temps du bonheur devient ainsi plus long. Ce constat amère renverse la morale : la sincérité, érigée en vertu chez les Incas, se transforme en malédiction, tandis que le mensonge, condamné par les préceptes moraux, apparaît comme salvateur. L’autrice interroge implicitement la valeur absolue des vertus et souligne le relativisme culturel : il n’existe pas de vérité universelle, seulement des conventions sociales. À travers le regard de Zilia, l’Europe du XVIIIᵉ siècle est critiquée pour sa rigidité et ses contradictions, tandis que l’Amérique précolombienne est idéalisée pour sa simplicité.
L’un des apports majeurs des Lettres d’une Péruvienne est de donner une voix à une femme qui observe la société française et questionne le sort réservé aux femmes. Le roman s’inscrit dans un contexte où la prise de parole féminine dans le genre épistolaire est encore rare. Dans la lettre XXXVI, l’attitude de Zilia traduit un combat intérieur entre la fidélité à ses valeurs et la volonté de survivre dans une société qui l’aliène. Elle se reproche de ne pas avoir suivi Aza jusqu’à la mort ; elle regrette de n’avoir pas succombé au désespoir qui aurait épargné son humiliation. Toutefois, elle ne se résigne pas à se soumettre à d’autres contraintes : elle refuse l’amour de Déterville et réclame le droit de mourir plutôt que de trahir sa parole. Cette position radicale met en avant la notion de choix féminin et d’autonomie : pour la narratrice, l’acceptation d’un nouvel amour serait une forme de double trahison, envers Aza et envers elle‑même.
Au‑delà de cette dimension individuelle, la lettre XXXVI permet d’explorer la construction d’une conscience féminine dans un contexte colonial. Zilia appartient à un monde détruit par la conquête européenne. En Europe, elle est « étrangère », sujette à des regards exotiques, et pourtant elle se positionne comme sujet pensant. Son refus de se conformer au destin que d’autres lui assignent — être la maîtresse d’un officier français, se convertir, accepter l’oubli de son fiancé — s’apparente à une revendication de souveraineté. L’épisode où elle rejette l’illusion d’une prospérité matérielle en France pour choisir la pauvreté d’une fidélité à ses origines renforce l’idée que la liberté passe par la maîtrise de soi. Dans cette perspective, la lettre XXXVI n’est pas seulement un cri d’angoisse ; elle est aussi un acte politique. Elle affirme que l’intégrité d’une femme ne peut être négociée, même sous le poids des normes sociales. Ce message trouve des résonances avec des débats contemporains sur la place des femmes dans la société et sur la manière dont les traditions peuvent être un outil d’oppression ou de libération.
Les lettres précédentes montrent que Zilia s’interroge longuement sur l’éducation des femmes en France. Elle constate qu’on enferme les filles dans des couvents où l’on ne leur apprend que des cérémonies extérieures et des manières, tandis que les garçons jouissent d’une formation différente. Cette éducation superficielle produit des femmes soumises et incapables de s’affirmer. Par contraste, Zilia se voit comme une femme instruite selon les principes incas : elle a reçu une éducation religieuse stricte mais équilibrée et a été élue pour devenir épouse de l’Inca. Sa désillusion face aux pratiques européennes témoigne d’une sensibilité à la condition féminine. L’infidélité d’Aza lui donne une occasion de dénoncer l’hypocrisie des normes qui autorisent l’homme à répudier et contraignent la femme à l’obéissance. Dans la lettre XXXVI, l’indignation de Zilia se cristallise autour de cette injustice : les crimes deviennent des vertus lorsqu’ils sont perpétrés par les hommes. Elle interroge l’idée même de courage et de fermeté : comment ces qualités, considérées comme vertueuses, peuvent‑elles être condamnées lorsque la situation l’exige?
La condition féminine se joue aussi dans la capacité à raconter et à écrire. La lettre devient pour Zilia un espace de liberté, un laboratoire où elle peut articuler ses sentiments et ses idées sans la médiation d’un interlocuteur direct. Le roman offre ainsi une réflexion métapoétique sur l’écriture comme acte émancipateur. Zilia mentionne qu’elle ne pouvait « penser » durant sa crise ; or, dès qu’elle reprend la plume, sa pensée se libère. Écrire lui permet de reprendre possession de son corps et de sa mémoire, en ordonnant le chaos intérieur. Dans une société où la parole féminine est souvent silencieuse, les lettres deviennent un lieu où la voix d’une femme colonisée s’inscrit dans l’histoire. Cette appropriation de l’écriture anticipe des développements littéraires où l’épistolaire sera utilisé par des autrices pour contester des normes patriarcales. Graffigny offre à ses héroïnes un instrument pour transformer le trauma en discours et, ce faisant, met en lumière la puissance cathartique de la narration.
La figure de Déterville constitue un autre thème majeur. Officier français, il recueille Zilia lors de son sauvetage et entretient avec elle une relation complexe. Il est amoureux d’elle, mais il respecte sa fidélité à Aza et se contente de lui offrir protection et amitié. À plusieurs reprises, Zilia exprime sa gratitude pour ses attentions. Dans les dernières lettres, elle lui demande explicitement de l’oublier, non par ingratitude, mais pour le préserver de souffrances inutiles. Cette attitude révèle la noblesse d’âme du personnage principal, qui ne souhaite pas attirer dans son malheur un homme qui l’a sincèrement aimée.
Un aspect souvent passé sous silence est la manière dont le roman désamorce la rivalité masculine. Déterville et Aza, bien que rivaux en amour, ne se confrontent jamais directement. Leur opposition se joue à travers les lettres de Zilia, qui reçoivent et renvoient les regards masculins. Déterville représente l’Europe des Lumières : rationnel, compatissant, prêt à embrasser les valeurs étrangères. Aza incarne l’Amérique pré‑colombienne : noble, fidèle, mais soumis à la pression d’un honneur importé. La lettre XXXVI place ces deux figures en dialogue indirect : le passé avec Aza hante chaque phrase, tandis que le présent avec Déterville encadre l’adresse. En reprochant à ce dernier sa « foiblesse fatale », Zilia projette sur lui sa frustration de ne pouvoir atteindre Aza. Cette projection révèle la complexité des sentiments : la reconnaissance et l’irritation coexistent. Par ailleurs, le rôle de Déterville se modifie au fil des lettres : d’auxiliaire, il devient confident, puis conseiller. Sa présence témoigne de l’importance de l’amitié comme valeur morale, capable de résister à la passion et de construire une relation non hiérarchique entre homme et femme. Cette amitié annonce des paradigmes littéraires où la relation entre les sexes n’est plus régie exclusivement par la séduction, mais par l’échange et l’égalité.
Dans la lettre XXXVI, Zilia reproche pourtant à Déterville de ne pas avoir été présent lors du départ d’Aza. Elle s’imagine que sa raison aurait su persuader son fiancé de renoncer au mariage avec l’Espagnole. Ce reproche, absurde d’un point de vue logique, montre l’état de désarroi de la jeune femme et la confusion de ses sentiments. Elle se rend compte aussitôt de l’inutilité de ces regrets et les qualifie d’« inutiles » et d’« infructueux ». Le rôle de Déterville dépasse ainsi la simple figure de l’amant éconduit : il incarne la rationalité, l’amitié et la générosité, mais il devient aussi le réceptacle de la douleur de l’héroïne. En le prenant à témoin, Zilia crée un espace de communication qui lui permet d’exprimer sa détresse ; elle substitue à l’amour perdu une relation d’amitié, qui, dans les lettres ultérieures, se révèle plus durable et plus apaisante.
La dimension de la reconnaissance est également au cœur de la lettre XXXVI. Zilia sait qu’elle doit à Déterville sa survie, comme l’évoque l’épisode où Céline et lui veillent à son chevet après la révélation de l’infidélité. Elle ne nie pas les « bontés » qu’il lui témoigne, mais son chagrin la rend insensible à la gratitude. Cette tension se manifeste dans la formule finale : fuyez une malheureuse qui ne sent plus les bontés qu’on a pour elle. La capacité de se montrer reconnaissante est ainsi présentée comme un devoir moral, que le désespoir empêche parfois d’accomplir.
Narration, écriture et forme épistolaire
Le choix de l’épistolaire est central. Contrairement à la tradition du XVIIIᵉ siècle, qui favorise les correspondances multiples et les points de vue croisés, l’ouvrage de Graffigny adopte une forme monodique. Seule la voix de Zilia est donnée à lire. Ce parti pris a plusieurs conséquences. D’une part, le lecteur est plongé dans la conscience du personnage sans médiation : ses émotions, ses souvenirs et ses jugements s’enchaînent directement. D’autre part, l’absence de réponses d’Aza, puis de Déterville, crée une incertitude sur l’effet des lettres. On ne sait pas si ces missives parviennent à leurs destinataires ou s’ils y répondent. Cette incertitude amplifie la solitude de l’héroïne et accentue la tonalité tragique. Graffigny joue ainsi avec les normes du genre en multipliant les destinataires (Aza puis Déterville) tout en conservant une voix unique. Dans la lettre XXXVI, cette mono‑voix est particulièrement intense : le flux de conscience de Zilia oscille entre passé et présent, entre accusation et remords, et le lecteur ressent l’absence d’interlocuteur réel.
L’écriture épistolaire permet en général de situer les événements grâce à la datation des lettres. Or, dans ce roman, aucune lettre n’est datée. La temporalité demeure floue ; on ignore combien de temps se passe entre les différentes missives. Ce choix accentue l’impression d’enfermement : Zilia vit dans une sorte de temps suspendu où seule la succession des émotions marque le passage des jours. La lettre XXXVI renforce cette impression, puisqu’elle est écrite alors qu’elle revient d’une absence prolongée. L’héroïne confesse avoir « longtemps ignoré [sa] propre existence », ce qui signifie que son rapport au temps est bouleversé. Les notions de passé, de présent et de futur se confondent : elle parle au passé de son évanouissement, au présent de son désespoir, et au futur hypothétique de sa propre mort. L’indétermination temporelle reflète l’état de la narratrice, qui se sent arrachée à la vie.
La lettre XXXVI inaugure un changement d’adresse. Les vingt‑sept premières lettres et quelques autres sont adressées à Aza ; la lettre XXXV annonce sa trahison ; la lettre XXXVI s’adresse à Déterville. La destination est indiquée en tête du texte : « Au chevalier Déterville, à Malthe ». Cette précision est exceptionnelle, car sur quarante‑et‑une lettres seulement quatre mentionnent explicitement le destinataire. Le choix de Malte comme lieu de destination met en scène la distance géographique, mais aussi affective, qui sépare les correspondants. Déterville est éloigné, ce qui renforce l’idée d’une lettre écrite sans espoir de réponse immédiate. Ce changement d’adresse souligne que la relation amoureuse s’est effondrée et que Zilia entre dans une nouvelle phase de son existence.
La lettre XXXVI se caractérise par un style oscillant entre la plainte élégiaque et la véhémence. Les apostrophes (« Ah, dieux ! », « cruel Aza »), les exclamations et les interrogations oratoires confèrent au texte un ton théâtral. La succession de phrases courtes et exclamatives traduit l’agitation intérieure. L’emploi de métaphores souligne l’intensité des sentiments : elle se compare à un corps « environné des ombres de la mort ». Les hyperboles (« tout est fini pour moi ») servent à dramatiser la situation. La syntaxe, quant à elle, mêle période longue et phrases brisées par des points de suspension, ce qui traduit les hésitations et les sanglots. Les ellipses (« ta fuite… Moment horrible ! ») laissent deviner un tumulte d’images et de sensations. La lettre alterne également des passages narratifs – quand elle relate la scène des adieux – et des passages argumentatifs – lorsqu’elle critique l’honneur européen. Cette alternance permet de maintenir l’attention du lecteur et d’exprimer les différentes facettes de son désarroi.
L’intertextualité est perceptible. Graffigny reprend la tradition des lettres de femmes délaissées, comme les Lettres portugaises, où l’héroïne exprime ses plaintes à l’homme qui l’a abandonnée. Cependant, l’originalité réside dans l’insertion d’un regard ethnographique et d’une réflexion sur la condition féminine. Le lexique de la lettre XXXVI mêle des termes incas (« ombre de la mort ») à des références européennes. Ce croisement se retrouve dans les usages typographiques du roman : les mots péruviens sont en italique, comme l’a montré une analyse du roman, ce qui marque la distance entre les deux langues et souligne l’émerveillement de Zilia face au monde occidental. Dans la lettre XXXVI, les mots sont français, mais l’intonation et la construction des phrases reflètent encore son étrangeté.
On peut aussi remarquer la richesse sonore et rythmique de la lettre. Graffigny utilise des anaphores (« Il est parti ! il me fuit ! il ne m’aime plus ! ») pour marteler la douleur et produire une cadence désespérée. Les allitérations en « f » et en « m » reproduisent les halètements du chagrin, tandis que les assonances en « a » étirent les voyelles et donnent une tonalité plaintive. La ponctuation expressive (points d’exclamation, points de suspension) scande la lecture et invite à entendre la voix de Zilia, presque théâtrale. Cette dimension orale est renforcée par le recours aux apostrophes divines (« Ah, Dieux ! »), qui renvoie à la tradition tragique. Les figures de style structurent donc le texte et guident le lecteur dans un parcours émotionnel.
La dimension métaphorique mérite une attention particulière. Zilia est « environnée des ombres de la mort » : cette image, empruntée au lexique religieux, évoque la barque de Charon et les limbes. La mort est personnifiée comme une entité qui l’entoure et l’enserre. Plus loin, elle parle de son corps comme d’un instrument qui a « succumbé », séparant la volonté de l’esprit et la faiblesse de la chair : c’est une réminiscence des dichotomies cartésiennes. La mer n’est pas décrite, mais elle est sous‑entendue dans la scène d’adieu ; Zilia imagine se jeter à la suite d’Aza, se laissant engloutir, comme les héroïnes antiques. Le champ lexical de la mort, du départ et de l’abandon tisse un réseau symbolique qui traverse la lettre et confère une dimension quasi‑mythique à cette histoire d’amour trahi.
Enfin, il faut souligner l’importance du regard. La lettre est saturée de verbes de vision : « tu m’as vue », « tu les as vus », « je te verrois ». L’acte de voir et de ne plus voir est au cœur de la crise amoureuse. Aza, en partant, refuse le regard de Zilia, tandis que Déterville, en lisant la lettre, devient son seul spectateur possible. Cette mise en scène du regard reflète le dispositif épistolaire : écrire, c’est faire voir l’invisible, c’est donner à l’autre l’accès à un théâtre intérieur. La distance géographique se transmute en proximité émotionnelle grâce à l’écriture. En ce sens, la lettre XXXVI interroge la capacité de l’écrit à abolir les distances et à rendre présents les absents. Elle montre que le roman épistolaire, loin d’être un simple artifice, est un instrument de connaissance de soi et de l’autre.
Analyse linéaire
L’analyse linéaire consiste à suivre le texte pas à pas, en s’attachant à la progression des idées, aux champs lexicaux et aux figures de style. La lettre XXXVI peut se diviser en six mouvements successifs : l’état de faiblesse physique et morale, l’annonce de la trahison, la critique des mœurs européennes, la remémoration de la scène d’adieu, le reproche adressé à Déterville et la conclusion résignée.
La lettre s’ouvre par un reproche indirect : « Puisque vous vous plaignez de moi… vous ignorez l’état dont les cruels soins de Céline viennent de me tirer ». L’adverbe « puisque » établit une causalité entre la plainte de Déterville et l’ignorance de son état. Ce début place le lecteur dans une position de témoin complice : il reçoit un discours justificatif. Zilia insiste sur la gravité de sa condition ; le participe présent « environnée » accompagné de l’image des « ombres de la mort » évoque un coma ou une léthargie. La périphrase « le sang glacé dans les veines » renforce l’impression de mort. Dans cet état d’anéantissement, « l’idée même de confiance » disparaît ; seule la souffrance subsiste. En revenant à la vie, elle retrouve la mémoire de son malheur, ce qu’elle résume d’un cri : « Ah, Dieux ! pourquoi en me rappelant à la vie m’a‑t‑on rappelée à ce funeste souvenir ! ». La question rhétorique adresse sa plainte à la providence et souligne la cruauté du destin.
Ce mouvement d’ouverture est riche en nuances. Zilia pointe la responsabilité d’autrui et du destin : Déterville lui en veut de son silence, mais il ne sait pas qu’elle a frôlé la mort. La phrase « Je ne pensois plus » exprime la perte de la pensée et, par extension, la perte de soi. Le retour de la pensée est un retour à l’angoisse. La mention de Céline, l’amie qui l’a soignée, annonce que des solidarités féminines existent malgré l’éloignement d’Aza et de Déterville. La mémoire douloureuse se superpose à la mémoire du soin ; cette superposition construit un thème de la résilience. Même si la souffrance persiste, le corps trouve des ressources pour survivre grâce à l’attention d’une autre femme. Cette nuance enrichit la lecture en introduisant un modèle de sororité dans un récit centré sur les amours hétérosexuelles.
Le second mouvement est marqué par des exclamations. « Il est parti ! je ne le verrai plus ! » traduit le choc. La répétition accentue la prise de conscience d’une réalité irréversible. Le cumul de verbes (« il me fuit, il ne m’aime plus, il me l’a dit ») présente l’abandon comme total et sans équivoque. Le pathétique est renforcé par l’emploi de la première personne (« tout est fini pour moi »), qui révèle que la vie de Zilia se confond avec sa passion. La phrase suivante introduit la notion d’honneur : « L’honneur l’y condamne ». Ce court segment condense la critique : sous l’apparence du devoir, l’homme justifie son abandon. Ce passage marque le basculement du discours amoureux vers le discours moral.
L’analyse de ce passage révèle l’ambiguïté des mots. L’héroïne évoque Aza qui « prend une autre épouse » : cette formulation neutre est immédiatement contaminée par des termes accusateurs tels que « cruel » et « ingrat ». L’anaphore de « il » renvoie à un absent qui demeure omniprésent. L’hyperbole « tout est fini pour moi » confère au sentiment amoureux une dimension totale : la vie de Zilia ne se conçoit plus sans Aza. Ce registre absolu rappelle les codes de la préciosité et des romans héroïques, où l’amour est tout ou rien. Le syntagme « l’honneur l’y condamne » est ironique : l’honneur, censé être une vertu, devient bourreau. L’ironie apparaît dans le contraste entre la gravité du verbe « condamne » et le motif d’une union matrimoniale. Graffigny démontre ainsi l’arbitraire des valeurs sociales et le poids des conventions.
Zilia poursuit en comparant les pratiques amoureuses européennes et péruviennes. Elle s’adresse à une « heureuse Françoise » – un vocatif qui désigne de manière générique les femmes françaises – et souligne leur naïveté : « on vous trahit ; mais vous jouissez longtems d’une erreur qui ferait à présent tout mon bien ». L’antithèse entre « trahison » et « joie » crée un effet ironique : le malheur de ces femmes, trompées par leurs maris, est en réalité un bonheur parce qu’elles l’ignorent. Le terme « funeste sincérité de ma nation » montre que la franchise inca, perçue comme vertu, conduit ici à la souffrance. Le texte se fait fable sur la valeur du mensonge. Zilia interroge ensuite le statut de certaines qualités : « Courage, fermeté, vous êtes donc des crimes quand l’occasion le veut ? ». La question rhétorique met en cause l’arbitraire des normes. Dans cette perspective, la trahison d’Aza est l’effet d’un système moral déformé plutôt que l’expression d’un défaut individuel.
Dans le troisième mouvement, Zilia revisite la scène où elle s’est jetée aux pieds d’Aza. La description est chargée d’images fortes : « tu m’as vue à tes pieds, barbare Aza, tu les as vus baignés de mes larmes ». La répétition du verbe « voir » établit une opposition entre le regard du héros et celui de la narratrice. Le qualificatif « barbare » renverse le préjugé européen : c’est l’homme « civilisé » qui devient sauvage. Les points de suspension après « ta fuite… Moment horrible ! » traduisent le vertige de la mémoire et la difficulté à évoquer cette scène. Immédiatement, une question violente s’élève : « pourquoi ton souvenir ne m’arrache‑t‑il pas la vie ? ». Zilia désire mourir pour échapper à la mémoire, mais elle est condamnée à survivre. L’aveu d’avoir succombé physiquement à la douleur et d’avoir ainsi empêché une poursuite héroïque (« Si mon corps n’eût succombé… je te suivrais ») révèle un sentiment de culpabilité. Elle se reproche sa faiblesse et imagine un scénario alternatif où elle serait morte en mer auprès de l’ingrat. Cet esprit de sacrifice témoigne d’une conception sacrificielle de l’amour, proche des tragédies raciniennes où la mort est la seule issue honorable.
Ce passage central impose un espace où la narratrice négocie son propre rapport à la dignité. Les verbes de mouvement (« succomber », « suivre »), opposés à ceux d’inaction (« ne triompheroit pas »), soulignent la tension entre l’ardeur et la paralysie. Le glissement du conditionnel passé (« si mon corps n’eût succombé »… « je te suivrois ») à l’imparfait (« tu m’as vue ») crée une temporalité fracturée, mêlant regret et constat. L’irruption de la métaphore de la mer, suggérée par l’évocation du départ, appelle un désir de fusion dans l’élément liquide, symbolisant l’inconscient. L’auto‑accusation se construit sur un modèle sacrificiel, mais elle contient aussi une note d’orgueil : la narratrice se voit capable de la plus grande preuve d’amour, transcendant la vie. Cette posture, paradoxalement, lui redonne une forme de pouvoir : elle reste maîtresse de son récit et de ses fantasmes, refusant que l’histoire se réduise à un abandon passif.
Le quatrième mouvement se tourne vers Déterville. Zilia lui reproche son absence : « Quelle faiblesse fatale vous a éloigné de moi ? ». L’adjectif « fatale » renvoie au destin, comme si la défaillance du chevalier s’inscrivait dans une fatalité. Elle affirme qu’il aurait pu « secourir » et que sa « raison capable de persuader » aurait peut‑être retenu Aza. Ce reproche est paradoxal, car Déterville n’a jamais eu de pouvoir sur Aza. Mais en formulant cette hypothèse, Zilia se donne un autre objet de reproche, ce qui lui permet de détourner momentanément la douleur. Elle conclut ce mouvement par une exclamation qui juxtapose trois termes : « Regrets inutiles, désespoir infructueux, douleur, accable‑moi ». Le rythme ternaire et l’alliteration en « r » et « d » accentuent la sonorité pesante et traduisent l’abandon au malheur. Les regrets et le désespoir sont qualifiés d’inutiles parce qu’ils ne changent rien à la situation ; ils ne sont que des forces qui écrasent.
À y regarder de plus près, ce reproche révèle un des dispositifs psychologiques mis en place par Graffigny. Accuser un tiers, c’est prolonger l’adresse et éviter le silence mortifère. Déterville devient la figure du destinataire idéal : il ne répond pas, il écoute. En l’interpellant, Zilia continue à écrire, donc à vivre. La fatalité qu’elle reproche à son ami est aussi une fatalité littéraire : dans un roman épistolaire, l’absence du destinataire est nécessaire pour que la lettre existe. Par ailleurs, en lui attribuant un pouvoir imaginaire de persuasion, Zilia reconnaît implicitement la valeur de sa raison, opposée à la passion d’Aza. Ce contraste entre raison et passion, cher aux moralistes du XVIIᵉ siècle, structure la réflexion morale de la lettre. Le passage se clôt par une injonction auto‑destructrice (« douleur, accable‑moi ») qui rappelle la poésie baroque où le sujet réclame sa propre annihilation pour atteindre l’extase. Cette référence transfrontalière enrichit la lecture et montre la maîtrise de Graffigny sur les traditions littéraires.
Dans le dernier mouvement, Zilia change de ton. Elle déconseille à Déterville de revenir de Malte : « Ne cherchez point… fuyez une malheureuse ». L’impératif montre qu’elle reprend brièvement le contrôle de sa vie en dictant une conduite. Toutefois, cette injonction est motivée par la compassion : elle sait que Déterville l’aime et veut le protéger. Elle se décrit comme une femme qui ne « sent plus les bontés » et qui les transforme en supplice. La perte de sensibilité est un signe de son état dépressif. La conclusion laisse entendre que seule la mort pourrait la délivrer, mais elle choisit d’épargner son ami. Cette posture de renoncement annonce la lettre XXXVII, où elle commence à se relever de sa crise et à accepter l’amitié de Déterville.
Ce renoncement final est riche de sous‑entendus. Le fait de renvoyer Déterville à Malte est aussi une manière de préserver son autonomie : elle refuse qu’on décide pour elle. En même temps, elle applique un principe stoïcien : se détacher de tout ce qui n’est pas en son pouvoir, y compris la présence de l’autre. Le mot « fuyez » a une valeur performative : il scelle la rupture et indique que l’échange épistolaire va se poursuivre à distance. La description d’une sensibilité anesthésiée (« ne sent plus ») s’apparente à un motif médico‑psychologique qui sera développé au siècle suivant dans les discours sur la mélancolie. Enfin, la phrase finale condense un paradoxe : elle repousse celui qui la réconforte, non par orgueil, mais par amour et par souci moral. Ce paradoxe incarne la complexité du sentiment qui refuse les solutions faciles et invite à envisager d’autres horizons que l’amour conjugal. L’acceptation de l’amitié comme alternative constitue un pas vers l’indépendance.
Conclusion
La lettre XXXVI est l’un des sommets pathétiques des Lettres d’une Péruvienne. Elle marque la fin du rêve d’union entre Zilia et Aza et le début d’une nouvelle relation avec Déterville. À travers la plainte de l’héroïne se dessinent plusieurs enjeux : la trahison, la critique des normes culturelles, la dénonciation de l’hypocrisie des mœurs européennes, la condition féminine et l’affirmation de l’autonomie. Zilia se découvre à la fois victime et juge, témoin de la fragilité de la parole donnée. L’infidélité de l’Inca, loin d’être un simple ressort romanesque, devient le révélateur d’un décalage entre deux systèmes de valeurs et l’occasion d’une réflexion sur la vérité et le mensonge.
La lettre s’inscrit également dans une réflexion sur la forme. Graffigny, en choisissant une correspondance monodique, donne à une femme la possibilité de décrire son expérience de l’intérieur et d’analyser la société française avec un regard étranger. Ce parti pris critique la hiérarchie des voix dans le roman épistolaire et anticipe des discours féministes ultérieurs. La lettre XXXVI illustre cette modernité : elle révèle la force de la parole féminine et son droit à exprimer le désarroi, l’indignation et le renoncement. Malgré le désespoir qu’elle contient, la lettre prépare la voie à une autre forme de bonheur : l’amitié et la quête de soi. Elle montre qu’une femme peut choisir sa destinée et qu’elle n’est pas condamnée à se plier aux attentes des hommes. Ainsi, à travers les pleurs de Zilia, se dessine un idéal de liberté qui rejoint les préoccupations contemporaines.
Cette lettre présente aussi une leçon sur la résilience. Confrontée à une trahison qui aurait pu la briser à jamais, Zilia trouve dans l’écriture et dans l’échange épistolaire un moyen de transformer sa douleur en parole. L’acte de raconter n’est pas une simple confession : il s’agit d’une réappropriation de soi. En décrivant son effondrement, elle construit également les fondations de sa reconstruction. La progression narrative montre qu’elle passe du chaos de la souffrance à un renoncement raisonné. Dans le prolongement de la lettre XXXVII, elle apprendra à distinguer l’amour-passion de l’amitié et à envisager une vie fondée sur d’autres valeurs. Cette évolution incarne une dynamique de guérison qui peut parler aux lecteurs contemporains confrontés à des ruptures ou à des désillusions.
La modernité de la lettre XXXVI se manifeste enfin dans la dénonciation des normes sociales oppressives. Graffigny met en scène une héroïne étrangère qui refuse d’accepter les codes qui lui sont imposés. Ce refus s’applique à l’honneur, au mensonge, à la soumission féminine, mais aussi à la colonisation. En décrivant la violence symbolique de l’honneur européen, l’autrice critique un système qui valorise l’apparence au détriment des sentiments authentiques. En faisant entendre la voix d’une femme inca, elle invite le lecteur européen du XVIIIᵉ siècle à s’interroger sur son propre système de valeurs. Cette démarche reste actuelle : la lecture de la lettre XXXVI pousse à réfléchir aux normes qui régissent nos vies et à la manière dont nous pouvons les réinventer. La question posée par Zilia — « Courage, fermeté, vous êtes donc des crimes quand l’occasion le veut ? » — demeure d’actualité, interrogeant la fluctuation des vertus selon les circonstances.

