📚 TABLE DES MATIÈRES
- La lettre
- Analyse de la lettre
- Amour et fidélité : un triangle tragique
- Attente, temps et écriture
- Décence, générosité et critique sociale
- Analyse linéaire de la lettre 33
- Conclusion
La lettre
La tristesse de Déterville & de sa sœur, mon cher Aza, n’a fait qu’augmenter depuis notre retour de mon Palais enchanté : ils me sont trop chers l’un & l’autre pour ne m’être pas empressée à leur en demander le motif ; mais voyant qu’ils s’obstinoient à me le taire, je n’ai plus douté que quelque nouveau malheur n’ait traversé ton voyage, & bientôt mon inquiétude a surpassé leur chagrin. Je n’en ai pas dissimulé la cause, & mes aimables amis ne l’ont pas laissé durer longtems.
Déterville m’a avoué qu’il avoit résolu de me cacher le jour de ton arrivée, afin de me surprendre, mais que mon inquiétude lui faisoit abandonner son dessein. En effet, il m’a montré une Lettre du guide qu’il t’a fait donner, & par le calcul du tems & du lieu où elle a été écrite, il m’a fait comprendre que tu peux être ici aujourd’hui, demain, dans ce moment même ; enfin qu’il n’y a plus de tems à mesurer jusqu’à celui qui comblera tous mes vœux.
Cette premiere confidence faite, Déterville n’a plus hésité de me dire tout le reste de ses arrangemens. Il m’a fait voir l’appartement qu’il te destine, tu logeras ici, jusqu’à ce qu’unis ensemble, la décence nous permette d’habiter mon délicieux Château. Je ne te perdrai plus de vue, rien ne nous séparera ; Déterville a pourvu à tout, & m’a convaincue plus que jamais de l’excès de sa générosité.
Après cet éclaircissement, je ne cherche plus d’autre cause à la tristesse qui le dévore que ta prochaine arrivée. Je le plains : je compatis à sa douleur, je lui souhaite un bonheur qui ne dépende point de mes sentimens, & qui soit une digne récompense de sa vertu.
Je dissimule même une partie des transports de ma joie pour ne pas irriter sa peine. C’est tout ce que je puis faire ; mais je suis trop occupée de mon bonheur pour le renfermer entierement en moi-même : ainsi quoique je te croie fort près de moi, que je tressaille au moindre bruit, que j’interrompe ma Lettre presque à chaque mot pour courir à la fenêtre, je ne laisse pas de continuer à écrire, il faut ce soulagement au transport de mon cœur. Tu es plus près de moi, il est vrai ; mais ton absence en est-elle moins réelle que si les mers nous séparoient encore ? Je ne te vois point, tu ne peux m’entendre, pourquoi cesserois-je de m’entretenir avec toi de la seule façon dont je puis le faire ? encore un moment, & je te verrai ; mais ce moment n’existe point. Eh ! puis-je mieux employer ce qui me reste de ton absence, qu’en te peignant la vivacité de ma tendresse ! Hélas ! tu l’as vue toujours gémissante. Que ce tems est loin de moi ! avec quel transport il sera effacé de mon souvenir ! Aza, cher Aza ! que ce nom est doux ! bientôt je ne t’appellerai plus en vain, tu m’entendras, tu voleras à ma voix : les plus tendres expressions de mon cœur seront la récompense de ton empressement… On m’interrompt, ce n’est pas toi, & cependant il faut que je te quitte.
Analyse de la lettre
Cette lettre témoigne de l’art de Graffigny pour saisir les états d’âme. Il s’agit d’une épître à la fois intime et performative : Zilia écrit pour apaiser son cœur en attendant celui qu’elle aime. Le lecteur, conscient des enjeux, perçoit les signes de la générosité de Déterville et de la tragédie à venir. La lettre, en apparence simple, mêle sentiment et réflexion. Elle anticipe le dénouement où Zilia, tout en restant fidèle à son amour pour Aza, choisira de demeurer en France et d’épouser la liberté.
Au début de la lettre, Zilia raconte la tristesse qui assombrit Déterville et sa sœur depuis leur retour du « palais enchanté ». Ces amis sont devenus chers à la narratrice, et leur mélancolie l’inquiète. Craignant qu’un nouveau malheur n’ait frappé Aza, elle insiste pour en connaître la cause. Déterville finit par lui avouer qu’il comptait lui cacher la date de l’arrivée d’Aza afin de lui faire une surprise, mais qu’il renonce à ce projet pour ne pas la laisser dans l’inquiétude. Il lui montre alors une lettre du guide envoyé à son fiancé ; à partir du temps de trajet et du lieu où elle a été écrite, il en déduit qu’Aza peut arriver d’un moment à l’autre : « il m’a fait comprendre que tu peux être ici aujourd’hui, demain, dans ce moment même » dit Zilia. Le futur amoureux, concret et proche, efface la distance géographique encore réelle ; cette précision met fin aux spéculations, mais intensifie l’attente.
Déterville révèle ensuite ses préparatifs : il a aménagé une chambre pour Aza dans sa propre maison afin que les deux fiancés puissent loger sous son toit jusqu’à ce que « la décence » leur permette d’habiter le château de Zilia. Ce détail souligne la prévenance du chevalier : il sait que la jeune Inca ne peut pas demeurer seule avec un homme avant le mariage et il propose un compromis. Il fait tout pour faciliter la réunion du couple, prouvant l’ampleur de son abnégation. La narratrice exprime son admiration pour cette générosité et reconnaît que Déterville a « pourvu à tout ». Cependant, son bonheur s’accompagne d’empathie ; elle perçoit la souffrance de son ami, dont la propre joie dépend de ses sentiments à elle. Elle cherche donc à dissimuler une partie de son exaltation pour ne pas aggraver la peine de celui qui sera bientôt délaissé.
La deuxième moitié de la lettre est un véritable cri du cœur. Zilia décrit son état intérieur : elle croit Aza tout près d’elle, « tressaille au moindre bruit », court à la fenêtre dès qu’un son résonne. Elle interrompt sa lettre, puis la reprend ; ce mouvement mimétique rend sensible l’impatience de l’attente. L’écriture devient un exutoire : « il faut ce soulagement au transport de mon cœur », explique-t-elle. Elle justifie ainsi le paradoxe de continuer à écrire alors que son amant est presque là : tant qu’elle ne l’a pas vu, son absence est « réelle » ; le roman met ainsi en scène la tension entre la distance physique et la proximité de l’arrivée. Elle s’accroche à la seule manière de communiquer qui lui reste encore, l’écriture, et transforme la lettre en un espace de rêve et de projection : « Eh ! puis-je mieux employer ce qui me reste de ton absence, qu’en te peignant la vivacité de ma tendresse ? » . La lettre se clôt sur une interruption dramatique : quelqu’un frappe, ce n’est pas Aza, mais Zilia doit quitter sa plume. Cet arrêt abrupt maintient le suspense et montre que l’impatience reste insatisfaite.
Cette lettre est donc un nœud dramatique où se croisent plusieurs lignes de tension. Elle annonce la prochaine rencontre des amoureux, offre un tableau de l’altruisme de Déterville et prépare le lecteur à un retournement puisqu’on sait, d’après les lettres suivantes, qu’Aza s’est converti au christianisme et qu’il ne souhaite plus épouser Zilia. L’autrice joue sur les attentes pour mieux souligner la désillusion à venir.
Amour et fidélité : un triangle tragique
L’un des thèmes centraux du roman est la psychologie amoureuse. Zilia incarne l’amour fidèle et hyperbolique, exprimé à travers un vocabulaire mystique. Depuis la première lettre, elle s’adresse à Aza comme à un être quasi divin. La lettre 33 confirme cette constance : elle continue d’écrire à son fiancé malgré l’imminence de leur réunion. Son premier souci est toujours la sécurité et le bonheur d’Aza. Lorsqu’elle interprète la tristesse de Déterville comme un signe d’un « nouveau malheur » qui aurait frappé son voyage, elle montre que son esprit est entièrement tourné vers son fiancé.
La lettre donne aussi à voir la loyauté morale de Zilia. Elle se montre reconnaissante envers le chevalier : elle admire sa générosité, apprécie qu’il ait tout arrangé pour son bonheur, mais elle ne trahit pas son amour pour Aza. Elle éprouve de la compassion pour la souffrance de Déterville : « je le plains ; je compatis à sa douleur », dit-elle, avant de lui souhaiter un « bonheur qui ne dépende point de mes sentiments ». Ces phrases révèlent une sensibilité délicate : Zilia comprend la situation, mais refuse de céder à la gratitude par pitié.
La lettre met ainsi en scène un triangle amoureux. Déterville est dévoué ; il s’est épris d’une femme qui reste attachée à un autre homme. Au fil du roman, il incarne la galanterie française, un amour passionné et altruiste. Dans la lettre 33, son abnégation atteint son comble : il prépare la chambre d’Aza chez lui, sacrifie sa propre chance de séduire Zilia et souffre en silence. La princesse péruvienne, quant à elle, ressent de l’amitié et de la reconnaissance, mais aucune passion amoureuse. Elle se préoccupe davantage du respect des convenances et de la fidélité. Aza, enfin, est absent physiquement, mais présent par sa correspondance. Il occupe l’imaginaire de Zilia, et l’on sait qu’il ne répondra pas à son attente. Le roman crée un décalage tragique entre la constance de l’héroïne et l’inconstance de son amant : au moment même où elle s’apprête à le retrouver, celui-ci a changé. La lettre 33 est donc empreinte de tendresse, d’illusion et d’ironie dramatique.
Cette tension entre amour et amitié rappelle la critique que Graffigny adresse à la société française. Les Français sont décrits comme superficiels et trop attachés aux apparences. Déterville, bien qu’aimant sincèrement, représente cette galanterie obsédée par le sentiment. Zilia, en bonne Inca, reste fidèle à sa parole. L’amour chez elle n’est pas un jeu galant, mais un engagement absolu. En témoigne l’apostrophe répétée « mon cher Aza », qui ponctue chacune des lettres et réaffirme la permanence de son sentiment. En revanche, l’amour du chevalier, passionné, sentimental mais variable, s’inscrit dans la tradition française. La lettre 33 souligne ce contraste : la constance amoureuse de l’Inca s’oppose à l’attitude plus changeante du chevalier, qui souffre d’un sentiment sans retour.
Attente, temps et écriture
L’attente est un motif majeur du roman et plus particulièrement de cette lettre. Depuis son enlèvement, Zilia vit dans l’espoir du retour de son fiancé, et l’écriture sert d’exutoire à cette attente. Dans cette lettre, le temps est représenté de façon paradoxale : il est à la fois suspendu et accéléré. Lorsqu’elle apprend qu’Aza est sur le point d’arriver, elle passe d’une inquiétude vague à une impatience frénétique. Elle répète que son amant peut être là « aujourd’hui, demain, dans ce moment même ». Cette accumulation d’adverbes de temps montre un présent dilaté ; l’avenir immédiat se confond avec l’instant et supprime toute distance.
Le rapport au temps se mêle au rapport à l’écriture. Zilia explique qu’elle interrompt sa lettre à chaque bruit, court à la fenêtre, puis revient écrire. Ce va-et-vient rythme le texte et fait sentir le temps qui s’écoule. L’écriture est un moyen de domestiquer l’impatience : « il faut ce soulagement au transport de mon cœur », confesse-t-elle. Le verbe falloir marque une nécessité intérieure. Le « transport » désigne la passion qui l’emporte ; l’écriture agit comme un exutoire qui lui permet de ne pas sombrer dans l’excès d’émotion.
La lettre repose sur un paradoxe que Graffigny exploite avec finesse : plus Aza se rapproche, plus l’écriture redouble. Zilia remarque que son ami est peut-être « plus près de moi », mais elle poursuit : « Ton absence en est-elle moins réelle que si les mers nous séparaient encore ? Je ne te vois point, tu ne peux m’entendre ». La distance n’est pas seulement géographique ; elle est aussi sensorielle et morale. Tant qu’elle ne le voit pas, l’absence subsiste. Elle se demande pourquoi elle cesserait de s’entretenir avec lui par lettres alors qu’il ne la lit pas encore. En question rhétorique, elle s’interroge : « Eh ! puis-je mieux employer ce qui me reste de ton absence qu’en te peignant la vivacité de ma tendresse ? ». Elle rationalise ainsi son besoin d’écrire.
Cette réflexion sur l’attente rejoint la philosophie morale de l’autrice. Graffigny s’attache à montrer que l’écriture permet de transformer la souffrance en discours. Dans les lettres précédentes, Zilia analyse la frivolité des Français et la condition des femmes. Ici, elle se tourne vers elle-même : elle se regarde écrire et s’adresse à Aza tout en sachant qu’il ne la lit pas encore. Elle est à la fois sujet et objet de son discours. Le lecteur assiste à une mise en abyme : la lettre raconte la lettre en train de s’écrire. Cette métatextualité confère au texte une profonde modernité : Zilia prend conscience de son rôle d’autrice et de la dimension performative de la lettre.
L’attente confère également une dimension dramatique : le temps de la fiction se rapproche du temps de la lecture. Le lecteur partage l’impatience de l’héroïne ; l’interruption finale – « On m’interrompt, ce n’est pas toi, & cependant il faut que je te quitte » – crée une frustration qui renvoie au temps réel. Le roman, par ces procédés, joue avec le rapport entre temps raconté et temps de l’écriture, anticipant des réflexions ultérieures sur le temps romanesque.
Décence, générosité et critique sociale
Outre l’amour et l’attente, la lettre 33 aborde des questions sociales et morales. Zilia est une princesse inca élevée dans une société hiérarchisée ; elle respecte des codes d’honneur et de décence différents de ceux des Français. Lorsque Déterville propose de loger Aza chez lui jusqu’à ce que « unis ensemble, la décence nous permette d’habiter mon délicieux château », Zilia accepte ce compromis. Ce passage rappelle que, dans la société du XVIIIᵉ siècle, il est impensable pour un couple non marié de cohabiter sans chaperon. La « décence » évoquée renvoie à la pudeur sociale, mais elle est ici interprétée à travers le regard d’une étrangère. Dans le roman, Zilia s’étonne souvent des mœurs françaises, qu’elle juge superficielles et artificielles. Ici, ce sont les Français qui se plient aux convenances par respect pour une étrangère.
La générosité de Déterville est également un motif fort. Dès le début du roman, il représente l’image d’un Français vertueux et honnête, à la différence des conquérants espagnols. Il s’est épris de Zilia, mais ne cherche pas à la séduire par la force. Il respecte sa fidélité à Aza, la protège et l’héberge. Dans cette lettre, il va jusqu’à organiser l’arrivée de son rival et à préparer l’appartement pour eux. Zilia exprime son admiration : « il m’a convaincue plus que jamais de l’excès de sa générosité ». Elle reconnaît l’injustice de la situation : son bonheur dépend de l’union avec Aza, ce qui cause la douleur de Déterville. Elle lui souhaite un « bonheur qui ne dépende point de mes sentiments », phrase qui montre sa lucidité morale et son désir de rendre justice à celui qui l’aide.
Graffigny, à travers ce passage, questionne les normes sociales. La lettre oppose l’éthique de fidélité de la jeune Inca à la galanterie française. En même temps, elle révèle la force d’âme d’un homme prêt à sacrifier ses désirs par vertu. Dans l’esprit des Lumières, il s’agit de montrer que la véritable noblesse réside dans la générosité, non dans la naissance. La figure de Déterville reflète les idéaux chevaleresques ; il agit selon l’« honnêteté » que Zilia mentionne ailleurs, par opposition à la superficialité des Parisiens.
Enfin, la lettre s’inscrit dans la critique sociale plus large du roman. Graffigny, en adoptant le point de vue d’une étrangère, dénonce la condition féminine et les injustices. Zilia observe plus tôt que les souverains ne vivent que du travail de leurs sujets et que les femmes françaises sont maintenues dans l’ignorance. Dans cette lettre, la condition féminine se devine en filigrane : le bonheur des femmes dépend du bon vouloir des hommes ; Zilia ne peut réaliser ses désirs que grâce à la bienveillance de Déterville, et l’idée du mariage conditionne sa liberté de mouvement. Graffigny suggère ainsi l’aliénation des femmes, même dans une relation amoureuse.
Analyse linéaire de la lettre 33
Une analyse linéaire permet d’apprécier la construction de cette lettre et la richesse des procédés employés.
Ouverture : inquiétude et empathie. La lettre s’ouvre sur un constat : « La tristesse de Déterville & de sa sœur […] n’a fait qu’augmenter depuis notre retour de mon Palais enchanté ». L’emploi de l’article défini et la précision du lieu (le « Palais enchanté ») rappellent les épisodes précédents et donnent un cadre. Les verbes « augmenter » et « traverser » soulignent l’intensité d’une douleur qui grandit. Zilia appelle Aza « mon cher Aza », comme dans toutes les lettres ; cette apostrophe instaure la proximité et indique que le destinataire est absent mais présent dans la conscience de l’écrivaine. Elle avoue qu’elle ne peut pas rester passive face au chagrin de ses amis ; elle s’empresse de leur demander la cause de cette tristesse. La phrase est longue et sinueuse, reflétant l’anxiété et la multiplicité des sentiments.
Première confidence : révélation de l’arrivée d’Aza. Déterville finit par céder et confie à Zilia qu’il voulait lui cacher la date de l’arrivée de son fiancé pour la surprendre, mais qu’il renonce par compassion. Ce passage met en scène un jeu de voiles et de dévoilements. Le ton devient plus narratif : « En effet, il m’a montré une Lettre du guide qu’il t’a fait donner ». L’usage du pronom « il » renvoie à Déterville, mais Aza apparaît indirectement à travers la lettre du guide. On perçoit l’ingéniosité de Déterville qui organise l’arrivée et la délégation de l’annonce. La précision chronologique (« par le calcul du temps & du lieu ») confère une vraisemblance. Zilia, en écrivant, se remémore ces détails et partage avec son correspondant l’excitation qui en résulte : « tu peux être ici aujourd’hui, demain, dans ce moment même ». La gradation du temps crée un crescendo d’attente.
Description de l’appartement et reconnaissance. Vient ensuite le dévoilement des « arrangements » : Déterville a préparé l’appartement destiné à Aza. Zilia écrit : « Il m’a fait voir l’appartement qu’il te destine ». Le pronom personnel « te » relie Aza à cette chambre ; elle imagine déjà son fiancé occupant cet espace. L’expression « jusqu’à ce qu’unis ensemble, la décence nous permette d’habiter mon délicieux Château » mêle le bonheur individuel à l’exigence sociale. L’adjectif « délicieux » appliqué au château souligne l’idéalisation du lieu, tandis que le terme « décence » rappelle la norme. Zilia exprime ici un moment de joie – elle imagine habiter son château avec Aza – mais insérée dans une syntaxe qui respecte la morale. Elle souligne ensuite la générosité de Déterville : « Déterville a pourvu à tout, & m’a convaincue plus que jamais de l’excès de sa générosité ». L’exagération « excès » montre la reconnaissance, mais nuance la situation en soulignant que cet excès devient douloureux pour lui.
Empathie et modération de la joie. La narratrice affirme qu’elle n’attribue plus la tristesse de Déterville qu’à la prochaine arrivée d’Aza. Elle le plaint et souhaite que son bonheur ne dépende pas de ses sentiments. Cette phrase est remarquable par son balancement ; elle juxtapose le verbe « plaindre » et l’espoir d’un bonheur autonome. Elle montre la conscience morale de Zilia et sa volonté de dissocier la gratitude de l’obligation. Elle reconnaît néanmoins qu’elle ne peut dissimuler entièrement sa joie. L’expression « je dissimule même une partie des transports de ma joie » contient deux modérateurs (« même », « une partie »), soulignant qu’elle tente de se contenir sans y parvenir pleinement. L’emploi du substantif « transports » renvoie aux élans passionnels et accentue le contraste entre la retenue imposée et l’intensité du sentiment.
Attente fiévreuse et paradoxes de l’écriture. La phrase suivante juxtapose les constats : Zilia croit Aza très proche, tressaille, interrompt sa lettre à chaque mot pour courir à la fenêtre. La syntaxe accumulative épouse le rythme de l’impatience. Puis vient une justification métadiscursive : « je ne laisse pas de continuer à écrire, il faut ce soulagement au transport de mon cœur ». L’expression « je ne laisse pas de » signifie « je ne cesse pas de », archaïsme qui confère au style un caractère original. La phrase articulée au verbe devoir exprime la nécessité vitale de l’écriture.
Elle explore ensuite le paradoxe de la proximité lointaine : « Tu es plus près de moi, il est vrai ; mais ton absence en est‑elle moins réelle que si les mers nous séparaient encore ? ». La structure antithétique (« plus près » / « absence ») montre que l’absence est un sentiment, non une distance. Elle énonce ensuite une maxime : « Je ne te vois point, tu ne peux m’entendre, pourquoi cesserais‑je de m’entretenir avec toi de la seule façon dont je puis le faire ? ». Le ton est presque didactique ; Zilia pose une question rhétorique qui justifie son acte.
Projection sur la rencontre et suspension du temps. Zilia annonce « encore un moment, & je te verrai ; mais ce moment n’existe point ». Cette phrase révèle la suspension temporelle : le moment attendu est un futur indéterminé. Elle enchaîne par une nouvelle question : « Eh ! puis‑je mieux employer ce qui me reste de ton absence, qu’en te peignant la vivacité de ma tendresse ! ». Le verbe « peindre » suggère la métaphore picturale de l’écriture. Le ton devient plus lyrique lorsque Zilia évoque la souffrance passée (« Hélas ! tu l’as vue toujours gémissante. Que ce temps est loin de moi ! ») et l’idée que la joie future effacera les douleurs. Elle s’abandonne à l’exclamation : « Aza, cher Aza ! que ce nom est doux ! ». La répétition et l’emploi de l’onomatopée « hélas » rappellent les codes de la poésie amoureuse. Elle conclut sur l’idée que bientôt elle ne l’appellera plus en vain, qu’il « volera à sa voix », et que les expressions de son cœur seront la récompense de son empressement.
Interruption finale et effet de réel. La lettre se termine par une phrase inachevée : « On m’interrompt, ce n’est pas toi, & cependant il faut que je te quitte ». Ce départ abrupt renforce le sentiment d’attente, tout en introduisant un effet de réel : l’écriture est interrompue par la vie. Le lecteur reste en suspens, partageant la frustration de l’héroïne. Ce procédé accentue la dramatisation et ménage la transition vers la lettre suivante.
Cette analyse linéaire montre que la lettre 33 est structurée en deux temps : d’abord le récit de la révélation de Déterville et la reconnaissance de sa générosité, puis un long épanchement lyrique sur l’attente et l’amour. La progression narrative se double d’une progression sentimentale : Zilia passe de l’inquiétude à la joie, de la compassion à l’impatience, et l’écriture reflète ces mouvements. L’alternance entre phrases longues et exclamations brèves, l’usage de questions rhétoriques et d’images, donne à la lettre une musique qui exprime l’élan du cœur.
Conclusion
La lettre 33 des Lettres d’une Péruvienne est un moment charnière qui cristallise les thèmes majeurs du roman. Elle illustre l’amour fidèle d’une femme pour un homme éloigné et l’abnégation d’un autre homme qui renonce à sa passion. Elle peint avec délicatesse l’attente et l’impatience, dévoilant le pouvoir consolateur de l’écriture. Elle interroge aussi la décence, la générosité et la condition féminine. En donnant la parole à une princesse inca, Graffigny renverse le regard et critique la société française, coloniale et patriarcale. Le roman participe à une réflexion sur l’autonomie des femmes : Zilia refuse de s’abandonner à la passion galante et revendique un amour fondé sur l’authenticité et la fidélité.
La modernité de cette lettre réside enfin dans sa réflexion sur la temporalité et la fonction du récit. Zilia écrit pour combler un vide, pour transformer l’absence en présence, et l’autrice suggère que la littérature a ce pouvoir de retenir le temps. Cette conscience de l’acte d’écrire anticipe des interrogations sur l’écriture de soi. L’empathie envers Déterville et la lucidité morale de Zilia enrichissent encore la peinture psychologique et montrent que la plume de Graffigny, au-delà du simple récit exotique, sonde les profondeurs de l’âme humaine.

