📚 TABLE DES MATIÈRES
- La lettre
- Analyse de la lettre
- Une critique des relations sociales
- La tension entre solitude et sociabilité
- Lecture linéaire de la lettre
- Symboles, figures de style et enjeux thématiques
- La place de la lettre vingt-huit dans l’ensemble du roman
- Conclusion
La lettre
C’est vainement, mon cher Aza, que j’ai employé les prieres, les plaintes, les instances pour ne point quitter ma retraite. Il a fallu céder aux importunités de Céline. Nous sommes depuis trois jours à la campagne, où son mariage fut célébré en y arrivant.
Avec quelle peine, quel regret, quelle douleur n’ai-je pas abandonné les chers & précieux ornemens de ma solitude ; hélas ! à peine ai-je eu le tems d’en jouir, & je ne vois rien ici qui puisse me dédommager.
Loin que la joie & les plaisirs dont tout le monde paroît enyvré, me dissipent & m’amusent, ils me rappellent avec plus de regret les jours paisibles que je passois à t’écrire, ou tout au moins à penser à toi.
Les divertissemens de ce pays me paroissent aussi peu naturels, aussi affectés que les mœurs. Ils consistent dans une gaieté violente, exprimée par des ris éclatans, auxquels l’ame paroît ne prendre aucune part : dans des jeux insipides dont l’or fait tout le plaisir, ou bien dans une conversation si frivole & si répétée, qu’elle ressemble bien davantage au gazouillement des oiseaux qu’à l’entretien d’une assemblée d’Êtres pensans.
Les jeunes hommes, qui sont ici en grand nombre, se sont d’abord empressés à me suivre jusqu’à ne paroître occupés que de moi ; mais soit que la froideur de ma conversation les ait ennuiés, ou que mon peu de goût pour leurs agrémens les ait dégoûtés de la peine qu’ils prenoient à les faire valoir, il n’a fallu que deux jours pour les déterminer à m’oublier, bientôt ils m’ont délivrée de leur importune préférence.
Le penchant des François les porte si naturellement aux extrêmes, que Déterville, quoiqu’exempt d’une grande partie des défauts de sa nation, participe néanmoins à celui-là.
Non content de tenir la promesse qu’il m’a faite de ne me plus parler de ses sentimens, il évite avec une attention marquée de se rencontrer auprès de moi : obligés de nous voir sans cesse, je n’ai pas encore trouvé l’occasion de lui parler.
À la tristesse qui le domine au milieu de la joie publique, il m’est aisé de deviner qu’il se fait violence : peut-être je devrois lui en tenir compte ; mais j’ai tant de questions à lui faire sur ton départ d’Espagne, sur ton arrivée ici ; enfin sur des sujets si intéressans, que je ne puis lui pardonner de me fuir. Je sens un desir violent de l’obliger à me parler, & la crainte de réveiller ses plaintes & ses regrets, me retient.
Céline toute occupée de son nouvel Époux, ne m’est d’aucun secours, le reste de la compagnie ne m’est point agréable ; ainsi, seule au milieu d’une assemblée tumultueuse, je n’ai d’amusement que mes pensées, elles sont toutes à toi, mon cher Aza ; tu seras à jamais le seul confident de mon cœur, de mes plaisirs, & de mon bonheur.
Analyse de la lettre
Au début de la lettre, Zilia raconte à Aza qu’elle a été « tirée de sa retraite » par les prières insistantes de Céline pour assister à son mariage. Cette délocalisation brise la tranquillité de son existence et lui cause peine et regret. L’héroïne se plaint d’avoir abandonné « les chers et précieux ornements de sa solitude » et reconnaît qu’elle a à peine eu le temps d’en jouir. La solitude, dans son esprit, est parée d’ornements, d’objets précieux qui évoquent la richesse intérieure de son univers. Leur abandon équivaut à une perte de soi. L’aveu souligne la profondeur de l’attachement de Zilia à sa retraite : loin d’être une simple reclus, elle s’y consacre à l’écriture et à la réflexion, poursuivant sa quête identitaire et intellectuelle. Ce regret initial annonce la tonalité mélancolique de la lettre.
Zilia décrit ensuite son arrivée à la campagne et la célébration du mariage de Céline. Là, elle est confrontée à une ambiance de joie qu’elle perçoit comme artificielle. Elle souligne que les plaisirs et les divertissements « de ce pays » lui paraissent « aussi peu naturels, aussi affectés que les mœurs ». Cette phrase exprime un jugement global sur la société française : la gaîté est violente et bruyante, exprimée par des rires éclatants auxquels l’âme ne participe pas. L’héroïne perçoit une discordance entre le corps et l’âme ; les rires sont des masques imposés par le conformisme social. Elle dénonce également des jeux « insipides » dont l’argent fait tout le plaisir. Ce reproche s’adresse à l’aristocratie française, attachée aux jeux d’argent et indifférente à la conversation intellectuelle. L’appât du gain corrompt le sens du jeu et dévoile une société où tout se monnaye, où la valeur de l’homme et de la femme est réduite à l’éclat superficiel des parures. Son jugement rejoint les analyses des moralistes qui, selon des études, soulignent la dégénérescence de la générosité en calcul d’intérêt : un commentateur note que les cadeaux offerts par Déterville à Zilia inscrivent son corps dans un système d’ornementation où règne l’apparence. La jeune Péruvienne, étrangère à cet ordre symbolique, est heurtée par la surenchère ostentatoire qu’elle observe lors du mariage.
La conversation des invités n’atténue pas cette impression. Zilia la juge « si frivole et si répétée » qu’elle la compare au gazouillement des oiseaux. Cette comparaison animale souligne l’absence de profondeur et la vacuité de la parole mondaine. Dans sa perspective, les êtres humains devraient s’élever au-dessus des trivialités du quotidien pour réfléchir au bien, à la justice et à l’amour. Au lieu de cela, elle les voit réduits à un bruit indistinct, dépourvu de sens et d’intention. Cette critique s’insère dans une tradition des Lumières qui condamne l’oisiveté des classes privilégiées et la superficialité des salons. Les moralistes du XVIIᵉ siècle dénonçaient déjà l’esprit de coterie et l’amour-propre ; Graffigny reprend ces motifs par la bouche de Zilia. L’héroïne oppose à ce vacarme le silence de sa retraite, dont la valeur repose sur la méditation et la sincérité de la correspondance avec Aza.
Cette dénonciation des divertissements se double d’une réflexion sur la vraie joie. Zilia confie que loin de la dissiper et de l’amuser, la joie générale accentue son regret des jours où elle pouvait écrire à son fiancé ou penser à lui. Les plaisirs collectifs deviennent un miroir inversé : plus les autres se réjouissent, plus sa solitude intérieure se manifeste. Ce contraste met en lumière la divergence entre l’hédonisme superficiel et la quête du bonheur intérieur. La jeune femme exprime son regret à travers des exclamations et des questions rhétoriques, marquant l’intensité de ses sentiments. La mélancolie de ses pensées rappelle certains passages du roman où elle admirait la nature et la simplicité de la vie en Amérique, loin de la corruption européenne. La joie artificielle de la société française ne peut lui offrir de compensation pour l’abandon de son monde intérieur ; elle fonctionne plutôt comme un rappel de son exil et de son amour absent.
Une critique des relations sociales
Après avoir évoqué la vacuité des divertissements, Zilia décrit l’attitude des jeunes hommes qui se pressent autour d’elle dès son arrivée. Ils semblent l’adorer, la suivent sans cesse, lui prodiguent compliments et marques d’attention, comme le veut la galanterie française. Or, ce zèle s’éteint très vite : en deux jours à peine, ils se détournent et l’oublient. L’héroïne avance deux raisons possibles à cette inconstance : soit la froideur de sa conversation les ennuie, soit son manque de goût pour leurs agréments les dégoûte de faire valoir leurs charmes. Zilia refuse de jouer le jeu de la séduction codifiée, elle ne se laisse pas captiver par des compliments dont elle perçoit le caractère factice. Cette attitude correspond à son attachement indéfectible à Aza ; elle ne conçoit pas l’amour comme un jeu de conquête, mais comme un engagement sincère. Le comportement des jeunes hommes met en évidence ce qu’elle appelle plus loin « le penchant des Français à aller aux extrêmes » : ils passent de l’enthousiasme à l’oubli en un instant, montrant leur inconséquence. Graffigny peint ici un trait national que des observateurs de l’époque dénonçaient : l’inconstance et la superficialité de la sociabilité française, critique que l’on retrouve en d’autres lettres de Zilia comme en témoigne l’observation que « la censure est le goût dominant des Français comme l’inconséquence est le caractère de la nation » (lettre 30).
Cette scène éclaire la condition des femmes dans les salons du XVIIIᵉ siècle. Les jeunes hommes abordent Zilia comme un objet d’admiration, mais ils se lassent lorsque la conversation devient sérieuse. Elle ne répond pas aux codes de la coquetterie qui exigent de la femme qu’elle entretienne l’illusion du désir. Au contraire, Zilia considère la conversation comme un lieu d’échange de pensées, non comme une parade. La mention de leur « importune préférence » souligne que l’admiration masculine peut être vécue comme une forme de violence lorsqu’elle s’impose sans respect. Ce motif de la solitude au milieu de la foule, accentué par l’isolement d’une femme qui refuse la galanterie, préfigure les réflexions féministes sur la place des femmes dans l’espace public. Lors de la seconde édition du roman en 1752, ces considérations apparaissent avec plus de force. Un article spécialisé souligne que les lettres 28 et 30 témoignent de l’évolution de Zilia en une femme de lettres à visée philosophique et que son regard perçant dénonce la condition des femmes françaises, maintenues volontairement dans l’ignorance et la frivolité. La rapidité avec laquelle les jeunes hommes se détournent d’elle illustre ce diagnostic : ils préfèrent la légèreté à la réflexion et la parure aux idées.
Le rapport entre Zilia et Déterville complexifie encore cette critique des relations hommes-femmes. La lettre montre un homme qui lutte contre ses sentiments pour respecter sa promesse. Zilia explique qu’après lui avoir juré de ne plus parler de ses sentiments, le chevalier évite soigneusement de se trouver auprès d’elle. Le contraste entre le comportement de Déterville et celui des autres hommes est saisissant : si les jeunes gens passent du zèle à l’indifférence, lui choisit volontairement l’éloignement pour honorer sa parole. Cette retenue témoigne d’une certaine noblesse d’âme et d’une capacité à dominer sa passion, que Zilia reconnaît à demi-mot. Toutefois, la promesse de silence a des effets ambigus. En voulant la respecter, Déterville prive l’héroïne de la conversation dont elle a besoin pour obtenir des nouvelles d’Aza. Elle veut lui poser mille questions sur le départ d’Espagne et l’arrivée en France de son fiancé, mais la fuite du chevalier l’empêche de s’informer. L’amour de Déterville pour Zilia se transforme en obstacle involontaire à l’épanouissement de l’héroïne ; il la maintient dans l’ignorance et l’incertitude. Cette tension contribue à la critique implicite de la relation de dépendance créée par la générosité du chevalier. Comme le souligne l’étude sociologique sur le don, les cadeaux de Déterville inscrivent le corps de Zilia dans un système d’ornementation où la femme est conçue et échangée comme un objet. En fuyant, le chevalier rappelle son pouvoir de disposer des informations dont Zilia a besoin, et cette dépendance renforce son sentiment de solitude.
La tension entre solitude et sociabilité
Dans la dernière partie de la lettre, Zilia décrit la façon dont elle se retrouve seule au milieu de la foule. Céline, toute à son nouvel époux, n’est d’aucun secours, et le reste de la compagnie ne lui est pas agréable. Elle se sent isolée malgré l’agitation qui l’entoure. L’expression « seule au milieu d’une assemblée tumultueuse » renvoie à un motif récurrent de la littérature : l’être sensible incompris dans un monde bruyant. Ce motif se retrouve chez d’autres auteurs des Lumières, tels que Rousseau ou Diderot, qui mettent en scène des héros retirés du monde. Chez Zilia, cette solitude est exacerbée par la condition d’étrangère ; elle ne partage ni la langue ni les références culturelles de son entourage. La scène de l’assemblée rappelle que la communication orale n’a pas la même fonction que la communication écrite : alors que la conversation mondaine est inutile, la lettre devient le lieu de la véritable écoute. En écrivant à Aza, Zilia construit un espace d’échange intime où elle peut parler librement sans craindre l’indifférence ou la censure. La correspondance pallie l’absence physique et la solitude psychique.
Zilia confie que ses seules distractions sont ses pensées et qu’elles sont toutes tournées vers Aza. La phrase finale : « tu seras à jamais le seul confident de mon cœur, de mes plaisirs et de mon bonheur » réaffirme sa fidélité absolue. La répétition du mot « seul » renforce l’idée d’une exclusivité qui refuse la dispersion. Aza est présent par l’intermédiaire des lettres : c’est à lui qu’elle confie ses émotions, c’est à lui qu’elle pense lorsqu’elle contemple la vacuité des divertissements, c’est lui qu’elle imagine lorsqu’elle s’ennuie au milieu de la foule. En désignant son fiancé comme le dépositaire éternel de son bonheur, Zilia se crée un refuge intérieur qui transcende l’espace et le temps. Cette clôture sur l’amour absent constitue une réaffirmation de soi : malgré les pressions sociales et les tentations, elle reste fidèle à ses convictions et à ses sentiments. La lecture de cette lettre accentue le caractère héroïque de l’héroïne ; elle est déterminée à ne pas sacrifier ses valeurs pour s’intégrer à un milieu qui la répugne.
Cette affirmation finale renvoie également à la thématique du don évoquée plus haut. Le fait que Zilia se confie exclusivement à Aza la place en dehors du système de réciprocité qui régit la société française. Les codes de la galanterie et du cadeau visent à créer des obligations et des dépendances. Zilia oppose à ces pratiques une relation fondée sur l’amour et la fidélité, qui n’implique pas d’échange matériel. Les analyses sociologiques du roman soulignent que la générosité apparente se transforme souvent en contrôle et en violence. Les lettres, quant à elles, instaurent un espace de gratuité : l’écriture est un don de soi sans contrepartie, un geste désintéressé qui constitue un acte de résistance contre la logique marchande. Zilia, en déclarant qu’Aza restera à jamais le seul confident de son cœur, affirme son indépendance et sa capacité à échapper aux obligations imposées par les autres.
Lecture linéaire de la lettre
Une analyse linéaire permet de mettre en évidence l’articulation de la lettre et les procédés stylistiques qui en font un texte remarquable. La lettre se divise en quatre mouvements successifs : l’évocation du départ de la retraite, la peinture des divertissements et des mœurs, la réflexion sur les hommes et Déterville, enfin la réaffirmation de la solitude et de la fidélité.
Le premier mouvement s’ouvre sur une exclamation : Zilia écrit qu’elle a en vain employé prières, plaintes et instances pour ne pas quitter sa retraite. Le rythme ternaire (« prières, plaintes, instances ») marque l’intensité de sa résistance. Elle avoue avoir cédé aux importunités de Céline, rappelant que celle-ci a insisté jusqu’à ce qu’elle cède. À travers cette insistance, on perçoit la pression sociale qui oblige les femmes à participer aux événements mondains contre leur gré. L’héroïne continue avec un « Avec quelle peine, quel regret, quelle douleur » : cette anaphore s’exprime sous la forme d’une triple interrogation exclamative qui rend sensible la douleur de l’arrachement. Les trois substantifs personnifient ses émotions. Elle évoque ensuite les « chers et précieux ornements » de sa solitude. L’adjectif « cher » exprime l’attachement, l’adjectif « précieux » renvoie à la valeur que revêt sa retraite. Cette image renverse le cliché des femmes qui aiment les bijoux et la parure : pour Zilia, ce sont la tranquillité et la liberté qui font office de parure. L’emploi du terme « ornements » est ironique ; il signifie que sa solitude la pare mieux que les robes et les bijoux de la cour. Par cet éloge de la solitude, l’autrice oppose la richesse intérieure à la richesse matérielle.
Dans le second mouvement, Zilia décrit la société qu’elle découvre. Elle commence par affirmer que la joie et les plaisirs ne la dissipent pas mais qu’ils lui rappellent davantage les jours paisibles passés à écrire à Aza ou, à défaut, à penser à lui. La structure antithétique (« loin que… me dissipent… ils me rappellent ») souligne le contraste entre ce que l’on attend d’elle (se divertir) et ce qu’elle ressent (la nostalgie). Elle passe ensuite à la description des divertissements. L’exclamation « Les divertissements de ce pays me paraissent aussi peu naturels, aussi affectés que les mœurs » reprend la construction parallèle (« aussi… que ») pour associer les divertissements aux mœurs. L’adverbe « peu » atténue mais l’expression « aussi… que » renforce le jugement. Elle précise que ces divertissements consistent en une « gaieté violente », des « ris éclatants » et des jeux « insipides ». Les adjectifs « violente », « insipides » témoignent d’une sensibilité fine qui juge la disproportion et l’ennui. Le champ lexical de la violence (« gaieté violente », « ris éclatants ») s’oppose à la douceur de ses occupations antérieures. Elle recourt à l’image des oiseaux pour qualifier la conversation : elle dit qu’elle ressemble au gazouillement des oiseaux plutôt qu’à l’entretien d’une assemblée d’êtres pensants. Cette comparaison animalise les convives, montrant leur manque de raison. L’hyperbole (« être pensants ») renvoie à une certaine conception humaniste de l’échange : la conversation devrait être un art de la pensée, non un bavardage. Les procédés utilisés accentuent la satire : la répétition, l’hyperbole et la comparaison renvoient à la tradition ironique.
Le troisième mouvement s’ouvre sur la scène des jeunes hommes. Zilia note qu’ils se sont empressés de la suivre jusqu’à ne paraître occupés que d’elle. L’imparfait « suivre » et le passé simple « paroître » soulignent la précipitation et la superficialité. Elle propose deux hypothèses pour expliquer leur désintérêt : soit la froideur de sa conversation les a ennuyés, soit son peu de goût pour leurs agréments les a dégoûtés de la peine qu’ils prenaient à les faire valoir. Le terme « froideur » désigne sa réserve, son refus de se prêter au jeu de la coquetterie. Elle reconnait aussi qu’elle n’apprécie pas leurs « agréments », mot qui renvoie aux compliments et aux attitudes artificielles. Elle utilise ensuite un imparfait presque narratif : « il n’a fallu que deux jours pour les déterminer à m’oublier ». L’expression « il n’a fallu que deux jours » met en lumière la rapidité de leur inconstance. Elle conclut que bientôt ils l’ont délivrée de leur importune préférence ; l’adjectif « importune » suggère que cette préférence était devenue un poids. Elle se libère de l’attention encombrante d’hommes qui lui imposaient un rôle qu’elle ne voulait pas jouer.
Ce mouvement se poursuit avec une généralisation : « Le penchant des Français les porte si naturellement aux extrêmes ». Le présent de vérité générale transforme l’observation en maxime morale. Zilia reconnaît que Déterville, malgré ses qualités, participe néanmoins à ce trait national. La conjonction « quoiqu’ » indique une concession : même s’il est exempt d’une partie des défauts de sa nation, il n’échappe pas à l’excès. Ce trait national est un topos du roman : plus loin, dans la lettre 30, Zilia observe que la censure est le goût dominant des Français et que l’inconséquence est leur caractère. Ici, l’excès se manifeste par un renversement complet de comportement. Déterville s’est engagé à ne plus lui parler de ses sentiments ; non content de tenir cette promesse, il l’évite avec une attention marquée de se rencontrer auprès d’elle. L’expression « attention marquée » souligne la violence de son éloignement volontaire. Zilia remarque qu’ils sont obligés de se voir sans cesse, ce qui crée une tension dans la maison. Elle avoue n’avoir pas encore trouvé l’occasion de lui parler. L’absence de communication est un motif central de la lettre : le silence de Déterville reflète le silence d’Aza, le destinataire absent. En même temps, il révèle la difficulté de dire l’amour dans une société où les mots engagent.
Le quatrième mouvement se concentre sur la perception de Déterville. Zilia interprète la tristesse qui domine le chevalier au milieu de la joie publique comme un signe qu’il se fait violence. Elle reconnaît à demi-mot que sa situation est difficile. Elle se demande si elle devrait lui en tenir compte, mais elle rappelle qu’elle a tant de questions à lui poser sur le départ d’Espagne, sur l’arrivée en France d’Aza et sur des sujets si intéressants qu’elle ne peut lui pardonner de la fuir. L’anaphore « sur ton départ d’Espagne, sur ton arrivée ici, enfin sur des sujets si intéressants » souligne l’importance de ces informations pour elle. L’hyperbole « tant de questions » renforce sa frustration. Elle ressent un désir violent de l’obliger à lui parler, mais la crainte de réveiller ses plaintes et ses regrets la retient. La tension entre désir et crainte est manifeste : d’un côté, Zilia veut savoir, de l’autre elle redoute de faire revivre la souffrance de Déterville. Ce dilemme moral renvoie à la problématique du don et de la reconnaissance : jusqu’où peut-elle exiger de l’information en échange de la protection reçue ? La situation met en évidence la dépendance de Zilia à la générosité d’un homme et la fragilité de son pouvoir.
Enfin, la lettre se conclut sur l’isolement et la fidélité. Zilia note que Céline, toute occupée de son époux, ne l’aide pas. La structure syntaxique de la phrase – avec une proposition principale au présent suivie d’une proposition participiale – renforce l’idée que tout le monde est absorbé par des affaires qui ne la concernent pas. Elle affirme que le reste de la compagnie ne lui est pas agréable, utilisant un euphémisme pour exprimer son dégoût. Elle se déclare « seule au milieu d’une assemblée tumultueuse ». L’antithèse entre « seule » et « assemblée tumultueuse » crée un effet de contraste saisissant. Elle révèle qu’elle n’a d’amusement que ses pensées et précise qu’elles sont toutes à Aza. La phrase finale fait de l’amoureux absent son unique confident, son plaisir et son bonheur. L’usage du futur (« tu seras ») donne une dimension pérenne à sa promesse. Le parallélisme (« le seul confident de mon cœur, de mes plaisirs et de mon bonheur ») confère une solennité presque sacrée à ses mots. Par cette conclusion, Zilia réaffirme la constance de son amour et l’importance de l’écriture épistolaire comme refuge.
Symboles, figures de style et enjeux thématiques
La lettre vingt-huit regorge de figures de style qui servent la critique sociale et l’expression des sentiments. On a déjà évoqué la triple exclamation du début, la comparaison avec les oiseaux et l’antithèse finale. D’autres procédés méritent d’être soulignés.
Tout d’abord, l’usage fréquent des interjections et des exclamations marque l’emportement. Zilia ponctue ses phrases d’« hélas ! », d’« ô ! », de points d’exclamation, traduisant l’intensité de son sentiment. Ces interjections créent un discours passionné, spontané et sincère, opposé au ton mesuré de la conversation mondaine. L’emportement renvoie au registre lyrique qui domine l’œuvre. Les phrases sont longues, sinueuses, ponctuées de virgules et de points-virgules qui reproduisent le mouvement de la pensée. Graffigny aime les accumulations (« prières, plaintes, instances » ; « peine, regret, douleur ») pour suggérer la multiplicité des affects. La syntaxe reproduit l’hésitation et l’indécision : l’héroïne passe d’un sentiment à l’autre, d’une observation à une réflexion, d’un reproche à une question. Ce style fluide traduit la complexité d’une conscience qui se cherche.
Ensuite, les choix lexicaux soulignent l’opposition entre les valeurs de Zilia et celles de la société qui l’entoure. Les termes « ornements », « gaieté violente », « ris éclatants », « jeux insipides », « frivole », « répétée » appartiennent au champ de la superficialité. Ils s’opposent à des mots qui évoquent la profondeur : « cher », « précieux », « solitude », « pensées ». Le contraste lexical exprime la dichotomie entre l’être et l’apparaître. Zilia utilise aussi des verbes forts pour décrire ses émotions : « abandonner », « jouir », « délivrer », « fuir », « retient ». Ces verbes reflètent la tension entre mouvement et immobilité, entre désir d’action et contrainte sociale. Dans une société où les femmes sont censées être passives, l’héroïne ressent la nécessité de « se délivrer » et de « obliger » les autres à lui parler. Le lexique révèle ainsi son aspiration à l’autonomie.
L’opposition entre la nature et l’artifice traverse la lettre. La gaieté violente est qualifiée de non naturelle, la conversation est comparée au gazouillement des oiseaux, les jeux d’argent sont « insipides ». À l’inverse, les « jours paisibles » où Zilia écrit sont associés à la tranquillité et à la pensée. Cette opposition est typique de la critique des Lumières : la nature est valorisée comme source d’authenticité, tandis que la société est accusée de corrompre. Elle renvoie aussi à la dimension exotique du roman : Zilia incarne un être qui vient d’une civilisation considérée comme plus proche de la nature, et qui dénonce la décadence de l’Ancien Monde. La lettre vingt-huit, en accentuant le décalage entre l’âme péruvienne et les mœurs françaises, répond au désir des lecteurs du XVIIIᵉ siècle pour l’exotisme et le voyage intérieur.
Les procédés de personnification et de métaphore renforcent l’intensité du récit. L’héroïne parle de ses pensées comme d’un « amusement », conférant à l’activité mentale une dimension ludique. Elle décrit la gaieté comme « violente » et la conversation comme un « gazouillement », transformant des réalités abstraites en images concrètes. La société française devient un théâtre où les acteurs rient, jouent, s’exclament, mais où personne ne pense. Zilia, en observatrice lucide, dévoile les coulisses de cette pièce et révèle au lecteur les mécanismes de la comédie humaine.
Du point de vue des enjeux thématiques, la lettre vingt-huit se situe au carrefour de plusieurs thèmes majeurs de l’œuvre. Elle illustre d’abord la critique de la colonisation et du choc des cultures. Zilia, arrachée à son pays, se heurte à l’aliénation culturelle ; son regard étranger lui permet de voir ce que les Français ne perçoivent plus. La description des divertissements met en évidence la superficialité des métropoles européennes comparées à la simplicité présumée du monde inca. Cette critique, accentuée par la mise en scène de l’excès et de la violence, répond à un besoin de réflexion sur le rapport entre l’Europe et le reste du monde, un thème récurrent dans la littérature des Lumières.
Ensuite, la lettre aborde la question de l’amour et de la fidélité. L’amour hyperbolique de Zilia pour Aza est présent en filigrane, rappelé par l’apostrophe constante « mon cher Aza » qui ouvre la lettre et par la déclaration finale. L’héroïne illustre la constance face à l’inconstance du monde. En refusant les avances des jeunes hommes et en tenant tête au silence de Déterville, elle affirme que l’amour n’est pas un jeu mondain mais un engagement moral. Cette conception de l’amour s’oppose à la passion galante de Déterville et à l’inconstance d’Aza, qui finira par se convertir au catholicisme et épouser une autre femme, comme le rappelle l’article de commentaire compose.
La lettre évoque aussi la condition féminine. Zilia souligne la frivolité des conversations et l’ignorance volontaire des femmes dans la société française. Elle insiste sur sa propre volonté de conserver un esprit critique et de se consacrer à l’écriture. . Dans cette lettre, l’héroïne se pose en observatrice, en moraliste, en philosophe. Elle s’affranchit des normes qui veulent qu’une femme ne parle que de futilités et elle porte un jugement sur la société. Son utilisation de maximes et de vérités générales la rapproche des moralistes comme La Rochefoucauld et La Bruyère. Elle incarne un personnage qui revendique l’accès au savoir et à la critique.
Enfin, la lettre aborde la question du don et de la reconnaissance. Le silence de Déterville est une façon de respecter sa promesse, mais aussi un moyen de rappeler à Zilia qu’elle lui doit beaucoup. L’étude sociologique de l’œuvre montre que les cadeaux offerts par Déterville inscrivent le corps de Zilia dans un système d’ornementation qui correspond à une société où règne l’apparence, et que la transition entre les valeurs traditionnelles et les valeurs modernes se négocie à travers le débat sur le don. Zilia, en se retirant et en se réfugiant dans la correspondance, cherche à échapper à ce réseau d’obligations. La lettre vingt-huit, en dénonçant les amusements basés sur l’argent et en opposant l’écriture épistolaire aux cadeaux physiques, illustre cette quête de liberté.
La place de la lettre vingt-huit dans l’ensemble du roman
Au sein des Lettres d’une Péruvienne, la lettre vingt-huit occupe une position charnière. Elle marque la deuxième partie du roman, celle où Zilia, désormais installée en France, réfléchit aux mœurs de son pays d’accueil. Dans la première partie, l’héroïne était encore prisonnière des Espagnols et dépendante de la protection de Déterville. La dynamique était dominée par le thème du sauvetage et par la découverte progressive de la langue et de la culture française. La lettre vingt-huit intervient après que Zilia a appris à maîtriser le français et qu’elle a acquis une relative autonomie matérielle grâce à la maison offerte par le chevalier. Elle a découvert Paris et ses théâtres, elle a déjà exprimé sa perplexité devant la condition des femmes et l’esprit de galanterie. Cette lettre constitue un moment de repli et de réflexion. Elle quitte la ville pour la campagne à l’occasion d’un mariage, et ce déplacement spatial se double d’un déplacement intérieur : elle mesure la distance qui la sépare des Français en observant leurs divertissements et leur conversation.
L’importance de cette lettre tient aussi à ce qu’elle introduit des thèmes qui seront développés dans les lettres suivantes. Les lettres 29 et 30, ajoutées comme celle-ci à la seconde édition, approfondissent la critique des mœurs françaises et la question de la liberté féminine. Elles abordent le théâtre comme lieu d’éducation, discutent du rapport entre censure et liberté, et dénoncent plus explicitement la place subalterne des femmes. La lettre trente-quatre, quant à elle, insistera sur la condition féminine, tandis que les dernières lettres mettront en scène la désillusion de Zilia devant l’infidélité d’Aza et sa décision de vivre seule. La lettre vingt-huit annonce cette évolution : elle prépare la rupture définitive avec les codes sociaux et l’affirmation d’une liberté intérieure. C’est une étape dans le passage de l’amour passionné à l’amour de soi et à l’amitié philosophique. La romancière fait ainsi évoluer son héroïne d’un état de victime passive à celui de moraliste active.
Cette lettre constitue aussi un miroir des Lettres persanes de Montesquieu, auxquelles on compare souvent l’ouvrage de Graffigny. Dans l’une de leurs lettres, les Persans Rica et Usbek décrivent la société parisienne avec un regard étranger et en soulignent les contradictions. De même, Zilia observe les Français et les juge en fonction de ses propres valeurs. Le procédé d’étrangeté permet de critiquer sans heurter directement le lecteur français. Toutefois, la singularité de Lettres d’une Péruvienne réside dans la perspective féminine. Zilia n’est pas un philosophe oriental qui visite les cafés de Paris pour y écouter les débats des hommes ; c’est une femme qui participe aux divertissements domestiques et aux cérémonies familiales. Elle mesure la superficialité des jeux de société et la vacuité des conversations. La romancière s’attaque ainsi à des espaces féminins qui restent invisibles dans la littérature masculine. La lettre vingt-huit dévoile ce monde et le dénonce de l’intérieur.
Enfin, cette lettre illustre l’écriture de Graffigny. Le style mêle la spontanéité de la lettre intime à la rigueur de l’observation morale. Le registre lyrique se mêle à la satire sociale. On y retrouve le goût de l’autrice pour les maximes, les vérités générales, l’usage du présent d’énonciation. Le rythme des phrases, les répétitions et les énumérations reflètent le mouvement des émotions. L’écrivain parvient à créer un discours qui semble improvisé tout en étant construit. La richesse stylistique de cette lettre explique pourquoi l’ouvrage est aujourd’hui reconnu comme un texte majeur de la littérature des Lumières.
Conclusion
La lettre vingt-huit des Lettres d’une Péruvienne est une pièce maîtresse du roman de Françoise de Graffigny. Elle montre une héroïne en transition, déchirée entre son amour lointain et les exigences d’une société où elle ne se reconnaît pas. Obligée de sortir de sa retraite pour assister au mariage de Céline, Zilia découvre un monde de divertissements artificiels, de rires forcés et de jeux d’argent. Elle y voit le reflet d’une société qui valorise l’apparence au détriment de l’âme, et elle exprime son dégoût à travers des images fortes et des comparaisons saisissantes. Sa critique des mœurs françaises se double d’une réflexion sur la condition féminine : la jeune Péruvienne refuse de se plier aux codes de la galanterie et de la coquetterie et dénonce le manque de sérieux des conversations. Elle observe l’attitude des hommes qui la courtisent et l’oublient et note l’excès propre aux Français. Elle souligne l’ambivalence de Déterville, qui respecte sa promesse de silence mais l’empêche par là même d’obtenir les informations qu’elle désire. À travers ces observations, la lettre met en évidence les contraintes sociales auxquelles les femmes sont soumises et la difficulté de construire une relation égalitaire dans un monde régulé par le don et l’obligation.
Cette lettre est aussi un témoignage de la fidélité de Zilia à Aza. Malgré l’absence et l’incertitude, elle continue à considérer son fiancé comme le seul confident de son cœur et de son bonheur. Cette fidélité est l’expression d’un idéal qui transcende les rapports de force et les conventions sociales. Par l’écriture, Zilia crée un espace où elle peut être pleinement elle-même, un espace qui échappe aux obligations matérielles et aux attentes sociales. La lettre vingt-huit nous invite à réfléchir sur la puissance de la parole écrite comme outil d’émancipation. L’héroïne y développe un esprit critique, une sensibilité morale et une indépendance intellectuelle qui la rapprochent des moralistes français et la distinguent des personnages féminins souvent réduits au rôle d’objet de désir.
Dans le roman, cette lettre marque le passage de la découverte à la réflexion, de la dépendance à l’affirmation de soi. Elle prépare les lettres suivantes, où la critique de la société s’intensifiera et où Zilia prendra des décisions décisives. Elle révèle l’originalité de Graffigny dans l’usage du roman épistolaire : loin de se contenter d’un récit sentimental, l’autrice construit un véritable traité sur la société française à travers le regard d’une étrangère. Elle expose les mécanismes du don et de la dette, analyse la condition féminine, dénonce l’inconstance des hommes et l’ignorance des femmes. La lettre vingt-huit, en mêlant la satire, la mélancolie et le lyrisme, incarne cette ambition. Elle reste aujourd’hui un texte précieux pour comprendre la complexité des Lumières et la place des femmes dans la littérature. Sa lecture, tant pour ceux qui se préparent aux examens que pour ceux qui enseignent la littérature, permet d’aborder des thèmes essentiels : la condition de l’exilé, la critique des mœurs, la question de l’amour fidèle et de l’émancipation féminine. En donnant la parole à Zilia, Graffigny offre une perspective unique et audacieuse qui continue de résonner avec nos interrogations contemporaines.

