📚 TABLE DES MATIÈRES
La lettre
Me voici enfin, mon cher Aza, dans une ville nommée Paris, c’est le terme de notre voyage, mais selon les apparences, ce ne sera pas celui de mes chagrins.
Depuis que je suis arrivée, plus attentive que jamais sur tout ce qui se passe, mes découvertes ne me produisent que du tourment & ne me présagent que des malheurs : je trouve ton idée dans le moindre de mes desirs curieux, & je ne la rencontre dans aucun des objets qui s’offrent à ma vûe.
Autant que j’en puis juger par le tems que nous avons employé à traverser cette ville, & par le grand nombre d’habitans dont les rues sont remplies, elle contient plus de monde que n’en pourroient rassembler deux ou trois de nos Contrées.
Je me rappelle les merveilles que l’on m’a racontées de Quitu ; je cherche à trouver ici quelques traits de la peinture que l’on m’a faite de cette grande ville ; mais, hélas ! quelle différence !
Celle-ci contient des ponts, des rivieres, des arbres, des campagnes ; elle me paroît un univers plûtôt qu’une habitation particuliere. J’essayerois en vain de te donner une idée juste de la hauteur des maisons ; elles sont si prodigieusement élevées, qu’il est plus facile de croire que la nature les a produites telles qu’elles sont, que de comprendre comment des hommes ont pû les construire.
C’est ici que la famille du Cacique fait sa résidence… La maison qu’elle habite est presque aussi magnifique que celle du Soleil ; les meubles & quelques endroits des murs sont d’or ; le reste est orné d’un tissu varié des plus belles couleurs qui représentent assez bien les beautés de la nature.
En arrivant, Déterville me fit entendre qu’il me conduisoit dans la chambre de sa mere. Nous la trouvâmes à demi couchée sur un lit à peu près de la même forme que celui des Incas & de même métal. Après avoir présenté sa main au Cacique, qui la baisa en se prosternant presque jusqu’à terre, elle l’embrassa ; mais avec une bonté si froide, une joie si contrainte, que si je n’eusse été avertie, je n’aurois pas reconnu les sentimens de la nature dans les caresses de cette mere.
Après s’être entretenus un moment, le Cacique me fit approcher ; elle jetta sur moi un regard dédaigneux, & sans répondre à ce que son fils lui disoit, elle continua d’entourer gravement ses doigts d’un cordon qui pendoit à un petit morceau d’or.
Déterville nous quitta pour aller au-devant d’un grand homme de bonne mine qui avoit fait quelques pas vers lui ; il l’embrassa aussi-bien qu’une autre femme qui étoit occupée de la même maniere que la Pallas.
Dès que le Cacique avoit paru dans cette chambre, une jeune fille à peu près de mon âge étoit accourue ; elle se suivoit avec un empressement timide qui étoit remarquable. La joye éclatoit sur son visage sans en bannir un fond de tristesse intéressant. Déterville l’embrassa la derniere, mais avec une tendresse si naturelle que mon cœur s’en émut. Hélas ! mon cher Aza, quels seroient nos transports, si après tant de malheurs le sort nous réunissoit !
Pendant ce tems, j’étois restée auprès de la Pallas par respect, je n’osois m’en éloigner, ni lever les yeux sur elle. Quelques regards sévéres qu’elle jettoit de tems en tems sur moi, achevoient de m’intimider & me donnoient une contrainte qui gênoit jusqu’à mes pensées.
Enfin, comme si la jeune fille eût deviné mon embarras, après avoir quitté Déterville, elle vint me prendre par la main & me conduisit près d’une fenêtre où nous nous assîmes. Quoique je n’entendisse rien de ce qu’elle me disoit, ses yeux pleins de bonté me parloient le langage universel des cœurs bienfaisans ; ils m’inspiroient la confiance & l’amitié : j’aurois voulu lui témoigner mes sentimens ; mais ne pouvant m’exprimer selon mes desirs, je prononçai tout ce que je sçavois de sa Langue.
Elle en sourit plus d’une fois en regardant Déterville d’un air fin & doux. Je trouvois du plaisir dans cette espéce d’entretien, quand la Pallas prononça quelques paroles assez haut en regardant la jeune fille, qui baissa les yeux, repoussa ma main qu’elle tenoit dans les siennes, & ne me regarda plus.
À quelque tems de là, une vieille femme d’une phisionomie farouche entra, s’approcha de la Pallas, vint ensuite me prendre par le bras, me conduisit presque malgré moi dans une chambre au plus haut de la maison & m’y laissa seule.
Quoique ce moment ne dût pas être le plus malheureux de ma vie, mon cher Aza, il n’a pas été un des moins fâcheux à passer. J’attendois de la fin de mon voyage quelques soulagemens à mes inquiétudes ; je comptois du moins trouver dans la famille du Cacique les mêmes bontés qu’il m’avoit témoignées. Le froid accueil de la Pallas, le changement subit des manieres de la jeune fille, la rudesse de cette femme qui m’avoit arrachée d’un lieu où j’avois intérêt de rester, l’inattention de Déterville qui ne s’étoit point opposé à l’espéce de violence qu’on m’avoit faite ; enfin toutes les circonstances dont une ame malheureuse sçait augmenter ses peines, se présentérent à la fois sous les plus tristes aspects ; je me croyois abandonnée de tout le monde, je déplorois amerement mon affreuse destinée, quand je vis entrer ma China. Dans la situation où j’étois, sa vûe me parut un bien essentiel ; je courus à elle, je l’embrassai en versant des larmes, elle en fut touchée, son attendrissement me fut cher. Quand on se croit réduit à la pitié de soi-même, celle des autres nous est bien prétieuse. Les marques d’affection de cette jeune fille adoucirent ma peine : je lui contois mes chagrins comme si elle eût pû m’entendre, je lui faisois mille questions, comme si elle eût pû y répondre ; ses larmes parloient à mon cœur, les miennes continuoient à couler, mais elles avoient moins d’amertume.
Je crûs qu’au moins, je verrois Déterville à l’heure du repas ; mais on me servit à manger, & je ne le vis point. Depuis que je t’ai perdu, chere idole de mon cœur, ce Cacique est le seul humain qui ait eu pour moi de la bonté sans interruption ; l’habitude de le voir s’est tournée en besoin. Son absence redoubla ma tristesse ; après l’avoir attendu vainement, je me couchai ; mais le sommeil n’avoit point encore tari mes larmes ; je le vis entrer dans ma chambre, suivi de la jeune personne dont le brusque dédain m’avoit été si sensible.
Elle se jetta sur mon lit, & par mille caresses elle sembloit vouloir réparer le mauvais traitement qu’elle m’avoit fait.
Le Cacique s’assit à côté du lit ; il paroissoit avoir autant de plaisir à me revoir que j’en sentois de n’en être point abandonnée ; ils se parloient en me regardant, & m’accabloient des plus tendres marques d’affection.
Insensiblement leur entretien devint plus sérieux. Sans entendre leurs discours, il m’étoit aisé de juger qu’ils étoient fondés sur la confiance & l’amitié ; je me gardai bien de les interrompre, mais si-tôt qu’ils revinrent à moi, je tâchai de tirer du Cacique des éclaircissemens, sur ce qui m’avoit paru de plus extraordinaire depuis mon arrivée.
Tout ce que je pus comprendre à ses réponses, fut que la jeune fille que je voyois, se nommoit Céline, qu’elle étoit sa sœur, que le grand homme que j’avois vû dans la chambre de la Pallas, étoit son frère aîné, & l’autre jeune femme son épouse.
Céline me devint plus chere, en apprenant qu’elle étoit sœur du Cacique ; la compagnie de l’un & de l’autre m’étoit si agréable que je ne m’apperçus point qu’il étoit jour avant qu’ils me quittassent.
Après leur départ, j’ai passé le reste du tems, destiné au repos, à m’entretenir avec toi, c’est tout mon bien, c’est toute ma joye, c’est à toi seul, chere ame de mes pensées, que je dévelope mon cœur, tu seras à jamais le seul dépositaire de mes secrets, de ma tendresse & de mes sentimens.
Analyse linéaire détaillée
La lettre s’ouvre sur l’arrivée de Zilia à Paris, événement qui devait marquer la fin de son voyage mais qui, selon ses propres termes, ne sera pas « celui de mes chagrins ». Dès les premières lignes, le ton est donné : la désillusion et la tristesse profonde de l’héroïne sont palpables. Elle exprime clairement que ses « découvertes ne me produisent que du tourment & ne me présagent que des malheurs ». Cette affirmation souligne le décalage entre ses attentes, peut-être nourries par les récits de Déterville ou ses propres espoirs, et la réalité qu’elle découvre. L’idée d’Aza, son bien-aimé, est omniprésente dans ses pensées, mais elle ne trouve aucun écho de cette présence dans le monde qui l’entoure. Cette absence accentuée par le nouvel environnement contribue à son désarroi. Le choix des mots « tourment » et « malheurs » annonce d’emblée que Paris ne sera pas un lieu de réconfort, mais plutôt un amplificateur de sa douleur existentielle. La ville, bien que représentant le terme du voyage physique, marque le début d’une nouvelle étape de sa souffrance morale, une souffrance qui semble s’intensifier à mesure qu’elle découvre ce nouvel univers. Cette entrée en matière place le lecteur dans une position d’empathie envers Zilia, dont la sensibilité est mise à rude épreuve par l’inconnu et la séparation.
Zilia entreprend ensuite de décrire Paris à Aza, et ses observations révèlent un profond sentiment d’étrangeté et d’admiration mêlée d’effroi. Elle est frappée par l’immensité de la ville, estimant sa population bien supérieure à celle de plusieurs contrées de son Pérou natal. Cette comparaison, bien que naïve, souligne l’échelle monumentale de Paris à ses yeux. Elle évoque les « merveilles » qu’on lui avait racontées de Quitu, une grande ville inca, cherchant en vain des similitudes avec Paris, mais constatant une « différence » abyssale. La description de Paris comme un « univers plûtôt qu’une habitation particuliere » traduit le vertige que lui inspire cette métropole. Les éléments qui la composent – ponts, rivières, arbres, campagnes – semblent former un monde à part entière, bien loin de l’idée d’une simple agglomération humaine. La hauteur « prodigieusement élevée » des maisons l’impressionne particulièrement, au point qu’elle juge plus facile de croire à une création naturelle qu’à une construction humaine. Cette perception témoigne de son incompréhension face à une civilisation dont la technologie et l’urbanisme dépassent son entendement. La magnificence de la maison de Déterville, comparée à « celle du Soleil » (le temple du Soleil inca), avec ses meubles et murs partiellement en or et ses tissus colorés représentant la nature, laisse entrevoir la richesse de la famille qui l’accueille, mais aussi le faste d’une culture différente. Cette description, empreinte de naïveté et d’étonnement, met en relief le choc culturel que vit Zilia, confrontée à une réalité qui défie ses repères et ses expériences antérieures.
L’arrivée dans la famille de Déterville constitue un moment crucial de la lettre, marqué par l’accueil glacial de la mère du Cacique, désignée par Zilia sous le terme de « Pallas ». Déterville conduit Zilia dans la chambre de sa mère, où celle-ci est à demi couchée sur un lit que Zilia compare à celui des Incas, tant par sa forme que par son matériau précieux. Cependant, la similitude s’arrête là. L’attitude de la Pallas contraste fortement avec la chaleur humaine à laquelle Zilia pourrait s’attendre. Lorsque Déterville s’approche, il baise la main de sa mère en se prosternant presque, geste de déférence extrême qui surprend Zilia. La Pallas l’embrasse, mais avec une « bonté si froide, une joie si contrainte » que Zilia, sans avoir été prévenue, n’aurait pas reconnu les « sentimens de la nature » dans ces démonstrations. Cette froideur maternelle est un premier indice des mœurs différentes de la société française, où les apparences et les convenances semblent primer sur l’authenticité des émotions. Lorsque Déterville présente Zilia, la Pallas lui jette un « regard dédaigneux » et ne répond pas aux paroles de son fils, continuant plutôt à manipuler un cordon attaché à un morceau d’or. Ce mépris affiché plonge Zilia dans un profond malaise. L’arrivée du frère aîné de Déterville et de son épouse, tous deux également embrassés par Déterville, complète le tableau de cette famille où les interactions semblent codifiées et dépourvues de chaleur spontanée. L’attitude de la Pallas, en particulier, instaure un climat de tension et d’incompréhension pour Zilia, qui se sent immédiatement rejetée et humiliée.
Au milieu de cette atmosphère guindée, l’apparition de Céline, la sœur de Déterville, apporte une lueur d’espoir et de réconfort pour Zilia. Dès que Déterville entre dans la chambre, Céline accourt vers lui avec un « empressement timide » remarquable. Son visage reflète une « joye » qui n’efface pas pour autant un « fond de tristesse intéressant ». Déterville l’embrasse en dernier, mais avec une « tendresse si naturelle » que Zilia en est émue, contrastant fortement avec la froideur de l’accueil maternel. Cette scène éveille en Zilia le souvenir douloureux de son amour pour Aza et l’espoir d’une réunion. Céline, percevant l’embarras de Zilia restée près de la Pallas sous le poids de regards sévères, vient à son secours. Elle prend Zilia par la main et la conduit près d’une fenêtre où elles s’assoient. Bien que Zilia ne comprenne pas ses paroles, les « yeux pleins de bonté » de Céline lui parlent le « langage universel des cœurs bienfaisans », lui inspirant confiance et amitié. Zilia tente de communiquer en prononçant les quelques mots de français qu’elle connaît, ce qui fait sourire Céline, laquelle regarde Déterville d’un « air fin & doux ». Cet échange, bien que limité par la barrière de la langue, semble prometteur. Cependant, cet instant de connivence naissante est brutalement interrompu lorsque la Pallas prononce quelques paroles d’un ton suffisamment haut pour être remarquées, tout en regardant Céline. Cette dernière baisse alors les yeux, repousse la main de Zilia et cesse de la regarder. Ce revirement soudain et inexplicable plonge Zilia dans la perplexité et la tristesse, renforçant son sentiment d’isolement et d’incompréhension face aux usages de cette société. Céline apparaît ainsi comme un personnage ambigu, partagé entre sa sympathie naturelle et la soumission aux injonctions maternelles.
La situation de Zilia empire lorsqu’une « vieille femme d’une phisionomie farouche » entre dans la pièce, s’approche de la Pallas, puis vient prendre Zilia par le bras pour la conduire « presque malgré moi dans une chambre au plus haut de la maison » où elle la laisse seule. Ce moment est décrit par Zilia comme l’un des plus « fâcheux à passer », malgré les épreuves déjà endurées. Elle avait espéré que la fin de son voyage apporterait quelque « soulagement à mes inquiétudes » et comptait trouver dans la famille de Déterville la même bonté qu’il lui avait témoignée. La réalité est tout autre : l’accueil glacial de la Pallas, le changement d’attitude incompréhensible de Céline, la rudesse de la servante qui l’arrache à la pièce où elle avait « intérêt de rester », et l’inattention de Déterville qui ne s’oppose pas à cette « espèce de violence », toutes ces circonstances concourent à son désespoir. Zilia, en proie à la sensibilité exacerbée d’une « ame malheureuse », interprète ces événements comme autant de signes d’abandon. Elle se croit « abandonnée de tout le monde » et déplore « amèrement mon affreuse destinée ». Cette scène met en évidence la vulnérabilité extrême de Zilia, déracinée, privée de ses repères culturels et linguistiques, et confrontée à l’hostilité ou à l’indifférence de son nouvel environnement. Son isolement dans la chambre du haut de la maison symbolise sa marginalisation et son impuissance.
Dans ce contexte de détresse profonde, l’arrivée de « ma China » (sa servante ou compagne péruvienne) apporte un réconfort inattendu et immense à Zilia. La vue de cette jeune fille lui paraît « un bien essentiel ». Zilia se précipite vers elle, l’embrasse en versant des larmes, et cette démonstration d’affection émeut la China à son tour. Zilia souligne la valeur de cette compassion : « Quand on se croit réduit à la pitié de soi-même, celle des autres nous est bien prétieuse ». Les marques d’affection de la China adoucissent sa peine. Zilia lui confie ses chagrins, lui pose mille questions, « comme si elle eût pû m’entendre », « comme si elle eût pû y répondre ». Cette communication à sens unique, fondée sur l’émotion partagée plus que sur les mots, est d’une grande intensité. Les larmes de la China « parloient à mon cœur », et les siennes continuaient à couler, mais « elles avoient moins d’amertume ». La présence de la China, même si elle ne peut comprendre les paroles de Zilia, représente un lien tangible avec son passé, une parcelle de familiarité dans un monde étranger et hostile. Elle incarne une forme de solidarité et de réconfort humain élémentaire, dont Zilia est cruellement privée par ailleurs. Cette scène met en lumière l’importance des liens affectifs et de la compassion dans les moments de grande détresse, et souligne la profonde humanité de Zilia, capable de trouver du réconfort dans le simple partage de sa douleur avec une autre personne, même si cette dernière ne peut offrir de solutions concrètes à ses problèmes.
Après le réconfort apporté par la présence de la China, Zilia espère au moins revoir Déterville à l’heure du repas. Cependant, on lui sert à manger seule, et Déterville ne paraît pas. Cette absence est un nouveau coup dur pour Zilia. Elle rappelle à Aza que depuis qu’elle l’a perdu, Déterville est « le seul humain qui ait eu pour moi de la bonté sans interruption ». L’habitude de le voir s’est même « tournée en besoin ». Cette déclaration est significative : elle montre à quel point Zilia s’est attachée à Déterville, non pas nécessairement par amour romantique dans l’immédiat, mais par reconnaissance pour sa bonté et par dépendance affective dans sa situation d’exilée vulnérable. Il représente son seul point d’ancrage dans ce monde inconnu. Son absence redouble donc sa tristesse. Après l’avoir attendu « vainement », elle se couche, mais le sommeil ne vient pas tarir ses larmes. Cette attente déçue et cette solitude forcée accentuent son sentiment d’abandon et son désespoir. L’absence de Déterville, à un moment où elle aurait tant eu besoin de sa présence rassurante et de ses explications sur le comportement de sa famille, la plonge dans une détresse encore plus profonde. Elle se retrouve seule avec ses questions sans réponses et sa peine immense, renforçant l’image d’une héroïne fragile et accablée par le sort.
Alors que Zilia est au plus mal, Déterville fait finalement son apparition dans sa chambre, accompagné de Céline. Cette arrivée tardive transforme radicalement l’atmosphère. Céline se jette sur le lit de Zilia et, « par mille caresses », semble vouloir réparer le « mauvais traitement » qu’elle lui avait infligé plus tôt. Déterville s’assied à côté du lit ; il paraît avoir « autant de plaisir à me revoir que j’en sentois de n’en être point abandonnée ». Ils lui adressent tous deux « les plus tendres marques d’affection ». Ce contraste saisissant avec la froideur de l’après-midi montre la complexité des relations au sein de cette famille et laisse entrevoir que le comportement de Céline était peut-être dicté par des contraintes extérieures. Peu à peu, la conversation entre Déterville et Céline devient plus sérieuse. Zilia, sans comprendre leurs paroles, devine qu’elle est fondée sur « la confiance & l’amitié ». Elle se garde bien de les interrompre, attendant patiemment qu’ils s’adressent à elle. Lorsqu’ils reviennent à elle, Zilia tente d’obtenir de Déterville des « éclaircissemens, sur ce qui m’avoit paru de plus extraordinaire depuis mon arrivée ». Les réponses de Déterville, bien que probablement limitées par la barrière de la langue, lui apprennent que la jeune fille se nomme Céline, qu’elle est sa sœur, que le « grand homme de bonne mine » est son frère aîné, et l’autre jeune femme son épouse. Ces informations permettent à Zilia de mieux comprendre la structure familiale. L’apprentissage que Céline est la sœur de Déterville la lui rend « plus chere ». La compagnie de Déterville et de Céline lui est si agréable qu’elle ne s’aperçoit pas du temps qui passe, et ce n’est qu’au petit matin qu’ils la quittent. Cette scène nocturne apporte un réconfort immense à Zilia, dissipant temporairement son désespoir et lui permettant de retrouver un semblant de sécurité affective.
Après le départ de Déterville et Céline, Zilia consacre le temps qui lui reste avant de se rendormir à s’entretenir avec Aza par l’écriture. Cette lettre, comme toutes les autres, est un exutoire, un moyen de lui confier ses pensées, ses sentiments et ses expériences. Elle déclare à Aza : « c’est tout mon bien, c’est toute ma joye, c’est à toi seul, chere ame de mes pensées, que je dévelope mon cœur, tu seras à jamais le seul dépositaire de mes secrets, de ma tendresse & de mes sentimens ». Ces phrases témoignent de l’importance vitale de cette correspondance pour Zilia. Dans un monde où elle se sent étrangère et incomprise, où les interactions humaines sont souvent décevantes ou douloureuses, l’écriture à Aza constitue son seul véritable lien avec un être cher, son seul moyen d’expression authentique. C’est un acte d’amour, de fidélité, mais aussi de préservation de son identité et de sa santé mentale. En décrivant ses épreuves et ses émotions, Zilia donne un sens à son expérience et maintient vivace le souvenir de son amour pour Aza. La lettre se clôt ainsi sur cette intimité retrouvée dans l’écriture, soulignant le rôle thérapeutique et libérateur de cette pratique épistolaire pour l’héroïne exilée. C’est dans ce dialogue à sens unique avec l’absent qu’elle puise la force de continuer à affronter les difficultés de sa nouvelle vie.
Étude des thèmes majeurs
La Lettre XIII des Lettres d’une Péruvienne offre une illustration du thème de l’exil et de la séparation, vécus par Zilia avec une intensité douloureuse. Dès les premières lignes, son arrivée à Paris, loin de marquer la fin de ses peines, semble au contraire les amplifier. Elle écrit à Aza : « ME voici enfin, mon cher Aza, dans une ville nommée Paris, c’est le terme de notre voyage, mais selon les apparences, ce ne sera pas celui de mes chagrins ». Cette phrase introductive annonce clairement que le déracinement géographique s’accompagne d’un profond mal-être intérieur. La séparation d’avec Aza, l’être aimé, est la blessure originelle qui colore toute son expérience. Elle confie : « je trouve ton idée dans le moindre de mes desirs curieux, & je ne la rencontre dans aucun des objets qui s’offrent à ma vûe ». Cette absence omniprésente rend le nouvel environnement encore plus hostile et étranger. La perte des repères culturels et affectifs est totale. Zilia est arrachée à son monde, au « culte du soleil » comme elle le mentionne dans des lettres précédentes, et se retrouve dans une société dont elle ne comprend ni les codes, ni la langue, ni les comportements. La description de Paris, bien que teintée d’un certain émerveillement devant sa démesure, est surtout le reflet de son désarroi face à l’inconnu. Les maisons « si prodigieusement élevées » qu’elle peine à croire construites par des hommes, la ville comparée à un « univers » plutôt qu’à une simple habitation, tout concourt à lui faire sentir son insignifiance et sa perte de repères. L’accueil glacial de la Pallas, le comportement énigmatique de Céline, puis son isolement forcé dans une chambre au plus haut de la maison, sont autant d’épreuves qui exacerbent son sentiment d’exil. Elle se croit « abandonnée de tout le monde » et déplore « amerement mon affreuse destinée ». Seule la présence de sa compatriote, « ma China », lui apporte un semblant de réconfort, rappelant l’importance des liens avec le pays natal, même ténus. L’absence de Déterville, son seul protecteur dans ce nouvel environnement, redouble sa tristesse et son sentiment d’isolement. Finalement, l’écriture à Aza reste son unique refuge, le moyen de « déveloper [s]on cœur » et de maintenir un lien, aussi ténu soit-il, avec son amour perdu et son identité bafouée. La Lettre XIII met ainsi en scène de manière très concrète et émouvante la souffrance de l’exil, mêlant désorientation spatiale, choc culturel et douleur de la séparation amoureuse.
La lettre est un concentré de choc culturel, vu à travers les yeux étonnés et souvent effarés de Zilia. Son arrivée à Paris constitue une plongée dans un univers radicalement différent de tout ce qu’elle a connu au Pérou. La méconnaissance de la langue française est un obstacle majeur qui l’empêche de comprendre les interactions et les intentions des personnes qu’elle rencontre, augmentant son sentiment d’isolement et de vulnérabilité. Lorsque Céline lui parle, Zilia avoue : « Quoique je n’entendisse rien de ce qu’elle me disoit ». Elle tente de communiquer avec les quelques mots de français qu’elle connaît, mais cette tentative est insuffisante pour établir un véritable dialogue. Cette barrière linguistique est source de nombreux malentendus et frustrations. Au-delà de la langue, ce sont les mœurs et les comportements sociaux qui la déconcertent. L’accueil de la Pallas, la mère de Déterville, en est un exemple frappant. Zilia s’attend à des manifestations de « sentimens de la nature », mais elle est confrontée à une « bonté si froide, une joie si contrainte » de la part de la Pallas envers son fils, puis à un « regard dédaigneux » envers elle-même. Cette froideur, cette réserve, et ce mépris apparent sont incompréhensibles pour Zilia, habituée sans doute à des relations plus chaleureuses et directes dans sa culture d’origine. Le changement soudain d’attitude de Céline, passant de la sympathie à l’indifférence sur ordre de sa mère, est également une source de profonde perplexité pour Zilia. Elle ne comprend pas les codes sociaux qui régissent ces comportements, ni les rapports de pouvoir au sein de la famille. La manière dont elle est traitée par la « vieille femme d’une phisionomie farouche », qui la conduit de force dans une chambre isolée, est vécue comme une « espèce de violence ». Même la magnificence de la maison et des objets, comme le lit de la Pallas « à peu près de la même forme que celui des Incas & de même métal », bien que familiers en apparence par leur matériau, sont intégrés dans un système de valeurs et de comportements qui lui est étranger. La méconnaissance de Zilia la rend particulièrement sensible aux apparences et aux non-dits, et chaque événement, chaque interaction, devient source d’interprétation et souvent de tourment. Son regard neuf et critique, typique du procédé de l’étranger, permet à Madame de Graffigny de pointer les travers et les bizarreries de la société française du XVIIIe siècle, mais du point de vue de Zilia, il s’agit avant tout d’une expérience douloureuse de décalage et d’incompréhension.
La lettre offre un aperçu intéressant, bien que partiel, de la condition féminine dans la société française du XVIIIe siècle, à travers le prisme de Zilia et ses interactions avec la Pallas et Céline. La Pallas, mère de Déterville, apparaît comme une figure d’autorité froide et distante. Son « regard dédaigneux » envers Zilia et son pouvoir manifeste sur Céline, qu’elle fait changer d’attitude d’un simple mot, suggèrent une femme qui exerce un certain contrôle dans sa sphère domestique. Cependant, sa froideur et son manque apparent de sentiments maternels naturels, tels que perçus par Zilia, pourraient aussi être interprétés comme le résultat d’une éducation rigide et de conventions sociales contraignantes. Céline, quant à elle, incarne une figure plus complexe. Elle semble partagée entre sa sensibilité naturelle, qui la pousse à compatir avec Zilia et à lui témoigner de l’amitié, et la soumission à l’autorité de sa mère. Son « empressement timide » et son « fond de tristesse intéressant » laissent deviner une jeune fille sensible mais contrainte par les règles de sa société. Son attitude chaleureuse envers Zilia, suivie d’un brusque retrait sur ordre, illustre cette tension entre ses sentiments personnels et les obligations sociales. Zilia, enfin, se trouve dans une position de totale dépendance et de vulnérabilité. Son statut d’étrangère, de femme déracinée et sans protection masculine (hormis celle, ambiguë, de Déterville), la rend particulièrement sensible aux comportements de son entourage. Son impuissance face à la froideur de la Pallas, son incompréhension face aux revirements de Céline, et sa soumission à la « vieille femme d’une phisionomie farouche » qui l’emmène de force, soulignent sa condition précaire. La lettre met ainsi en lumière différentes facettes de la condition féminine au XVIIIe siècle : l’autorité matriarcale, la soumission des jeunes filles, et la vulnérabilité extrême de la femme isolée et étrangère.
La lettre explore subtilement les thèmes de l’amour, de l’attachement et de la dépendance affective, principalement à travers le personnage de Zilia et ses relations avec Aza et Déterville. L’amour pour Aza reste le pivot central de l’univers émotionnel de Zilia. C’est à lui qu’elle adresse sa lettre, c’est son souvenir qui hante ses pensées et ses désirs. L’évocation de leur amour est souvent teintée de mélancolie et de désespoir face à la séparation, comme en témoigne son exclamation : « Hélas ! mon cher Aza, quels seroient nos transports, si après tant de malheurs le sort nous réunissoit ! ». Cependant, la figure de Déterville introduit une certaine ambiguïté. Zilia reconnaît qu’il est « le seul humain qui ait eu pour moi de la bonté sans interruption » depuis qu’elle a perdu Aza, et avoue que « l’habitude de le voir s’est tournée en besoin ». Cette dépendance affective, née de la gratitude et de l’isolement, est complexe. L’émotion qu’elle ressent en voyant la tendresse naturelle de Déterville embrasser sa sœur Céline est révélatrice : « mon cœur s’en émut ». S’agit-il simplement d’un écho de sa propre souffrance amoureuse, ou d’une attirance naissante, inconsciente, pour Déterville ? La scène nocturne où Déterville et Céline viennent la réconforter est également chargée d’affection, mais les sentiments de Zilia restent centrés sur Aza, comme en témoigne la conclusion de la lettre. L’amour pour Aza est présenté comme un amour absolu et indéfectible, tandis que les sentiments envers Déterville sont plus ambivalents, mêlant gratitude, besoin de réconfort et peut-être une attirance voilée que Zilia elle-même ne s’avoue pas encore clairement. Cette ambiguïté ajoute une dimension psychologique complexe au personnage de Zilia, tiraillée entre sa fidélité à Aza et sa dépendance croissante envers Déterville.
Comme dans l’ensemble des Lettres d’une Péruvienne, la lettre XIII utilise le regard naïf et étranger de Zilia pour porter un regard critique sur la société française du XVIIIe siècle. L’étonnement de Zilia face à la démesure de Paris, à la hauteur des maisons, à l’agitation de ses rues, sert de prétexte à une remise en question des valeurs et des priorités de cette société. La description de la maison de Déterville, « presque aussi magnifique que celle du Soleil », avec des « meubles & quelques endroits des murs [qui] sont d’or », peut être interprétée comme une critique de l’opulence et du luxe de l’aristocratie, contrastant avec la simplicité supposée de la société péruvienne. L’accueil réservé par la Pallas à Zilia est également révélateur des mœurs de la haute société : sa froideur, son dédain, son manque apparent de sentiments naturels, sont autant de traits qui, vus à travers les yeux de Zilia, soulignent l’hypocrisie et la superficialité des relations sociales. Le comportement de Céline, contrainte de renier sa sympathie pour Zilia sous la pression maternelle, met en lumière les contraintes qui pèsent sur les individus, et particulièrement sur les femmes, dans cette société. Zilia, avec son regard neuf d’étrangère, met en lumière l’étrangeté des mœurs françaises, et comment sa méconnaissance de ces mœurs la rend vulnérable et profondément malheureuse. Comme le note un commentaire, Zilia tente de tirer de Déterville des éclaircissements sur ce qui lui a paru « de plus extraordinaire depuis mon arrivée [à Paris] » , soulignant sa volonté de comprendre malgré les obstacles. Ce prisme de l’altérité permet à Madame de Graffigny de critiquer indirectement les travers de sa propre société, en les présentant comme incompréhensibles et blessants pour une étrangère dotée de sensibilité et de bon sens.et thématiques, ouvre ainsi la voie à des développements riches en rebondissements et en réflexions philosophiques.

