📚 TABLE DES MATIÈRES
- La lettre
- Du désespoir à l’espérance retrouvée (début de la lettre)
- La découverte de la longue-vue
- Un malentendu dissipé
- L’élan lyrique final
- Conclusion
La lettre
Quand un seul objet réunit toutes nos pensées, mon cher Aza, les événemens ne nous intéressent que par les rapports que nous y trouvons avec lui. Si tu n’étois le seul mobile de mon ame, aurois-je passé, comme je viens de faire, de l’horreur du désespoir à l’espérance la plus douce ? Le Cacique avoit déjà essayé plusieurs fois inutilement de me faire approcher de cette fenêtre, que je ne regarde plus sans frémir. Enfin pressée par de nouvelles instances, je m’y suis laissée conduire. Ah ! mon cher Aza, que j’ai été bien récompensée de ma complaisance !
Par un prodige incompréhensible, en me faisant regarder à travers une espéce de canne percée, il m’a fait voir la terre dans un éloignement, où sans le secours de cette merveilleuse machine, mes yeux n’auroient pu atteindre.
En même-tems, il m’a fait entendre par des signes (qui commencent à me devenir familiers) que nous allons à cette terre, & que sa vûe étoit l’unique objet des réjouissances que j’ai prises pour un sacrifice au Soleil.
J’ai senti d’abord tout l’avantage de cette découverte ; l’espérance, comme un trait de lumiere, a porté sa clarté jusqu’au fond de mon cœur.
Il est certain que l’on me conduit à cette terre que l’on m’a fait voir, il est évident qu’elle est une portion de ton Empire, puisque le Soleil y répand ses rayons bienfaisans. Je ne suis plus dans les fers des cruels Espagnols. Qui pourroit donc m’empêcher de rentrer sous tes Loix ?
Oui, cher Aza, je vais me réunir à ce que j’aime. Mon amour, ma raison, mes desirs, tout m’en assure. Je vole dans tes bras, un torrent de joie se répand dans mon ame, le passé s’évanouit, mes malheurs sont finis ; ils sont oubliés, l’avenir seul m’occupe, c’est mon unique bien.
Aza, mon cher espoir, je ne t’ai pas perdu, je verrai ton visage, tes habits, ton ombre ; je t’aimerai, je te le dirai à toi-même, est-il des tourmens qu’un tel bonheur n’efface !
La lettre VIII se situe à un moment charnière de l’intrigue. L’héroïne, Zilia, princesse inca arrachée à son pays par les conquistadors espagnols, est en route vers l’Europe après avoir été secourue par un officier français qu’elle appelle le Cacique. Dans les lettres précédentes, Zilia a connu des épreuves traumatisantes : capturée lors de l’attaque du Temple du Soleil, séparée de son fiancé bien-aimé Aza, elle a d’abord sombré dans le désespoir au point de tenter de se jeter à la mer (lettre VI) avant d’être sauvée in extremis. La lettre VII la montrait honteuse de son geste et dépeignait sa profonde détresse, tandis qu’autour d’elle l’équipage français fêtait quelque chose qu’elle ne comprenait pas (elle a cru à tort qu’il s’agissait d’un sacrifice au Soleil).
La lettre VIII s’ouvre donc après ces instants de crise. Zilia écrit toujours à Aza – bien qu’il ne reçoive pas ses lettres, l’épistolière exprime ses pensées comme s’il la lisait. Cet épisode correspond à l’instant où le navire approche enfin de la terre ferme. C’est un moment d’espoir renaissant pour Zilia, qui va interpréter l’arrivée en vue de la côte comme le signe qu’elle va retrouver son pays natal et Aza. Cette lettre est courte mais intense : elle marque le passage de la désolation la plus sombre à une joie exaltée, grâce à une découverte technologique inconnue d’elle (la longue-vue) et à un malentendu culturel qui se dissipe. Nous verrons comment Graffigny, à travers la voix de Zilia, exploite ce moment pour mettre en lumière plusieurs enjeux majeurs de son œuvre : le regard étranger porté sur le monde européen, la naissance de l’espoir fondé sur l’illusion, et l’expression vibrante des sentiments amoureux. L’analyse linéaire de cette lettre permettra de suivre pas à pas la progression du texte, depuis l’introduction de l’espoir jusqu’à l’élan lyrique final, tout en soulignant les procédés d’écriture et les thématiques sous-jacentes.
Du désespoir à l’espérance retrouvée (début de la lettre)
Dès les premières lignes de la lettre VIII, Zilia pose un constat général qui oriente toute son expérience : « Quand un seul objet réunit toutes nos pensées, mon cher Aza, les événements ne nous intéressent que par les rapports que nous y trouvons avec lui. » Cette phrase d’ouverture, adressée directement à Aza, a une portée quasi proverbiale. Elle signifie que pour Zilia, tout ce qui lui arrive n’a de sens qu’en fonction de son amour pour Aza, qui monopolise ses pensées. Le ton est d’emblée intime et réflexif : en appelant Aza « mon cher Aza », Zilia rappelle l’intensité de son attachement. Cette maxime initiale prépare le lecteur à comprendre pourquoi le moindre événement (ici, l’apparition de la terre à l’horizon) va immédiatement être interprété par elle en lien avec Aza. On observe ainsi que l’amour exclusif qu’elle porte à son fiancé est le prisme unique à travers lequel elle appréhende la réalité.
Zilia enchaîne ensuite avec une question rhétorique chargée d’émotion : « Si tu n’étais le seul mobile de mon âme, aurais-je passé, comme je viens de faire, de l’horreur du désespoir à l’espérance la plus douce ? » Ici, la narratrice souligne que c’est bien l’amour d’Aza qui a provoqué en elle un revirement inespéré. Quelques lettres auparavant, elle était plongée dans « l’horreur du désespoir » – rappel de son état suicidaire lorsqu’elle a découvert qu’elle était prisonnière au milieu de la mer. Or, soudainement, elle dit avoir accédé à « l’espérance la plus douce ». Le contraste violent entre ces deux extrêmes (du désespoir à l’espoir) est au centre de cette lettre. La question oratoire suggère que sans Aza, ce revirement eût été impossible. Cela souligne l’idée que la pensée d’Aza est sa force vitale : il est le « seul mobile de son âme », c’est-à-dire sa seule motivation pour survivre et pour trouver de l’intérêt aux événements.
Ces premières lignes remplissent plusieurs fonctions. D’une part, elles font écho aux lettres précédentes en rappelant le désespoir récent de Zilia. D’autre part, elles créent une attente chez le lecteur : qu’est-il arrivé pour que Zilia renaisse ainsi à l’espérance ? Enfin, stylistiquement, on remarque l’adresse directe à Aza, le ton emphatique (« mon cher Aza », « seul mobile de mon âme »), ainsi que l’usage d’une interrogation rhétorique. Ces procédés engagent le lecteur sur le plan affectif et mettent en avant la dimension pathétique de la lettre : on sent que l’héroïne a traversé une tempête émotionnelle et que son salut intérieur tient à l’amour qu’elle porte. Le registre lyrique apparaît dès ce début, à travers l’expression de ses sentiments intimes et l’exaltation de la figure d’Aza.
Après ce préambule, Zilia introduit l’événement déclencheur de son changement d’état d’esprit : « Le Cacique avait déjà essayé plusieurs fois inutilement de me faire approcher de cette fenêtre, que je ne regarde plus sans frémir. » Cette phrase renvoie à un élément narratif précis : la fameuse « fenêtre » du bateau, à laquelle Zilia refusait de s’approcher. Ici, il est implicite que cette fenêtre donne sur l’extérieur (probablement le hublot ou le pont du navire). Zilia en avait une peur panique, issue de son traumatisme : dans la lettre VI, en regardant par une ouverture, elle s’était aperçue qu’elle était au milieu de l’océan, ce qui l’avait plongée dans l’effroi et poussé au suicide. Le mot « frémir » rappelle cette terreur persistante. On voit que le Cacique (l’officier français, qu’elle perçoit comme un chef bienveillant) tente depuis un moment de la convaincre de revenir à la fenêtre, sans succès. Ce détail souligne la douce insistance de Déterville et la réticence de Zilia, prisonnière de son angoisse passée.
Enfin, poursuit Zilia, « pressée par de nouvelles instances, je m’y suis laissée conduire. Ah ! mon cher Aza, que j’ai été bien récompensée de ma complaisance ! ». Ce moment où elle cède – « je m’y suis laissée conduire » – marque le basculement de l’action. Le terme « instances » indique que le Cacique a dû la supplier avec insistance. Zilia se laisse faire, signe qu’elle commence à faire confiance à cet homme qui la protège. L’exclamation qui suit (« Ah ! mon cher Aza… ») traduit son enthousiasme rétrospectif : elle ne regrette pas d’avoir enfin obéi, bien au contraire. Le mot « récompensée » montre que son effort (vaincre sa peur) a eu un résultat positif inespéré. On sent poindre la joie dans cette exclamation pleine de soulagement et de reconnaissance. Cette phrase crée un suspense : le lecteur, tout comme Aza s’il lisait la lettre, a envie de savoir ce qui a tellement « récompensé » Zilia pour qu’elle passe de la frayeur à l’allégresse.
Ainsi, le début de la lettre VIII plante le décor émotionnel : Zilia, encouragée par la pensée d’Aza, a osé affronter sa peur de regarder à l’extérieur. Ce geste, anodin en apparence, prend une dimension presque héroïque pour elle compte tenu de son état antérieur. Graffigny souligne ici la renaissance de l’espoir chez son héroïne, espoir étroitement lié à l’amour. La structure de ce passage – une réflexion générale, une question rhétorique, puis la narration d’un petit épisode – mêle l’analyse introspective et le récit. Cela correspond bien au style épistolaire où la narratrice, en s’adressant à son correspondant, partage à la fois ses pensées et les faits marquants vécus. Le lecteur se trouve donc empathiquement engagé, prêt à découvrir quelle révélation se cache derrière cette « récompense » mentionnée.
La découverte de la longue-vue
La « récompense » dont parle Zilia est détaillée immédiatement après : « Par un prodige incompréhensible, en me faisant regarder à travers une espèce de canne percée, il m’a fait voir la terre dans un éloignement où, sans le secours de cette merveilleuse machine, mes yeux n’auraient pu atteindre. » Cette phrase est centrale dans la lettre, car elle décrit l’expérience extraordinaire que Zilia vient de vivre.
On comprend qu’à travers la fenêtre, le Cacique lui a fait utiliser une longue-vue (une lunette télescopique). Ne connaissant pas ce mot ni cet objet, Zilia le décrit avec ses propres termes : « une espèce de canne percée ». Cette périphrase naïve est très significative du regard étranger de Zilia. Graffigny montre ici comment l’héroïne, issue d’une civilisation Inca du XVIᵉ siècle et n’ayant jamais vu la technologie européenne, interprète les objets inconnus. La longue-vue lui apparaît comme un bâton creux – description concrète et imagée qui fait sourire le lecteur européen du XVIIIᵉ, familier de cette invention. Ce décalage linguistique procure un effet d’exotisme et de réalisme : Zilia nomme avec ingénuité ce qu’elle voit, ce qui renforce l’authenticité de son point de vue. Par ailleurs, elle qualifie d’emblée l’expérience de « prodige incompréhensible » et de « merveilleuse machine ». Le champ lexical du miracle et de la magie (prodige, merveilleux) traduit son émerveillement stupéfait. Zilia assimile cette invention scientifique à une sorte de magie, faute de connaissances techniques pour l’expliquer – ce qui souligne son ignorance initiale du savoir européen.
Grâce à cette « canne percée », Zilia voit la terre à l’horizon, alors que sans cela, ses yeux n’auraient pu l’apercevoir. La formulation met en valeur le pouvoir de l’objet : il permet de dépasser les limites naturelles de la vision humaine. Pour Zilia, c’est quasi surnaturel. Graffigny insiste sur la portée révolutionnaire de cette découverte par la syntaxe même : la phrase est assez longue, ponctuée de virgules, comme pour mimer l’étonnement émerveillé de Zilia qui ne revient pas de ce qu’elle a vu. On peut imaginer ses yeux écarquillés devant cette « merveilleuse machine ».
Ce passage illustre un thème fondamental de l’œuvre : l’accès au savoir et à la perception du monde. Zilia, jusqu’alors, vivait dans un univers de croyances incas où la science occidentale était inconnue. La longue-vue symbolise l’entrée de Zilia dans un nouveau rapport à la réalité, via la technologie. Le roman étant contemporain du siècle des Lumières, on peut y voir également un clin d’œil aux progrès scientifiques de l’époque et au regard neuf qu’ils apportent sur le monde. Cependant, Graffigny choisit de décrire ces progrès du point de vue de l’ignorante – ce qui crée un effet de défamiliarisation : pour le lecteur des Lumières, habitué aux télescopes, redécouvrir cet objet à travers les mots candides de Zilia ravive l’émerveillement et met en évidence la relativité du savoir humain.
Notons aussi que Zilia qualifie le phénomène de « prodige incompréhensible ». Ce terme incompréhensible insiste sur la limite de sa compréhension actuelle : elle ne peut expliquer rationnellement comment une simple « canne » lui permet de voir si loin. On perçoit ainsi son humilité intellectuelle et sa curiosité naissante. Cette première rencontre avec un objet scientifique préfigure le parcours de Zilia vers la connaissance. Plus tard dans le roman, elle apprendra la langue, découvrira d’autres inventions (miroir, carrosse, etc.) et finira par s’instruire intensément. La longue-vue est donc le premier « prodige » d’une longue série qui jalonne son apprentissage du monde européen.
Sur le plan de la narration, cette phrase apporte la résolution de la tension dramatique introduite plus tôt : voici ce que Zilia a vu et qui la transporte de joie. Pour elle, le fait de voir la terre signifie concrètement la fin du cauchemar en mer et l’espoir de retrouver enfin un sol ferme – qu’elle imagine être sa patrie ou une terre proche de la sienne. L’effet de réalisme est également présent : Graffigny s’attache à la vraisemblance de l’événement (les marins utilisent une lunette d’approche pour repérer la côte, ce qui est logique dans un contexte de navigation). Tout en restant dans la focalisation interne de Zilia (qui ne comprend pas l’outil scientifique), le texte informe le lecteur de manière subtile sur la situation : la terre est en vue, le voyage touche à son but.
En somme, cette découverte de la longue-vue constitue un moment d’émerveillement et de choc culturel. Zilia expérimente pour la première fois une invention européenne, qu’elle interprète avec ses références incas (le mot « canne », l’assimilation à un prodige quasi divin). Ce faisant, Graffigny continue d’exploiter le principe du regard éloigné : le lecteur est amené à voir sa propre civilisation à travers les yeux naïfs de l’héroïne étrangère. Ici, la science occidentale apparaît comme une magie exotique pour qui ne la connaît pas. Ce passage renforce notre empathie pour Zilia, tout en nous faisant prendre conscience de l’étendue de ce qu’elle ignore encore. Il prépare également la suite de la lettre, où Zilia va interpréter la vision de la terre en fonction de son désir le plus cher.
Un malentendu dissipé
La phrase suivante de la lettre révèle un deuxième aspect important de cet épisode : « En même temps, il m’a fait entendre par des signes (qui commencent à me devenir familiers) que nous allons à cette terre, et que sa vue était l’unique objet des réjouissances que j’ai prises pour un sacrifice au Soleil. »
Ici, Zilia explique que le Cacique ne s’est pas contenté de lui montrer la terre ; il a aussi communiqué avec elle par gestes pour lui faire comprendre deux choses essentielles : d’abord, qu’ils se dirigent effectivement vers cette terre aperçue, et ensuite que la fête qu’elle avait observée précédemment (les « réjouissances » de l’équipage) était en réalité due à cette vue de la terre, et non un rituel religieux. Cette précision est capitale car elle corrige une méprise culturelle : Zilia admet avoir pris ces réjouissances « pour un sacrifice au Soleil ».
Ce malentendu trouve son origine dans la lettre précédente : Zilia, ne comprenant pas pourquoi les marins français buvaient du vin rouge en dansant et en manifestant leur joie, avait interprété cette scène selon ses repères à elle, en pensant qu’ils rendaient un culte idolâtre au Soleil (astre central de la religion inca). Cette conclusion erronée montrait combien Zilia, en terre d’inconnu, projetait ses propres références sur ce qu’elle voyait. Le terme « sacrifice au Soleil » traduit bien l’ancrage de Zilia dans sa culture d’origine : face à un phénomène inconnu, elle l’avait assimilé à ce qui lui était le plus familier (une cérémonie solaire).
Or, dans la lettre VIII, grâce aux explications du Cacique, la lumière est faite sur ce quiproquo. Elle réalise que les marins étaient simplement en train de célébrer l’approche du rivage – une réaction toute naturelle après une longue traversée éprouvante, et non pas un rite religieux. Ce moment a une valeur didactique dans le roman : il illustre le choc des cultures, mais aussi la possibilité de le surmonter par la communication et l’apprentissage. Zilia note d’ailleurs que les signes du Cacique « commencent à [lui] devenir familiers » : peu à peu, un langage non verbal commun s’est établi entre eux. Ce détail suggère que Zilia n’est plus totalement démunie face à l’altérité linguistique – elle apprend à déchiffrer les gestes, preuve de son intelligence et de sa capacité d’adaptation. Elle commence à se familiariser avec la culture de cet étranger bienveillant.
La révélation de l’erreur (« j’ai pris pour un sacrifice au Soleil ») met en relief la thématique du relativisme culturel chère à Graffigny. Le roman, rappelons-le, vise en partie à critiquer la société française à travers le regard naïf d’une étrangère. Ici, ce regard étranger a d’abord interprété de travers une scène, ce qui montre combien nos perceptions peuvent être trompeuses lorsque nous manquons de contexte. En même temps, Zilia fait preuve d’une belle humilité en reconnaissant son erreur sans détour. Elle est soulagée, sans doute, de constater que ces gens ne sont pas des « sauvages idolâtres » comme elle le craignait un instant. D’ailleurs, la dissipation de ce malentendu contribue à renforcer la confiance qu’elle peut avoir en son protecteur français : il prend le soin de l’informer et de la rassurer.
Sur le plan narratif, cette explication par signes du Cacique achève de transformer la peur de Zilia en soulagement. Non seulement elle voit la terre (signe d’espoir), mais en plus elle comprend qu’il n’y avait rien d’effrayant ou de diabolique dans la conduite de ses sauveurs. Ce qu’elle prenait pour de la « superstition » ou une pratique barbare s’avère une réjouissance compréhensible. On peut imaginer combien cette clarification la rassure : elle n’est pas entourée de fous ou de sacrificateurs, mais d’hommes célébrant joyeusement une arrivée prochaine. Sa perception des Français fait un pas de plus vers la bienveillance. D’ailleurs, elle appelle l’inconnu qui la guide « le Cacique », un terme inca respectueux pour désigner un chef. Ce choix lexical montre qu’elle lui attribue un rôle de leader bon et protecteur, un équivalent de ce qu’elle connaît dans sa culture.
En dissipant cette crainte, Graffigny montre subtilement Zilia en train de sortir de l’obscurité de l’ignorance. Il y a une symbolique intéressante : auparavant, regarder par la fenêtre ne lui apportait que désespoir et visions terrifiantes (l’immensité de l’océan), alors que maintenant, regarder par la fenêtre lui apporte connaissance (voir la terre) et rectification d’une erreur de jugement. La fenêtre, initialement objet de frayeur, devient source de lumière et d’espoir. Ce retournement renforce l’idée d’un passage de l’ombre à la lumière, du mensonge à la vérité – une dynamique emblématique du Siècle des Lumières justement. L’incompréhensible prodige devient compréhensible quant à ses conséquences concrètes (on va vers la terre) et l’illusion du sacrifice au Soleil est remplacée par la réalité d’une coutume différente.
Par ailleurs, Zilia mentionne que les signes commencent à lui devenir familiers, ce qui signale une progression temporelle : depuis sa capture, il s’est écoulé assez de temps pour qu’elle ait appris à décoder un minimum la gestuelle française. On voit que la communication, bien qu’encore non verbale, se développe. Ce détail ancre la scène dans la durée du voyage et la continuité de sa relation avec Déterville, rendant le récit cohérent et vivant.
En somme, ce passage sur les signes et la correction du malentendu illustre parfaitement le choc des cultures et la façon dont Zilia navigue entre deux mondes. Son regard initial, chargé de préjugés involontaires (elle jugeait les réjouissances selon son référentiel inca), s’ajuste grâce aux éclaircissements fournis par l’Européen. L’effet produit chez le lecteur est double : on comprend mieux l’innocence de Zilia et on admire sa capacité à reconnaître ses erreurs, tout en prenant conscience de la diversité des perspectives. C’est une invitation à la tolérance et à la compréhension mutuelle, thème cher à Graffigny.
L’espérance comme trait de lumière : l’illusion d’un retour au pays natal
À partir de l’instant où Zilia comprend qu’ils se dirigent vers la terre, son cœur est submergé par un formidable espoir. Elle le formule ainsi : « J’ai senti d’abord tout l’avantage de cette découverte ; l’espérance, comme un trait de lumière, a porté sa clarté jusqu’au fond de mon cœur. » Cette phrase poétique marque le point culminant de la transformation émotionnelle de Zilia dans cette lettre.
La métaphore « l’espérance, comme un trait de lumière » est particulièrement frappante. Un « trait de lumière » évoque un rayon soudain, perçant l’obscurité. Cette image lumineuse contraste puissamment avec « l’horreur du désespoir » mentionnée en début de lettre. On voit donc ici un champ lexical de la lumière et de la clarté, opposé aux ténèbres précédentes. L’espoir est comparé à une flèche ou un rayon de lumière qui vient illuminer jusqu’au fond du cœur de l’héroïne. Cela suggère que la joie la plus vive a pénétré son être intime, chassant les ténèbres de la peine. Le choix du mot « trait » (qui peut signifier flèche, rayon, trait rapide) donne une impression de soudaineté et de fulgurance : en un instant, tout a changé en elle. On imagine presque le visage de Zilia s’illuminer littéralement lorsqu’elle comprend qu’une terre est en vue.
Stylistiquement, cette métaphore renforce le registre lyrique de la lettre : Zilia ne se contente pas de dire « j’ai retrouvé espoir », elle l’exprime avec une image vive, presque mystique. On pourrait y voir aussi une influence de sa culture solaire : la lumière du soleil est bienfaisante dans la religion inca, et ici l’espoir est associé à une lumière bienfaisante qui la guide hors du désespoir. Cette lumière intérieure va dorénavant orienter toutes ses pensées.
Aussitôt après, Zilia enchaîne avec ce qu’elle considère comme des certitudes : « Il est certain que l’on me conduit à cette terre que l’on m’a fait voir, il est évident qu’elle est une portion de ton Empire, puisque le Soleil y répand ses rayons bienfaisants. » Ces deux propositions consécutives – « il est certain que… », « il est évident que… » – traduisent la conviction absolue de Zilia à ce moment. Portée par l’enthousiasme, elle ne laisse place à aucun doute : pour elle, les choses sont claires et logiques. Quelles sont ces certitudes ? D’abord, qu’on la mène bien vers la terre aperçue (ce qui, objectivement, est vrai : le navire se dirige vers la côte). Ensuite, et c’est là l’élément crucial, qu’cette terre fait partie du royaume d’Aza.
Zilia explique sa logique : « puisque le Soleil y répand ses rayons bienfaisants ». Autrement dit, elle voit le soleil briller sur cette terre lointaine, et pour elle cela signifie nécessairement qu’il s’agit d’une contrée sous la protection du Soleil, donc appartenant à l’Empire inca (où l’Empereur, l’Inca, est le fils du Soleil). Cette conclusion naïve met en évidence l’illusion géographique de Zilia : ne connaissant pas l’existence de continents au-delà de son monde, elle suppose que partout où le soleil brille fait partie de son univers familier. Il y a sans doute aussi dans son esprit la croyance religieuse que le Soleil protège ses enfants – elle se considère enfant du Soleil, donc si le soleil brille sur cette terre, c’est qu’elle n’est pas en territoire ennemi. C’est un raisonnement par analogie et par désir, plus que par connaissance réelle.
Pour le lecteur éclairé, cette déduction est évidemment fausse : la « portion de ton Empire » est en réalité l’Europe (la France, comme on le découvrira explicitement dans la lettre suivante). Ici, Graffigny introduit une douche d’ironie dramatique : nous comprenons que Zilia se trompe complètement, mais elle l’ignore et s’en réjouit sincèrement. Cette inconscience de Zilia crée un sentiment de pathétique : on est touché par son espoir candide tout en pressentant la désillusion à venir. Cette situation où le personnage est dans l’illusion et le lecteur dans la connaissance est un procédé efficace pour susciter l’empathie et la crainte simultanément.
Quoi qu’il en soit, dans l’instant présent de la lettre VIII, il n’y a que de la joie chez Zilia. Elle en conclut : « Je ne suis plus dans les fers des cruels Espagnols. Qui pourrait donc m’empêcher de rentrer sous tes lois ? » Ici transparaît un soulagement immense : elle réalise soudain qu’elle a échappé à ses geôliers espagnols (ce qui est vrai, puisqu’elle est désormais en compagnie des Français, qui l’ont en quelque sorte libérée en la rachetant). Cette prise de conscience renforce son optimisme : désormais libre des « cruels Espagnols », pourquoi ne pourrait-elle pas retrouver Aza et la protection de son empire ? La question rhétorique « Qui pourrait donc m’en empêcher ? » manifeste une confiance totale en l’avenir. Zilia défie implicitement toute force qui voudrait s’opposer à ses retrouvailles. On sent à travers cette question qu’elle entrevoit son retour comme inéluctable, presque décrété par le destin ou par la providence solaire. C’est l’apogée de son illusion positive : rien ne lui semble pouvoir contrarier son bonheur retrouvé.
Ce passage met clairement en lumière le thème de l’illusion : Zilia confond ce qu’elle souhaite avec la réalité. On peut dire qu’elle est aveuglée par l’espoir, tout comme précédemment elle était aveuglée par le désespoir. Graffigny insiste d’ailleurs dans l’ensemble du roman sur les erreurs de perception de Zilia ; ici l’auteur donne un exemple frappant de foi aveugle de l’héroïne en son retour au pays. Toutefois, il faut noter que cette illusion a une fonction presque salvatrice : sans elle, Zilia n’aurait peut-être pas retrouvé goût à la vie. Après avoir voulu mourir, c’est précisément cette croyance erronée qui la ranime et la pousse en avant. Il y a donc une ambiguïté intéressante : l’illusion est négative en soi (puisqu’elle éloigne de la vérité), mais elle est en même temps source d’énergie vitale et d’optimisme. Pour Zilia, en cet instant, son ignorance est une bénédiction car elle lui permet d’être heureuse et confiante. On peut d’ores et déjà anticiper que la suite du roman lui apportera la désillusion (lorsqu’elle comprendra qu’elle est en France, puis plus tard qu’Aza ne l’attend plus), mais pour l’heure, Graffigny choisit de nous faire partager un moment de grâce euphorique dans le parcours de l’héroïne.
Le style de ce segment de texte – assertions assurées, question rhétorique triomphante – traduit parfaitement l’état d’esprit exalté de Zilia. L’utilisation du présent de vérité générale (« il est certain », « il est évident ») et du futur implicite (« je vais rentrer sous tes lois » étant sous-entendu) confère à son discours un caractère prophétique et irrévocable. C’est le registrequasi épique de l’espoir : après tant de souffrances, l’héroïne clame la fin de ses malheurs et la certitude du bonheur proche. En tant que lecteurs, nous sommes emportés par son élan même si nous savons qu’elle s’avance un peu trop. Cette capacité de Graffigny à nous faire ressentir simultanément la joie de Zilia et l’inquiétude quant à son erreur apporte de la profondeur à la lecture : on savoure ce répit heureux tout en restant conscients de la fragilité de cette félicité.
L’élan lyrique final
Dans la dernière partie de la lettre, Zilia laisse pleinement éclater son amour pour Aza et son immense joie, dans un style lyrique et passionné. Elle s’adresse toujours directement à lui, comme s’il l’entendait, et imagine déjà leurs retrouvailles.
Tout d’abord, elle affirme avec force : « Oui, cher Aza, je vais me réunir à ce que j’aime. Mon amour, ma raison, mes désirs, tout m’en assure. » Le début « Oui, cher Aza » sonne comme une réponse enthousiaste à la question implicite « vais-je vraiment te revoir ? » : elle se répond à elle-même par l’affirmative, comme pour vaincre tout doute. L’expression « me réunir à ce que j’aime » est pudique et absolue : « ce que j’aime », c’est bien sûr Aza lui-même, mais aussi tout son univers perdu (sa patrie, sa culture). On perçoit la soif de réunion après la séparation tragique. Ensuite, Zilia énumère « mon amour, ma raison, mes désirs » – une triple motivation intérieure – pour justifier sa certitude. Cette gradation montre que toutes les facettes de son être sont alignées sur cette conviction : son cœur (l’amour), son esprit (la raison) et même ses instincts ou volontés profondes (les désirs) concordent. Il est notable qu’elle inclue « ma raison » parmi ces voix intérieures : cela révèle que Zilia pense sincèrement que son espoir n’est pas qu’une folle chimère sentimentale, mais aussi une conclusion rationnelle. Évidemment, nous voyons qu’elle se trompe, mais dans son état d’information limitée, elle croit avoir des bases solides (les signes du Cacique, la vue du soleil sur la terre, etc.). Graffigny souligne ainsi l’auto-persuasion de l’héroïne, qui mobilise toute sa personne pour y croire.
La phrase suivante déploie des images très vives : « Je vole dans tes bras, un torrent de joie se répand dans mon âme, le passé s’évanouit, mes malheurs sont finis ; ils sont oubliés, l’avenir seul m’occupe, c’est mon unique bien. » Ici, Zilia se projette mentalement vers l’instant des retrouvailles comme si c’était déjà en train d’arriver : l’emploi du présent et de la première personne crée une sorte de vision immédiate. « Je vole dans tes bras » est une hyperbole qui traduit son impatience fébrile et son élan irrépressible vers Aza. On l’imagine courant ou se jetant au cou de son amant – voire volant, tant l’ardeur est grande. Cette image donne une sensation de légèreté, de libération (elle qui était enchaînée littéralement et figurativement, elle se sent libre comme l’air au point de voler).
Puis « un torrent de joie se répand dans mon âme » : la métaphore du torrent suggère une joie impétueuse, abondante, impossible à contenir. C’est une image dynamique d’une émotion qui inonde tout son être. On retrouve le motif de la lumière avec « se répand » qui évoque aussi la diffusion d’un liquide clair ou d’une lumière, et l’idée de profondeur (« dans mon âme ») qui rappelle le « fond de mon cœur » plus haut. Zilia insiste ainsi : sa joie est totale, intime, transformatrice.
Elle affirme ensuite que « le passé s’évanouit » et que « mes malheurs sont finis; ils sont oubliés ». Cette suite de propositions souligne la puissance curative de son bonheur anticipé : tous les traumatismes endurés (la capture, la traversée, la solitude, la tentative de suicide, etc.) se dissipent comme un mauvais rêve au seul horizon d’être réunie avec Aza. Le mot « s’évanouit » donne l’impression d’une disparition quasi magique, subite. Oubli, évanouissement du passé – Zilia tourne complètement la page de la souffrance, prouvant à quel point son esprit est maintenant fixé sur autre chose. Cela illustre aussi le mécanisme psychologique de l’espoir : en se focalisant sur l’avenir radieux, elle parvient à anesthésier la douleur du passé. C’est une forme d’oubli volontaire ou du moins de dépassement du traumatisme par la perspective du bonheur.
Enfin, elle conclut cette phrase par « l’avenir seul m’occupe, c’est mon unique bien. » L’avenir devient son seul souci et son seul trésor (« unique bien »). C’est très révélateur : privée de tout (patrie, famille, liberté) pendant un temps, Zilia déclare que son seul bien désormais est cet avenir rêvé où elle retrouvera ce qu’elle aime. En d’autres termes, son espoir est son trésor le plus précieux. Cette affirmation donne une tonalité presque philosophique : pour Zilia à cet instant, vivre n’a de sens que par l’attente confiante de l’avenir. On pourrait rapprocher cela d’une profession de foi optimiste, qui montre l’extraordinaire résilience de cette héroïne. Elle qui avait tout perdu, elle a reconstruit en un éclair tout un univers de bonheur en puissance, et elle s’y accroche comme à sa richesse ultime.
Après avoir ainsi évoqué l’avenir et gommé le passé, Zilia termine sa lettre dans une adresse directe à Aza, extrêmement tendre et vibrante : « Aza, mon cher espoir, je ne t’ai pas perdu, je verrai ton visage, tes habits, ton ombre; je t’aimerai, je te le dirai à toi-même, est-il des tourments qu’un tel bonheur n’efface ! »
Dans cette exclamation finale, elle apostrophe Aza en l’appelant « mon cher espoir ». Cette expression est remarquable : Aza n’est plus seulement « mon cher amour » ou « mon cher fiancé », il est personnifié comme son espoir même. C’est dire à quel point il incarne pour elle l’espérance d’un avenir heureux. Aza est à la fois la personne aimée et la notion abstraite d’espoir fusionnés dans l’esprit de Zilia.
Elle poursuit avec une triple promesse descriptive : « je verrai ton visage, tes habits, ton ombre ». Cette énumération de trois éléments concrets montre le désir ardent de revoir Aza physiquement. Elle veut revoir son visage – retrouver ses traits aimés, son expression. Elle veut même revoir ses habits – détail touchant qui suggère qu’elle chérissait sans doute jusqu’à l’apparence vestimentaire d’Aza, peut-être son costume royal inca, et qu’elle s’enlanguit de tout ce qui le concerne. Quant à « ton ombre », cette addition hyperbolique exprime que même la simple présence de son ombre lui suffirait, ou plutôt qu’elle souhaite Aza tout entier, y compris son ombre portée. Cette image de l’ombre est poétique et significative : elle rappelle des formules amoureuses où l’on dit qu’on aime jusqu’à l’ombre de l’être aimé, ou qu’on suivrait son ombre partout. Zilia, en évoquant le visage, les habits et l’ombre, montre qu’elle aspire à la présence totale de l’être aimé, visuelle et tangible, après n’avoir eu pendant des mois que son souvenir et son imagination pour compagnie.
Elle enchaîne : « je t’aimerai, je te le dirai à toi-même ». C’est une promesse de pouvoir enfin exprimer directement son amour à Aza, en face de lui (« à toi-même »). On sent à quel point cela lui tient à cœur : durant tout ce temps, elle lui a écrit son amour dans des lettres qu’il ne lit pas ; elle a dû garder pour elle ses sentiments. L’idée de pouvoir lui dire en personne « je t’aime » la remplit de bonheur. Cette perspective donne presque une dimension performative à son amour : l’écrire ne suffit pas, elle veut le dire et le vivre en sa présence. Ceci souligne aussi la frustration de l’échange épistolaire à sens unique – frustration qui sera un fil conducteur du roman (puisqu’on sait qu’Aza ne répond jamais, ses lettres ne parvenant pas jusqu’à lui). Ainsi, cette phrase pointe vers l’importance de la communication vraie et réciproque qu’elle espère rétablir.
Enfin, la lettre se conclut par une question rhétorique exclamative : « est-il des tourments qu’un tel bonheur n’efface ! » Par cette question, Zilia affirme qu’aucune souffrance ne résiste à un bonheur aussi grand que celui qu’elle anticipe. C’est une façon très expressive de dire : « Un tel bonheur efface tous les tourments ». La forme interrogative sert à renforcer l’évidence de l’énoncé, tout en communiquant l’émerveillement. On imagine Zilia s’écriant cela, presque en riant ou en pleurant de joie, incrédule elle-même de pouvoir être si heureuse après tant de misères. Cette exclamation résonne comme une morale optimiste de la lettre : oui, le bonheur à venir compensera tout. C’est l’aboutissement du mouvement ascendant de cette lettre : partie du désespoir, Zilia en arrive à proclamer la victoire du bonheur sur la souffrance.
Au niveau du ton et du style, cette fin de lettre est résolument lyrique et pathétique. On a de nombreuses marques de l’oralité passionnée : l’apostrophe directe (« Aza, mon cher espoir »), les exclamations, les questions rhétoriques, les phrases juxtaposées par des points-virgules traduisant un débit émotionnel rapide. La syntaxe est riche en parallélismes (les répétitions de « je verrai », « je t’aimerai », « je te le dirai ») et en accumulations. Cela crée un rythme enfiévré qui traduit l’excitation de Zilia. Le registre pathétique se manifeste dans l’évocation des « tourments » et du « bonheur » qui efface les larmes du passé – l’hyperbole est constamment présente, comme il sied à l’expression d’une douleur extrême puis d’une joie extrême. On retrouve ici le style sentimental du XVIIIᵉ siècle, qui vise à émouvoir fortement le lecteur. Difficile de ne pas être touché par l’innocence et l’intensité de cette déclaration d’amour confiante, d’autant plus que le lecteur sait qu’elle repose sur une erreur. Graffigny nous fait aimer la candeur de Zilia et trembler pour elle simultanément.
On peut également souligner l’effet de boucle émotionnelle entre le début et la fin de la lettre : au début, Zilia posait que tous les événements ne l’intéressent qu’en rapport avec Aza. La fin de la lettre l’illustre pleinement, puisque la vue de la terre, événement objectif, n’a d’intérêt pour elle qu’en tant qu’il annonce la réunion avec Aza. Toute la signification de ce qui vient de se passer se résume en réalité à « je vais revoir Aza ». L’analyse initiale se trouve donc confirmée par l’expérience vécue : Zilia ne vit que par et pour Aza. Cela souligne la cohérence du personnage et la force de son amour, quitte à en devenir aveugle à la réalité.
Conclusion
La lettre VIII des Lettres d’une Péruvienne offre un tableau saisissant de la renaissance de l’espoir chez Zilia, après une période de désespoir absolu. En une page emplie d’enthousiasme, Madame de Graffigny déploie tout le talent du genre épistolaire pour faire ressentir au lecteur les moindres fluctuations de l’âme de son héroïne. Nous avons suivi une progression linéaire très nette : timidement, Zilia accepte de regarder par la fenêtre ; elle découvre par la longue-vue la terre et comprend qu’on approche du but ; immédiatement, son cœur s’embrase d’espoir et elle bâtit la certitude d’un retour proche dans son pays natal auprès d’Aza ; enfin, elle exprime de façon lyrique et exaltée l’anticipation de ses retrouvailles amoureuses, effaçant d’un trait toutes ses souffrances passées.
Cette analyse a mis en lumière plusieurs aspects clés de cette lettre, souvent soulignés par la critique littéraire :
- Le regard étranger et le choc culturel : Zilia décrit la longue-vue comme une « espèce de canne percée » et confond une fête de marins avec un sacrifice religieux. Ces détails montrent son ignorance initiale du monde européen et illustrent la façon dont Graffigny utilise l’héroïne péruvienne pour nous faire voir notre propre culture sous un angle neuf. La lettre VIII marque un moment où ce choc culturel est surmonté par le dialogue (par signes) et où Zilia commence à apprendre, preuve de la possibilité d’échange entre civilisations.
- L’illusion et la naïveté de Zilia : En persuadant que la terre aperçue fait partie de l’empire d’Aza, Zilia se berce d’une illusion touchante. Cette méprise traduit à la fois son manque de connaissances géographiques et sa tendance à interpréter le réel en fonction de ses désirs. Graffigny en fait un exemple éloquent de l’aveuglement de l’amour : ici, l’espérance amoureuse l’emporte sur la raison objective. Il est notable cependant que Zilia croit même sa raison acquise à cette illusion – signe de sa candeur. Ce thème de l’illusion qui voile la vérité est central dans le roman : plus tard, Zilia devra reconnaître ces erreurs (elle avouera que « l’affreuse vérité » a remplacé ses illusions). La lettre VIII représente le sommet de ses illusions heureuses, avant la désillusion future.
- Le passage des ténèbres à la lumière : La lettre est structurée autour de l’opposition du désespoir (obscurité) et de l’espoir (lumière). Les images employées (« trait de lumière », « clarté au fond du cœur », « rayons bienfaisants du Soleil ») renforcent l’idée d’une illumination soudaine. Il y a là un écho aux Lumières philosophiques : Zilia passe d’un état d’ignorance et de terreur à un état d’espoir et (croit-elle) de compréhension. Même si cette compréhension est erronée, le motif de la lumière symbolise aussi sa progression vers la connaissance (elle apprend la vraie raison des réjouissances, elle utilise un instrument d’optique, etc.). La fenêtre qui la terrifiait devient une ouverture sur la vérité et sur l’avenir. Ce symbolisme confère à la lettre une dimension presque allégorique : on peut y lire la victoire de l’espoir sur le désespoir comme on lirait la victoire de la connaissance sur l’inconnu.
- L’expression des sentiments et le lyrisme : Tout au long de la lettre, le style de Zilia est fortement expressif. On ressent son âme sensible dans les apostrophes à Aza, les exclamations, les métaphores hyperboliques (le « torrent de joie », « voler » dans les bras, etc.). La lettre VIII touche au cœur du registre sentimental : le lecteur est invité à partager les émotions extrêmes de l’héroïne. Cette lettre fait partie des passages du roman où la charge émotionnelle est la plus positive (joie, amour débordant), ce qui la rend d’autant plus mémorable que l’on sait la suite plus mélancolique. Graffigny, en femme de son siècle, sait émouvoir sans tomber dans la mièvrerie car elle garde toujours en filigrane la situation tragique de Zilia (nous n’oublions pas qu’elle est encore perdue loin des siens, même si elle l’ignore).
En définitive, la lettre VIII est un morceau choisi de Lettres d’une Péruvienne pour comprendre l’évolution de Zilia et les messages de l’œuvre. Zilia y apparaît à la fois vulnérable (naïve face à un monde qu’elle ne connaît pas, totalement dépendante de son amour pour donner un sens à sa vie) et incroyablement forte par l’espoir (elle surmonte son désespoir, elle se projette dans l’avenir avec une énergie vitale admirable). Cette ambivalence la rend très attachante. Sur le plan de la construction du roman, ce moment d’espoir insouciant préfigure une bascule : il annonce la fin du voyage maritime et l’entrée de Zilia en Europe (quelques lettres plus loin, à son arrivée en France, la réalité commencera à ébranler ses illusions). La candeur de la lettre VIII trouvera un écho inversé dans des lettres bien plus tardives où Zilia, devenue lucide, repensera à ses illusions perdues. Mais le lecteur, tout comme Zilia en cet instant, savoure pleinement ce rayon de bonheur dans la nuit de l’exil. Graffigny nous fait ainsi ressentir de l’intérieur le pouvoir consolateur des illusions de l’amour, tout en préparant en filigrane sa critique de la condition féminine et de la confrontation des cultures.

