📚 TABLE DES MATIÈRES

  1. La lettre
  2. Surprise et effroi face à un nouvel univers
  3. La certitude de la séparation et la montée du désespoir
  4. La tentation du suicide
  5. Analyse thématique et littéraire
  6. Le registre pathétique et la puissance de l’émotion
  7. Le regard de l’étrangère
  8. la trajectoire de Zilia
  9. Conclusion

La lettre

Quelle horrible surprise, mon cher Aza ! Que nos malheurs sont augmentés ! Que nous sommes à plaindre ! Nos maux sont sans reméde, il ne me reste qu’à te l’apprendre & à mourir.

On m’a enfin permis de me lever, j’ai profité avec empressement de cette liberté ; je me suis traînée à une petite fenêtre, je l’ai ouverte avec la précipitation que m’inspiroit ma vive curiosité. Qu’ai-je vû ? Cher Amour de ma vie, je ne trouverai point d’expressions pour te peindre l’excès de mon étonnement, & le mortel désespoir qui m’a saisie en ne découvrant autour de moi que ce terrible élément dont la vûe seule fait frémir.

Mon premier coup d’œil ne m’a que trop éclairée sur le mouvement incommode de notre demeure. Je suis dans une de ces maisons flotantes, dont les Espagnols se sont servis pour atteindre jusqu’à nos malheureuses Contrées, & dont on ne m’avoit fait qu’une description très-imparfaite.

Conçois-tu, cher Aza, quelles idées funestes sont entrées dans mon ame avec cette affreuse connoissance ? Je suis certaine que l’on m’éloigne de toi, je ne respire plus le même air, je n’habite plus le même élément : tu ignoreras toujours où je suis, si je t’aime, si j’existe ; la destruction de mom être ne paroîtra pas même un évenement assez considérable pour être porté jusqu’à toi. Cher Arbitre de mes jours, de quel prix te peut être désormais ma vie infortunée ? Souffre que je rende à la Divinité un bienfait insupportable dont je ne veux plus jouir ; je ne te verrai plus, je ne veux plus vivre.

Je perds ce que j’aime ; l’univers est anéanti pour moi ; il n’est plus qu’un vaste desert que je remplis des cris de mon amour ; entends-les, cher objet de ma tendresse, sois-en touché, permets que je meure…

Quelle erreur me séduit ! Non, mon cher Aza, non, ce n’est pas toi qui m’ordonnes de vivre, c’est la timide nature, qui, en frémissant d’horreur, emprunte ta voix plus puissante que la sienne pour retarder une fin toujours redoutable pour elle ; mais c’en est fait, le moyen le plus prompt me délivrera de ses regrets…

Que la Mer abîme à jamais dans ses flots ma tendresse malheureuse, ma vie & mon désespoir.

Reçois, trop malheureux Aza, reçois les derniers sentimens de mon cœur, il n’a reçu que ton image, il ne vouloit vivre que pour toi, il meurt rempli de ton amour. Je t’aime, je le pense, je le sens encore, je le dis pour la derniere fois…


La lettre VI correspond à un moment charnière du récit et un sommet d’émotion. Zilia, retenue captive sur un navire espagnol, vient de recouvrer assez de forces pour regarder à l’extérieur… et réalise avec horreur qu’elle est en pleine mer, loin de son pays. Cette révélation provoque chez elle un désespoir total : persuadée qu’elle ne reverra jamais Aza, la jeune femme envisage de mettre fin à ses jours. La lettre 6 prend la forme d’une véritable lettre d’adieu où Zilia exprime son intention de mourir et son amour absolu pour Aza, dans un style lyrique et tragique d’une grande intensité. Nous allons proposer une analyse approfondie de cette lettre, en combinant une lecture linéaire du texte (pas à pas, pour en dégager la progression et les procédés d’écriture) et une analyse thématique plus globale (pour saisir les grands enjeux littéraires et philosophiques que cette lettre illustre au sein de l’œuvre). Un tel examen nous permettra de voir comment Graffigny donne voix à la détresse d’une héroïne amoureuse arrachée à son univers, tout en ouvrant la voie à une critique sociale et à l’affirmation progressive de l’indépendance de cette femme d’exception.


Surprise et effroi face à un nouvel univers

Dès les premières lignes de la lettre VI, Zilia plonge le lecteur dans l’urgence de son émotion. Elle commence par une exclamation saisissante : « Quelle horrible surprise, mon cher Aza ! Que nos malheurs sont augmentés ! » L’attaque in media res, avec l’adjectif fort « horrible » et l’adresse « mon cher Aza », témoigne d’entrée de jeu de la violence du choc qu’elle vient d’éprouver et de la nécessité pour elle de le partager immédiatement avec son fiancé absent. En interpellant Aza par cette apostrophe affectueuse dès la première phrase, Zilia maintient le lien imaginaire avec celui qu’elle aime et donne à sa lettre la forme d’une confession directe et passionnée. Les phrases exclamatives successives – « Que nos malheurs sont augmentés ! Que nous sommes à plaindre ! » – traduisent l’intensité de son désarroi. On sent que l’héroïne est submergée par l’émotion : les tournures exclamatives et le vocabulaire du malheur (« malheurs », « à plaindre ») peignent un tableau dramatique de la situation. Zilia enchaîne aussitôt par une déclaration tragique : « Nos maux sont sans remède, il ne me reste qu’à te l’apprendre & à mourir. » Cette phrase, où la désespérance culmine, annonce déjà le thème central de la lettre : Zilia ne voit plus d’issue à sa souffrance sinon la mort. L’expression « sans remède » suggère que rien ni personne ne peut soulager son mal, et la tournure fataliste « il ne me reste qu’à… » indique qu’elle se sent acculée à une seule option. Ainsi, dès le premier paragraphe, le ton est donné : la narratrice, anéantie par une découverte terrifiante, va confier son intention funeste à celui qu’elle appelle à témoin de son désespoir.

Zilia explique ensuite l’origine de l’« horrible surprise » qui a provoqué ce bouleversement. Elle raconte : « On m’a enfin permis de me lever, j’ai profité avec empressement de cette liberté ; je me suis traînée à une petite fenêtre, je l’ai ouverte avec la précipitation que m’inspirait ma vive curiosité. Qu’ai-je vu ? » Ici, la narratrice décrit de manière très vivante les circonstances de sa découverte. Affaiblie (« je me suis traînée » suggère qu’elle manque de forces, probablement après une maladie ou un long alitement dû à sa captivité), elle n’en est pas moins animée d’une « vive curiosité ». Cette curiosité indique son espoir initial : on imagine que Zilia, ne sachant pas où elle se trouve, espérait sans doute apercevoir un rivage, ou quelque indice rassurant. La « précipitation » avec laquelle elle ouvre la fenêtre traduit son impatience et son optimisme naïf du moment. La tournure interrogative « Qu’ai-je vu ? », placée juste après ce récit, crée un effet de suspense : elle isole le moment décisif de la révélation. Immédiatement, Zilia répond à sa propre question par l’exclamation : « Cher Amour de ma vie, je ne trouverai point d’expressions pour te peindre l’excès de mon étonnement, & le mortel désespoir qui m’a saisie… ». L’apostrophe « Cher Amour de ma vie » est particulièrement remarquable : au lieu de dire « mon cher Aza » comme à son habitude, Zilia le nomme « Amour de ma vie ». Cette appellation hyperbolique montre à quel point Aza représente tout pour elle – il est littéralement l’amour incarné qui donne sens à sa vie. Le fait qu’elle s’adresse ainsi à lui au moment de décrire sa vision renforce l’idée que, dans son esprit, tout est rapporté à son amour pour Aza. Elle avoue même son impuissance à exprimer *« l’excès de [son] étonnement » et le « mortel désespoir » qui l’a envahie. Le terme « mortel désespoir » est très fort : il laisse entendre que ce désespoir est tel qu’il la tue déjà intérieurement, ou qu’il ne peut aboutir qu’à la mort. Quant à « l’excès de [son] étonnement », il montre que Zilia ne s’attendait absolument pas à ce qu’elle a découvert – la surprise est totale et au-delà des mots.

Enfin, la jeune femme parvient à formuler ce qu’elle a vu qui la bouleverse tant : « en ne découvrant autour de moi que ce terrible élément dont la vue seule fait frémir. » Zilia réalise donc qu’autour d’elle il n’y a que l’océan, cet « élément » liquide qui lui était inconnu et qu’elle perçoit comme terrifiant. L’expression « ce terrible élément » pour désigner la mer souligne sa peur instinctive de l’immensité marine. Le terme « élément » renvoie aux quatre éléments classiques (eau, air, terre, feu) et insiste sur le caractère naturel mais étranger de la mer pour Zilia : c’est un milieu dans lequel elle n’a aucune habitude de vie. Elle ajoute que « la vue seule [de cet élément] fait frémir ». Ce détail sensoriel – le frisson d’horreur à la simple vue de la mer – accentue l’aspect titanesque et effrayant de l’océan du point de vue de cette jeune Inca qui n’avait sans doute jamais contemplé la mer auparavant. On peut imaginer Zilia, jusque-là retenue à fond de cale ou dans une cabine fermée, se hissant péniblement jusqu’à un hublot ou une fenêtre du navire : ce qu’elle découvre alors n’est pas la terre promise, mais le vide horizontal des flots à perte de vue. Cette confrontation brutale avec l’immensité inconnue déclenche en elle un traumatisme : elle prend conscience de son déracinement total. Ainsi, ce premier mouvement du texte (du début jusqu’à « dont la vue seule fait frémir ») restitue l’instant de révélation horrifique : Zilia comprend qu’elle est au milieu de l’océan, ce qui la frappe de stupeur et d’effroi. La combinaison des procédés (exclamations, interrogations, hyperboles, vocabulaire de la frayeur) plonge le lecteur dans le même état de choc et d’empathie pour l’héroïne.


La certitude de la séparation et la montée du désespoir

Après avoir posé le décor – ce navire perdu sur la mer – Zilia en tire rapidement les conclusions funestes quant à son propre sort. Elle écrit : « Mon premier coup d’œil ne m’a que trop éclairée sur le mouvement incommode de notre demeure. Je suis dans une de ces maisons flottantes, dont les Espagnols se sont servis pour atteindre jusqu’à nos malheureuses contrées, & dont on ne m’avait fait qu’une description très-imparfaite. » Ici, la narratrice fait preuve d’une lucidité malheureuse : dès le premier regard, tout s’explique (« ne m’a que trop éclairée »). Elle comprend aussitôt pourquoi depuis le début de sa captivité elle ressent ce « mouvement incommode » dans sa « demeure » improvisée : la pièce où on la retenait bougeait parce qu’il s’agit en réalité d’un bateau en pleine mer. L’euphémisme « mouvement incommode » reflète sobrement les tangages du navire, qui devaient la gêner ou la rendre nauséeuse. En qualifiant le bateau de « demeure », Zilia révèle son inclination à comparer l’inconnu au connu : pour elle, cet espace était comme une maison (certes mouvante et étrange). La phrase suivante explicite cette révélation : « Je suis dans une de ces maisons flottantes… » Cette périphrase pittoresque – « maisons flottantes » – désigne bien sûr un navire. Graffigny, à travers la voix de Zilia, utilise ici un regard naïf pour nommer une réalité nouvelle. L’expression frappe par sa justesse concrète et sa candeur : on imagine ces grands bateaux de bois, inconnus des Incas, apparaissant comme des maisons posées sur l’eau. Cette dénomination ingénue est caractéristique du style de l’œuvre, qui joue souvent sur les périphrases exotiques (plus loin, Zilia appellera par exemple les miroirs des « machines qui doublent les objets » ou les voitures des « cabanes roulantes »). Même en plein désespoir, l’héroïne continue d’observer le monde avec ses propres références culturelles, ce qui introduit un léger décalage dans le récit. Ici, ce décalage pourrait presque prêter à sourire par son originalité, si le contexte n’était pas aussi tragique pour Zilia. En effet, la « maison flottante » est immédiatement rattachée à une image douloureuse : « dont les Espagnols se sont servis pour atteindre jusqu’à nos malheureuses contrées. » Cette relative rappelle que ce type de bateau a été l’instrument même de l’invasion espagnole qui a ravagé son pays. Le qualificatif « nos malheureuses contrées » montre à quel point Zilia considère que son pays a été plongé dans le malheur par l’arrivée des conquistadors. En une formule, elle condamne la colonisation espagnole, responsable de sa situation actuelle et de tant de souffrances. On perçoit donc à travers sa voix une critique implicite des « peuples féroces » (comme elle les appelle ailleurs) venus piller son monde. Elle ajoute d’ailleurs qu’on ne lui en avait fait qu’une « description très-imparfaite ». Cela suggère que, même avant son enlèvement, Zilia avait entendu parler de ces navires étrangers sans parvenir à se les représenter correctement. La réalité dépasse de loin tout ce qu’on a pu lui raconter, d’où son étonnement initial.

Après avoir ainsi identifié l’endroit où elle se trouve (un bateau en mer), Zilia laisse déferler ses pensées les plus sombres. Elle invite presque Aza à imaginer avec elle l’horreur de sa situation : « Conçois-tu, cher Aza, quelles idées funestes sont entrées dans mon âme avec cette affreuse connaissance ? » Ici, la question rhétorique (« Conçois-tu… ? ») adressée à Aza a pour fonction de souligner que ses pensées de mort sont inévitables compte tenu de ce qu’elle vient de découvrir. Le qualificatif « funestes » pour décrire ces idées annonce clairement qu’il s’agit d’idées morbides (funeste, étymologiquement, renvoie au destin fatal, à la mort). L’expression « affreuse connaissance » désigne la prise de conscience qu’elle est emmenée loin par la mer : c’est un savoir terrible qui entraîne immédiatement des conclusions désespérées. Zilia les énumère alors dans une sorte de litanie poignante : « Je suis certaine que l’on m’éloigne de toi, je ne respire plus le même air, je n’habite plus le même élément : tu ignoreras toujours où je suis, si je t’aime, si j’existe ; la destruction de mon être ne paraîtra pas même un événement assez considérable pour être porté jusqu’à toi. » Cette longue phrase, ponctuée de virgules et de points-virgules, accumule les constats amers et les images de rupture définitive. Zilia y exprime successivement : la certitude de l’éloignement (« on m’éloigne de toi », où le pronom indéfini « on » renvoie à ses ravisseurs dont elle est à la merci), l’idée qu’elle ne partage plus « le même air » ni « le même élément » qu’Aza. Ces formules opposent presque deux mondes : elle se trouve physiquement dans un autre air (celui du large, loin des montagnes péruviennes qu’ils respiraient ensemble) et dans un autre élément (l’eau de la mer, alors qu’Aza est resté sur la terre ferme). Par cette image des éléments naturels, Zilia souligne symboliquement qu’ils n’appartiennent plus au même univers. Elle poursuit en anticipant l’oubli total dans lequel elle va sombrer : Aza « ignorera toujours où [elle] est », il ne saura même pas si elle est vivante ou morte (« si je t’aime, si j’existe »). Ce segment met en lumière un tragique paradoxe : elle continue de l’aimer intensément (« si je t’aime »), mais il risque de ne jamais le savoir, tout comme il ignorera peut-être jusqu’à son existence présente (« si j’existe »). Zilia se voit donc réduite à une sorte d’ombre, de non-être aux yeux de celui qui compte le plus pour elle. Cette pensée la mène à imaginer sa propre mort (« la destruction de mon être ») et l’indifférence du monde face à celle-ci : sa mort ne sera « pas même un événement assez considérable pour être porté jusqu’à toi ». En d’autres termes, si elle meurt en mer, la nouvelle n’arrivera pas jusqu’au Pérou, personne ne prendra la peine d’informer Aza de son sort, car aux yeux de ses ravisseurs sa vie n’a aucune importance. Cette vision est d’une grande cruauté : Zilia se représente son trépas non seulement comme probable, mais comme insignifiant aux yeux du monde. On retrouve ici le sentiment de l’abandon total et de l’effacement de soi. La jeune femme se voit déjà comme un être disparu sans laisser de trace, dont l’aimé ne saura rien – ce qui équivaut pour elle à mourir deux fois (mourir réellement, et mourir dans la mémoire d’Aza).

Face à ce constat d’une vie désormais inutile et invisible à celui qu’elle aime, Zilia franchit un pas supplémentaire dans le désespoir : elle en vient à réclamer la mort comme une délivrance. Elle s’adresse à Aza en des termes solennels et touchants : « Cher Arbitre de mes jours, de quel prix te peut être désormais ma vie infortunée ? » L’expression « Arbitre de mes jours » est remarquable : elle confère à Aza un pouvoir absolu sur son existence, comme s’il en était le juge ou le maître. Pour Zilia, son fiancé décide du sens et de la valeur de ses jours. Or, puisqu’elle est séparée de lui, elle estime que sa vie n’a plus de « prix », plus de valeur pour lui (« désormais », c’est-à-dire dans cette nouvelle situation). Cette question oratoire prépare la requête qui suit : « Souffre que je rende à la Divinité un bienfait insupportable dont je ne veux plus jouir ; je ne te verrai plus, je ne veux plus vivre. » Par ces mots, Zilia implore en quelque sorte Aza de l’autoriser à mourir. « Souffre que je rende à la Divinité… » signifie littéralement « Permets que je rende à Dieu… » : elle présente le suicide non comme un péché ou une rébellion, mais comme le fait de restituer à Dieu le « bienfait » de la vie qu’Il lui avait accordée. Cette périphrase pour désigner la vie (« un bienfait insupportable ») est empreinte d’une ironie tragique : la vie est habituellement considérée comme le plus grand don divin, mais pour Zilia, ce don est devenu « insupportable ». L’oxymore « bienfait insupportable » traduit à la fois la reconnaissance que la vie est précieuse et la douleur si forte qu’elle inverse la valeur de ce cadeau en fardeau. La tournure « dont je ne veux plus jouir » ajoute l’idée qu’elle renonce volontairement à la jouissance de vivre, comme on renoncerait à un plaisir ou un privilège qui n’en est plus un. Cette phrase, très forte, confère à son projet de mort une dimension presque noble ou sacrée : rendre à la Divinité ce qui appartient à la Divinité, puisque la vie lui vient d’elle. Zilia peint ainsi son suicide envisagé comme un retour de son âme vers le ciel, ce qui atténue la noirceur du geste par une teinte de religiosité respectueuse (rappelons que, élevée au Temple du Soleil, Zilia a une spiritualité inca qui transparaît ici sous une forme universelle de Divinité). Enfin, la dernière proposition « je ne te verrai plus, je ne veux plus vivre » résume avec une simplicité éloquente l’équation mortelle qu’elle pose : ne plus voir Aza équivaut à ne plus vouloir vivre. Le parallélisme « je ne te verrai plus / je ne veux plus vivre », renforcé par la négation anaphorique « ne… plus », sonne comme un arrêt irrévocable. La juxtaposition de ces deux idées montre qu’à ses yeux la présence d’Aza était la condition sine qua non de son envie de vivre. En son absence, la vie perd toute signification.

Dans toute cette seconde partie de la lettre, on assiste donc à la montée en puissance du désespoir de Zilia. Après le choc initial vient la prise de conscience rationnelle de ce que cela implique, puis la décision radicale : la mort plutôt qu’une vie d’absence. La progression logique de ses pensées (découverte -> conclusions -> choix de mourir) reflète une forme de cohérence tragique dans l’esprit de l’héroïne, ce qui rend son désespoir d’autant plus poignant. Graffigny utilise ici abondamment le registre lyrique et pathétique : les hyperboles (« l’univers est anéanti », « nos maux sans remède »), les images absolues, le champ lexical de la mort et de la souffrance, tout concourt à susciter l’émotion du lecteur. Zilia apparaît totalement sincère et déchirée, et son appel à Aza, même s’il est fictif (puisqu’il ne l’entendra pas), crée une impression de dialogue passionné où l’on sent combien elle lui reste fidèle. D’ailleurs, le maintien de la deuxième personne tout au long de ces plaintes (« m’éloigne de toi », « je ne te verrai plus ») conserve l’illusion d’une adresse directe à l’être aimé, ce qui intensifie la dimension pathétique : elle parle à Aza comme s’il était là, ce qui témoigne de son refus obstiné de lâcher ce lien, même imaginaire.


La tentation du suicide

Parvenue à la déclaration explicite de son désir de mourir, Zilia enchaîne avec un passage où son émotion atteint son paroxysme. Elle clame : « Je perds ce que j’aime ; l’univers est anéanti pour moi ; il n’est plus qu’un vaste désert que je remplis des cris de mon amour… » Ces phrases, d’une intensité lyrique exceptionnelle, figurent l’ampleur cosmique de sa détresse. L’usage du présent de vérité générale (« je perds ce que j’aime », plutôt que « j’ai perdu ») donne à son malheur une portée atemporelle, comme si cet instant de perte abolissait tout le reste. L’image de « l’univers anéanti » est une hyperbole colossale : pour Zilia, la perte d’Aza équivaut à la fin du monde. Plus rien n’existe autour d’elle – on retrouve l’idée que son univers personnel s’écroule. Cette annihilation du monde aboutit à une vision de désolation absolue : « un vaste désert ». Le mot « désert » suggère non seulement la vacuité (plus rien ni personne autour d’elle), mais aussi l’aridité affective : plus d’amour possible, plus d’espoir, juste le néant. Cependant, ce désert n’est pas silencieux, car Zilia dit le « remplir des cris de [son] amour ». Cette métaphore saisissante transforme son amour en un cri retentissant qui se répercute dans le vide de l’univers. On entend presque l’écho de sa souffrance résonner dans le silence qui l’entoure. Les « cris de [son] amour » personnifient son sentiment : son amour, réduit à l’état de pure douleur, s’exprime par des cris. Cette image mêle l’idée d’une plainte sonore (les cris) et la notion abstraite du sentiment amoureux, montrant que son amour subsiste, mais dénaturé par la souffrance en une clameur de détresse. Zilia enjoint alors Aza : « entends-les, cher objet de ma tendresse, sois-en touché, permets que je meure… » Ces injonctions successives (« entends-les », « sois-en touché », « permets que je meure ») forment une gradation suppliante. Elle implore d’abord Aza d’entendre ses cris – bien qu’il soit à l’autre bout du monde, elle a l’espoir quasi magique que l’intensité de son amour pourrait traverser l’espace pour l’atteindre. Elle le prie ensuite d’en être ému (« sois-en touché »), c’est-à-dire de compatir à sa douleur. Enfin, elle lui demande de lui accorder le droit de mourir (« permets que je meure »). On retrouve ici cette idée frappante que, même pour se suicider, Zilia ressent le besoin d’une forme d’approbation d’Aza. Comme s’il était nécessaire qu’il comprenne et accepte qu’elle mette fin à ses jours. Cela souligne à quel point elle reste soumise intérieurement à son amour : elle ne veut pas trahir Aza, même en mourant, et souhaite qu’il soit en quelque sorte complice ou du moins compréhensif de son geste désespéré. La phrase s’achève sur une ellipse (« permets que je meure… »). Les points de suspension traduisent visuellement et rythmiquement un étouffement de la voix. On peut imaginer qu’au moment d’écrire ces mots, Zilia est submergée par l’émotion, peut-être en pleurs. Cette suspension suggère aussi le passage à l’acte imminent ou du moins l’interruption brutale de son écriture – comme si la lettre elle-même menaçait de s’arrêter là, sur cette demande de mourir, sans même attendre de réponse. Le lecteur, à cet instant, ressent une vive inquiétude : Zilia va-t-elle mettre son projet à exécution immédiatement après ces mots ? Va-t-elle vraiment se donner la mort ? L’ellipse maintient ce suspense tragique.

Pourtant, contre toute attente, la lettre ne s’achève pas sur ces points de suspension. Dans un sursaut, la narratrice reprend la plume et rectifie ses propos : « Quelle erreur me séduit ! Non, mon cher Aza, non, ce n’est pas toi qui m’ordonnes de vivre, c’est la timide nature… » Ici, un changement notable s’opère. L’exclamation « Quelle erreur me séduit ! » marque un brusque réveil de la conscience critique de Zilia. Elle vient de se rendre compte qu’elle était en proie à une illusion : l’illusion que son amant, en esprit, lui commandait de rester en vie. En effet, juste auparavant, elle suppliait Aza de la laisser mourir ; cela implique qu’intérieurement, une petite voix lui disait peut-être de ne pas commettre l’irréparable – et elle attribuait cette voix à Aza. Or, en cet instant de lucidité, elle reconnaît que c’est une « erreur » de penser qu’Aza la retient ainsi, et pire, que cette erreur « la séduit ». Le verbe « séduire » signifie ici tromper par une illusion plaisante : l’idée qu’Aza puisse s’opposer à sa mort avait quelque chose de rassurant et de doux (cela signifierait qu’il tient à ce qu’elle vive), et cette idée l’a détournée un instant de son funeste projet. Mais Zilia se ressaisit : « Non, mon cher Aza, non, ce n’est pas toi qui m’ordonnes de vivre… ». La double négation anaphorique appuyée par la virgule (« Non, …, non, … ») souligne la force de son rejet de cette illusion. Elle affirme que ce n’est pas réellement Aza qui lui dicte de rester en vie. « …c’est la timide nature, qui, en frémissant d’horreur, emprunte ta voix plus puissante que la sienne pour retarder une fin toujours redoutable pour elle. » Cette explication que donne Zilia est d’une finesse psychologique remarquable. Elle personnifie « la nature » en une sorte de petite créature craintive (« timide nature ») tapie en elle, qui a peur de mourir (« en frémissant d’horreur » à l’idée de la mort). Cette nature vitale en elle, cet instinct de survie universel, veut retarder la fin, car toute vie a peur de sa propre extinction (« une fin toujours redoutable pour elle » – on notera la portée générale de cette observation, qui est vraie pour tout être vivant). Or, cette nature, qui n’a pas beaucoup de force face au désespoir de Zilia, a dû « emprunter » la voix d’Aza, jugée « plus puissante » à ses yeux, pour se faire entendre et essayer de sauver Zilia. En d’autres termes, Zilia comprend que son amour-propre de la vie s’est manifesté en elle sous la forme d’une hallucination affective : elle a cru entendre la voix d’Aza la supplier de vivre, mais ce n’était que son propre instinct qui parlait, déguisé en Aza parce que seule la pensée d’Aza pouvait encore la toucher. Cette analyse intérieure, au milieu de la lettre, montre un éclair de raison et d’auto-observation chez l’héroïne, même plongée dans l’orage émotionnel. Zilia parvient à discerner la ruse de la nature. Cependant, ce moment de lucidité est immédiatement suivi de la conclusion tragique : « mais c’en est fait, le moyen le plus prompt me délivrera de ses regrets… » La conjonction « mais » indique qu’elle ne va pas écouter cette timide nature. « C’en est fait » est une expression sans appel signifiant que la décision est prise et irrévocable. Elle a choisi la mort, et aucune voix – ni Aza, ni son instinct – ne la détournera plus de son but. Elle évoque « le moyen le plus prompt » pour en finir, sans le nommer explicitement (on peut supposer qu’elle pense à se jeter dans la mer, étant donné le contexte). Cette expression froidement déterminée traduit paradoxalement un grand courage (ou une profonde détresse) : Zilia veut se délivrer au plus vite. Notons le terme « délivrer » : il figure la mort comme une libération, notamment la libération de « ses regrets », c’est-à-dire des regrets de la nature évoquée juste avant. Autrement dit, en mourant rapidement, elle n’aura plus à subir les tiraillements de l’instinct de survie ou les remords que la nature pourrait éprouver (« ses regrets » peut se comprendre comme les regrets de la nature, donc les velléités de vivre). Cette formulation est particulièrement sombre car elle implique que Zilia entend ne laisser aucune chance au repentir ou à l’hésitation : elle veut agir avant que la nature (ou elle-même) ne puisse regretter ou tenter de revenir en arrière.

Après cette affirmation glaciale de son intention, Zilia prononce comme une sorte de malédiction poétique : « Que la Mer abîme à jamais dans ses flots ma tendresse malheureuse, ma vie et mon désespoir. » En commençant par « Que la Mer abîme… », elle utilise la tournure du subjonctif optatif, qui exprime un souhait ou un ordre indirect (« que… » + subjonctif). C’est une imprécation qu’elle lance, ou peut-être une prière macabre. Elle appelle la mer à l’engloutir pour toujours, elle et tout ce qu’elle ressent. La personnification de la mer en bourreau ou en tombeau est frappante : la Mer, objet de terreur au début de la lettre, devient ici l’instrument du destin qu’elle invoque sciemment. Le verbe « abîmer » prend tout son sens étymologique (précipiter dans l’abîme, détruire). Zilia y associe trois éléments : « ma tendresse malheureuse, ma vie et mon désespoir ». Ce trinôme résume toute son histoire présente : sa tendresse malheureuse (c’est-à-dire son amour pour Aza, qui n’apporte plus que de la souffrance), sa vie (dont elle ne veut plus) et son désespoir (qui la consume). En demandant à la mer de les abîmer « à jamais », elle souhaite disparaître totalement, sans retour possible, emportant avec elle cet amour et cette douleur. Cette phrase a une forme de grandeur tragique : c’est comme un verset dramatique où l’héroïne, telle une héroïne antique, invoque les éléments pour sceller son destin. Le rythme ample et solennel (trois compléments successifs) donne du poids à cette résolution morbide. On peut imaginer Zilia au bord du pont, regardant ces flots qu’elle redoutait, et maintenant les appelant à la submerger – image saisissante de quelqu’un qui embrasse son pire cauchemar faute d’espoir.

Viennent enfin les adieux de Zilia à son bien-aimé, qui occupent les dernières lignes de la lettre. « Reçois, trop malheureux Aza, reçois les derniers sentiments de mon cœur… » L’adresse « trop malheureux Aza » témoigne de sa compassion envers lui : elle le plaint presque autant qu’elle-même, en le qualifiant de « trop malheureux », comme s’il allait être lui aussi accablé de tristesse en apprenant sa mort (ce qui, tragiquement, est peu probable puisqu’il ne saura rien, mais Zilia l’imagine ainsi). La répétition de l’impératif « Reçois » souligne l’importance de ce qu’elle va lui transmettre : c’est son héritage émotionnel, en quelque sorte. Elle veut que, quelque part, Aza accueille les derniers sentiments qu’elle va exprimer. Elle continue : « … il n’a reçu que ton image, il ne voulait vivre que pour toi, il meurt rempli de ton amour. » Ici, le sujet de « il » est « mon cœur » (évoqué juste avant). Zilia parle de son cœur à la troisième personne, comme d’une entité autonome, ce qui donne un relief particulier à sa déclaration. En objectivant ainsi son cœur, elle le transforme en témoin de la pureté de son amour. Trois propositions se succèdent, reliées par la virgule, formant un triple témoignage d’amour exclusif : son cœur « n’a reçu que ton image », c’est-à-dire qu’il n’a aimé qu’Aza, il n’a laissé entrer en lui que l’image d’Aza (aucune autre affection ne l’a distrait) ; puis « il ne voulait vivre que pour toi », affirmation qui rappelle ce qui a été dit plus haut en d’autres termes – sa seule raison de vivre était Aza, elle n’avait d’autre but que de le rendre heureux et d’être à lui ; enfin « il meurt rempli de ton amour ». Cette dernière image est très forte : son cœur, au moment de mourir, est plein d’amour pour Aza. L’amour n’a pas faibli malgré la douleur et la perspective de la mort, au contraire il demeure l’ultime contenu de son être (« rempli de ton amour »). Cette triple phrase, avec son rythme ternaire et ses formules anaphoriques (« il… »), a quelque chose de liturgique, comme une profession de foi amoureuse. On croirait entendre un serment funèbre d’une fidélité absolue : Zilia assure qu’aucune autre pensée n’a jamais entaché son amour et qu’elle emporte cet amour dans la tombe. Le fait qu’elle passe par le pronom « il » (pour « cœur ») et non « je » ajoute une forme de modestie ou de distance pudique, comme si son cœur parlait pour elle. C’est aussi un moyen de souligner que tout son être est réduit à ce cœur aimant qui va cesser de battre.

Enfin, la toute dernière phrase de la lettre revient au « je » pour une ultime déclaration : « Je t’aime, je le pense, je le sens encore, je le dis pour la dernière fois… » Cette phrase est sans doute l’une des plus émouvantes de la lettre, car elle sonne comme le dernier souffle de Zilia. Elle y concentre l’essence de son message : « Je t’aime ». Ces deux mots, d’une simplicité universelle, prennent ici une résonance particulière puisqu’ils sont explicitement marqués comme étant dits « pour la dernière fois ». Zilia articule ensuite ce « je t’aime » en trois dimensions : « je le pense, je le sens encore, je le dis… ». En affirmant qu’elle y pense, qu’elle le ressent et qu’elle le dit, Zilia mobilise successivement l’esprit, le cœur et la parole. C’est une manière de dire que son amour imprègne toutes les facettes de son être : il est dans son esprit (elle en a conscience, elle y réfléchit), dans son corps et son âme (elle le ressent physiquement et émotionnellement) et dans son expression (elle le formule, elle le communique). Le terme « encore » (« je le sens encore ») indique qu’à cet instant précis, malgré la douleur, elle éprouve toujours cet amour vivant en elle – comme un dernier tressaillement du cœur aimant avant l’extinction. Puis la clausule « pour la dernière fois… » apporte une touche tragique finale. Zilia sait qu’elle ne dira plus jamais « je t’aime » après cela, car elle compte mourir. Les points de suspension qui terminent la phrase laissent imaginer que cette lettre se termine dans un silence de mort, ou peut-être qu’elle n’a même pas pu achever sa phrase. Il est rare qu’une lettre s’achève ainsi par une ellipse : cela suggère que Zilia a interrompu son écriture, possiblement parce qu’elle s’apprêtait à passer à l’acte (ou parce que l’émotion l’a fait s’évanouir). Quoi qu’il en soit, pour le lecteur du roman, la lettre VI s’arrête sur ces mots inachevés, provoquant un choc émotionnel et un suspens insoutenable quant au destin immédiat de l’héroïne.

La lecture linéaire de cette lettre nous a permis de suivre pas à pas la montée dramatique de la détresse de Zilia. Partant d’une découverte visuelle terrifiante, l’héroïne en arrive à une résolution suicidaire, non sans un instant de lutte intérieure. La lettre est construite comme une scène poignante où s’expriment successivement la surprise, la peur, le désespoir, l’amour absolu et la volonté de mourir. Graffigny réussit à faire ressentir l’extrême vulnérabilité de son héroïne tout en laissant transparaître, par petites touches, la singularité de son regard d’étrangère (la « maison flottante », la mention de la conquête espagnole). Cette voix épistolaire, directe et sincère, crée une proximité intense avec le lecteur, qui devient le confident impuissant de cette tentative de lettre d’adieu. Pour la suite du roman, on le sait, Zilia ne mourra pas à ce stade : le navire espagnol sera attaqué et elle sera sauvée in extremis par le chevalier Déterville, un officier français. Mais au moment de la lettre VI, ni Zilia ni le lecteur ne peuvent anticiper ce rebondissement. Graffigny place ainsi son héroïne au bord du gouffre, ce qui accentue la puissance de son parcours ultérieur. Pour mieux comprendre la portée de cette lettre et sa place dans l’œuvre, il convient maintenant d’en éclairer les enjeux thématiques et stylistiques majeurs.


Analyse thématique et littéraire

Le cœur de la lettre VI, c’est l’expression d’un amour absolu – un amour si puissant qu’il définit entièrement l’existence de l’héroïne. Zilia aime Aza d’une passion exclusive, presque sacrée. Tout au long de la lettre, elle multiplie les appellations et formulations qui témoignent de cette idéalisation de son fiancé. Dès la première ligne, elle l’appelle « mon cher Aza » et plus loin « Cher Amour de ma vie », « cher objet de ma tendresse », ou encore « Cher Arbitre de mes jours ». Chacune de ces apostrophes en dit long sur la place qu’occupe Aza dans son esprit. « Amour de ma vie » le désigne littéralement comme l’amour incarné qui donne sens à sa vie ; « arbitre de mes jours » le présente comme celui qui décide de son destin (puisque ses jours n’ont de sens que par lui). Zilia le hisse ainsi au rang d’être quasi divin, détenteur de son bonheur ou de son malheur. Il y a là une dimension mystique dans son langage amoureux : on n’est pas loin de la dévotion religieuse. D’ailleurs, l’absolu de son amour transparaît dans son désir de mourir plutôt que de vivre sans Aza – écho lointain des héroïnes tragiques qui ne conçoivent pas la vie sans l’être aimé (on pourrait penser à Didon dans l’Énéide, ou à des héroïnes de Racine prêtes à se laisser mourir par amour). Cette intensité amoureuse, Graffigny la dépeint avec un registre lyrique assumé. Par registre lyrique, on entend l’expression personnelle et poétique des sentiments intimes, notamment de l’amour et de la douleur, souvent à la première personne. La lettre VI est un exemple parfait de lyrisme : Zilia y livre sans retenue ses émotions les plus profondes, en parlant directement à Aza (comme un poète antique à sa muse, pourrait-on dire).

Les procédés lyriques abondent : les apostrophes successives à Aza créent une litanie amoureuse qui rythme le texte et rappelle au lecteur que chaque mot est adressé à quelqu’un d’adoré. On ressent la constance et la fidélité de Zilia dans ces répétitions – d’ailleurs, toutes ses lettres commencent par s’adresser à Aza, preuve que, du début à la fin du roman, elle reste tournée vers lui malgré l’absence. Graffigny souligne ainsi que cet amour est le fil conducteur de l’existence de l’héroïne. Le texte recourt aussi aux hyperboles pour traduire l’infinité du sentiment : « l’univers est anéanti », « je ne veux plus vivre », « je n’ai reçu que ton image », etc. Ces exagérations, caractéristiques du style passionné, ont pour but de montrer qu’il n’y a pas de demi-mesure chez Zilia. Tout est tout ou rien : avec Aza, elle avait tout (un univers plein de sens), sans Aza elle n’a plus rien (un désert, le néant).

L’amour de Zilia est également teinté d’un imaginaire quasi religieux. Outre les appellations divinisantes pour Aza, on voit qu’elle conçoit son suicide comme un sacrifice à la Divinité et, en creux, comme une forme de fidélité ultime. Plutôt que d’envisager de survivre et possiblement de donner son cœur à un autre, elle préfère retourner son âme à Dieu, intacte et entièrement remplie de l’amour d’Aza. C’est là une manière subtile de sanctifier son amour : elle mourra « pure », n’ayant aimé que lui. Ce motif d’un amour unique et éternel, qui survit même à la mort, est un topos du lyrisme amoureux (on le trouve dans les romans sentimentaux de l’époque, et plus tard dans le romantisme naissant). Graffigny s’inscrit donc dans une tradition littéraire de l’amour sublime et intransigeant, mais avec une originalité : c’est la voix d’une femme non-européenne qui l’exprime, donnant un éclairage nouveau à ce thème universel.

Il faut souligner que dans Lettres d’une Péruvienne, cet amour absolu sera mis à l’épreuve de façon cruelle : Aza, de son côté, ne sera pas à la hauteur de cette fidélité mythique. Plus tard dans le roman, Zilia découvrira qu’Aza, une fois libéré au Pérou, s’est converti au christianisme et s’apprête à épouser une Espagnole. Autrement dit, il l’oublie et la trahit, lui qui était pourtant destinataire de toutes ces lettres d’amour. Ainsi, la pureté du sentiment de Zilia est mise en contraste avec l’inconstance d’Aza. Cette opposition fait partie du message de Graffigny : l’héroïne incarne un idéal de fidélité et de profondeur de cœur, tandis que l’homme colonisé (Aza) se laisse corrompre par les valeurs européennes (instabilité, frivolité, infidélité). En cela, Lettres d’une Péruvienne propose une critique implicite des mœurs amoureuses masculines et valorise l’intériorité féminine. Zilia, en restant absolument constante dans son amour, suscite l’admiration du lecteur, là où Aza finira par apparaître indigne d’un tel attachement.

Dans la lettre VI, nous n’en sommes pas encore là : Zilia ignore tout de l’évolution d’Aza. Son amour est donc présenté dans toute sa pureté, et le lecteur de l’époque pouvait y voir l’expression d’une sorte d’idéal sentimental. Il est intéressant de noter que le roman de Graffigny s’ouvre sur le cri « Aza ! » (premier mot de la lettre I) et qu’il se clôt, dans son édition finale, sur le mot « amour ». Ce cadre Aza/amour montre à quel point cette thématique amoureuse enveloppe toute l’œuvre. Cependant, Graffigny ne s’est pas contentée de raconter une banale histoire d’amour contrarié ; elle y a intégré une évolution plus profonde, notamment concernant l’autonomie de son héroïne.


Le registre pathétique et la puissance de l’émotion

Outre le lyrisme amoureux, la lettre VI relève du registre pathétique, c’est-à-dire qu’elle vise à émouvoir profondément le destinataire (Aza en théorie, mais en pratique le lecteur). Le pathétique passe par l’expression de la souffrance, de la pitié, de la détresse, de façon à susciter la compassion. Graffigny excelle ici à peindre la douleur de Zilia de manière à toucher nos cœurs.

Plusieurs éléments du style pathétique sont repérables. D’abord, le champ lexical de la douleur et du malheur est omniprésent : malheurs, maux, désespoir, funestes, affreuse, horreur, regrets, malheureux… Ces mots créent une atmosphère pesante, où rien de positif ne subsiste. Zilia insiste sur sa condition de victime à plaindre (« que nous sommes à plaindre » dit-elle dès le début). Elle souligne l’absence de remède, la fatalité de son sort. Tout cela vise clairement à attendrir Aza – ou du moins à le convaincre de la gravité de ce qu’elle subit – et, par extension, le lecteur.

Ensuite, la lettre est riche en figures d’amplification (hyperboles, gradations) et en figures d’insistance (répétitions, anaphores). Par exemple, « l’univers est anéanti » est une hyperbole cosmique pour dire « je n’ai plus rien » ; « vaste désert » renforce l’idée de vide immense ; « je ne veux plus vivre » est répété sous plusieurs formes, explicitement ou implicitement. Ces exagérations ne sont pas là pour tromper, mais pour refléter la perception subjective de Zilia qui, dans son état de détresse, éprouve réellement ces impressions extrêmes. Pour elle, son univers s’est effondré – et Graffigny nous fait ressentir cette subjectivité comme une réalité tangible.

Les interjections et exclamations (« Ô », « Quelle horrible surprise ! », « Cher amour de ma vie, … », « Quelle erreur me séduit ! ») restituent quant à elles les éclats de voix de la narratrice, comme si on entendait ses sanglots, ses cris de douleur ou ses sursauts de conscience. Le style de la lettre, par moments, frôle le théâtral tant il est expressif : on pourrait presque l’imaginer déclamée sur une scène, tant chaque phrase porte une charge émotive forte. Ce n’est pas un hasard : le roman épistolaire, surtout dans cette veine sensible du XVIIIème, cherchait souvent à produire un effet proche de la tragédie sur ses lecteurs, les faisant pleurer sur le sort des personnages. Lettres d’une Péruvienne s’inscrit dans cette mouvance du roman sentimental qui culmine avec d’autres œuvres comme La Nouvelle Héloïse de Rousseau ou Les Souffrances du jeune Werther de Goethe (un peu plus tard). Graffigny, bien avant ces œuvres, propose déjà une scène de désespoir amoureux d’une intensité mémorable.

Le registre pathétique se manifeste également par la mise en scène de la solitude et de la vulnérabilité de l’héroïne. Zilia est une femme seule en pleurs qui écrit une lettre d’adieu. Cette image est faite pour émouvoir. Elle n’a personne pour la consoler, elle est entourée d’ennemis (ses geôliers espagnols), elle n’a que sa plume (ou plutôt ses quipos) pour confier son chagrin. Sa jeunesse et son innocence (c’est une princesse qui vivait dans un temple, préservée du monde) contrastent avec la violence de ce qui lui arrive – ce contraste suscite naturellement la pitié. Dans la lettre, elle se décrit se traînant à la fenêtre, ce qui la montre affaiblie physiquement ; elle mentionne « nos malheurs », englobant Aza dans son sort, mais on sent bien que c’est elle qui endure le pire. Cette mise en abyme du personnage brisé et sans défense renforce l’attachement du lecteur : on compatit d’autant plus qu’elle apparaît dépourvue de soutien et entièrement dévouée à un amour pur.

Un autre trait à noter est la sincérité qui se dégage de son discours. Zilia n’essaie pas de manipuler Aza, elle exprime authentiquement ce qu’elle ressent sur le moment. Sa lucidité même, quand elle parle de la « timide nature », donne du crédit à son discours : elle n’est pas dans une hystérie aveugle, elle est consciente de ce qui se passe en elle. Cela rend son désarroi plus authentique et donc plus pathétique, car on ne peut pas le minimiser en disant « c’est un délire passager ». Non, elle a pesé le pour et le contre, et aboutit quand même à la conclusion tragique qu’elle doit mourir.

Enfin, l’effet pathétique culmine dans les adieux finaux. Les derniers mots « Je t’aime… pour la dernière fois… » ont de quoi arracher des larmes. Ils font écho à toute une tradition de lettres ou de monologues d’adieu déchirants (on pense aux Lettres portugaises de Guilleragues, fictivement écrites par une religieuse abandonnée, qui ont fait pleurer l’Europe un siècle plus tôt en 1669). Graffigny s’inspire sans doute de ce modèle des Lettres portugaises – cinq lettres d’une femme trahie qui passent de l’exaltation à l’abattement – sauf qu’ici Zilia n’a même pas connaissance d’une trahison, elle est fidèle jusqu’au bout à une image idéalisée. Cela rend peut-être son sort encore plus poignant : elle souffre par la force des choses, non par la faute de l’être aimé (du moins le croit-elle à ce stade).

Le pathétique de la lettre VI a donc plusieurs dimensions : l’amour non récompensé, la victime innocente de la barbarie coloniale, la femme isolée sans défense, le suicide imminent, l’adieu amoureux… L’ensemble provoque chez le lecteur un tourbillon d’émotions – tristesse, compassion, inquiétude, admiration aussi pour la grandeur de sentiment de Zilia. C’est cette alchimie émotionnelle qui a contribué au succès du roman au XVIIIème siècle : les lecteurs de l’époque, très sensibles à la littérature de l’âme, ont été touchés par le destin de cette « péruvienne » au cœur fidèle.


Le regard de l’étrangère

Un aspect remarquable des Lettres d’une Péruvienne réside dans le décalage culturel entre l’héroïne et le monde qui l’entoure. Dans la lettre VI, bien que centrée sur l’émotion, ce décalage se manifeste subtilement et sert aussi le propos. Zilia est une étrangère, une Inca du Pérou du XVIème siècle, qui découvre de façon brutale la civilisation européenne (représentée d’abord par les Espagnols puis par les Français). Son regard est celui de l’innocence et de l’ignorance face à des choses que les Européens du XVIIIème connaissent bien. Cette situation narrative permet à Graffigny d’instaurer un double niveau de lecture : ce que Zilia décrit naïvement, le lecteur, lui, le comprend avec son propre référentiel, ce qui crée souvent de l’ironie, de l’étonnement ou un questionnement critique.

Dans la lettre 6, le plus évident est bien sûr la fameuse périphrase « maisons flottantes » pour parler des navires. Pour Zilia, c’est une découverte concrète et effrayante ; pour le lecteur, c’est l’occasion de s’émerveiller de cette perception ingénue. On se rend compte que ce qui est pour nous un bateau, objet commun des aventures maritimes, peut apparaître à qui ne l’a jamais vu comme une invention presque surnaturelle. Ce choc technologique est vu par les yeux de Zilia avec candeur : elle compare à ce qu’elle connaît (des maisons), elle note leurs caractéristiques (ça flotte, ça bouge d’une manière « incommode »). Ce faisant, Graffigny nous fait redécouvrir un objet familier sous un angle neuf. Il y a presque un effet pédagogique inversé : l’Européen lecteur comprend qu’un navire, pour un Inca, c’est quelque chose d’inimaginable, et cela met en lumière l’écart immense entre les deux mondes.

Cette naïveté de Zilia est souvent exploitée à des fins critiques dans le roman. En effet, en décrivant ce qu’elle voit sans préjugés, l’héroïne met souvent le doigt sur l’absurdité ou la violence des coutumes européennes. Dans la lettre 6, on la voit déjà dénoncer implicitement la cruauté de la conquête espagnole (« nos malheureuses contrées » ravagées). Plus tard, lorsqu’elle sera en France, son regard étranger lui fera pointer du doigt le superficiel des mondanités parisiennes, l’inégalité homme-femme, les incohérences de la religion imposée, etc. Ici, dans sa détresse même, Zilia reste l’observatrice d’un monde qu’elle ne connaît pas et qu’elle perçoit de façon brute, sans filtre. Par exemple, sa peur de la mer et sa description de celle-ci comme « terrible élément » reflètent aussi l’étonnement face à un phénomène naturel que les Européens dominent (en naviguant dessus). On peut y lire en filigrane une sorte d’admiration terrifiée pour la puissance technique des Occidentaux qui savent utiliser d’immenses « maisons flottantes » pour traverser les océans – une puissance qui, hélas pour Zilia, est tournée vers la conquête et l’oppression.

Le statut d’étrangère de Zilia accentue aussi la solitude existentielle de l’héroïne. Non seulement elle est séparée des siens, mais de surcroît personne autour d’elle ne parle sa langue ni ne comprend sa culture. Lorsqu’elle écrit à Aza, c’est son seul moyen de communiquer ses pensées dans sa propre langue (via les quipos). Ainsi, la lettre VI n’est pas qu’un cri d’amour, c’est aussi un témoignage de l’isolement culturel de Zilia. Dans son entourage immédiat (les soldats ou marins espagnols), nul ne saisirait la portée de ses mots. Seul Aza, s’il les lisait, pourrait comprendre. Cela renforce le pathétique : ces lettres sont comme une bouteille à la mer (sans jeu de mots), un message lancé dans le vide, puisqu’elles n’arriveront pas à destinataire. Ce procédé de l’épistolaire non réciproque est audacieux de la part de Graffigny. Habituellement, un roman épistolaire fait dialoguer plusieurs correspondants ; ici, nous n’avons que les lettres de Zilia. Le silence d’Aza en retour souligne doublement la détresse de l’héroïne : elle parle à un absent dont l’absence est aussi celle de la voix. Et ce silence, paradoxalement, crie l’ingratitude du sort (voire d’Aza qui ne donnera jamais signe de vie jusqu’à ce qu’il réapparaisse en personne à la fin, détaché).

À travers ce dispositif, Graffigny peut également véhiculer une critique des Européens. L’Espagnol colonisateur apparaît en creux comme brutal et indifférent (il ne se souciera même pas d’informer Aza de la mort de Zilia, dit-elle). Le Français, en la personne de Déterville qui va la sauver, sera plus bienveillant, mais c’est quand même un monde étranger et souvent superficiel auquel Zilia sera confrontée. Le roman, par la voix innocente de Zilia, fait une peinture sans concession des mœurs françaises : cette lettre 6 n’en dit pas encore trop sur ce point, mais elle prépare le terrain en mettant Zilia dans la position de l’observatrice candide. Déjà, comme on l’a noté, l’emploi de périphrases pour désigner des réalités européennes a un effet parfois comique, parfois critique. Dans cette lettre, l’effet comique est ténu car la tonalité est tragique, mais on peut tout de même relever la douce ironie d’une Incas écrivant à son fiancé avec les moyens du bord (les quipos) qu’elle est sur une « maison flottante » – le lecteur européen, lui, visualise le navire et sait qu’à ce moment précis ce navire va changer de main (avec l’arrivée des Français). Il y a donc un décalage dramatique entre ce que Zilia perçoit (elle pense qu’elle va se noyer dans l’océan sans retour) et ce qui va effectivement arriver (elle va être sauvée). Ce décalage crée du tragique (car son ignorance la pousse au désespoir alors que nous, rétrospectivement, savons qu’un espoir existait), mais aussi du critique : il met en lumière la faiblesse de sa condition d’étrangère dépendante des événements. Elle n’a aucune maîtrise de ce qui arrive, parce qu’on la tient dans l’ignorance et la captivité.

Ainsi, la lettre VI, si on prend un peu de recul, illustre parfaitement le procédé du décentrement cher aux philosophes des Lumières. En adoptant le point de vue d’une Péruvienne, Graffigny offre une perspective neuve sur les notions de civilisation, de barbarie, d’amour, de valeur de la vie, etc. Dans cette lettre, la civilisation (européenne) se manifeste sous son jour le plus sombre : c’est un pouvoir qui dévaste (les Espagnols conquérants) et qui arrache les êtres à ce qu’ils aiment. Zilia, représentant l’innocence et la nature, se trouve anéantie par ce contact brutal. On peut y lire un message humaniste : la souffrance de Zilia plaide contre la violence coloniale et contre un monde qui ne respecte pas les liens du cœur. Le lecteur des Lumières, sensible à la critique de l’ethnocentrisme, ne pouvait qu’être interpellé : n’est-ce pas là une condamnation implicite de l’avidité des Européens et de leur inconséquence face aux peuples conquis ?

Enfin, notons que l’exotisme du personnage de Zilia servait aussi d’attrait littéraire. Au XVIIIème, on aimait les lettres de voyageurs imaginaires (tels les Persans de Montesquieu) qui portaient un regard frais – et souvent satirique – sur la société française. Graffigny s’inscrit dans cette lignée, sauf qu’elle choisit une femme et qu’elle introduit une dimension sentimentale et féministe plus marquée. La lettre VI ne contient pas encore de critique satirique de la France (Zilia n’a pas encore rencontré la France à ce stade), mais elle propose une expérience exotique au lecteur : celle de se mettre dans la peau d’une princesse inca captive. C’est dépaysant et émouvant à la fois. En cela, Graffigny répond au goût de son époque pour l’exotisme et pour la sensibilité, en un mélange original.


la trajectoire de Zilia

Il est impossible d’étudier la lettre VI sans la replacer dans l’arc narratif complet de Lettres d’une Péruvienne. Cette lettre représente le point le plus bas de la courbe émotionnelle de Zilia : c’est le moment où elle touche le fond du désespoir, où elle est prête à renoncer à la vie. Or, l’un des grands intérêts du roman de Graffigny réside dans l’évolution de son héroïne depuis cette extrémité de détresse vers une forme d’élévation personnelle et de reconquête de soi.

En effet, après la lettre VI, le destin de Zilia prend un tournant. Le navire espagnol est abordé par un vaisseau français ; Zilia est sauvée et prise sous la protection du chevalier Déterville. S’ouvre alors pour elle un nouvel univers – celui de la France de Louis XV – qu’elle apprendra à connaître progressivement. D’abord perdue et étrangère, elle va au fil des lettres développer sa compréhension de la langue française, découvrir la société parisienne, ses arts, ses inégalités, et surtout, elle va s’instruire et gagner en indépendance d’esprit. Ce processus fait de Lettres d’une Péruvienne un roman d’apprentissage philosophique autant qu’un roman sentimental.

La Zilia de la lettre VI est entièrement définie par son amour et sa souffrance. Elle se pense uniquement en relation à Aza (« je ne voulais vivre que pour toi »). En cela, elle ressemble aux héroïnes sentimentales traditionnelles, prisonnières de la passion. Mais Graffigny va la conduire vers un état bien différent à la fin du roman. Après bien des épreuves intérieures, Zilia finit par ouvrir les yeux sur la réalité : Aza ne mérite peut-être pas un tel culte, et surtout, il est absent de sa vie depuis trop longtemps. Dans la deuxième partie du roman (notamment les lettres ajoutées en 1752), on voit Zilia se découvrir des plaisirs nouveaux – celui du savoir, de la réflexion, de l’existence en soi. Une lettre célèbre (la lettre 37 ou 38 selon les éditions) la montre s’exclamant : « Le plaisir d’être… je suis, je vis, j’existe ». Ce moment correspond à l’accomplissement de son parcours : elle éprouve une joie sereine simplement à être en vie, indépendamment de tout amour pour un homme. C’est un revirement majeur par rapport à « je ne veux plus vivre » de la lettre VI.

Qu’est-ce qui a provoqué ce changement ? D’une part, les circonstances (la déception que lui inflige Aza en revenant indifférent et converti aux valeurs des colonisateurs). D’autre part, l’évolution intellectuelle de Zilia en Europe : elle a appris la langue, lu des livres, échangé avec des penseurs (dans les lettres ajoutées, elle fréquente un cercle savant). Elle a aussi découvert l’amitié sincère à travers Déterville, qui l’aime d’amour mais qu’elle, finalement, n’aime que comme un ami. Ainsi, elle parvient à sublimer son besoin d’amour en une affection amicale, et à transformer son amour perdu pour Aza en amour de la vie et de la connaissance.

Pourquoi est-il pertinent d’évoquer cette trajectoire en analysant la lettre VI ? Parce que cela montre l’intention profonde de Graffigny. L’auteure ne voulait pas seulement tirer les larmes avec une histoire tragique ; elle voulait aussi délivrer un message d’espoir et d’affirmation de soi féminine. Zilia, qui dans la lettre VI incarne la femme victime (victime des hommes qui la capturent, victime de son amour qui la surpasse), va devenir à la fin du roman une femme autonome, qui choisit de ne pas se marier et de vivre « du plaisir d’être ». C’est là un geste littéraire audacieux pour l’époque : refuser le mariage comme fin heureuse, et lui substituer le choix du célibat et de l’indépendance. Beaucoup de lecteurs contemporains de Graffigny ont d’ailleurs été déconcertés ou choqués par cette fin, ne comprenant pas qu’une femme refuse un homme aussi épris que Déterville. Mais c’est précisément ce qui fait de Lettres d’une Péruvienne un roman précurseur du féminisme : Graffigny y défend, à travers l’itinéraire de Zilia, l’idée qu’une femme peut trouver son bonheur en dehors de la soumission à un mari ou à une passion amoureuse traditionnelle.

La lettre VI est un préalable nécessaire à cette émancipation ultérieure. En montrant Zilia au comble de la dépendance affective (puisqu’elle veut mourir pour ne pas survivre à l’absence d’Aza), l’auteure créé un contraste maximal avec la Zilia de la fin. Cela rend la transformation d’autant plus saisissante et signifiante. On comprend que si Zilia en arrive à s’aimer elle-même et à aimer la vie pour elle-même, c’est qu’elle a traversé les affres du désespoir et en a tiré une leçon. L’épreuve de la souffrance la forge en quelque sorte. Bien sûr, dans la lettre VI, Zilia n’imagine pas un seul instant qu’elle pourra s’en remettre. Mais pour le lecteur qui connaît l’ensemble de l’œuvre, il est émouvant de relire cette lettre initiale en sachant ce que Zilia deviendra. On voit alors dans cette lettre tout ce qu’elle devra dépasser : la perte d’illusions, la redéfinition de sa propre identité en dehors du couple qu’elle formait avec Aza.

Par ailleurs, la lettre VI soulève le thème de la condition féminine de manière implicite, et c’est un thème que Graffigny approfondira par la suite. Zilia, à ce stade, se conforme au modèle de la femme amoureuse dépendante de l’homme. C’était le modèle encouragé à l’époque : une femme doit être fidèle, constante, vivre pour son mari ou fiancé, etc. Graffigny va en quelque sorte dénoncer ce modèle en montrant qu’il conduit Zilia au bord du suicide. Si une femme n’a pour horizon que l’amour, que se passe-t-il quand cet amour lui est enlevé ? Elle se retrouve dans le vide (ce vaste désert intérieur) car on ne lui a pas appris à se construire elle-même autrement. C’est ce que vit Zilia ici. Mais ensuite, par l’acquisition du savoir et la réflexion, Zilia va s’apercevoir qu’une femme peut exister par et pour elle-même. Elle prend conscience, au contact des Français, de l’injustice faite aux femmes (maintenues dans l’ignorance, utilisées comme ornement social, mariées sans considération de leurs désirs). Ses lettres tardives contiennent des critiques explicites de la condition féminine en France. Dès lors, on peut relire la lettre VI en voyant aussi Zilia comme la victime d’un système patriarcal : enlevée comme un butin de guerre, traitée comme un objet (les Espagnols la capturent comme un trésor exotique, Déterville la rachète ensuite – elle est littéralement monnayée), puis enfermée dans un destin qui semble ne tourner qu’autour des hommes (Aza ou Déterville). Son cri « je ne veux plus vivre » est en un sens le cri de désespoir d’une femme qui n’a jamais eu son mot à dire sur ce qui lui arrive. Certes, c’est l’amour qui la fait parler ainsi, mais cet amour était aussi son seul horizon parce que la société inca, puis la société européenne, ne lui ont pas donné l’opportunité de se réaliser autrement qu’en aimant un homme. Graffigny, en la faisant survivre et en lui donnant la chance de s’éduquer, va briser ce schéma.

Ainsi, la lettre VI prend une dimension supplémentaire : elle est le point de départ d’une émancipation. Elle nous montre Zilia dans l’état d’esprit où elle se considère comme un être sans valeur en soi (puisque sans Aza elle veut mourir). La suite du roman la conduira à découvrir sa propre valeur intrinsèque. On pourrait dire métaphoriquement que Zilia « meurt » symboliquement dans la lettre VI – elle renonce totalement à son ancienne vie – et qu’elle renaît plus tard à travers la connaissance et la prise de conscience de soi. Dans ce sens, la mer qui devait l’engloutir va finalement la transporter vers une nouvelle vie (en France). Le motif de « un nouvel univers s’est offert à mes yeux » (titre du parcours associé au roman dans les programmes) s’applique parfaitement : dans la lettre VI, ce nouvel univers (la mer, l’Occident) se présente comme mortifère et effrayant, mais il va devenir source de renouveau. Zilia va passer du statut d’étrangère effrayée à celui de femme éclairée. Ce parcours initiatique donne à Lettres d’une Péruvienne toute sa richesse et sa portée philosophique.

La lettre VI, par son intensité dramatique, marque donc le creux de la vague avant la remontée. Elle est indispensable pour que le message final du roman résonne avec force. Quand Zilia déclare finalement qu’elle trouve du plaisir à être, on se souvient qu’elle avait voulu ne plus être du tout ; la leçon n’en est que plus belle : il y a une résilience possible, une reconstruction après l’abîme. Graffigny délivre ainsi un message d’espoir et de liberté qui était inédit sous cette forme à son époque.


Conclusion

La lettre VI des Lettres d’une Péruvienne est un morceau d’anthologie de la littérature épistolaire du XVIIIème siècle. À travers ce texte déchirant, Françoise de Graffigny nous fait partager l’instant où son héroïne, Zilia, confrontée à l’océan qui la sépare irrémédiablement de son amour et de sa patrie, en vient à souhaiter la mort. L’analyse linéaire a révélé la progression magistrale de cette lettre : partant d’une surprise horrifique, elle déploie graduellement le désespoir de Zilia jusqu’à la décision tragique, puis s’achève sur des adieux d’une intensité lyrique inoubliable. La plume de Graffigny, tour à tour sensible et clairvoyante, utilise toutes les ressources du registre pathétique et du registre lyrique pour peindre les affres de l’amour et de la séparation. Le lecteur ne peut qu’être ému par la sincérité et la violence des sentiments exprimés, d’autant plus que ceux-ci sont portés par une jeune femme à la voix singulière – celle d’une étrangère innocente plongée au cœur d’événements qui la dépassent.

En élargissant notre regard, nous avons vu que cette lettre s’inscrit dans des thématiques plus vastes : la critique de la barbarie coloniale (à travers l’évocation des Espagnols conquérants et de leurs navires), la condition féminine et l’éducation (Zilia n’a connu que le cloître du Temple du Soleil, son horizon était borné à Aza, ce qui l’a rendue vulnérable, mais elle évoluera), et bien sûr le thème central du parcours initiatique vers un « nouvel univers ». La lettre VI représente l’expérience du gouffre, de l’altérité radicale (la mer inconnue, l’absence totale de repères), qui prélude à la reconstruction de soi. Graffigny fait preuve d’une grande modernité en faisant de Zilia une héroïne qui, au lieu de succomber tragiquement à son désespoir (comme le voudrait la logique d’une tragédie classique), saura renaître et s’affirmer. Ainsi, relire la lettre VI à la lumière de la fin du roman confère à ce cri de détresse une profondeur supplémentaire : on y discerne en filigrane la critique d’une société qui ne laissait pas de place aux femmes en dehors de l’amour, et l’on admire d’autant plus le chemin parcouru par Zilia par la suite.

Sur le plan stylistique, cette lettre nous permet d’apprécier le talent de Françoise de Graffigny. Son écriture, tout en restant accessible et limpide, atteint une puissance émotionnelle remarquable. Le mélange d’expressions simples (« Je t’aime », « je ne veux plus vivre ») et d’images recherchées (*« l’univers anéanti », « un vaste désert rempli des cris de mon amour ») crée un texte à la fois touchant pour un large public et littérairement riche pour une analyse plus fine. De plus, l’usage de la forme épistolaire amplifie l’impression de vérité : on a vraiment l’impression de lire les confidences authentiques d’une femme en détresse, ce qui rend l’identification du lecteur très forte. Pas un instant on ne doute de la véracité du cœur de Zilia – ce qui est un accomplissement d’écriture, car Graffigny, auteur française du XVIIIème, parvient à se glisser entièrement dans la peau d’une princesse inca du XVIème. Cette empathie de l’auteure pour son héroïne se transmet au lecteur.

En définitive, la lettre VI des Lettres d’une Péruvienne est un passage où se cristallisent les enjeux émotionnels et critiques du roman. C’est une lettre qui bouleverse par son intensité amoureuse et son désespoir palpable, tout en invitant à une réflexion sur la situation de Zilia, victime de la colonisation et des codes de son époque. Pour des étudiants de lycée et leurs professeurs qui étudient cette œuvre, analyser cette lettre, c’est non seulement décortiquer un magnifique morceau de prose sensible, mais aussi toucher du doigt les grandes idées des Lumières : la dénonciation de la barbarie coloniale, l’examen de la condition des femmes, l’importance de l’éducation et de l’ouverture à l’autre. C’est enfin l’occasion de découvrir une voix féminine forte du XVIIIème, celle de Françoise de Graffigny, qui à travers Zilia a su écrire l’un des premiers gestes pré-féministes de notre littérature. La lettre VI, par son intensité dramatique, contribue grandement à faire de Lettres d’une Péruvienne un roman à la fois poignant et éclairant, dont le message humaniste résonne encore auprès des lecteurs d’aujourd’hui.


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