- Zilia
- Aza
- Le chevalier Déterville
- Céline
- Madame de Déterville
- Cusipata
- Les conquistadors espagnols
- La société française
- Conclusion
Zilia
Zilia est le personnage central du roman, une jeune princesse inca enlevée par des conquistadors espagnols. Dès les premières lettres, elle apparaît à la fois vulnérable et déterminée. Captive sur un navire ennemi, elle trouve la force de communiquer avec son fiancé Aza grâce aux quipos, ces cordons de nœuds colorés qui servent d’écriture à son peuple. Isolée dans un monde inconnu, Zilia conserve un lien intime avec sa culture et son amour lointain. Cette situation initiale forge son caractère : malgré la brutalité subie (« Je fus placée dans un lieu plus étroit et plus incommode que n’était ma prison », écrit-elle à propos de sa cale de bateau), la Péruvienne fait preuve de courage et d’une étonnante lucidité pour son âge. Dès le départ, le lecteur entrevoit en Zilia une héroïne sensible, intelligente et fidèle, plongée dans une épreuve extrême qui révélera peu à peu sa force intérieure.
Arrivée en France après avoir été secourue par le chevalier Déterville, Zilia doit s’adapter à une société radicalement différente de la sienne. Ne parlant pas un mot de français au début, elle observe tout avec un regard candide mais perçant. Sa découverte progressive du « nouvel univers » européen est un des moteurs du roman. Au départ, son incompréhension engendre des situations tantôt comiques, tantôt critiques : ne connaissant pas les objets du monde occidental, elle les décrit par périphrases ingénieuses. Elle appelle par exemple les bateaux des « maisons flottantes » et se heurte à un miroir en croyant y voir une autre prêtresse. Ces moments soulignent son innocence et créent un décalage amusant, tout en invitant le lecteur à voir la civilisation française d’un œil neuf. Peu à peu, Zilia apprend la langue et les usages : Déterville lui procure un précepteur et sa jeune sœur Céline l’aide à déchiffrer les livres. À mesure que la barrière de la langue tombe, l’esprit vif de Zilia s’éveille pleinement. Elle passe du statut d’étrangère perdue à celui d’observatrice critique. Cette évolution intellectuelle est explicite lorsqu’elle affirme que « à mesure que j’en ai acquis l’intelligence, un nouvel univers s’est offert à mes yeux ». Le monde qui s’ouvre à elle n’est pas seulement la France géographique, c’est aussi l’univers de la connaissance, de la pensée autonome. Zilia s’approprie l’écriture alphabétique, découvre la philosophie des Lumières et forge progressivement son propre jugement sur tout ce qui l’entoure.
Fidèle en amitié comme en amour, Zilia incarne la constance. Tout au long de son périple, elle reste farouchement attachée à Aza, « l’astre de [s]on cœur », l’homme qu’elle devait épouser au Pérou. Chaque lettre qu’elle rédige commence par l’apostrophe « Mon cher Aza », témoignage touchant de son amour indéfectible. La jeune femme élève son fiancé au rang d’idéal presque sacré : « ô délices de mon cœur », s’exclame-t-elle, plaçant Aza sur un piédestal mystique. Séparée de lui par les océans et les hasards cruels de l’histoire, elle nourrit l’espoir de le retrouver un jour et puise dans ce sentiment la force de surmonter les épreuves. Sa fidélité absolue, rare à son époque, contraste avec l’inconstance qu’elle observera chez d’autres. Zilia apparaît ainsi comme une héroïne de sentiments profonds, qui idéalise l’amour et refuse de le profaner par des engagements superficiels. Cette pureté de cœur, presque naïve, va pourtant être mise à rude épreuve par la réalité.
Au fil de ses lettres, Zilia développe également un esprit critique aigu, faisant d’elle bien plus qu’une amoureuse éplorée. Son regard étranger met en lumière les travers de la société française du XVIIIème siècle. Sans concession, elle dénonce la superficialité des interactions mondaines, l’obsession pour l’apparence et la richesse, l’intolérance religieuse ou encore l’injustice faite aux femmes. Ses descriptions de Paris et de la cour sont pleines d’étonnement mais aussi d’ironie. Par exemple, elle note que la politesse française consiste en « une infinité de paroles sans signification, d’égards sans estime et de soins sans affection », dévoilant le vernis creux de la haute société. Elle s’indigne de voir les nobles vivre dans le luxe ostentatoire pendant que le peuple peine à survivre, et s’interroge : comment définir sa place dans cette hiérarchie fondée sur l’or, elle qui n’a ni fortune ni titre en Europe ? Zilia compare les souverains français, qui exploitent leurs sujets, à son empereur inca qui protégeait les siens de la misère. Son jugement étonnamment mûr sur la politique et l’économie montre qu’elle a dépassé le simple choc culturel pour formuler une véritable critique sociale. De même, confrontée à la condition féminine en France, Zilia est atterrée : elle remarque que les femmes françaises sont élevées dans l’ignorance et la frivolité, destinées à n’être que de jolies apparences. Ayant elle-même eu accès au savoir (grâce à Aza qui l’avait instruite, rompant l’usage qui condamnait les femmes incas à l’ignorance), elle compatit au sort de ses nouvelles amies. Dans une de ses lettres, elle s’indigne que l’éducation des jeunes filles se limite aux « mouvements du corps » et aux simagrées, sans développer leur âme ni leur raison. Ce regard féministe avant l’heure fait de Zilia une narratrice éclairée qui questionne la norme de son temps.
Sur le plan de l’évolution personnelle, Zilia traverse un véritable parcours initiatique. D’abord captive et dépendante, elle gagne en autonomie et en sagesse. Sa vie intérieure s’enrichit au contact des épreuves et des enseignements qu’elle tire de l’Europe. Le roman la montre oscillant entre deux pôles : l’attachement passionné à son passé (Aza, le Pérou, le Temple du Soleil) et l’attirance pour le savoir et la liberté qu’offre son présent en France. Ce dilemme intime donne lieu à des moments de tension émotionnelle intense. Ainsi, lorsque Déterville, incapable de contenir son amour, lui avoue ses sentiments, Zilia est plongée dans le désarroi. Elle éprouve de l’affection et de la reconnaissance pour cet ami dévoué, mais elle « ne [le] pourrai jamais [l]’aimer comme Aza ». Sa loyauté la pousse à repousser toute tentation d’un nouvel amour, même si la tendresse qu’elle éprouve pour Déterville la fait souffrir également. Ces tourments intérieurs soulignent la profondeur morale de Zilia : elle refuse de trahir sa promesse de fidélité, quitte à causer du chagrin à un homme bon qu’elle estime. On la voit même accablée de remords de « flétrir son âme » en semblant ingrate envers Déterville, car elle mesure le prix de son dévouement. Cette droiture et cette honnêteté dans les sentiments font tout le prix de son personnage.
Le dénouement du roman consacre l’émancipation de Zilia. Face à la trahison d’Aza – événement qui aurait pu la briser – elle se transforme profondément. Apprenant que celui qu’elle a tant aimé a « troqué [s]a fidélité contre l’inconstance » en s’épris d’une autre, Zilia traverse une crise douloureuse. Mais loin de l’anéantir, ce choc agit comme un révélateur. Elle prend conscience qu’Aza n’était peut-être qu’un idéal imaginé et que la véritable force doit venir d’elle-même. Avec une étonnante résilience, Zilia sublime son chagrin en un amour de la vie plus vaste. Privée de l’homme qu’elle aimait, elle découvre le « plaisir d’être » – une forme de sérénité et de joie intérieure indépendante de toute passion amoureuse. « Je suis, je vis, j’existe » s’exclame-t-elle, goûtant la simple extase d’exister pour soi. C’est une véritable métamorphose : la jeune femme qui n’envisageait le bonheur qu’au bras d’Aza choisit finalement de construire son bonheur seule, grâce à la connaissance et à l’amitié. Zilia refuse ainsi les deux schémas que la société lui offrait – le mariage ou le couvent – pour affirmer un troisième chemin, inédit à l’époque : celui de l’indépendance féminine. Dans la dernière lettre, elle déclare avec fermeté à Déterville que « c’est en vain qu’[il] se flatterait de faire prendre à [s]on cœur de nouvelles chaînes ». Même la trahison d’Aza « ne dégage pas [s]es serments » : Zilia restera fidèle non plus à un homme, désormais indigne, mais à elle-même et à sa liberté. Ce choix final, audacieux pour le XVIIIème siècle, fait de Zilia une héroïne profondément moderne. Elle devient maîtresse de son destin, propriétaire d’une maison et de terres qu’elle administre, et se destine à une vie studieuse entourée d’amis chers plutôt qu’à une vie d’épouse soumise. Par son parcours, Zilia représente l’idéal d’une femme autonome, instruite et sage, capable de transformer ses souffrances en force intérieure. Son personnage porte ainsi le message féministe et philosophique de Graffigny : le vrai bonheur d’une femme peut exister hors de la dépendance amoureuse et des conventions, dans l’estime de soi, le savoir et l’amitié.
Aza
Aza, bien que très peu présent physiquement dans le roman, occupe une place centrale dans l’esprit et le cœur de l’héroïne. Prince inca promis à Zilia, il est au départ l’amour idéal autour duquel toute la vie de la jeune femme s’articule. À travers les yeux de Zilia, Aza apparaît d’emblée comme un être exceptionnel : non seulement il est son fiancé bien-aimé, choisi pour partager son trône, mais il a surtout eu l’audace de l’instruire, elle, une femme, dans une civilisation où son sexe était normalement voué à l’ignorance. Pour Zilia, Aza représente l’homme parfait, à la fois amant tendre et guide intellectuel. Séparée de lui lors de l’attaque espagnole, elle ne cesse de se remémorer sa bonté et les enseignements qu’il lui a prodigués. Dans ses lettres, elle idéalise leur amour avec une ferveur quasi mystique, le comparant à un lien sacré béni du Soleil. Aza devient ainsi une figure presque divinisée dans l’imaginaire de Zilia. Ce statut idéalisé est renforcé par son absence prolongée : parce qu’il n’est pas là pour la détromper, Zilia peut projeter sur lui toutes les qualités et toutes les espérances. Il est pour elle l’incarnation de la fidélité, de la noblesse de cœur et du bonheur futur auquel elle aspire ardemment.
Sur le plan narratif, Aza joue le rôle du destinataire silencieux des confidences de Zilia. Tout le roman est structuré autour des lettres qu’elle lui adresse. Même si le lecteur ne voit jamais les réponses d’Aza (et ignore même s’il en écrit ou s’il reçoit ces lettres), sa présence spectrale plane sur chaque page. C’est à lui que Zilia décrit ses souffrances, ses découvertes et ses réflexions. Aza agit donc comme un moteur invisible de l’histoire : son existence donne à Zilia une raison de survivre, d’apprendre la langue des « sauvages » (comme elle appelle d’abord les Français) et de se comporter vertueusement malgré l’adversité. En effet, l’espoir de retrouver Aza conditionne tous les choix de la jeune femme. Elle repousse les avances de Déterville en pensant à son fiancé lointain, elle refuse de se laisser abattre en imaginant leurs retrouvailles futures. Cet amour idéalisé sert de fil rouge émotionnel et confère une dimension sentimentale puissante au récit. De plus, l’attente d’Aza maintient une tension narrative : on se demande, tout comme Zilia, quand et comment elle pourra enfin rejoindre celui qu’elle aime.
Pourtant, Aza n’est pas seulement un amant idéalisé dans le roman : il finit par en devenir l’élément tragique et désillusionnant. Lorsque finalement Déterville parvient, après de longues recherches, à localiser Aza et à le faire venir en Europe, la joie de Zilia se mue peu à peu en amère surprise. Le prince tant chéri n’est plus l’homme qu’elle a connu. Son séjour forcé parmi les Espagnols l’a profondément changé. D’abord, Aza s’est converti au christianisme sous l’influence de ses captifs : le jeune Inca a adopté la religion de ses ravisseurs, ce qui n’est pas anodin symboliquement. Cette conversion suggère qu’il a dû renoncer en partie à son identité d’autrefois. Ensuite – et c’est là le coup de grâce pour Zilia – Aza a également renié son amour. Séduit par une noble espagnole à la cour où on le retenait, il a décidé de prendre cette femme pour épouse. Apprendre qu’« Aza est infidèle » ébranle Zilia jusque dans ses fondations. Celle qui lui était restée fidèle envers et contre tout découvre que son tendre fiancé a « conservé de la candeur de nos mœurs le respect pour la vérité » au point de lui avouer franchement son changement de cœur. En effet, s’il a consenti à venir en France, c’est uniquement pour « se dégager de la foi [qu’il lui] avait jurée ». Cette révélation marque le point culminant du drame sentimental : le triangle amoureux atteint son dénouement avec l’effondrement de l’histoire d’amour initiale. Aza, autrefois objet de toutes les vertus, se révèle faillible, influençable et inconstant. Il incarne ainsi la thématique de la corruption par la civilisation européenne. Loin du Pérou, soumis aux mœurs étrangères, ce prince autrefois éclairé et fidèle a échangé sa droiture contre la frivolité et la trahison. Le contraste est cruel entre l’image idéalisée que Zilia entretenait et la réalité de ce fiancé volage à l’attitude froide et détachée lors de leurs retrouvailles.
Le rôle d’Aza dans l’intrigue, s’il est essentiellement passif pendant les trois quarts du roman (puisqu’il n’intervient qu’en souvenirs ou en filigrane), devient décisif dans les dernières lettres. C’est lui qui provoque la résolution inattendue de l’histoire. En brisant sa promesse, Aza brise du même coup les attentes classiques du lecteur. On aurait pu s’attendre à un dénouement heureux où l’héroïne retrouve enfin son amour et rentre au pays avec lui. Au lieu de cela, sa défection ouvre la voie à une conclusion bien plus originale : Zilia, n’ayant plus de raison de repartir au Pérou pour un mariage qui n’aura pas lieu, choisit de rester en France et de ne dépendre de personne. Ainsi, paradoxalement, la trahison d’Aza libère Zilia d’une destinée toute tracée. Elle lui permet de s’émanciper des sentiments amoureux qui la liaient et de se réaliser autrement. Sur le plan thématique, Aza sert également de miroir inversé à Zilia. Il montre qu’un homme pourtant vertueux peut succomber à l’instabilité et que la véritable force de caractère se trouve finalement chez l’héroïne. Là où Zilia fait preuve d’une constance exemplaire, Aza cède à la tentation et à la pression sociale (les règles religieuses interdisant semble-t-il leur union, la séduction d’une autre femme, etc.). Ce contraste renforce l’admiration du lecteur pour Zilia et son choix final.
En somme, Aza remplit une double fonction dans Lettres d’une Péruvienne. D’une part, il est le pilier affectif de l’histoire, celui qui motive l’écriture des lettres et incarne l’amour pur rêvé par l’héroïne. D’autre part, il est le déclencheur du message final de l’œuvre : par sa défaillance, il conduit Zilia – et avec elle le lecteur – à envisager un bonheur hors des conventions romanesques habituelles. Aza finit marié à une autre, Zilia ne lui en veut même plus car elle estime que « la cause [de sa douleur] n’est plus digne de [s]es regrets ». Le prince inca, figure de l’amour déçu, illustre ainsi la fragilité des promesses humaines face aux épreuves du monde. Son parcours rappelle que l’idéalisation aveugle peut mener à la désillusion, mais que de cette désillusion peut naître une affirmation de soi plus forte. Pour Zilia, Aza restera une douce mémoire mêlée d’amertume, un chapitre clos de sa vie qu’elle transcende en sagesse. Quant au lecteur, il retiendra d’Aza l’ironie d’un personnage qui de sauveur instruit de l’héroïne (au début, en lui apprenant à penser) devient finalement celui qu’il fallait sauver de la corruption occidentale – en vain. Aza est l’absent toujours présent, catalyseur des sentiments et révélateur final de l’indépendance triomphante de Zilia.
Le chevalier Déterville
Le chevalier Déterville occupe une place particulière dans le roman en tant que principal personnage masculin français et pivot de l’intrigue. C’est lui qui fait basculer le destin de Zilia en la libérant des griffes des conquistadors. Officier de marine courageux, Déterville apparaît d’abord comme le deus ex machina providentiel : au moment critique où le navire espagnol transportant Zilia est capturé par les Français, il prend la jeune Péruvienne sous sa protection. Ce sauvetage marque la naissance d’un lien profond entre ces deux personnages que tout sépare a priori – la langue, la culture, les mœurs – mais que le sort va réunir. Déterville est tout de suite touché par Zilia. Fasciné par sa beauté exotique et sa détresse, il en tombe amoureux presque instantanément. Toutefois, fidèle aux codes de la galanterie du XVIIIème, il fait preuve d’un grand respect envers elle. Sur le bateau, ne pouvant communiquer par les mots, il la rassure par sa bienveillance, par des gestes empreints de douceur. Il est décrit du point de vue de Zilia comme un « Cacique » (chef) noble et généreux, ce qui témoigne de l’aura protectrice qu’il dégage. Grâce à lui, Zilia passe du statut de prisonnière maltraitée à celui d’invitée sous bonne garde.
Le personnage de Déterville se distingue par ses qualités morales et son humanité, faisant de lui un représentant positif de la société française dans le regard de Zilia. Contrairement à d’autres Français superficiels ou hostiles qu’elle rencontrera, Déterville se montre patient, pédagogue et attentif. Il entreprend de lui enseigner les rudiments du français dès qu’elle est à bord du navire, saisissant la moindre occasion pour lui apprendre des mots simples. Ces scènes d’apprentissage, parfois touchantes ou amusantes (il lui fait répéter sans qu’elle comprenne des phrases comme « oui, je vous aime »), soulignent à quel point Déterville s’investit pour réduire la distance qui les sépare. Une fois en France, c’est encore lui qui veille à l’intégration de Zilia : il l’accueille à Paris dans sa propre famille, la présente à sa mère et à sa sœur, et pourvoit à tous ses besoins matériels et éducatifs. Déterville agit en gentilhomme accompli, mettant son honneur à protéger l’étrangère. Il incarne ainsi l’hospitalité et la bonté, tempérant aux yeux de Zilia la déception qu’elle pourrait avoir face à d’autres comportements français moins reluisants. En somme, Déterville offre une image nuancée de l’Européen : il y a en lui le meilleur de l’esprit français – la galanterie, la bravoure, la générosité – là où d’autres montreront le pire (l’orgueil, l’hypocrisie).
Sur le plan sentimental, le chevalier Déterville est l’un des sommets du triangle amoureux du roman. Son amour pour Zilia, bien que contrarié, est dépeint avec beaucoup de sensibilité. C’est un amour sincère, profond, qui grandit lentement à force de côtoyer la jeune femme. Graffigny souligne la différence entre cet amour-là et celui de Zilia pour Aza. Déterville est passionné, il éprouve un désir vivant pour Zilia, exprimé dans les termes ardents de la galanterie française. Lorsqu’il ose enfin déclarer ses sentiments (à la lettre XXIII), la scène est empreinte de pathétique : « le voyant pâlir, abandonner la grille et jeter au ciel des regards remplis de douleur », décrit Zilia en le revoyant après son retour de mission. Il tombe à genoux devant elle, submergé par l’espoir fou que son affection a été gagnée. La réponse de Zilia – un aveu d’amitié et de reconnaissance, mais non d’amour – brise cet espoir. À partir de cet instant, Déterville devient un amoureux éconduit condamné à souffrir en silence. La force de son personnage tient à la dignité et à l’abnégation dont il fait preuve face à ce chagrin. Loin de se montrer égoïste ou amer, il accepte la décision de Zilia et redirige son énergie amoureuse vers une dévotion encore plus grande pour son bonheur à elle. « Oui, s’il est possible, je serai le seul malheureux », lui promet-il lors de cette même entrevue, jurant de tout faire pour la réunir avec Aza même si cela doit le plonger, lui, dans le désespoir. Cette noblesse de sentiments élève Déterville au rang des personnages véritablement vertueux.
En effet, Déterville va tenir sa promesse avec une loyauté exemplaire. Son rôle dans l’intrigue, après l’épisode de la déclaration avortée, est d’agir en ami serviable et en facilitateur du bonheur de Zilia. Il mobilise ses ressources et son réseau pour retrouver la trace d’Aza. Lorsqu’il part pour Malte (appelé par ses devoirs militaires ou chevaleresques), il continue à distance de s’occuper du sort de la jeune femme. C’est grâce à lui que la bonne nouvelle tombe : Aza a été localisé, il est vivant à la cour d’Espagne. Déterville use de son influence pour organiser la venue du prince en France, n’hésitant pas à écrire au ministre espagnol afin d’accélérer le voyage. Ce dévouement total, guidé par l’amour le plus pur, force l’admiration. Déterville se sacrifie en quelque sorte sur l’autel de l’amour idéal de Zilia et Aza. Il choisit d’être « le seul malheureux » pour que la femme qu’il aime ait une chance de réaliser son rêve. Peu de personnages masculins de romans sentimentaux font preuve d’un tel altruisme envers une rivale d’amour.
Parallèlement, Déterville veille aussi concrètement à l’avenir matériel de Zilia. Issue d’un autre monde et sans famille en Europe, elle est totalement dépendante de la générosité du chevalier. Celui-ci s’acquitte de ce devoir avec délicatesse. Non seulement il subvient à ses besoins au quotidien, mais il finit par lui offrir secrètement une indépendance financière. La scène où Zilia découvre que Déterville et Céline lui ont fait don d’une magnifique maison de campagne et des terres alentour est emblématique de la générosité discrète du chevalier. Il a compris que la fierté de Zilia l’empêcherait d’accepter un tel cadeau s’il le lui proposait frontalement, alors il organise une surprise, va jusqu’à acheter aux enchères les trésors incas saisis sur le bateau espagnol pour les lui restituer, et transforme cet acte en jeu symbolique (il parle d’un « pouvoir magique » ayant métamorphosé le trésor du Temple du Soleil en domaine terrestre pour elle). Tout est pensé pour que Zilia n’ait pas l’impression d’une aumône humiliante, mais bien d’un geste d’amitié. Déterville apparaît ici comme un bienfaiteur subtil, respectueux de la délicatesse de celle qu’il aime. En lui donnant les moyens de vivre librement, sans souci financier, il concrétise sa promesse de ne chercher que le bonheur de Zilia.
Le personnage du chevalier prend toute son épaisseur dans les derniers chapitres face au choix définitif de Zilia. Après avoir tant fait pour elle, il revient à Paris le cœur plein d’espoir – l’espoir qu’Aza ayant failli, Zilia pourra peut-être enfin l’aimer lui, Déterville, qui n’a jamais cessé de l’aimer. C’est un moment chargé d’émotion, car le lecteur pourrait s’attendre à ce que ce prétendant persévérant soit récompensé. Mais Graffigny, fidèle à sa vision, choisit de ne pas suivre la voie de la facilité romanesque. Zilia, cohérente avec elle-même, offre à Déterville tout sauf son amour romantique. Elle lui propose une amitié indéfectible, une complicité intellectuelle et spirituelle, mais réaffirme fermement qu’elle ne sera à personne. « Ma bonne foi trahie ne dégage pas mes serments », dit-elle en substance : même trahie par Aza, elle ne rompra pas sa parole donnée ni ne remettra son cœur enchaîné à un autre. Cette décision, Déterville l’accueille avec la tristesse qu’on imagine, mais aussi avec une compréhension touchante. Jusqu’au bout, il respecte la volonté de Zilia. Il accepte le rôle que celle-ci lui destine : celui d’un ami proche, presque d’un frère d’âme, avec qui elle partagera connaissances et découvertes. La dernière lettre laisse entrevoir l’avenir de ce duo atypique (devenu trio avec Céline) uni par l’amitié. Déterville y est invité à venir « apprendre à [ses] côtés les plaisirs innocents et durables » d’une vie sans passion destructive.
En définitive, le chevalier Déterville est un personnage profondément positif, dont le rôle dans l’intrigue est d’abord de mettre en marche l’action (par le sauvetage de Zilia), puis de soutenir l’héroïne dans toutes ses épreuves, et enfin d’incarner une alternative amoureuse qui met en valeur le libre arbitre de Zilia. Son amour non réciproqué ajoute une dimension mélancolique au roman et permet à Graffigny d’explorer les nuances du cœur humain, de la déception à la résignation en passant par la joie momentanée de l’espoir. Il faut souligner combien Déterville s’écarte du stéréotype du prétendant outragé : jamais il ne force la main de Zilia, jamais il ne la condamne pour son refus. Au contraire, il se remet en question, s’éloigne même un temps pour tenter de dompter sa douleur (il s’impose de partir afin de « ne plus [la] voir », conscient que sa présence attristée pourrait devenir un fardeau pour elle). Ce faisant, Déterville gagne en noblesse. Son rôle est également thématique : en tant qu’Européen bienveillant, il contrebalance la brutalité des Espagnols et la futilité des courtisans français. Il montre qu’il existe, au sein de cette société critiquée, des individus vertueux capables d’amitié sincère et de respect envers une femme étrangère. Finalement, si Zilia parvient à s’affranchir des conventions, c’est en partie grâce au soutien inconditionnel de Déterville qui lui crée un espace de liberté (matérielle et affective). Ainsi, le chevalier occupe dans Lettres d’une Péruvienne la place du chevalier servant par excellence – amoureux transi mais ami loyal – et reste l’exemple même de l’homme de bien des Lumières, sensible et éclairé.
Céline
Céline de Déterville est un personnage secondaire important du roman, à la croisée de l’amitié et de la rivalité implicite. Jeune Française de bonne famille, sœur cadette du chevalier Déterville, elle est l’une des premières femmes que Zilia rencontre en arrivant à Paris. Leur relation commence d’ailleurs de manière conflictuelle : présentée à Zilia dans la maison familiale, Céline se montre d’abord froide et maladroite. Sous l’influence de sa mère, qui voit d’un très mauvais œil l’arrivée de cette étrangère chez eux, Céline traite Zilia avec brusquerie lors de leur première entrevue (elle la lâche soudainement lors d’une présentation, obéissant aux ordres maternels). Mais la jeune fille se ravise aussitôt et, prise de remords, vient s’excuser. Ce démarrage en demi-teinte annonce la dualité du personnage de Céline, partagée entre les préjugés de son milieu et sa propre bonté naturelle. Très vite, elle devient une présence amicale aux côtés de Zilia. Elle prend conscience de la vulnérabilité de cette jeune Péruvienne perdue dans un univers inconnu et cherche à la soutenir du mieux qu’elle peut.
En Céline, Zilia trouve ainsi une confidente et une intermédiaire précieuse pour appréhender la société française. Les deux jeunes femmes, ayant probablement un âge proche, développent une forme de complicité. Ne parlant d’abord pas la même langue, elles communiquent par gestes et regards, et il se crée entre elles une empathie féminine. Dès que Zilia commence à apprendre le français, Céline l’encourage et complète son éducation. Elle l’initie à la lecture des ouvrages en français, éclaircissant pour elle le sens de textes difficiles et partageant son goût naissant pour la littérature. Dans un monde dominé par les hommes, on voit ces deux jeunes femmes de cultures différentes se rapprocher et échanger des connaissances. Céline incarne alors une sorte de miroir français de Zilia : comme elle, c’est une jeune fille douée de sensibilité et d’intelligence, mais qui a grandi dans un système aux valeurs opposées. Leur amitié permet à Zilia de mieux comprendre les codes sociaux (Céline lui explique par exemple qu’en France, une femme doit se montrer réservée, ou encore les usages en société lors des visites mondaines) et à Céline, inversement, de découvrir la perspective originale de Zilia sur ces mêmes codes. À travers leurs dialogues, même implicites, Graffigny met en contraste deux conditions féminines. Céline a reçu l’éducation classique d’une demoiselle de son rang : on lui a enseigné la danse, la politesse mondaine, on l’a tenue à l’écart des « connaissances de l’esprit ». Elle a appris à sourire en société mais pas à penser par elle-même. Au contact de Zilia, qui pose des questions franches et n’hésite pas à pointer les incohérences du comportement des Français, Céline s’ouvre possiblement à une réflexion plus critique. On la voit prendre plaisir à aider Zilia dans ses leçons de lecture, ce qui suggère qu’elle-même trouve un écho à ses propres aspirations dans la soif de savoir de son amie péruvienne.
Cependant, la relation entre Céline et Zilia n’est pas exempte de tensions. L’affection que Céline porte à son frère va parfois la mettre en conflit de loyauté. En effet, Céline est le témoin direct des tourments de Déterville, qu’elle adore. Elle sait combien son frère souffre de l’amour non partagé qu’il a pour Zilia. Cette situation la peine profondément et, humainement, la conduit à éprouver du ressentiment à l’égard de Zilia par moments. Ainsi, lorsque Zilia, après la déclaration de Déterville, tombe malade de chagrin et de confusion, Céline vient la veiller mais « d’un air très froid ». Elle ne peut s’empêcher de reprocher subtilement à la Péruvienne de rendre son frère « malheureux ». Cette réaction montre une autre facette de Céline : protectrice envers sa famille, elle en veut presque à Zilia de ne pas aimer Déterville en retour. On perçoit ici une forme de jalousie ou du moins d’agacement : Céline, qui a elle-même un grand cœur, ne comprend pas le refus de Zilia devant un homme aussi méritant que son frère. Il faut dire qu’à travers les yeux de Céline, Zilia peut sembler ingrate – là où le lecteur sait combien l’héroïne est simplement fidèle à son engagement envers Aza. Ce malentendu crée une tension dramatique intéressante entre les deux amies. Néanmoins, ce froid ne dure pas. Céline reste bienveillante et continue d’aider Zilia malgré son incompréhension. On la voit même jouer les messagères entre Déterville et Zilia pendant un temps : lorsque Déterville s’absente, il écrit à sa sœur en demandant des nouvelles de leur protégée, et Céline lit ces lettres à Zilia (non sans laisser transparaître son propre jugement). Elle pousse aussi Zilia à aller parler à son frère au parloir du couvent, espérant sans doute adoucir leur relation.
Le personnage de Céline possède par ailleurs sa propre petite intrigue, qui reflète les contraintes pesant sur les femmes de son époque. Sa mère, soucieuse de préserver le patrimoine familial pour le fils aîné, a destiné Céline à entrer au couvent. Cette décision cruelle – hélas courante au XVIIIème siècle pour les cadettes nobles sans dot – prive d’emblée la jeune fille de la liberté de choisir sa vie. Céline est amoureuse d’un jeune homme, mais on la force à rompre cette idylle et à embrasser la vie religieuse pour d’obscures raisons d’héritage. Zilia, en spectatrice solidaire, observe avec indignation la douleur de son amie. Elle note la profonde tristesse de Céline lorsqu’elles sont toutes deux placées dans cette « maison de Vierges » (c’est ainsi que Zilia qualifie le couvent où on les envoie temporairement en l’absence de Déterville). Séparée de son amant, Céline dépérit et n’a plus la force de prêter une oreille attentive aux peines de Zilia – ce qui est révélateur de la gravité de son propre chagrin. À travers Céline, Graffigny dénonce ainsi le sort souvent injuste réservé aux jeunes femmes dans la haute société française : marchandées, cloîtrées, privées de droits sur leur propre avenir. Cette critique rejoint d’ailleurs celle de Zilia sur l’éducation des filles et leur destin subordonné aux intérêts masculins.
Heureusement, Céline finit par connaître un dénouement plus heureux. Après la mort de sa mère, elle engage un procès pour récupérer la part d’héritage qui lui revient. Cette démarche courageuse indique que Céline n’est pas une jeune fille docile dépourvue de volonté – elle sait se battre lorsqu’il le faut, sans doute encouragée par son frère. Elle gagne son procès, récupère son bien et, forte de cette autonomie financière, peut enfin épouser l’homme qu’elle aime. Son mariage a lieu pendant le roman (Zilia assiste même à la célébration en petit comité dans leur maison de campagne). Ainsi, Céline obtient ce à quoi Zilia renonce : une union amoureuse légitime. Cette issue favorable pour Céline offre un parallèle intéressant. Là où l’histoire d’amour de l’héroïne principale se solde par une rupture et un choix de solitude, l’histoire secondaire de Céline se conclut par une réussite sentimentale conforme aux vœux de l’intéressée. On peut y voir la volonté de Graffigny de ne pas condamner le mariage en soi (Céline est heureuse en ménage, peut-on supposer) tout en proposant pour Zilia une alternative. Céline, en somme, réalise le bonheur romantique traditionnel, tandis que Zilia incarne un bonheur nouveau, hors mariage.
Jusqu’au bout, Céline demeure proche de Zilia et de Déterville. Après le désastre émotionnel causé par l’arrivée d’Aza, c’est Céline qui soigne et réconforte Zilia. La voir abattue de la sorte sans espoir de retour au pays éveille toute la compassion de la jeune Française. On sent que l’amitié féminine a repris le dessus sur les brouilles passagères. Dans la dernière partie du roman, Céline joue un rôle de conseil : elle est la voix de la raison sociale qui suggère à Zilia qu’« il n’est pas décent pour une femme de vivre seule ». Elle exprime là les normes de son milieu, inquiète de voir son amie choisir une vie indépendante, chose alors très mal vue pour une femme de leur âge. Mais Zilia, forte de sa décision, la rassure en quelque sorte en lui répondant que « la véritable décence est dans [s]on cœur ». Ce dialogue final entre elles est bref, mais il est significatif : Céline représente la femme française moyenne, même éclairée et affectueuse, qui reste attachée aux conventions (le mariage ou le cloître pour les femmes), tandis que Zilia affirme une liberté individuelle qui dépasse ces conventions. Néanmoins, Céline n’abandonne pas Zilia pour autant. Au contraire, la dernière lettre de Zilia à Déterville inclut explicitement Céline dans leur futur cercle d’amitié, gage que la jeune femme, mariée de son côté, continuera à fréquenter son frère et leur amie Péruvienne. On imagine que Céline, avec son tempérament enjoué, apportera « la gaieté » à leurs conversations, complétant le trio d’une touche légère.
En résumé, Céline est un personnage qui humanise et ancre le roman dans la réalité sociale française. Son rôle dans l’intrigue est de servir de soutien féminin à Zilia, de permettre une comparaison entre la condition des femmes des deux cultures, et d’introduire certains rebondissements (le passage au couvent, la lecture des lettres de Déterville, la révélation finale de la maison offerte à Zilia, orchestrée avec son frère). Avec Céline, Graffigny montre une amitié féminine sincère, faite de hauts et de bas mais solide face aux épreuves. Céline apporte de la chaleur humaine et de l’émotion : on partage ses peines (lorsqu’elle est contrainte de renoncer à son amour) et ses joies (lorsqu’elle réussit à se marier). Par contraste, elle met aussi en valeur l’originalité de Zilia. Plus conventionnelle, moins intellectuelle peut-être, Céline aurait du mal à concevoir pour elle-même la vie que choisit son amie. Pourtant, elle l’accepte et reste présente, signe d’une ouverture d’esprit acquise au contact de Zilia. Céline incarne ainsi la possibilité d’une compréhension mutuelle entre deux femmes de mondes différents. Son personnage, loin d’être un simple faire-valoir, enrichit l’histoire d’une dimension fraternelle (ou plutôt sororale) et contribue au happy end amical du roman. Sans Céline, Zilia serait restée bien seule face à deux hommes (un infidèle et un amoureux transi) – la présence de cette sœur de cœur souligne qu’elle ne choisit pas la solitude, mais une autre forme de lien social fondé sur l’amitié complice.
Madame de Déterville
Autour de Zilia, d’Aza, de Déterville et de Céline gravitent d’autres personnages qui, bien que moins développés, jouent un rôle essentiel en nourrissant l’intrigue et en illustrant les thèmes majeurs du roman. Parmi eux, Madame de Déterville, la mère de Déterville et Céline, tient lieu d’antagoniste domestique. Figure hautaine de l’aristocratie française, cette dame incarne les préjugés de son époque. Dès l’arrivée de Zilia à Paris, la mère de Déterville la toise avec méfiance et désapprobation. Elle ne voit en cette étrangère qu’une intruse, peut-être une aventurière susceptible de déshonorer la famille ou de détourner son fils de ses devoirs. Clouée au lit par l’âge ou la maladie, Madame de Déterville n’en exerce pas moins une autorité sévère sur ses enfants. C’est elle qui, craignant que la présence de Zilia ne perturbe l’ordre familial, décide de la faire écarter lorsque son fils s’absente à la guerre. Elle envoie Zilia et Céline au couvent, sous couvert de protection morale, mais surtout pour séparer son fils de cette jeune fille dont il est épris. La froideur avec laquelle la mère traite Zilia (refusant par exemple de dîner à la même table qu’elle, ou la faisant habiller mais sans la considérer comme une égale) montre l’étroitesse d’esprit de cette femme pétrie de conventions sociales. Elle apparaît également intéressée et injuste envers ses propres enfants : son favoritisme pour son fils aîné la conduit à déshériter Céline, révélant un cœur dur et calculateur. Si Madame de Déterville reste en arrière-plan et disparaît relativement tôt (elle meurt à mi-parcours, léguant tous ses biens à l’aîné), son impact sur l’histoire est notable. Elle provoque des péripéties (le séjour au couvent) et symbolise la résistance de la société française à l’élément étranger et à l’émancipation féminine. À travers ce personnage peu aimable, Graffigny critique les mentalités rétrogrades : Madame de Déterville est l’opposé de Zilia en tout point – intolérante, méprisante, attachée aux privilèges masculins. Sa disparition du récit, suivie de l’échec de ses volontés (puisque Céline finira par conquérir son héritage et Zilia par s’affranchir), suggère le dépassement de ces valeurs archaïques par la jeune génération éclairée.
Cusipata
Un autre personnage secondaire marquant est le prêtre français que Zilia surnomme Cusipata. Son apparition dans les lettres XXI et XXII offre un véritable choc culturel et religieux. Au début, ce religieux se montre affable : il explique à Zilia les fondements de la foi chrétienne, et la jeune Inca en apprécie la haute morale, qui lui paraît « aussi pure que les nôtres ». Cette comparaison bienveillante montre l’ouverture d’esprit initiale de Zilia, prête à trouver du bon dans la religion de l’Autre. Elle envisage même de faire de ce prêtre un ami et un guide spirituel dans ce monde étranger. Cependant, l’attitude du Cusipata change radicalement lorsque Zilia aborde deux sujets sensibles. D’une part, elle l’interroge sur les « hommes merveilleux qui font des livres » (les philosophes des Lumières) et s’attire une réponse dédaigneuse : le prêtre tourne en ridicule ces penseurs en disant qu’ils « vendent leur pensée », trahissant ainsi sa méfiance à l’égard des intellectuels laïques. D’autre part, lorsqu’elle lui confie son projet de retourner un jour à Cuzco auprès d’Aza, le religieux la choque en lui affirmant que son amour terrestre est incompatible avec la vertu prônée par sa religion. En somme, il lui suggère que pour être une bonne chrétienne, elle devrait renoncer à Aza – en d’autres termes, que l’amour profane est un obstacle au salut. Cette injonction absurde du point de vue de Zilia met le feu aux poudres. Outrée par tant d’étroitesse et par le mépris voilé qu’il affiche envers sa propre histoire et sa propre foi (il ne respecte pas le culte du Soleil, le traitant implicitement de fable), Zilia sort de ses gonds. Pour la première fois, elle se met en colère ouvertement contre un Européen. Elle « l’accable de reproches » sur son manque de charité et quitte la conversation en coupant court à toute réconciliation. La scène est brève mais très forte : elle révèle la fermeté de Zilia dans ses convictions personnelles et son refus de se soumettre à une autorité religieuse injuste. Le Cusipata, en tant que personnage, sert donc à illustrer l’intolérance religieuse et le dogmatisme présent dans la société française de l’époque. Il est l’opposé exact de Zilia sur le plan spirituel : là où elle prône le respect mutuel des croyances (elle estime qu’on ne doit pas blesser l’âme de son prochain par le mépris de ses opinions), lui se montre condescendant et arrogant. Son intervention dans le récit renforce la critique de Graffigny envers une religiosité aveugle qui étouffe les élans du cœur (ici l’amour fidèle de Zilia) au nom de principes mal compris. Narrativement, la déception qu’éprouve Zilia envers ce prêtre la conforte dans son isolement intellectuel : elle cherchait un mentor moral, elle n’a trouvé qu’un homme fermé d’esprit. Cela la pousse à se fier davantage à sa propre raison et aux livres philosophiques qu’elle commence à lire par elle-même.
Les conquistadors espagnols
Les conquistadors espagnols et leurs acolytes forment un autre groupe de personnages, certes anonymes, mais cruciaux dans le contexte colonial du roman. Ils sont les tout premiers antagonistes : ce sont eux qui ravagent le Temple du Soleil au Pérou, qui tuent ou capturent les Incas et arrachent Zilia à son bonheur initial. Dans ses premières lettres à Aza, Zilia décrit avec effroi et indignation la violence de ces soldats européens. Le champ lexical qu’elle emploie témoigne de leur barbarie sanguinaire (elle parle de « carnage », de « peuples féroces », de « tyrannie » pour qualifier ces envahisseurs venus soi-disant apporter la civilisation). L’Espagnol ici représente la figure du colonisateur brutal, avide d’or et de conquête, sans aucune humanité envers les vaincus. Même après sa capture, Zilia continue de subir la cruauté de ses geôliers : ils la gardent enfermée dans une cale obscure, la menacent et la considèrent comme un butin. Ces personnages espagnols, bien que non individualisés, sont indispensables pour planter le décor historique et thématique : ils justifient le décentrement du regard (puisque Zilia se retrouve en Europe malgré elle) et offrent à Graffigny l’occasion d’une dénonciation explicite de la colonisation. La figure de l’Espagnol oppresseur est d’ailleurs renversée plus tard par ironie du sort, lorsque Aza se réfugie à la cour d’Espagne. Ceux qui étaient les bourreaux de Zilia deviennent les protecteurs (trompeurs) d’Aza. Un Espagnol en particulier émerge dans le récit final bien qu’elle ne soit jamais nommée : la jeune Espagnole que Aza prévoit d’épouser. Invisible mais présente dans le récit par les paroles rapportées de Zilia, cette femme concentre en elle la trahison d’Aza et l’influence étrangère. Elle symbolise le pouvoir de séduction de l’Europe sur l’homme inca, pouvoir suffisamment fort pour lui faire oublier sa fiancée légitime. Zilia la mentionne sans animosité personnelle mais avec une peine profonde : cette rivale inconnue représente la perte de tout ce en quoi elle croyait. Par son existence même, la fiancée espagnole souligne l’opposition entre Zilia et le monde occidental – opposition qui se rejoue à un niveau intime (deux femmes que tout oppose, l’une symbole de fidélité et d’authenticité, l’autre associée à l’infidélité et à l’assimilation d’Aza à une culture étrangère). On peut dire que cette figure fantomatique de l’Espagnole incarne en quelque sorte la victoire sournoise du colonisateur sur l’Inca : non content de prendre son or et ses terres, il lui vole aussi son cœur (Aza étant conquis à la cause espagnole autant qu’à une Espagnole). Ainsi, de l’ouverture à la clôture du roman, les Espagnols jouent un rôle négatif constant, soit comme adversaires visibles, soit comme corrupteurs insidieux.
La société française
Enfin, la société française dans son ensemble apparaît presque comme un personnage collectif tout au long de Lettres d’une Péruvienne. À travers diverses figures épisodiques, Graffigny fait vivre un monde foisonnant qui interagit avec Zilia et reflète les mœurs de l’époque. Il y a par exemple ces nobles et prélats que Zilia côtoie lors des salons parisiens ou à l’Opéra. Beaucoup restent anonymes, mais leurs actions frappent l’héroïne : tels ces invités qui rient d’elle lorsqu’elle ignore les usages, ou cet aristocrate insolent qui ose poser la main sur sa poitrine lors d’une réception, geste déplacé que Déterville doit sévèrement réprimander. Ces personnages de second plan servent à illustrer la galanterie licencieuse et le manque de respect sous-jacent envers les femmes étrangères ou vulnérables. D’autres silhouettes montrent la dualité des Français : Zilia est surprise de voir les couples se former et se déformer, les hommes couvrir les dames de compliments puis les dénigrer en leur absence. Un incident raconté par Zilia implique même un duel meurtrier entre deux amis, simplement parce que l’honneur de l’un a été terni par des paroles de l’autre – fait divers qui la sidère et lui fait conclure que les Français, si prompts à défendre leur fierté par les armes entre eux, n’accorderaient sans doute pas la même importance aux sentiments d’une femme trompée, faute de sanction sociale. Il y a aussi la figure fugitive du frère aîné de Déterville, ce bénéficiaire ingrat d’un héritage entier, que l’on ne voit jamais mais qui représente l’injustice du système de primogéniture (les cadets et les filles dépouillés en faveur de l’aîné). Chaque personnage, même s’il ne fait qu’une apparition, enrichit le tableau critique du roman. Par exemple, la jeune noble moqueuse qui se gausse de Zilia met en exergue la cruauté du snobisme; le précepteur qui enseigne la langue à Zilia reflète l’esprit des Lumières en action; le maire du village qui remet les clefs de la propriété à Zilia lors de la surprise de la maison symbolise la reconnaissance sociale de son intégration en France, etc. En somme, la multitude de seconds rôles et de figurants agit comme un écho aux observations de Zilia : ils sont les preuves vivantes, concrètes, de tout ce qu’elle analyse dans ses lettres – les travers comme les vertus de l’Occident.
Chaque personnage secondaire, qu’il soit individu isolé ou partie d’un groupe, a donc une fonction bien précise. Ils servent de catalyseurs aux réactions de l’héroïne ou aux événements majeurs de l’intrigue. Sans la mère de Déterville, pas de couvent ni de situation d’enfermement forcé qui ouvre les yeux de Zilia sur l’éducation religieuse des filles. Sans le prêtre obtus, pas de tirade passionnée de Zilia en faveur de la tolérance et de l’amour. Sans les Espagnols, pas d’histoire du tout – ni enlèvement, ni périple européen, ni dilemme final. Et sans la galerie de personnages français futiles ou cruels, la satire sociale manquerait de corps. Graffigny tisse ainsi un réseau de figures autour de son héroïne, chacune éclairant un aspect du récit ou une facette thématique. L’intrigue sentimentale et morale de Lettres d’une Péruvienne se déploie grâce à cette interaction constante entre Zilia (le regard étranger lucide) et les autres personnages (miroirs ou repoussoirs). Chaque rencontre de Zilia avec un personnage secondaire est l’occasion d’un apprentissage ou d’une révélation, qu’elle soit positive ou négative. Par exemple, la gentillesse de Céline contraste avec l’hostilité de la mère; la sagesse aimante de Déterville s’oppose à la lâcheté d’Aza; la bienveillance du père tutor (invisible mais présent en filigrane dans l’aide qu’on apporte à Zilia) tranche avec la violence des conquérants. Ces contrastes renforcent la structure du roman et les messages qu’il véhicule.
Conclusion
Lettres d’une Péruvienne dépeint ainsi une galerie de personnages riches et variés, dont les interactions tissent la trame à la fois sentimentale et critique du roman. Au centre brille Zilia, héroïne sensible, intelligente et finalement émancipée, dont le parcours initiatique fait écho aux idéaux des Lumières et préfigure les aspirations féministes. Autour d’elle gravitent deux figures masculines inverses : Aza, l’amour idéalisé puis déçu, et Déterville, l’amour offert mais refusé, chacun jouant un rôle déterminant dans l’évolution de Zilia et illustrant respectivement la corruption par le Vieux Monde et la noblesse de cœur d’un homme éclairé. À leurs côtés, Céline incarne l’amitié féminine et le regard plus intime d’une société française capable du meilleur comme du pire envers ses filles. Enfin, toute une constellation de personnages secondaires – qu’il s’agisse de la redoutable mère de Déterville, du prêtre intolérant, des conquérants sanguinaires ou des aristocrates frivoles – complète le tableau en intensifiant les obstacles ou les aides rencontrés par l’héroïne.
Chacun de ces personnages, principaux ou secondaires, a un rôle précis dans l’intrigue et dans le propos de l’œuvre. Les liens qui les unissent forment une chaîne de sentiments contrariés (un véritable chassé-croisé amoureux où « Déterville aime Zilia, qui aime Aza, lequel en épouse une autre »), permettant à Françoise de Graffigny d’explorer toute la palette des émotions, de l’exaltation amoureuse au désespoir de la trahison. Parallèlement, ces interactions nourrissent la critique sociale : c’est en confrontant Zilia à ces personnages que le roman met en lumière la superficialité, l’injustice et l’hypocrisie d’une civilisation qui se prétend raffinée. Le lecteur, à travers les yeux candides mais justes de l’héroïne, découvre une France contrastée où coexistent la douceur (incarnée par l’amitié de Déterville et Céline) et la violence (incarnée par les Espagnols ou les injustices faites aux femmes).


Merci beaucoup pour cette analyse. Elle m’aide a mieux comprendre les lettres persannes