📑 TABLE DES MATIÈRES
- 📖 Le texte
- Introduction
- Deux personnages principaux
- Les conventions sociales
- La liberté individuelle
- L’ironie
- Des descriptions détaillées
- Critique sociale
📖 Le texte
– Qu’est-ce que vous faites, demain dimanche ?
– Pourquoi me demandez-vous ça ?
–Oh ! pour rien…
Mon amie Valentine a pris, pour s’enquérir de l’emploi de mon dimanche, un air trop indifférent… J’insiste :
– Pour rien ? c’est sûr ? Allons, dites tout !… Vous avez besoin de moi ?
Elle s’en tire avec grâce, la rouée, et me répond gentiment.
– J’ai toujours besoin de vous, ma chère.
Oh ! ce sourire !… Je reste un peu bête, comme chaque fois que sa petite duplicité mondaine me joue. J’aime mieux céder tout de suite :
– Le dimanche, Valentine, je vais au concert, ou bien je me couche. Cette année, je me couche souvent, parce que Chevillard est mal logé et parce que les concerts Colonne, qui suivent, se ressemblent.
– Ah ! vous trouvez ?
– Je trouve. Quand on a fréquenté Bayreuth, autrefois, assez assidûment, quand on a joui de Van Rooy en Wotan et souffert de Burgstaller en Siegfried, on n’a aucun plaisir, mais aucun, à retrouver celui-ci chez Colonne, en civil, avec sa dégaine de sacristain frénétique couronné de frisettes enfantines, ses genoux de vieille danseuse et sa sensiblerie de séminariste… Un méchant hasard nous réunit au Châtelet, lui sur la scène, moi dans la salle, il y a quelques semaines, et je dus l’entendre bramer – deux fois ! – un « Ich grolle nicht » que Mme de Maupeou n’ose plus servir à des parents de province ! Avant la fin du concert, j’ai fui, au grand soulagement de ma voisine de droite, la « dame » d’un conseiller municipal de Paris, ma chère !
– Vous la gêniez ?
– Je lui donnais chaud. Elle ne me connaît plus, depuis qu’une séparation de corps et de biens m’a tant change. Elle tremblait, chaque fois que je bougeais un cil, que je l’embrassasse…
– Ah ! je comprends !…
Elle comprend ! … Les yeux baissés, mon amie Valentine tapote le fermoir de sa bourse d’or. Elle porte – mais je vous l’ai conté déjà – un vaste et haut chapeau, sous lequel foisonnent des cheveux d’un blond ruineux. Ses manches à la japonaise lui font des bras de pingouin, sa jupe, longue et lourde, couvre ses pieds pointus, et il lui faut un terrible entêtement pour paraître charmante sous tant d’horreurs… Elle vient de dire, comme malgré elle :
– Je comprends…
– Oui, vous comprenez. J’en suis sûre. Vous devez comprendre cela… Mon enfant, vous ne rentrez pas chez vous ? Il est tard, et votre mari…
– Oh ! ce n’est pas gentil à vous…
Ses yeux bleu-gris-vert-marron, humbles, me supplient, et je me repens tout de suite.
– C’est pour rire, bête ! Voyons, que vouliez-vous faire de mon dimanche ?
Mon amie Valentine écarte ses petits bras de pingouin, comiquement :
– Eh bien, voilà, justement, c’est comme un fait exprès… Figurez-vous, demain après-midi, je suis toute seule, toute seule…
– Et vous vous plaignez !…
Le mot m’a échappé… Je la sens presque triste, cette jeune poupée. Son mari absent, son amant… occupé, ses amis, – les vrais, – fêtent le Seigneur portes closes, ou filent en auto…
– Vous vouliez venir chez moi, demain, mon petit ? Mais venez donc ! C’est une très bonne idée.
Je n’en pense pas un mot, mais elle me remercie, d’un regard chien-perdu propre à me toucher, et elle s’en va, vite, pressée, comme si vraiment elle avait quelque chose à faire…
DIMANCHE. – Mon cher dimanche de paresse et de lit tiède, mon dimanche de gourmandise, de sommeil, de lecture, te voilà perdu, gâché, et pour qui ? Pour une incertaine amie qui m’apitoie vaguement…
Ne t’endors pas, ma chatte grise repue, car mon amie Valentine va sonner, entrer, froufrouter, s’exclamer… Elle passera sa main gantée sur ton dos, et tu frémiras de l’échine, en levant sur elle des yeux meurtriers… Tu sais qu’elle ne t’aime guère, toi ma campagnarde à fourrure rase ; elle s’extasie devant les angoras qui ont des pèlerines de colleys et des favoris comme Chauchard… Parce que tu l’as griffée un jour, elle s’écarte de toi, elle ignore ta petite âme violente, délicate et vindicative, de chatte bohémienne. Dès qu’elle viendra, tourne-lui ton dos zébré, roule-toi en turban contre mes pieds, sur le satin éraillé par tes griffes courbes qui ont la forme des épines d’églantier…
Chut ! elle a sonné… La voici ! Elle grelotte et pose au hasard sur ma figure son petit nez glacé, – elle embrasse si mal !
– Seigneur ! votre nez a perdu connaissance, ma chérie. Asseyez-vous dans le feu, je vous en prie.
– Ne riez pas, c’est terrible dehors ! Avez-vous de la chance, tout de même, d’être couchée ! Quatre degrés sous zéro ; tout le monde va mourir.
De fait, le visage de mon amie a tourné au lilas, le lilas un peu verdâtre des prunes qui commencent à mûrir…
Un splendide costume tailleur, en velours souris, la moule, l’épouse du col aux pieds. La jaquette surtout, oh ! la jaquette !… étroite en haut, évasée en bas, la basque brodée battant le genou, comme une seconde petite jupe… Et on a jeté là-dessus, par quatre degrés sous zéro, une étole de zibeline, un coûteux chiffon de fourrure inutile, – et on meurt de froid et on a le nez mauve.
– Petite buse ! Vous ne pouviez pas mettre votre paletot en breitschwanz, au moins ?
Elle se tourne à demi, les mains au chapeau, égarée dans sa voilette :
– Mais non, je ne pouvais pas ! Avec cette mode de jaquettes longues, les basques de celle-ci dépassent sous mon manteau de breitschwanz, alors, je vous demande un peu, de quoi est-ce qu’on à l’air ?
– Il fallait allonger le paletot de breitschwanz.
– Merci ! et puis quoi encore ! Max est très chic, et pas trop cher, mais tout de même…
– Il fallait… acheter une zibeline plus grande…
Mon amie vire sur moi comme si elle allait me mordre.
– Une… une zibeline plus grande ! ! ! Je ne suis pas Rotschild, moi !
– Moi non plus. Ou bien… attendez… vous auriez dû avoir un manteau sérieux, en fourrure moins chère, qui ne serait pas de la zibeline…
Dépêtrée de sa voilette, mon amie laisse tomber ses bras fatigués.
– Une autre fourrure !… Il n’y a pas de fourrure vraiment chic, vraiment habillée, en dehors de la zibeline… Une femme chic sans zibeline, sérieusement, ma chère, de quoi a-t-elle l’air ?
De quoi, en effet, peut-elle bien avoir l’air ? Je n’en sais rien. Je cherche, en caressant des orteils, au fond de mon lit, ma « boule » en caoutchouc…
Le feu craque et siffle, un feu campagnard et sans vergogne, qui pète et lance de petites braises roses…
– Valentine, vous allez être bien gentille et vous occuper du ménage. Tirez la table à thé contre le lit. L’eau bouillante est devant le feu ! les sandwiches, le frontignan, tout est là… vous n’aurez pas à sonner Francine ; je ne serai pas forcée de me lever ; on va être tranquilles, gourmandes, paresseuses… Ôtez votre chapeau, vous pourrez appuyer votre nuque aux coussins… Là donc !
Elle est gentille, sans chapeau. Un peu modiste, un peu mannequin, mais gentille. Un beau rouleau de cheveux dorés s’abaisse jusqu’à ses sourcils châtains et soutient une grosse vague ondulée ; – au-dessus, il y a encore une vague plus petite, et puis encore au-dessus, en arrière, des boucles, des boucles, des boucles… C’est appétissant, propre, à la fois crémeux et net, compliqué comme un entremets de repas de noces…
La lampe, – j’ai fait clore persiennes et rideaux, – jette au visage de mon amie un fard rose ; mais, malgré la poudre de riz en nappe égale et veloutée, malgré le rouge des lèvres, je devine les traits tirés, le sourire raidi… Elle s’appuie aux coussins avec un grand soupir de fatigue…
– Claquée ?
– Claquée complètement.
– L’amour ?…
Geste d’épaules.
– L’amour ? Ah ! là là… Pas le temps. Avec les « premières », les dîners, les soupers, les déjeuners en auto aux environs, les expositions et les thés… C’est terrible, ce mois-ci !
– On se couche tard, hein ?
– Hélas…
– Levez-vous tard. Ou bien vous perdrez votre beauté, mon petit.
Elle me regarde, étonnée :
– Me lever tard ? Vous en parlez à votre aise. Et la maison ? Et les ordres à donner ? Et les comptes des fournisseurs ? Et tout et tout !… Et la femme de chambre qui frappe à ma porte vingt-cinq fois !
– Tirez le verrou, et dites qu’on vous fiche la paix.
– Mais je ne peux pas ! Rien ne marcherait plus chez moi ; ce serait le coulage, le vol organisé… Tirer le verrou ! Je pense à la figure que ferait, derrière la porte, mon gros maître d’hôtel qui ressemble à Jean de Bonnefon… De quoi est-ce que j’aurais l’air ?
– Je ne sais pas, moi… D’une femme qui se repose…
– Facile à dire… soupire-t-elle dans un bâillement nerveux. Vous pouvez vous payer ça, vous qui êtes… qui êtes…
– En marge de la société…
Elle rit de tout son cœur, soudain rajeunie… Puis, mélancolique :
– Eh oui, vous le pouvez. Nous autres, on ne nous le permet pas.
Nous autres… Pluriel mystérieux, franc-maçonnerie imposante de celles que le monde hypnotise, surmène et discipline… Un abîme sépare cette jeune femme assise, en costume tailleur gris, de cette autre femme couchée sur le ventre, les poings au menton. Je savoure, silencieuse, mon enviable infériorité. Tout bas, je songe :
« Vous autres, vous ne pouvez pas vivre n’importe comment… C’est là votre supplice, votre orgueil et votre perte. Vous avez des maris qui vous mènent, après le théâtre, souper, – mais vous avez aussi des enfants et des femmes de chambre qui vous tirent, le matin, à bas du lit. Vous soupez, au Café de Paris, à côté de Mlle Xaverine de Choisy, et vous quittez le restaurant en même temps qu’elle, un peu grises, un peu toquées, les nerfs en danse… Mais Mlle de Choisy, chez elle, dort si ça lui chante, aime si ça lui roucoule, et jette en s’endormant à sa camériste fidèle : « Je me pieute pour jusqu’à deux heures de l’après-midi, et qu’on ne me barbe pas avant ou je fiche ses huit jours à tout le monde ! » Ayant dormi neuf heures d’un juste repos, Mlle de Choisy s’éveille, fraîche, déjeune, et file rue de la Paix, où elle vous rencontre, vous, Valentine, vous, toutes les Valentines, vous, mon amie, debout depuis huit heures et demie du matin, déjà sur les boulets, pâlotte et les yeux creux… Et Mlle de Choisy, bonne fille, glisse en confidence à son essayeuse : « Elle en a une mine, la petite Mme Valentine Chose ! Elle doit s’en coller une de ces noces ! » Et votre mari, et votre amant, au souper suivant compareront in petto, eux aussi, la fraîcheur reposée de Mlle de Choisy à votre évidente fatigue. Vous penserez, rageuse et inconsidérée : « Elles sont en acier, ces femmes-là ! » Que non pas, mon amie ! Elles se reposent plus que vous. Quelle demi-mondaine résisterait au traintrain quotidien de certaines femmes du monde ou même de certaines mères de famille ?… »
Ma jeune amie a ébouillanté le thé, et emplit les tasses d’une main adroite. J’admire son élégance un peu voulue, ses gestes justes ; je lui sais gré de marcher sans bruit, tandis que sa longue jupe la précède et la suit, d’un flot obéissant et moiré… Je lui sais gré de se confier à moi, de revenir, au risque de compromettre sa position correcte de femme qui a un mari et un amant, de revenir chez moi avec un entêtement affectueux qui frise l’héroïsme…
Au tintement des cuillers, ma chatte grise vient d’ouvrir ses yeux de serpent.
Elle a faim. Mais elle ne se lève pas tout de suite, par souci de pur cant. Mendier, à la façon d’un angora plaintif et câlin, sur une mélopée mineure, fi !… De quoi est-ce qu’elle aurait l’air ? comme dit Valentine… Je lui tends un coin de toast brûlé, qui craque sous ses petites dents de silex d’un blanc bleuté, et son ronron perlé double celui de la bouilloire… Durant une longue minute, un silence quasi provincial nous abrite. Mon amie se repose, les bras tombés…
– On n’entend rien, chuchote-t-elle avec précaution.
Je lui réponds des yeux sans parler, amollie de chaleur et de paresse. On est bien… Mais l’heure ne serait-elle pas meilleure encore, si mon amie n’était pas là ? Elle va parler, c’est inévitable. Elle va dire : « De quoi est-ce qu’on a l’air ? » Ce n’est pas de sa faute, on l’a élevée comme ça. Si elle avait des enfants, elle leur défendrait de manger leur viande sans pain, ou de tenir leur cuiller avec la main gauche : « Jacques, veux-tu bien !… De quoi as-tu l’air ? »
Chut !… elle ne parle pas. Ses paupières battent et ses yeux ont l’air de s’évanouir… J’ai, devant moi, une figure presque inconnue, celle d’une jeune femme ivre de sommeil et qui s’endort avant d’avoir fermé les paupières. Le sourire voulu s’efface, la lèvre boude, et le petit menton rond s’écrase sur le col en broderie d’argent.
Elle dort profondément à présent. Quand elle se réveillera en sursaut, elle s’excusera, en s’écriant : « M’endormir en visite, sur un fauteuil ! De quoi ça a-t-il l’air ? »
Mon amie Valentine, vous avez l’air d’une jeune femme oubliée là comme un pauvre chiffon gracieux. Dormez entre le feu et moi, au ronron de la chatte, au froissement léger du livre que je vais lire. Personne n’entrera avant votre réveil ; personne ne s’écriera, en contemplant votre sommeil boudeur et mon lit défait : « Oh ! de quoi ça a-t-il l’air ! » car vous en pourriez mourir de confusion. Je veille sur vous, avec une tiède, une amicale pitié ; je veille sur votre constant et vertueux souci de l’air que ça pourrait avoir…
Introduction
En 1908, la Belle Époque brille de tous ses feux. Paris est un tourbillon d’élégance, de fêtes et d’innovations où se croisent artistes, écrivains et bourgeois fortunés. Le progrès technique transforme le quotidien, l’industrialisation bouleverse les habitudes, mais les mentalités, elles, restent figées dans un système de conventions rigides. La mode est une affaire sérieuse, le paraître l’emporte sur l’être, et les femmes du monde doivent avant tout maîtriser les codes de la respectabilité. Tout repose sur l’image projetée aux autres, sur cette question lancinante qui guide chaque geste, chaque tenue, chaque décision : « De quoi est-ce qu’on a l’air ? ».
C’est dans ce contexte que Colette publie Les Vrilles de la vigne, un recueil de textes courts, entre nouvelles et impressions personnelles, où elle explore les tensions entre liberté et contrainte, nature et artifice, spontanéité et mondanité. Depuis sa séparation d’avec Willy, son premier mari, elle s’émancipe progressivement de son influence et forge son propre style, marqué par une observation minutieuse du réel et une plume à la fois acérée et sensuelle. Les Vrilles de la vigne témoigne de cette transition : on y trouve à la fois des récits ancrés dans l’intimité de l’écrivaine et des critiques voilées des milieux qu’elle a fréquentés. Colette y déploie un regard attentif, souvent ironique, sur les mœurs de son époque et sur les carcans qui enferment les femmes, en particulier celles de la bourgeoisie.
La nouvelle De quoi est-ce qu’on a l’air illustre parfaitement cette vision. À travers un échange apparemment anodin entre la narratrice et son amie Valentine, Colette brosse un tableau saisissant des contradictions de la société mondaine. La narratrice, qui incarne une figure libre et détachée des conventions, reçoit Valentine, une jeune femme élégante et soucieuse de son apparence, qui semble perpétuellement hantée par l’idée du jugement d’autrui. Derrière la légèreté des dialogues, derrière l’humour des descriptions, se dessine une réalité bien plus pesante : Valentine est prisonnière des attentes sociales, de cette mise en scène permanente qu’exige son rang. Elle ne peut s’accorder un moment de repos sans s’interroger sur l’image qu’elle renvoie, sans craindre d’être perçue comme une femme négligente ou inadaptée.
Ce souci de l’apparence n’est pas un simple caprice personnel, mais le reflet d’un système qui impose aux femmes un rôle précis : celui d’épouses élégantes, de figures irréprochables, de silhouettes impeccables évoluant dans un monde où l’on est jugé sur la moindre faille. À la Belle Époque, la distinction est une affaire de détails. Il ne suffit pas d’être riche ou bien née, il faut savoir maîtriser les codes de l’élégance, savoir comment s’habiller, quand apparaître, avec qui être vue. La mode est une discipline implacable, dictée par des règles tacites que Valentine connaît par cœur et applique sans jamais les remettre en question. Lorsqu’elle refuse de porter un manteau qui ne serait pas en zibeline sous prétexte que cela nuirait à son allure, elle ne fait que refléter cette obsession du paraître, où la moindre erreur de style peut être perçue comme une faute sociale.
Colette, qui a elle-même été plongée dans les mondanités parisiennes aux côtés de Willy, observe cette mécanique avec une lucidité mordante. Elle ne condamne pas Valentine, elle ne la ridiculise pas non plus, mais elle la dépeint avec une tendresse amusée, la montrant comme une victime consentante d’un jeu auquel elle participe malgré elle. Car si Valentine se plie à ces exigences, c’est aussi parce qu’elle n’a pas le choix : toute déviation de la norme entraîne un risque d’exclusion. Dans cette société où l’apparence détermine la place de chacun, où les femmes ne peuvent exister qu’à travers le regard des autres, il est impensable de s’écarter du chemin tracé.
La narratrice, en revanche, incarne un tout autre rapport au monde. Elle se permet de rester au lit un dimanche, de recevoir son amie en robe de chambre, de ne pas accorder une importance excessive aux conventions. Ce mode de vie en marge fait d’elle une observatrice privilégiée, une femme qui, sans être totalement en rupture avec son époque, parvient à en saisir les absurdités. Elle perçoit le poids qui pèse sur Valentine et, par moments, semble même éprouver une forme de compassion pour elle. Lorsqu’elle la voit s’assoupir, épuisée par le rythme infernal des dîners, des expositions et des obligations sociales, elle comprend que cette vie, que tant envient, est aussi une forme de servitude.
Cette opposition entre la narratrice et Valentine reflète une tension plus large qui traverse l’œuvre de Colette : celle entre la liberté et la norme, entre l’instinct et la contrainte. Si la narratrice peut se permettre d’échapper aux exigences du monde, c’est précisément parce qu’elle en est à la périphérie. En cela, elle représente une figure d’émancipation, une femme qui revendique le droit de vivre selon ses propres règles, loin des diktats de la respectabilité. Valentine, en revanche, incarne celles qui n’ont pas cette possibilité, celles qui, malgré leur fortune et leur rang, restent enfermées dans un rôle préétabli.
Mais au-delà de son contexte historique, cette nouvelle touche à une problématique universelle. L’obsession du paraître, la peur du jugement, la nécessité de se conformer aux attentes des autres ne sont pas propres à la Belle Époque. Aujourd’hui encore, à l’ère des réseaux sociaux et de la mise en scène constante de soi, la question du regard des autres continue d’influencer les comportements. Les femmes, en particulier, restent soumises à des normes esthétiques et sociales qui dictent leur manière de s’habiller, de se présenter, de se comporter en société. L’angoisse de Valentine face à l’idée de mal paraître trouve ainsi un écho dans les préoccupations contemporaines, où l’image personnelle est plus que jamais scrutée, commentée et jugée.
En interrogeant cette obsession des apparences avec une plume à la fois légère et mordante, Colette ne se contente pas de peindre une époque révolue. Elle met en lumière un phénomène qui traverse le temps, une inquiétude humaine fondamentale : celle d’être jugé sur son apparence plutôt que sur son être véritable. De quoi est-ce qu’on a l’air n’est donc pas seulement un instantané de la Belle Époque, mais une réflexion intemporelle sur la place du regard des autres dans nos existences. Avec cette nouvelle, Colette rappelle que la véritable liberté ne réside pas seulement dans la possibilité d’agir à sa guise, mais surtout dans le courage de ne plus se soucier de l’image que l’on projette.
Deux personnages principaux
Dans cette nouvelle, deux figures féminines se détachent : la narratrice et son amie Valentine. Leur interaction offre une plongée profonde dans les contrastes entre indépendance et conformisme, authenticité et apparence, liberté personnelle et pression sociale.
La narratrice incarne une femme résolument indépendante, évoluant en marge des conventions bourgeoises de son époque. Son mode de vie reflète une autonomie rare pour une femme du début du XXe siècle. Préférant le confort de son intérieur aux obligations mondaines, elle s’accorde des moments de paresse assumée, loin des regards scrutateurs de la société. Cette attitude contraste fortement avec les attentes traditionnelles envers les femmes de son milieu, souvent cantonnées à des rôles d’épouses dévouées et de mères exemplaires. La narratrice, par ses choix de vie, remet en question ces normes et affirme une autonomie qui défie les conventions sociales de son temps.
Sa relation avec Valentine est empreinte de complexité et de nuances. Oscillant entre affection sincère et amusement teinté d’ironie, la narratrice observe son amie avec une lucidité bienveillante. Valentine, figure emblématique de la mondaine élégante, est prisonnière des conventions sociales. Son existence est rythmée par les obligations et les apparences à maintenir. La narratrice, tout en étant consciente des failles de ce mode de vie, ne porte pas de jugement sévère sur Valentine. Au contraire, elle manifeste une forme de pitié amicale, reconnaissant la difficulté de s’affranchir des attentes sociales. Cette dynamique relationnelle met en lumière la tension entre conformité et authenticité, illustrant la dualité des choix féminins à cette époque.
Valentine est dépeinte avec une minutie qui souligne son souci constant de l’apparence. Son physique soigné et ses tenues vestimentaires impeccables reflètent son désir de correspondre aux standards de son milieu. Cependant, cette quête de perfection la conduit à des choix inadaptés, comme le port d’un costume tailleur élégant mais insuffisant pour affronter le froid glacial. Ce décalage entre l’apparence et la réalité souligne la superficialité des conventions sociales qui dictent les comportements au détriment du bien-être individuel. Valentine incarne ainsi la femme mondaine épuisée par les exigences d’une société focalisée sur le paraître.
Son obsession des apparences est omniprésente dans la nouvelle. La question récurrente « De quoi est-ce qu’on a l’air ? » traduit une angoisse constante du jugement d’autrui. Chaque décision, qu’il s’agisse de sa tenue ou de ses actions, est guidée par la crainte de déroger aux normes établies. Cette préoccupation excessive pour l’image sociale enferme Valentine dans une spirale d’insécurité et de fatigue. Elle sacrifie son confort et sa santé pour maintenir une façade conforme aux attentes, illustrant la pression exercée sur les femmes pour correspondre à des idéaux souvent inatteignables. Colette, à travers ce personnage, critique subtilement les diktats sociaux qui aliènent les individus en les contraignant à se conformer à des standards superficiels.
Ainsi, à travers la narratrice et Valentine, Colette oppose deux visions de la féminité et de la liberté. La première, en marge des conventions, incarne une forme d’émancipation et d’authenticité. La seconde, soumise aux diktats sociaux, illustre les entraves que la société impose aux femmes. Cette dualité invite le lecteur à réfléchir sur les notions d’apparence et d’essence, de liberté et de conformisme, thèmes chers à l’auteure et toujours d’actualité.
Les conventions sociales
Colette explore avec subtilité les effets des conventions sociales et de l’obsession de l’apparence sur la vie des femmes au début du XXe siècle. À travers les personnages de la narratrice et de son amie Valentine, Colette met en lumière comment la pression sociale peut influencer les choix individuels, souvent au détriment du confort personnel et de l’authenticité.
Valentine incarne la femme bourgeoise typique de son époque, profondément soucieuse de l’image qu’elle renvoie à la société. Son obsession pour les apparences est illustrée par sa question récurrente : « De quoi est-ce qu’on a l’air ? » . Cette interrogation constante trahit une angoisse liée au regard des autres, la poussant à conformer son comportement et son apparence aux attentes sociales, même si cela implique un inconfort personnel. Par exemple, elle choisit de porter une tenue élégante mais inadaptée aux conditions climatiques rigoureuses, préférant souffrir du froid plutôt que de déroger aux standards vestimentaires de son milieu. Cette attitude met en évidence la pression sociale qui impose aux femmes de maintenir une image irréprochable, même au prix de leur bien-être.
La narratrice, en revanche, adopte une posture différente face aux conventions sociales. Elle privilégie son confort et son bien-être, s’accordant des moments de repos et de détente loin des obligations mondaines. Cette indépendance contraste avec la soumission de Valentine aux attentes sociales, mettant en lumière une critique implicite des normes de l’époque. En choisissant de vivre selon ses propres règles, la narratrice souligne l’absurdité des conventions qui dictent le comportement des femmes et les privent de leur liberté individuelle.
Colette utilise le contraste entre ces deux personnages pour critiquer subtilement les normes sociales de son époque. Valentine, en se conformant aux attentes de la société, apparaît comme une femme prisonnière des apparences, tandis que la narratrice, en s’en affranchissant, incarne une forme de liberté et d’authenticité. Cette opposition met en évidence les conséquences néfastes des conventions sociales sur la vie des femmes, les poussant à sacrifier leur confort et leur bien-être pour se conformer à des standards superficiels.
Ainsi, à travers De quoi est-ce qu’on a l’air, Colette offre une réflexion profonde sur la pression sociale exercée sur les femmes et sur l’importance de l’apparence dans la société bourgeoise du début du XXe siècle. Elle invite le lecteur à questionner ces normes et à envisager la possibilité d’une existence plus authentique, affranchie des diktats sociaux.
Les conventions sociales de l’époque imposaient aux femmes un rôle bien défini, centré sur la domesticité et la représentation d’une image impeccable. Valentine illustre cette réalité en se conformant scrupuleusement aux attentes de son milieu. Son souci constant de l’apparence et du regard des autres la conduit à négliger ses propres désirs et besoins, illustrant ainsi la manière dont les normes sociales peuvent aliéner l’individu.
En revanche, la narratrice choisit de s’émanciper de ces contraintes, privilégiant une vie en accord avec ses aspirations personnelles. Cette opposition entre les deux personnages souligne la tension entre conformité et authenticité, et invite à réfléchir sur l’impact des conventions sociales sur l’identité féminine.
La liberté individuelle
Dans De quoi est-ce qu’on a l’air, l’auteure explore avec subtilité la tension entre la liberté individuelle et les contraintes imposées par les conventions sociales du début du XXᵉ siècle. À travers les personnages de la narratrice et de son amie Valentine, Colette met en lumière deux modes de vie contrastés, reflétant la quête d’émancipation personnelle face aux attentes sociétales.
La narratrice incarne une femme indépendante, détachée des obligations sociales qui pèsent sur ses contemporaines. Elle privilégie son confort personnel, choisissant de passer ses dimanches en toute quiétude, loin des mondanités. Cette attitude contraste avec celle de Valentine, qui se conforme scrupuleusement aux attentes de la société bourgeoise. Valentine est constamment préoccupée par l’image qu’elle renvoie, s’interrogeant fréquemment : « De quoi est-ce qu’on a l’air ? » . Cette question récurrente souligne son obsession pour les apparences et son désir de se conformer aux normes sociales, même au détriment de son propre bien-être.
Par exemple, lors de sa visite chez la narratrice, Valentine arrive vêtue d’un splendide costume tailleur en velours souris, inadapté aux conditions climatiques rigoureuses. Préférant souffrir du froid plutôt que de déroger aux standards vestimentaires de son milieu, elle illustre ainsi la pression sociale qui impose aux femmes de maintenir une image irréprochable, même au prix de leur confort. Cette attitude met en évidence la manière dont les conventions sociales peuvent aliéner l’individu, le poussant à négliger ses propres désirs et besoins pour se conformer aux attentes collectives.
Colette utilise cette opposition pour illustrer la tension entre le désir d’émancipation personnelle et les contraintes imposées par la société. La narratrice, en s’affranchissant des conventions, incarne une forme de liberté et d’authenticité. Elle choisit de vivre selon ses propres règles, mettant en avant l’importance du confort personnel et de l’indépendance d’esprit. Valentine, en revanche, est prisonnière des apparences et des attentes sociales, sacrifiant son bien-être pour maintenir une image conforme aux standards de son milieu.
Cette dichotomie reflète la critique implicite de Colette envers les normes sociales de son époque. L’auteure, à travers ses œuvres, a souvent abordé des thèmes liés à l’émancipation des femmes, l’indépendance et la redéfinition des rôles de genre traditionnels. Dans De quoi est-ce qu’on a l’air, elle met en lumière les conséquences néfastes des conventions sociales sur la vie des femmes, les poussant à sacrifier leur confort et leur authenticité pour se conformer à des standards superficiels.
L’ironie
L’ironie et l’humour occupent une place essentielle dans De quoi est-ce qu’on a l’air, où Colette, avec une subtilité remarquable, dresse un portrait à la fois tendre et moqueur des conventions sociales de son époque. À travers la relation entre la narratrice et son amie Valentine, l’autrice dévoile avec finesse les absurdités du monde bourgeois, où l’apparence prime sur l’authenticité. Loin d’une critique frontale, Colette préfère le détour de l’ironie, un procédé qui lui permet de pointer du doigt les contradictions de son époque sans jamais sombrer dans le pamphlet. Son humour, souvent discret mais percutant, révèle les travers de la société mondaine, notamment à travers des dialogues ciselés et des descriptions minutieuses qui jouent sur le contraste entre le discours et la réalité.
L’ironie est omniprésente dans la nouvelle et se manifeste dès les premières répliques entre la narratrice et Valentine. Lorsque cette dernière s’enquiert de l’emploi du dimanche de son amie, elle feint l’indifférence, ce que la narratrice perçoit immédiatement : « Mon amie Valentine a pris, pour s’enquérir de l’emploi de mon dimanche, un air trop indifférent… » Cette phrase, apparemment anodine, souligne en réalité la duplicité de Valentine, qui tente de masquer ses intentions réelles derrière une fausse désinvolture. Colette joue ici sur l’implicite et le non-dit, un ressort fondamental de l’ironie. En effet, la narratrice, qui perçoit immédiatement le subterfuge, fait semblant d’entrer dans son jeu, accentuant ainsi le décalage entre le discours et la vérité. Ce procédé ironique met en évidence la superficialité des interactions mondaines, où l’on ne dit jamais ce que l’on pense vraiment.
Un autre passage illustre particulièrement bien cette ironie mordante : celui où Valentine justifie son refus de porter un manteau en breitschwanz sous prétexte que les basques de sa jaquette dépasseraient. La narratrice lui répond alors avec une série de suggestions absurdes : « Il fallait allonger le paletot de breitschwanz. Il fallait… acheter une zibeline plus grande… » À travers cet échange, Colette souligne l’absurdité des exigences de la mode et l’obsession du « bon ton » dans la haute société. L’exagération des propositions de la narratrice met en lumière le ridicule de ces contraintes vestimentaires, qui priment sur le confort et la logique. Ce passage illustre également une caractéristique essentielle de l’ironie chez Colette : elle ne se contente pas de critiquer, elle pousse la logique des conventions à son paroxysme, rendant ainsi leur absurdité encore plus flagrante.
L’humour subtil de Colette se manifeste également dans les descriptions, où elle joue sur les contrastes pour mieux faire ressortir le ridicule de certaines situations. Lorsque Valentine arrive chez la narratrice, transie de froid, elle est décrite comme une femme élégante mais inadaptée à la rudesse du climat : « Un splendide costume tailleur, en velours souris, la moule, l’épouse du col aux pieds […] Et on a jeté là-dessus, par quatre degrés sous zéro, une étole de zibeline, un coûteux chiffon de fourrure inutile, – et on meurt de froid et on a le nez mauve. » Ici, Colette oppose le luxe ostentatoire de la tenue de Valentine à son inefficacité face au froid. L’incohérence entre la richesse du vêtement et son inaptitude à remplir sa fonction première (protéger du froid) crée un effet comique qui met en évidence le caractère absurde du culte de l’apparence.
L’un des moments les plus représentatifs de l’humour de Colette réside dans la scène où Valentine s’endort involontairement chez la narratrice. Loin de la mondaine sûre d’elle et de son apparence, elle devient une figure vulnérable, presque enfantine : « Mon amie Valentine, vous avez l’air d’une jeune femme oubliée là comme un pauvre chiffon gracieux. » La comparaison avec un « chiffon gracieux » est particulièrement évocatrice : elle traduit à la fois l’élégance factice de Valentine et son épuisement sous le poids des conventions sociales. Ce passage illustre également la capacité de Colette à mêler moquerie et tendresse. Valentine est à la fois objet de raillerie et de compassion : sa fatigue extrême, conséquence de son mode de vie effréné, inspire à la narratrice une pitié affectueuse.
L’humour dans De quoi est-ce qu’on a l’air repose souvent sur l’opposition entre les deux protagonistes. La narratrice, femme libre et détachée des contraintes sociales, sert de miroir critique aux préoccupations superficielles de Valentine. Ce contraste est notamment visible dans leur rapport au repos. Tandis que la narratrice assume pleinement sa paresse dominicale, Valentine, bien que visiblement épuisée, lutte pour maintenir une posture mondaine. Cette tension aboutit à une situation délicieusement ironique : Valentine finit par s’endormir en visite, ce qui est précisément ce qu’elle redoute le plus, car elle se soucie constamment de son apparence et de la façon dont elle est perçue. Loin de la femme impeccable et sophistiquée qu’elle s’efforce d’être, elle devient malgré elle un symbole de la fragilité humaine, révélant l’absurdité des conventions qu’elle tente désespérément de respecter.
Colette excelle également dans l’humour implicite, qui repose sur des jeux de langage et des sous-entendus. Lorsqu’elle évoque la crainte de Valentine de voir son image sociale entachée, elle utilise une accumulation de phrases indirectes et de périphrases pour souligner le ridicule de cette obsession : « Elle tremblait, chaque fois que je bougeais un cil, que je l’embrassasse… » Ici, l’exagération joue un rôle clé dans le comique : imaginer qu’un simple mouvement de cil puisse provoquer un tel émoi chez Valentine illustre la disproportion entre ses craintes et la réalité. Ce type d’humour repose sur un décalage entre l’importance supposée d’un événement et sa trivialité réelle, procédé que Colette maîtrise à la perfection.
Enfin, l’ironie de Colette trouve une résonance particulièrement forte dans la dernière réplique de la nouvelle. Valentine, après s’être assoupie, s’écrie en se réveillant : « M’endormir en visite, sur un fauteuil ! De quoi ça a-t-il l’air ? » Cette phrase, qui reprend le leitmotiv du texte, clôt la nouvelle sur une note humoristique et satirique. Malgré son épuisement, Valentine reste prisonnière de ses réflexes sociaux : même dans un moment de relâchement total, elle ne peut s’empêcher de s’inquiéter de l’image qu’elle projette. En plaçant ces mots en conclusion, Colette souligne avec finesse l’absurdité du culte des apparences et laisse au lecteur une impression à la fois amusée et critique.
Ainsi, à travers l’ironie et l’humour, Colette ne se contente pas de dénoncer les conventions sociales, elle les expose sous un jour ridicule en mettant en lumière leurs contradictions et leurs effets sur ceux qui les respectent aveuglément. Cette approche rend la critique d’autant plus efficace qu’elle n’est jamais brutale : elle se diffuse insidieusement dans le texte, par le biais des dialogues, des descriptions et des situations cocasses. Loin d’être une simple raillerie, l’humour de Colette est une arme redoutable qui permet de dire la vérité avec légèreté, tout en offrant au lecteur un regard complice et distancié sur les absurdités du monde.
Des descriptions détaillées
Colette déploie son talent de descriptive pour dresser des portraits physiques minutieux et créer des décors évocateurs, enrichissant ainsi la compréhension des personnages et des thèmes de la nouvelle.
Valentine, figure centrale de la narration, est décrite avec une précision qui reflète son attachement aux conventions sociales et à l’apparence. Colette souligne son souci du paraître à travers des détails vestimentaires : « Elle porte […] un vaste et haut chapeau, sous lequel foisonnent des cheveux d’un blond ruineux. Ses manches à la japonaise lui font des bras de pingouin, sa jupe, longue et lourde, couvre ses pieds pointus […]. » Cette description met en lumière une mode sophistiquée, mais peu pratique, symbolisant les contraintes imposées aux femmes de la bourgeoisie de l’époque. L’expression « cheveux d’un blond ruineux » suggère non seulement une teinte artificielle, mais aussi les sacrifices financiers consentis pour maintenir une image conforme aux standards sociaux.
La narratrice, en revanche, est dépeinte dans un environnement qui contraste avec celui de Valentine, reflétant son indépendance et son détachement des normes bourgeoises. Son intérieur est décrit comme un havre de confort simple, éloigné des préoccupations mondaines : « Mon cher dimanche de paresse et de lit tiède, mon dimanche de gourmandise, de sommeil, de lecture […]. » Cette atmosphère intime et chaleureuse contraste avec le monde extérieur froid et exigeant, symbolisant le refuge que la narratrice s’est créé en marge des attentes sociales.
Colette utilise également les descriptions pour illustrer l’état d’esprit des personnages. Lorsque Valentine arrive chez la narratrice, transie de froid malgré sa tenue élégante, cela reflète son inconfort face aux exigences contradictoires de la mode et du climat : « Un splendide costume tailleur, en velours souris, la moule, l’épouse du col aux pieds. […] Et on a jeté là-dessus, par quatre degrés sous zéro, une étole de zibeline […], – et on meurt de froid et on a le nez mauve. » Cette juxtaposition entre l’apparence soignée et l’inconfort physique souligne l’absurdité des conventions sociales qui privilégient l’esthétique au détriment du bien-être.
Les descriptions du décor servent également à renforcer les thèmes de la nouvelle. La narratrice évoque son intérieur comme un espace de liberté et de simplicité, en contraste avec le monde extérieur rigide et codifié. Cette opposition est accentuée par la présence de la chatte grise, symbole de l’indépendance et de l’instinct, qui partage l’espace intime de la narratrice : « Ne t’endors pas, ma chatte grise repue, car mon amie Valentine va sonner, entrer, froufrouter, s’exclamer… » La chatte, indifférente aux conventions, incarne une liberté que la narratrice chérit et que Valentine semble avoir sacrifiée au profit des apparences.
Critique sociale
Enfin, Colette offre une critique sociale subtile des normes imposées aux femmes, en particulier concernant leur apparence et leur comportement. À travers les personnages de la narratrice et de Valentine, l’auteure explore la tension entre l’identité personnelle et les rôles assignés par la société.
Valentine incarne la femme bourgeoise soumise aux conventions sociales de son époque. Son obsession pour l’apparence est manifeste lorsqu’elle exprime son inquiétude quant à l’image que renvoie sa tenue : « Avec cette mode de jaquettes longues, les basques de celle-ci dépassent sous mon manteau de breitschwanz, alors, je vous demande un peu, de quoi est-ce qu’on a l’air ? » Cette préoccupation constante du « qu’en-dira-t-on » illustre la pression sociale exercée sur les femmes pour qu’elles se conforment à des standards esthétiques précis, souvent au détriment de leur confort et de leur bien-être. Valentine se sent obligée de porter des vêtements à la mode, même si cela entraîne une gêne physique, révélant ainsi l’emprise des normes sociales sur son identité.
La narratrice, en revanche, adopte une posture critique face à ces conventions. Elle observe avec une certaine distance les préoccupations de Valentine, tout en manifestant une forme de compassion pour son amie prisonnière des attentes sociales. Cette dualité met en lumière la difficulté pour les femmes de l’époque de concilier leur identité personnelle avec les rôles que la société leur impose. La narratrice représente une femme qui, bien que consciente des normes en vigueur, choisit de s’en affranchir pour préserver son autonomie et son confort personnel.
Colette utilise également la symbolique de la chatte grise pour renforcer sa critique des conventions sociales. L’animal, libre et indépendant, contraste avec Valentine, suggérant une alternative à la conformité sociale. La narratrice souligne cette opposition : « Elle sait qu’elle ne t’aime guère, toi ma campagnarde à fourrure rase ». La chatte incarne une féminité affranchie des attentes sociales, en harmonie avec ses instincts et ses désirs, contrairement à Valentine, qui est en perpétuelle quête de validation sociale.
En somme, De quoi est-ce qu’on a l’air offre une réflexion profonde sur la manière dont les femmes naviguent entre leur identité personnelle et les rôles que la société leur assigne. Colette dénonce les normes restrictives qui contraignent les femmes à se conformer à des standards superficiels, tout en célébrant celles qui choisissent de s’en affranchir pour vivre selon leurs propres termes. Cette critique sociale demeure pertinente, invitant à une introspection sur les attentes contemporaines en matière d’apparence et de comportement féminin.

