
📚 TABLE DES MATIÈRES
Le chapitre XIX est dominé par le personnage de maître Janotus de Bragmardo, un clerc maladroit et pompeux chargé de réclamer les cloches de Notre-Dame à Gargantua. Dès l’ouverture de son discours, Janotus se dévoile sous un jour ridicule :
« Euh, hum, hum ! Bien l’bonjour, monsieur, bien l’bonjour. Et à vous aussi, messieurs. »
Ces hésitations et répétitions introduisent une tonalité burlesque, caricaturant les orateurs de l’époque qui tentaient souvent de combler le vide de leurs idées par des formules creuses et des salutations prolixes. Ce n’est pas tant le contenu du discours qui est moqué, mais son style, saturé de jargon savant et d’expressions pompeuses.
Janotus se livre à une avalanche de mots absurdes et de néologismes :
« la subtilissime qualité de la constitution élémentaire qui est introduitisée en la terrestréité de leur nature essentialitative. »
Ici, Rabelais parodie l’enseignement scolastique médiéval, fondé sur l’argumentation complexe et souvent incompréhensible pour le commun des mortels. Ce langage volontairement hermétique, censé conférer du prestige à l’orateur, est ici réduit à une suite de mots vides de sens. Le public contemporain de Rabelais aurait immédiatement perçu cette satire, car de nombreux universitaires du Moyen Âge étaient connus pour leur verbiage ampoulé.
Rabelais ne se contente pas de moquer : il questionne l’utilité réelle de cet usage détourné de la parole. La harangue de Janotus illustre parfaitement l’écart entre le savoir académique et les besoins pratiques de la société.
La quête des cloches
La harangue de Janotus vise à récupérer des cloches qui, selon l’histoire, avaient été empruntées par Gargantua pour orner sa jument. Cet emprunt absurde symbolise le renversement des valeurs et des priorités. Les cloches, instruments sacrés destinés à rythmer la vie religieuse et civique, sont réduites ici à des ornements de circonstance.
Janotus avance des arguments maladroits pour justifier leur restitution. Il évoque des transactions imaginaires avec des localités aux noms volontairement confus :
« Nous en avions autrefois bel et bien refusé la jolie somme d’argent de ceux de Londres en Cahors, et même de ceux de Bordeaux en Brie. »
Ces associations géographiques absurdes ajoutent au comique de la scène. Rabelais se moque de la prétention à la précision des discours scolastiques, qui juxtaposaient parfois des informations inutiles et confuses pour impressionner l’auditoire.
De plus, Janotus laisse transparaître ses propres motivations intéressées :
« Si vous nous les rendez sur ma requête, j’y gagnerai six chapelets de saucisses et une bonne paire de chausses. »
Cette digression personnelle révèle une hypocrisie manifeste : au lieu de défendre l’intérêt collectif, Janotus cherche à tirer profit de sa mission. Les saucisses et les chausses sont des objets triviaux, mais leur évocation permet de renforcer la satire de la figure de l’orateur corrompu et intéressé.
Cette obsession des chausses devient un running gag dans le discours, illustrant l’incapacité de l’orateur à se concentrer sur son sujet principal. Rabelais montre ici l’inefficacité d’une rhétorique tournée vers soi-même, où l’intérêt personnel prend le pas sur le bien commun.
Une critique des institutions médiévales
Au-delà du personnage de Janotus, le chapitre constitue une attaque en règle contre le système éducatif médiéval. Janotus émaille son discours de citations latines approximatives et de syllogismes absurdes :
« Toute cloche sachant clocher devant clocher dans un clocher, fait clocher, clochant clochativement, les clochants clochabilitants. »
Ce raisonnement volontairement tautologique est une parodie des démonstrations scolastiques, où l’usage de mots savants et de structures complexes visait souvent à masquer l’absence de contenu véritable. Rabelais se moque ici des enseignants qui, au lieu de développer une pensée critique et humaniste, se contentaient de faire réciter des formules à leurs étudiants.
Janotus évoque également des autorités intellectuelles fictives ou mal attribuées :
« dans ce psaume (je ne sais plus lequel), pourtant je l’avais bien noté sur mon papelard. »
Cette maladresse, combinée à l’imprécision des références, tourne en dérision l’érudition factice et l’incapacité à utiliser les connaissances de manière pertinente. L’éducation basée sur la mémorisation mécanique et le respect aveugle des textes anciens est ici mise en accusation.
La conclusion du discours renforce cette critique de la pédagogie médiévale :
« Aujourd’hui je ne fais plus que délirer. Et il ne me faut plus, dorénavant, que du bon vin, un bon lit, le dos au feu, le ventre à table, et une assiette bien remplie. »
Janotus, symbole de l’intellectuel dévoyé, avoue son échec à contribuer de manière significative à la société. Rabelais propose, en creux, une alternative humaniste où l’éducation viserait à développer des individus libres, capables de réfléchir et d’agir pour le bien commun.
Le chapitre XIX de Gargantua dépasse le simple comique pour devenir une critique profonde des institutions éducatives et religieuses du Moyen Âge. À travers la figure burlesque de maître Janotus de Bragmardo, Rabelais attaque la scolastique, la rhétorique vide et l’hypocrisie des élites intellectuelles.
Cependant, cette critique s’inscrit dans une perspective humaniste. En dénonçant les travers de l’éducation médiévale, Rabelais invite à une réforme profonde, où l’apprentissage ne serait pas une accumulation stérile de savoirs, mais un moyen d’émancipation et de transformation du monde. Le rire devient alors une arme pour dénoncer les abus et proposer une vision plus lumineuse de l’homme et de la société.
