
Amis lecteurs qui ce livre lisez
Dépouillez-vous de toute émotion,
En le lisant, point ne vous scandalisez.
Il ne contient ni mal ni infection.
Il est vrai qu’ici peu de perfection
Vous apprendrez, si n’êtes enclins à rire :
Aucun autre sujet ne peut mon cœur élire.
Voyant la peine, qui vous mine et consume,
Mieux est de rire que de larmes écrire.
Parce que rire est le propre de l’homme.
Dans cette amorce, intitulé « Aux lecteurs », Rabelais s’adresse directement au lecteur, non seulement pour le préparer à la nature de son livre, mais aussi pour définir l’esprit avec lequel il souhaite que celui-ci soit lu. Ce passage est souvent perçu comme un manifeste humoristique et philosophique.
Dès les premiers vers, Rabelais demande aux lecteurs de se « dépouiller de toute émotion » et de ne pas « se scandaliser ». Il anticipe ici la réaction de certains qui pourraient être choqués par le style et le contenu de son œuvre, et il les invite à lire avec un esprit ouvert, sans jugement moral ou religieux trop sévère. Au XVIe siècle, période où les débats sur la morale et la religion étaient particulièrement intenses, Rabelais, médecin et humaniste, savait que son humour et sa liberté de ton pourraient déplaire à certains. Cette invitation à lire avec distance est donc une précaution, mais aussi une revendication : il souhaite que son œuvre soit lue comme une comédie, une satire libre, sans être jugée selon les standards de la bienséance ou de la morale stricte.
Quand il affirme que « ce livre ne contient ni mal ni infection », Rabelais rassure les lecteurs sur ses intentions. Il ne cherche ni à corrompre ni à choquer ; son but est avant tout de divertir et de faire réfléchir. En affirmant cela, il prend la défense de la littérature comique et populaire, qui était souvent vue comme vulgaire ou indigne des cercles cultivés. Mais Rabelais inverse ici les valeurs en expliquant que le rire a une fonction noble.
Il continue en disant que le livre « peu de perfection » apportera, sauf si le lecteur est « enclin à rire ». Ici, Rabelais reconnaît que ses histoires ne sont pas forcément des modèles de sérieux ou de morale, mais il revendique le rire comme forme de sagesse. Pour lui, le rire est un trait propre à l’humanité, un aspect fondamental de la nature humaine qui distingue l’homme des autres créatures. Cette idée que « rire est le propre de l’homme » est une déclaration humaniste puissante : l’humour et la capacité à rire de soi-même sont essentiels, car ils sont des expressions de la liberté de l’esprit et de la profondeur de l’âme humaine.
Cette phrase culte, « Parce que rire est le propre de l’homme », fait d’ailleurs écho aux idéaux humanistes de la Renaissance, qui valorisent la dignité, la liberté et l’intelligence humaine. Pour Rabelais, le rire est un remède contre les afflictions de la vie, un moyen de dépasser les tensions et les peines. Dans le contexte de son œuvre, marquée par la satire et la parodie, le rire est aussi un outil critique qui permet de pointer les travers de la société, de la religion et des institutions sans les attaquer de manière frontale.
Enfin, cette amorce constitue une invitation à apprécier l’œuvre dans son ensemble, avec toute sa légèreté et sa profondeur cachée. Rabelais ne souhaite pas seulement divertir, il aspire à faire réfléchir ses lecteurs en utilisant le rire comme une arme pacifique. Cette approche annonce le ton de Gargantua, où l’exagération, l’absurde et le comique ne sont pas des fins en soi, mais des moyens de véhiculer une réflexion sur l’éducation, la connaissance, la liberté de pensée et le rapport à la nature humaine.
En somme, cette introduction est une ouverture vers une lecture joyeuse de l’œuvre, où Rabelais affirme, par la comédie, la puissance de l’esprit humain et du rire comme sources de libération. Il nous invite déjà à rire de nous-mêmes tout en réfléchissant aux absurdités de la vie.
