📑 TABLE DES MATIÈRES
Le poème
Elle était fort déshabillée
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.Assise sur ma grande chaise,
Mi-nue, elle joignait les mains.
Sur le plancher frissonnaient d’aise
Ses petits pieds si fins, si fins.– Je regardai, couleur de cire
Un petit rayon buissonnier
Papillonner dans son sourire
Et sur son sein, – mouche au rosier.– Je baisai ses fines chevilles.
Elle eut un doux rire brutal
Qui s’égrenait en claires trilles,
Un joli rire de cristal.Les petits pieds sous la chemise
Se sauvèrent : « Veux-tu finir ! »
– La première audace permise,
Le rire feignait de punir !– Pauvrets palpitants sous ma lèvre,
Je baisai doucement ses yeux :
– Elle jeta sa tête mièvre
En arrière : « Oh ! c’est encor mieux !Monsieur, j’ai deux mots à te dire… »
– Je lui jetai le reste au sein
Dans un baiser, qui la fit rire
D’un bon rire qui voulait bien…– Elle était fort déshabillée
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.
🔎 L’analyse du poème
Arthur Rimbaud, poète prodige du XIXème siècle, n’a que seize ans lorsqu’il rédige « Première soirée » en 1870. Ce poème fait partie de ses Cahiers de Douai, un recueil de jeunesse où transparaît déjà son goût de la virtuosité formelle héritée du Parnasse, mais aussi sa fougue rebelle contre les conventions littéraires. D’ailleurs, Rimbaud avait initialement intitulé ce texte « Comédie en trois baisers », ce qui annonce d’emblée sa dimension théâtrale et espiègle.
« Première soirée » dépeint la découverte d’une intimité amoureuse entre deux jeunes gens. Rimbaud y mêle une sensualité délicate à une subtile ironie : il célèbre la fraîcheur de ce moment tout en se moquant gentiment des clichés romantiques trop mièvres. Le résultat est un tableau vivant de la jeunesse, à la fois tendre, audacieux et teinté d’humour.
Une structure classique pour une scène moderne
Dès sa publication, « Première soirée » se présente comme un poème de facture très classique. Il se compose de huit quatrains d’octosyllabes à rimes croisées (schéma ABAB), ce qui lui confère une cadence régulière et harmonieuse. Le choix de ces vers courts et musicaux apporte au texte légèreté et fluidité. Les sonorités alternées lient les images entre elles : par exemple, la rime en « ée » associe « déshabillée » et « feuillée », rapprochant la nudité de la femme et le feuillage complice de la fenêtre.
Pourtant, Rimbaud dynamise cette forme régulière par des effets de mise en scène. Des tirets ouvrent plusieurs strophes ou vers, tels des didascalies théâtrales qui segmentent l’action. Le tout premier caractère du poème est d’ailleurs un tiret : il place d’emblée le lecteur dans un temps de pause silencieuse avant l’entrée en scène, à la manière d’un rideau qui s’ouvre sur le tableau initial. Ce procédé surprenant attire l’attention et donne une dimension très théâtrale à la lecture. De même, les enjambements fluidifient la diction en imitant le flux naturel de la scène. Par exemple, les vers « Assise sur ma grande chaise, / Mi-nue, elle joignait les mains » s’enchaînent sans pause, soulignant la continuité d’une posture intime.
Enfin, la dernière strophe répète mot pour mot la première, formant une boucle qui enferme la scène dans un espace clos. On a l’impression qu’après le déroulement de la « comédie » amoureuse, les personnages retrouvent leur immobilité initiale. Cette circularité fige le souvenir de ce moment précieux tout en laissant entendre que d’autres soirées similaires pourront suivre une fois l’initiation accomplie. En alliant une forme classique à une narration vivante, Rimbaud donne au lecteur l’impression d’assister à une scène « prise sur le vif ».
Une comédie amoureuse en trois actes
Le cœur du poème repose sur une scène de séduction découpée en plusieurs étapes – d’où le titre primitif Comédie en trois baisers. Rimbaud orchestre la rencontre intime entre un jeune homme (le narrateur) et une jeune femme en la structurant comme une pièce en trois actes.
Dans les trois premières strophes, l’atmosphère est à la tentation et à l’attente. La jeune femme apparaît installée « fort déshabillée » dans la chambre du poète, tandis que le narrateur l’observe d’abord sans oser bouger. Le décor est dépouillé : la pièce est presque vide, éclairée seulement par un rayon de lumière qui filtre à travers les feuilles des arbres jusqu’aux vitres. Ce rideau de feuillage crée une impression d’intimité et de secret : les « grands arbres indiscrets » semblent épier la scène avec malice tout en la protégeant du monde extérieur. Le jeune homme, fasciné, détaille sa compagne du regard : ses mains jointes sagement, ses petits pieds nus frissonnant sur le plancher, et même un « petit rayon buissonnier » qui papillonne sur son sourire puis sur sa poitrine. Tous ces détails stimulent les sens et suggèrent le désir naissant, sans qu’aucun contact n’ait encore eu lieu.
Vient ensuite le passage à l’action, symbolisé par trois baisers successifs que les amants s’échangent. Chaque baiser représente une avancée dans l’intimité, comme autant d’« actes » dans la progression du plaisir :
Premier baiser – les chevilles : Soudain, le narrateur se penche et dépose un baiser sur les fines chevilles de la jeune femme Ce geste a une connotation chevaleresque, rappelant les amants romantiques s’agenouillant aux pieds de leur dame en signe de dévotion. La réaction ne se fait pas attendre : la jeune femme éclate d’un « doux rire brutal » (v. 14) – un rire à la fois tendre et nerveux – qui s’égrène en « claires trilles » de cristal (v. 15-16). Son amusement montre qu’elle n’est nullement offensée par cette audace : au contraire, son rire franc et presque enfantin, trillant comme un oiseau, révèle un plaisir partagé.
Deuxième baiser – les yeux : Fort de ce premier succès, le narrateur s’enhardit. La jeune femme feint bien de protester (« Veux-tu finir ! ») en retirant vivement ses pieds sous sa chemise par pudeur, mais son rire persistant trahit le jeu de séduction : elle tolère cette « première audace » en faisant semblant de gronder doucement. Le jeune homme approche alors son visage et dépose un baiser « doucement » sur les paupières de sa compagne. Ce deuxième baiser, plus intime et affectueux, provoque un ravissement immédiat : la jeune femme renverse la tête en arrière en s’exclamant « Oh ! c’est encor mieux ! » (v. 24). Son élan enthousiaste indique que le jeu de séduction atteint son apogée : l’abandon au désir est mutuel.
Troisième baiser – le sein : Alors que la tension amoureuse est à son comble, la jeune femme tente de parler : « Monsieur, j’ai deux mots à te dire… » commence-t-elle (v. 25), mêlant un respect moqueur (« Monsieur ») et le tutoiement dans la même phrase. Elle semble prête à faire la morale au jeune homme, sur un ton de fausse indignation presque bouffonne. Mais le narrateur ne lui en laisse pas le temps : emporté par la passion, il lui « jette » un dernier baiser sur la poitrine, coupant court à tout discours. Cette étreinte finale emporte l’adhésion de la jeune femme, qui éclate d’un « bon rire qui voulait bien » (v. 28). Ce rire complice et sans équivoque marque le consentement et la satisfaction partagée des deux amants. La saynète s’achève ainsi dans la bonne humeur, le désir assouvi.
En conclusion de ce troisième acte, le rappel des premiers vers du poème referme le petit théâtre amoureux sur l’image initiale de la jeune femme dévêtue sous le feuillage complice. La boucle est bouclée : cette scène d’amour, qui aurait pu n’être qu’une bluette sentimentale, devient chez Rimbaud une évocation espiègle et vibrante de vie.
Entre innocence et audace
Si Première soirée décrit un éveil charnel, c’est avec une grande délicatesse. La jeune femme a beau être « fort déshabillée » (v. 1), la manière dont elle est présentée demeure empreinte de pudeur : elle est assise sagement, « mi-nue » en joignant les mains, comme en prière. De son côté, le narrateur la contemple d’abord sans rien brusquer, encore timide. Cette retenue initiale donne au poème une atmosphère d’innocence candide, comme si les deux jeunes gens exploraient pour la première fois le territoire des sensations amoureuses.
Cependant, cette candeur laisse vite place à l’audace du désir. Le frémissement des « petits pieds si fins » de la jeune femme révèle déjà un plaisir physique qu’elle ne cherche guère à dissimuler (v. 7-8). Le jeune homme passe rapidement de la contemplation à l’action : ses baisers deviennent de plus en plus intimes, témoignant d’une hardiesse croissante. Néanmoins, tout se déroule dans un respect mutuel : chaque geste plus osé est accueilli par le rire complice de la partenaire, qui feint la réprobation sans jamais le repousser franchement. Elle murmure « Veux-tu finir ! » d’un ton faussement sévère tout en laissant le jeu continuer, signe que l’entente est tacite. Ce jeu de feinte et de consentement maintient un équilibre harmonieux entre innocence et audace, typique des amours adolescentes.
En définitive, la sensualité exprimée ici reste pure et joyeuse. Rimbaud évite toute vulgarité : il magnifie les détails du corps et les gestes tendres (« chevilles fines », baisers « doucement ») afin de traduire la beauté de l’instant sans sombrer dans la crudité. Le poème exalte la douceur du contact et l’émerveillement des sens éveillés. Ce moment est ainsi dépeint comme un échange à la fois sage et intrépide, où l’émotion sincère se mêle à l’ardeur du désir naissant.
Un regard ironique sur l’amour « mièvre »
Au-delà du récit tendre, Rimbaud apporte une bonne dose d’ironie et de satire. On le sent qui s’amuse des conventions de la poésie amoureuse en forçant légèrement le trait pour en épingler la mièvrerie. Plusieurs détails textuels relèvent de cette parodie discrète des clichés romantiques. Par exemple, le narrateur s’extasie de manière outrée sur les « petits pieds si fins, si fins » de sa maîtresse. En insistant lourdement sur leur délicatesse (avec des mots simples comme « petits ») et en les qualifiant à nouveau, il pastiche le langage des amants transis louant les pieds minuscules de leur belle – un lieu commun que Rimbaud tourne ici en douce dérision.
De même, la métaphore « mouche au rosier » pour décrire un rayon de lumière sur la poitrine féminine est volontairement convenue. Comparer la femme à une rose et la lueur à un insecte volage produit certes une image gracieuse, mais un brin éculée : Rimbaud semble souligner avec humour l’esthétique précieuse dont il hérite, tout en la désamorçant par son audace.
L’esprit de comédie se retrouve enfin dans le troisième acte, où Rimbaud emprunte aux codes du théâtre et du libertinage pour ne pas trop « se prendre au sérieux ». La scène suit les ressorts d’une saynète gaillarde : la jeune femme joue la prude offensée en lançant son « Monsieur, j’ai deux mots à te dire… », mais ce rôle est aussitôt désavoué par son propre rire et par la fougue du jeune homme. Le contraste entre l’appellation « Monsieur » et le tutoiement qui suit montre le second degré de la situation : on est dans le jeu et non dans le drame. Finalement, tout s’achève non par de grandes déclarations passionnées mais par un éclat de rire. Ce rire final – qui fait malicieusement écho au dire interrompu – est la clé de l’ironie du poème : il remplace les mots d’amour attendus par une joie complice et spontanée.
Ainsi, Première soirée se moque gentiment des romances trop sucrées. Sans jamais tomber dans la caricature méchante, Rimbaud prend ses distances avec le sentimentalisme : il préfère la vérité vive du plaisir partagé à la pompe des grands discours. Cette légère dérision, alliée à la sincérité des émotions décrites, fait tout le charme et l’originalité du poème.
Conclusion
Avec Première soirée, Arthur Rimbaud livre un poème d’une maturité étonnante pour son âge. Sous la simplicité apparente d’une scène intime, il conjugue la fraîcheur des premiers émois amoureux avec un regard déjà critique sur les codes du lyrisme sentimental. Sa parfaite maîtrise formelle – versification rigoureuse et métaphores raffinées – s’allie à un esprit novateur mêlant sensualité authentique et humour décalé.
Ce poème de jeunesse illustre le génie précoce de Rimbaud : à seize ans, il renouvelle la poésie amoureuse en y insufflant sa verve et son audace. Première soirée demeure d’une grande modernité par sa façon d’exalter la joie du désir partagé sans emphase inutile. Et en refermant le poème, on garde en mémoire l’image lumineuse de ces deux adolescents riant de leur bonheur – un tableau d’amour sincère, libéré des artifices, qui continue d’émouvoir et de charmer les lecteurs encore aujourd’hui.

