📑 TABLE DES MATIÈRES
Le poème
Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize,
Qui, pâles du baiser fort de la liberté,
Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse
Sur l’âme et sur le front de toute humanité ;Hommes extasiés et grands dans la tourmente,
Vous dont les coeurs sautaient d’amour sous les haillons,
Ô Soldats que la Mort a semés, noble Amante,
Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons ;Vous dont le sang lavait toute grandeur salie,
Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d’Italie,
Ô million de Christs aux yeux sombres et doux ;Nous vous laissions dormir avec la République,
Nous, courbés sous les rois comme sous une trique.
– Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous !
🔎 L’analyse du poème
Arthur Rimbaud, jeune prodige de la poésie française du XIXè siècle, compose « Morts de Quatre-vingt-douze » à l’âge de 16 ans seulement. Ce sonnet, écrit en septembre 1870, prend naissance dans des circonstances exceptionnelles : Rimbaud vient d’être incarcéré à la prison de Mazas pour avoir fugué et voyagé clandestinement en plein chaos de la guerre franco-prussienne. Depuis sa cellule, l’adolescent rebelle pose un regard à la fois admiratif et acerbe sur l’héritage de la Révolution française. Il s’adresse aux morts glorieux de 1792 et 1793 – ces volontaires qui ont combattu pour la liberté – afin de les honorer tout en dénonçant l’hypocrisie du pouvoir en 1870. Le poème se présente ainsi comme un vibrant hommage aux idéaux révolutionnaires doublé d’une satire mordante de la propagande bonapartiste du Second Empire. Rimbaud y fait dialoguer le passé et le présent dans une unique phrase poétique de quatorze vers, au ton tour à tour épique, lyrique et ironique.
Cet équilibre entre ferveur et révolte rend la lecture de « Morts de Quatre-vingt-douze » particulièrement captivante. Sur un ton volontairement humanisé et vivant, nous proposerons une analyse approfondie de ce sonnet, en évitant l’écueil d’un commentaire trop scolaire. Nous examinerons d’abord sa structure formelle classique et maîtrisée, puis nous explorerons ses thèmes principaux – la liberté, le sacrifice, la critique de la monarchie et la mémoire historique – qui s’entrecroisent sous la plume du poète. Enfin, nous replacerons le texte dans son contexte historique et politique : de la Révolution de 1792 aux convulsions de 1870, en éclairant les références et allusions disséminées par Rimbaud. Cette analyse nous permettra de mieux comprendre comment, par la magie de sa poésie, le jeune poète maudit célèbre l’idéal de liberté tout en fustigeant les tyrannies passées et présentes, dans un texte engagé au ton libre et mordant.
Structure et forme
Au premier abord, « Morts de Quatre-vingt-douze » frappe par sa forme de sonnet en alexandrins, respectant une structure poétique classique. Les deux quatrains initiaux et les deux tercets suivent le schéma traditionnel du sonnet français, mais Rimbaud y insuffle son énergie propre. Chaque vers compte douze syllabes, preuve de la maîtrise du jeune poète pour la prosodie. On observe une alternance soignée de rimes masculines et féminines, conférant au poème une musicalité harmonieuse. Par exemple, les sons en -é (« liberté », « humanité ») alternent avec les rimes en -on/-ons (« haillons », « sillons »), créant un écho sonore régulier et agréable à l’oreille. Le schéma rimique épouse un mouvement croisé dans les quatrains, tandis que les tercets présentent un tressage plus complexe, liant astucieusement la fin du poème au cœur du sonnet. Cette ingénierie subtile des rimes contribue à l’unité de l’ensemble et à sa fluidité.
Le rythme interne du poème se distingue par son élan continu : Rimbaud a choisi de construire son texte comme une seule phrase qui court du premier au dernier vers, sans point final avant la chute. Ce déroulement syntaxique ininterrompu, ponctué seulement de virgules, points-virgules et d’un tiret d’exclamation final, imprime un souffle épique à la lecture. Les enjambements sont nombreux : les vers s’enchaînent sans pause forte en fin de ligne, propulsant le lecteur vers l’avant. Par exemple, dès l’entame « Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize, / Qui, pâles du baiser fort de la liberté, / Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse / Sur l’âme… », la phrase se prolonge d’un vers à l’autre, imitant la cavalcade irrésistible des cavaliers révolutionnaires qu’elle dépeint. Ce recours à l’enjambement donne au sonnet un rythme vivant et dynamique, évitant toute rigidité malgré le carcan formel de l’alexandrin.
Rimbaud utilise également diverses figures de style qui renforcent la cohésion formelle et la portée expressive du poème. L’allitération en s et en r – « sous vos sabots… joug qui pèse… toute humanité » – vient imiter à la fois le sifflement du vent sur le champ de bataille et le grondement de la colère contenue. De même, l’apostrophe inaugurale « Morts de Quatre-vingt-douze… » place d’emblée le lecteur dans la posture d’un orateur s’adressant solennellement aux héros disparus, conférant au texte des accents de déclamation oratoire. La structure même du sonnet, avec ses deux quatrains exaltant les martyrs et ses deux tercets introduisant un contraste ironique, sert le propos de Rimbaud : les douze premiers vers déploient un registre épique et laudatif, tandis que les deux derniers vers apportent une brusque chute aux tonalités satiriques. Cette chute, introduite par un tiret long comme un coup de théâtre (« — Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous ! »), rompt le discours héroïque pour le confronter à la réalité contemporaine, de façon volontairement abrupte. L’effet produit est saisissant : la forme classique du sonnet, parfaitement respectée, est mise au service d’une prise de position insolente. Rimbaud démontre ainsi qu’il sait manier les codes poétiques traditionnels tout en les pliant à son esprit révolutionnaire et impertinent.
Thèmes principaux
Liberté et idéal révolutionnaire
La liberté est l’âme ardente de ce poème. Rimbaud célèbre avant tout l’élan libertaire qui animait les combattants de 1792-93. Dès le deuxième vers, l’image forte du « baiser fort de la liberté » donne à cette notion abstraite une présence quasi charnelle : la Liberté apparaît comme une entité vivante, qui embrasse fougueusement les révolutionnaires et les marque à jamais. Ce baiser métaphorique, si puissant qu’il les rend « pâles », suggère un mélange d’extase et d’effroi sacrés éprouvés par ces hommes au moment de conquérir leur émancipation. La personnification de la Liberté en amante fougueuse traduit l’intensité de l’idéal révolutionnaire : ce n’est pas une valeur froide, c’est une passion qui embrase les cœurs. Les volontaires de 92 sont décrits « extasiés et grands dans la tourmente », preuve que la quête de liberté les transcendait en héros presque surhumains. Rimbaud, lui-même avide d’absolu, s’identifie visiblement à cette ferveur : son poème vibre d’admiration pour ceux qui ont brisé « le joug qui pèse sur l’âme… de toute humanité ». La métaphore du joug renvoie à l’oppression monarchique qu’ils ont rejetée – un joug lourd, pesant sur l’esprit de chaque être humain asservi. En exaltant ceux qui l’ont fait voler en éclats, Rimbaud réaffirme son propre attachement viscéral à la liberté. Cette valeur traverse l’ensemble du texte, qui sonne comme un hymne républicain : on y entend en filigrane l’écho de la Marseillaise, le chant de guerre pour la liberté né lui aussi en 1792. Lorsque le poète évoque « tous les vieux sillons » où la Mort a semé des soldats, il rappelle implicitement le fameux vers « Que un sang impur abreuve nos sillons ! », détournant ce refrain patriotique dans un contexte ironique. La Liberté est donc à la fois muse et moteur du poème, inspirant une dévotion sans borne. Même si le ton se charge d’ironie à la fin, jamais Rimbaud ne renie l’idéal pour lequel ces soldats sont morts. Au contraire, il le magnifie, le régénère à travers ses vers, comme un flambeau qu’il entend bien raviver en 1870 face aux trahisons du présent.
Sacrifice et martyre héroïque
Intrinsèquement lié à la liberté conquise, le sacrifice constitue l’autre versant majeur du poème. Rimbaud présente les morts de 1792-93 comme de véritables martyrs de la cause révolutionnaire. Il les dépeint à travers des images hautement symboliques qui sacralisent leur sacrifice. Ainsi, leur sang est évoqué comme une force purificatrice : « votre sang lavait toute grandeur salie ». On perçoit ici l’idée que le sang versé par ces combattants a lavé les souillures de l’Ancien Régime – cette « grandeur salie » peut s’entendre comme la gloire ternie des monarchies ou l’honneur bafoué de la patrie. Par leur mort, ces héros ont racheté les fautes de la nation et permis sa régénération morale (« pour les régénérer, dans tous les vieux sillons »). La métaphore agricole du semis renforce d’ailleurs la dimension sacrificielle : « Ô Soldats que la Mort a semés, noble Amante, / Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons ». La Mort elle-même est personnifiée en amante noble qui sème les soldats dans la terre comme des graines, afin qu’une moisson nouvelle – celle de la liberté – puisse éclore sur les champs de bataille. Cette vision quasi mythologique évoque le mythe de Cadmos, qui sema les dents du dragon pour faire naître des guerriers du sol De même, Rimbaud suggère que de la tombe de ces martyrs naîtront de nouveaux défenseurs de la liberté, prêts à prendre la relève. Le lexique choisi – « extasiés », « cœurs [qui] sautaient d’amour » – confère à leur engagement une dimension mystique, comme s’ils étaient transportés par une foi révolutionnaire. Le point culminant de cette représentation sacrificielle réside dans l’audacieux oxymore religieux : « Ô million de Christs aux yeux sombres et doux ». En comparant les morts de Valmy, de Fleurus, d’Italie à un million de Christ, Rimbaud les élève au rang de sauveurs crucifiés. Comme Jésus sur la croix, ils ont souffert et donné leur vie pour le salut collectif – non pas le salut divin, mais la rédemption de la liberté humaine. Le détail de leurs yeux sombres et doux humanise ces martyrs : on imagine une armée d’humbles soldats au regard empreint de tristesse et de bonté, partis avec abnégation. Cette tendresse dans la description contraste avec l’horreur de leur mort, ce qui rend leur sacrifice d’autant plus émouvant. Rimbaud exprime ainsi une profonde vénération pour ces sacrifiés de la Révolution. Sous sa plume, leur mort n’est pas vaine : elle est porteuse d’une semence d’avenir, d’une promesse de résurrection des idéaux. D’ailleurs, le poème laisse entendre que si on les invoque de nouveau, ces Christs révolutionnaires pourraient ressusciter symboliquement pour inspirer la chute des tyrans actuels. Le sacrifice est donc présenté à la fois comme un acte fondateur – celui de la liberté – et comme un ferment latent, prêt à refleurir dans la mémoire du peuple.
Critique de la monarchie et des régimes autoritaires
Si Rimbaud glorifie les héros de la République, c’est pour mieux fustiger en creux la monarchie et les régimes autoritaires qui ont suivi 1792. Tout le poème est traversé par un jeu d’opposition entre la liberté conquise jadis et la soumission revenue ensuite. La critique du pouvoir royal et impérial éclate particulièrement dans l’avant-dernier vers : « Nous, courbés sous les rois comme sous une trique ». L’image est d’une rare violence satirique : elle compare les rois à une trique, c’est-à-dire un gros bâton utilisé pour battre. En quelques mots, Rimbaud résume l’oppression brutale exercée par les régimes monarchiques sur le peuple : après l’euphorie de la République, nous (les générations suivantes) avons vécu pliés sous le joug des souverains, courbés comme sous le fouet d’un maître. Le pluriel « rois » renvoie aussi bien aux rois Bourbon restaurés après 1815 (Louis XVIII, Charles X), au « roi citoyen » Louis-Philippe, qu’à l’Empereur Napoléon III que Rimbaud englobe sans ménagement dans la même détestation. On sent poindre ici le mépris profond du jeune poète pour toutes les formes de pouvoir autoritaire qui ont étouffé l’héritage de 1789. Dès le début du texte, la métaphore du joug qui pèse sur l’âme… de toute humanité introduit cette dénonciation : la monarchie est assimilée à un joug universel, symbole d’asservissement moral et intellectuel. Rimbaud choisit le lexique de la contrainte physique (joug, trique, courbés) pour bien montrer que la domination des rois est une violence faite aux corps et aux esprits.
Le ton moqueur et indigné perce surtout dans la chute du poème, où Rimbaud tourne en ridicule les partisans du régime impérial. Il cite nommément « Messieurs de Cassagnac », incarnations de la propagande bonapartiste, avec une politesse feinte (Messieurs) qui renforce l’ironie. Paul de Cassagnac et son père étaient des journalistes zélés de Napoléon III, connus pour leurs diatribes réactionnaires. Or voici que ces ultra-bonapartistes en viennent, en 1870, à invoquer les figures sacrées de la République pour sauver l’Empire en perdition. Rimbaud souligne ce paradoxe scandaleux : « Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous ! » s’exclame-t-il, comme outré par tant d’hypocrisie. L’exclamation trahit une colère froide contre cette récupération éhontée de l’Histoire. Elle démasque l’opportunisme du pouvoir, prêt à invoquer les « pères de 92 » qu’il a pourtant toujours combattus, dès qu’il se sent menacé. La démarche de Cassagnac – citée en épigraphe du poème – consistait à exhorter « Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains » à l’union sacrée en se souvenant des gloires révolutionnaires. Rimbaud, par le sarcasme, retourne ce discours contre ses auteurs. Sa mention « Nous vous laissions dormir avec la République » accuse en creux la trahison de l’héritage révolutionnaire : après 1792, le peuple a laissé les héros dormir, c’est-à-dire qu’il a laissé leurs idéaux s’assoupir tandis que lui-même se pliait sous la férule des nouveaux tyrans. Cette phrase a des accents d’autocritique collective – « nous » englobant les générations postérieures qui ont toléré le retour des rois – mais c’est pour mieux pointer du doigt la duplicité actuelle des soutiens de l’Empire. En somme, Rimbaud oppose frontalement la noblesse des révolutionnaires (qualifiés de « noble Amante » par personnification de la Mort) et la bassesse des réactionnaires du Second Empire. Les premiers ont brisé des chaînes, les seconds tentent de les replacer en manipulant le souvenir des martyrs. La monarchie et l’Empire apparaissent ainsi comme des forces obscurantistes et brutales, indignes du sacrifice consenti par les morts de 92. Le poème, par ses contrastes et son ironie mordante, fait office de réquisitoire politique : sous couvert d’ode funèbre, il condamne sans appel Napoléon III et ses sbires, tenus pour responsables du désastre de 1870.
Mémoire historique et héritage révolutionnaire
Enfin, « Morts de Quatre-vingt-douze » est une réflexion poétique sur la mémoire historique et la manière dont on l’entretient – ou la trahit. Rimbaud y interroge le lien entre les générations révolutionnaires et celles de son époque, face aux convulsions de l’Histoire. Le poème entier adopte le point de vue du présent (1870) qui s’adresse au passé (1792-93) pour en faire le bilan. Les multiples références concrètes aux événements révolutionnaires montrent l’importance du souvenir collectif chez Rimbaud. Il évoque explicitement « Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d’Italie », citant des batailles emblématiques. Valmy (1792) fut la première victoire décisive de la jeune République française contre les armées monarchiques de Prusse – un écho direct à la situation de 1870 où la France affronte de nouveau la Prusse, mais cette fois au service d’un Empire autoritaire. Fleurus (1794) est une autre victoire républicaine majeure contre les coalisés européens, et les campagnes d’Italie (1796-97) menées par Bonaparte sont également chargées de gloire révolutionnaire. En convoquant ces lieux de triomphe, Rimbaud ravive une mémoire héroïque nationale. Chaque toponyme agit comme un symbole : Valmy incarne la défense de la patrie en danger, Fleurus la poursuite du combat libérateur, l’Italie la propagation des idéaux de 1789 au-delà des frontières. Ces souvenirs exaltants contrastent cruellement avec le présent de 1870, marqué par la débâcle de Sedan et l’humiliation de la France impériale.
Rimbaud met aussi en lumière l’évolution – ou l’involution – de cette mémoire. Le vers « Nous vous laissions dormir avec la République » suggère que la mémoire des martyrs de 92 était somme toute endormie, rangée dans le panthéon de la Ière République disparue. Pendant le Second Empire, chanter la Marseillaise ou glorifier 1793 était malvenu, voire interdit. Or voilà que soudain, en plein été 1870, cette mémoire est instrumentalisée par le pouvoir impérial qui se découvre des ancêtres républicains. Le « souvenez-vous de vos pères de 92 » de Cassagnac (cité en épigraphe) en est l’illustration : le régime de Napoléon III, aux abois, fait appel aux fantômes de 1792 pour susciter un sursaut patriotique. Rimbaud se montre lucide sur l’usage politique de l’Histoire. Son exclamation finale relève presque de la mise en garde : invoquer ainsi les morts révolutionnaires, c’est réveiller une force potentiellement dangereuse pour l’Empire lui-même. En rappelant 1792-93, les bonapartistes risquent de rappeler aussi que ces années furent celles de la chute de la monarchie et de la Terreur contre les rois. D’ailleurs, le poète mentionne « 1793 », année radicale de la guillotine de Louis XVI et du Comité de Salut public, comme pour rappeler que l’héritage révolutionnaire comporte la volonté farouche d’en finir avec la royauté. Sous la plume de Rimbaud, l’Histoire devient donc un miroir tendu au présent : la guerre de 1870 ne saurait être assimilée à celle de 1792, car en 1792 on se battait pour la République et la liberté, tandis qu’en 1870 on meurt pour un Empire dynastique en quête de gloire. Cette lecture critique de l’analogie historique transparaît notamment dans l’allusion mordante à la Marseillaise : Rimbaud évoque « tous les vieux sillons » que le sang des héros a irrigués, renvoyant au refrain patriotique bien connu, mais c’est pour mieux souligner l’ironie de la situation présente où l’Empire chante lui-même cette chanson subversive. Le poème opère ainsi un devoir de mémoire sincère en opposant la pureté du sang des volontaires d’autrefois à l’imposture de ceux qui veulent s’en réclamer aujourd’hui. Rimbaud, en quelque sorte, se fait le gardien de la mémoire révolutionnaire authentique : il redonne la parole aux morts (qu’il apostrophe tout au long du texte) afin qu’ils jugent les vivants de 1870. Le verdict implicite est sans appel envers l’Empire, qui a trahi l’idéal de ces martyrs. Mais l’évocation même de ces héros suggère aussi une lueur d’espoir : la mémoire peut raviver l’esprit de liberté. Tel un prophète, le jeune poète semble annoncer que le sacrifice des anciens ne restera pas vain – qu’une nouvelle République peut naître de la défaite impériale, comme la IIIème République effectivement proclamée le 4 septembre 1870 viendra le confirmer peu après. Ainsi, le thème de la mémoire chez Rimbaud se double d’une réflexion sur la répétition de l’Histoire : invoquer le passé révolutionnaire, c’est potentiellement remettre en marche le cycle révolutionnaire. C’est ce qui donne au poème sa portée politique visionnaire, au-delà de l’hommage funèbre.
Contexte historique et politique
Pour saisir toute la richesse de « Morts de Quatre-vingt-douze », il est indispensable de replacer le poème dans son contexte historique et politique, à la fois celui de la Révolution française de 1792-93 et celui de la guerre franco-prussienne de 1870 qui en a inspiré l’écriture.
1792 : la Patrie en danger et la naissance de la République. L’année 1792 marque un tournant décisif de la Révolution française. La monarchie de Louis XVI vacille puis s’effondre : le roi est suspendu de ses fonctions après l’insurrection du 10 août 1792, et la Première République est proclamée le 21 septembre 1792. Mais dès le printemps, la jeune France républicaine doit faire face aux armées coalisées des monarchies européennes. En juillet 1792, l’Assemblée législative décrète la « Patrie en danger », appelant tous les citoyens à prendre les armes. C’est dans cet élan patriotique que naissent les volontaires de 92 que Rimbaud célèbre. Des bataillons de soldats citoyens, souvent de simples paysans ou artisans, partent au front animés par l’idéologie de liberté et d’égalité. Le poème fait référence à la bataille de Valmy (20 septembre 1792) en célébrant les « Morts de Valmy ». À Valmy, les troupes révolutionnaires de Dumouriez et Kellermann, composées en partie de volontaires sans expérience, repoussent victorieusement les Prussiens. Ce succès inespéré, dû autant au courage des combattants qu’à l’ardeur révolutionnaire, sauve Paris d’une invasion imminente. Goethe, présent à Valmy, aurait dit : « De ce lieu et de ce jour date une ère nouvelle dans l’histoire du monde ». Cet esprit novateur et héroïque de 1792, Rimbaud cherche à le faire revivre dans son sonnet. De même, « Morts de Fleurus » renvoie à la bataille de Fleurus (juin 1794) où les armées de la Première République, après bien des épreuves, écrasent les coalisés autrichiens, ouvrant la voie à la conquête révolutionnaire de la Belgique. Quant aux « Morts d’Italie », ils évoquent les campagnes menées en 1796-1797 sur le sol italien (notamment en Lombardie) par le jeune général Bonaparte au nom de la République française. Ces références montrent combien Rimbaud inscrit son poème dans la filiation des grands épisodes révolutionnaires et militaires qui ont façonné la conscience républicaine en France. Les figures révolutionnaires ne sont pas nommément citées dans le texte (ni Danton, ni Marat, ni les généraux), mais leur ombre plane : Rimbaud fait allusion à « 93 », année de la Terreur et de l’exécution de Louis XVI, signe qu’il n’ignore pas le radicalisme sanglant qu’a pu prendre la lutte pour la liberté. S’il magnifie les morts de 92, c’est en ayant à l’esprit que ces hommes ont combattu les « rois » de l’Europe coalisée et qu’ils n’ont pas hésité à abattre leur propre roi pour fonder un monde nouveau. La Liberté dont parle Rimbaud est donc directement celle conquise dans le fracas révolutionnaire. Les figures révolutionnaires évoquées de manière implicite sont celles du peuple-soldat, du volontaire en haillons chantant la Marseillaise en marchant vers l’ennemi, ou encore du martyr de la liberté guillotiné pour avoir défendu la République. Cette mythologie révolutionnaire nourrit l’imaginaire du poète.
1870 : la guerre franco-prussienne et la chute du Second Empire. Avançons de soixante-dix-huit ans. En 1870, la France de Napoléon III, alors Second Empire, se lance dans une guerre hasardeuse contre la Prusse. L’Empereur Napoléon III déclare la guerre le 19 juillet 1870, persuadé d’une victoire facile, mais les événements tournent rapidement au désastre. Les armées impériales subissent défaite sur défaite au mois d’août. Le 1er septembre 1870, Napoléon III lui-même est fait prisonnier par les Prussiens à Sedan, anéantissant le prestige du régime. Le 2 septembre, la capitulation de Sedan sonne le glas de l’Empire, et le 4 septembre 1870, à Paris, la Troisième République est proclamée dans un élan populaire. C’est précisément dans cet intervalle dramatique que Rimbaud écrit « Morts de Quatre-vingt-douze ». Le poème est daté du 3 septembre 1870 et localisé « Fait à Mazas », c’est-à-dire la prison de Mazas à Paris. Rimbaud, qui avait fugué de son Ardenne natale pour « monter » à Paris en pleine tourmente, fut arrêté fin août à son arrivée (il voyageait sans billet, presque en clandestin de la guerre) et incarcéré quelques jours pour vagabondage et fraude de train. Le jeune homme se retrouve donc derrière les barreaux au moment où l’Empire s’effondre. Ce séjour forcé à Mazas n’est pas anodin : c’était une prison connue pour détenir des opposants politiques républicains. Victor Hugo, exilé, la qualifiait de « nouvelle Bastille ». Rimbaud, en y écrivant son sonnet, insuffle à celui-ci une dimension encore plus symbolique. Son épigraphe cite un passage du journal Le Pays, organe bonapartiste, où le polémiste Paul de Cassagnac exhorte les Français à se souvenir de 1792. Cette citation est authentique : Cassagnac appelait les républicains et bonapartistes à s’unir face à la Prusse en mobilisant le souvenir patriotique de l’an II. Il s’agit d’une manœuvre de propagande désespérée pour rallier les républicains à la cause de l’Empire, alors que celui-ci vacille. Cassagnac père et fils étaient des figures farouches du camp impérial, d’ordinaire très hostiles à l’héritage de la Révolution. Les voir invoquer « vos pères de 92 » était un contraste saisissant, qui n’a pas échappé à Rimbaud. À Mazas, le jeune poète a connaissance de ces appels patriotiques diffusés dans la presse (les prisonniers recevaient sans doute les journaux ou en entendaient parler). Il est aussi le témoin indirect de la fièvre révolutionnaire qui gronde à Paris : depuis sa cellule, il entend peut-être la rumeur de la chute de l’Empire et de la proclamation de la République le lendemain de la rédaction du poème. Cette situation nourrit l’inspiration de Rimbaud et donne à son texte un caractère quasi révolutionnaire lui-même. D’ailleurs, son professeur Georges Izambard rapportera plus tard avec humour qu’en discutant de cet épisode, Rimbaud plaisanta sur le fait qu’il avait « assisté à la révolution du 4 septembre à travers les barreaux ».
Le contexte politique de 1870 confère donc au poème sa cible polémique : le Second Empire de Napoléon III. Rimbaud, adolescent frondeur, est déjà animé d’idées républicaines et socialistes avancées pour son âge. Dans une lettre célèbre à Izambard fin août 1870, il pourfend le « patrouillotisme » (patriotisme chauvin) ambiant et se moque de la « Garde nationale » mal équipée. Il déteste la guerre impériale qu’il juge absurde et criminelle. « Morts de Quatre-vingt-douze » s’inscrit dans cette veine contestataire : c’est une charge poétique contre la guerre de 1870 et le régime qui l’a déclenchée. Le poème ne cite pas Napoléon III par son nom, mais l’ensemble du texte, surtout la chute, vise clairement les Bonaparte. En opposant les soldats républicains d’hier aux soldats malmenés d’aujourd’hui, Rimbaud condamne Napoléon III pour avoir trahi l’esprit de la Révolution et conduit la France au chaos. Son indignation fait écho à celle de nombreux intellectuels de l’époque (Victor Hugo, par exemple, fustigeait « Napoléon le Petit » depuis des années). On perçoit également l’arrière-plan de la pensée rimbaldienne en germe : son refus de la « charogne impériale », son insolence envers les autorités. Écrire un tel poème en pleine débâcle, c’est en quelque sorte jeter un manifeste révolutionnaire. Effectivement, la prédiction implicite de Rimbaud se réalise presque aussitôt : les « Christs » de 92 se « relèvent » symboliquement à travers l’instauration de la IIIème République sur les ruines de l’Empire, événement qu’il saluera d’un autre sonnet virulent (« Rages de César »). Quant à Rimbaud lui-même, libéré de prison dans la foulée de la révolution du 4 septembre, il reprendra la route, toujours avide de liberté et de chamboulements.
En somme, le contexte historique double – la Révolution française d’une part, la guerre franco-prussienne et la révolution de 1870 d’autre part – forme la trame indispensable pour comprendre « Morts de Quatre-vingt-douze ». Le poème fonctionne comme un pont entre deux époques de tempête : 1792, où la liberté naît dans le sang, et 1870, où elle renaît des cendres d’un empire déchu. Rimbaud y puise sa matière autant qu’il y contribue par son regard de poète. Il fait dialoguer les figures du passé (les volontaires, les martyrs, les rois décapités) avec les acteurs du présent (Cassagnac, Napoléon III implicitement, et le peuple « courbé » de 1870). Cette mise en perspective historique donne au sonnet une profondeur particulière : au-delà d’une élégie pour les morts, c’est un discours engagé sur la trahison et la réappropriation de l’Histoire, écrit par un lycéen visionnaire en plein séisme national.
Conclusion
En conclusion, « Morts de Quatre-vingt-douze » d’Arthur Rimbaud apparaît comme un véritable joyau de poésie engagée, où la virtuosité formelle sert un propos politique puissant. À travers la structure classique du sonnet, le jeune poète de 16 ans déploie un langage d’une richesse remarquable, mêlant l’épique au satirique. Il réussit l’alliance de l’hommage et de la dénonciation : d’un côté, une célébration vibrante des volontaires de 1792-93, de leur amour de la liberté et de leur sacrifice christique ; de l’autre, une critique acerbe des monarques et bonapartistes qui ont perverti leur héritage. Le lecteur est emporté par le souffle des alexandrins, la cascade des images – du baiser de la Liberté au million de Christs – et par l’émotion sincère qui s’en dégage. Rimbaud insuffle à son poème une chaleur humaine qui le rend extrêmement vivant : on ressent son admiration juvénile pour les héros révolutionnaires, son indignation frémissante face à l’injustice historique, son espoir à peine voilé d’un renouveau révolutionnaire.
Sur un ton à la fois agréable à lire et profondément réfléchi, nous avons exploré comment ce sonnet se construit comme un pont entre deux périodes en écho. Rimbaud y démontre une conscience aiguë de la portée symbolique des événements : il fait revivre la mémoire des morts de 92 pour éclairer son présent de 1870, interpellant le lecteur sur les notions intemporelles de liberté, de pouvoir et de mémoire. Le style est maîtrisé, les rimes s’enchaînent avec une musicalité solennelle, et pourtant le poème sonne libre, impertinent, tant l’esprit de Rimbaud y souffle sans contrainte. La force des métaphores employées – la Mort semeuse, la Liberté amante, les Christs révolutionnaires – imprime durablement l’imaginaire, en donnant aux concepts historiques une dimension quasi mythique.
Morts de Quatre-vingt-douze n’est pas seulement un exercice de style brillant du jeune Arthur Rimbaud ; c’est aussi un cri du cœur, un « souvenez-vous » lancé à la face des puissants et un chant d’amour aux martyrs de la liberté. Ce poème, écrit entre les murs d’une prison, illustre déjà la devise rimbaldienne du « Je est un autre » : Rimbaud s’oublie pour devenir la voix de ces morts et de ce qu’ils représentent. Il transforme une page d’Histoire en une expérience poétique universelle, où chaque époque peut retrouver son reflet. En cela, son sonnet de 1870 résonne encore pour nous, lecteurs du XXIè siècle, comme l’affirmation que la poésie peut porter la mémoire des peuples et brandir la flamme de la liberté contre toutes les obscurités. Rimbaud, du haut de ses seize ans, y a forgé une œuvre à la fois poignante et incisive, dont la modernité et l’humanité continuent de toucher et d’inspirer.


Il y a quelque chose que je ne comprends pas… Ce n’était pas une monarchie à l’époque. En 1870, c’est bien la fin du Second Empire, d’ailleurs remplacé par la Troisième République… Alors si Rimbaud critique un régime politique, ici c’est davantage le Second Empire, non ?
Oui vous avez raison. Mais la République est toute jeune (mois de septembre 1870), et la bourgeoisie est alors encore prenante (qui ont une influence toujours considérable sur la société et donc la politique, ce qui causera des remous comme le boulangisme, etc.). De la même manière que Victor Hugo, q’il admire beaucoup, Rimbaud critique le pouvoir vertical du second empire, et son ambition expansionniste qui envoit les hommes à la guerre.