📑 TABLE DES MATIÈRES

  1. Le poème
  2. 🔎 L’analyse du poème
  3. Le Jeu de séduction : Subtilité, ambiguïté et ironie rimbaldienne
  4. Entre tradition et révolution
  5. Conclusion

Le poème

Dans la salle à manger brune, que parfumait
Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise
Je ramassais un plat de je ne sais quel met
Belge, et je m’épatais dans mon immense chaise.

En mangeant, j’écoutais l’horloge, – heureux et coi.
La cuisine s’ouvrit avec une bouffée,
– Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,
Fichu moitié défait, malinement coiffée

Et, tout en promenant son petit doigt tremblant
Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,
En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,

Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m’aiser ;
– Puis, comme ça, – bien sûr, pour avoir un baiser, –
Tout bas : « Sens donc, j’ai pris ‘une’ froid sur la joue… » 


🔎 L’analyse du poème

Dès les premiers vers, le lecteur est plongé dans une atmosphère intime et concrète, celle d’une « salle à manger brune » [v.1]. Cette description initiale est immédiatement enrichie par une immersion sensorielle saisissante : la pièce est « parfumait / Une odeur de vernis et de fruits » [v.1-2]. Cette alliance de senteurs, celle du bois ciré et des arômes sucrés des fruits, crée un cadre à la fois chaleureux et familier, presque domestique, bien éloigné des décors éthérés ou grandioses souvent dépeints dans la poésie de l’époque.  

L’insistance de Rimbaud sur ces sensations olfactives et gustatives dès le premier quatrain (le vernis, les fruits, le « met Belge ») est une caractéristique fondamentale de sa poésie de jeunesse, qui cherche à saisir le réel dans toute sa richesse sensorielle. Là où d’autres poètes pourraient privilégier une approche plus conceptuelle ou purement visuelle, Rimbaud adopte une démarche synesthésique. Cette « poésie de la sensation » est un moyen pour le jeune poète de s’ancrer profondément dans le vécu, de transfigurer le moment de bonheur retrouvé en une expérience poétique. Cette capacité à « poétiser des moments simples » annonce déjà sa quête d’une « intelligence sensible » et d’un « Verbe accessible à tous les sens ». Une telle approche marque une rupture significative avec les conventions poétiques établies, constituant ainsi une première forme d’émancipation poétique, où la sensation brute devient matière à vers.  

Le narrateur, désigné par le pronom « je », se présente dans cette atmosphère avec une désinvolture assumée. Il est « à mon aise » [v.2], « ramassai[t] un plat de je ne sais quel met Belge » [v.3-4] et « s’épatait dans [s]on immense chaise » [v.4]. Le verbe « s’épater », au sens de s’étaler confortablement, est un terme familier qui souligne une nonchalance et un bien-être qui sortent de l’ordinaire. L’expression « je ne sais quel met Belge » et le fait de « ramasser un plat » (sous-entendant se servir sans autorisation) confirment cette désinvolture et un certain détachement vis-à-vis des conventions de table.  

Ce « je » familier et désinvolte du narrateur, qui contraste avec la versification classique du sonnet, fonctionne comme une forme d’autodérision et de rejet des normes sociales. Rimbaud, en tant qu’adolescent rebelle, utilise un langage « familier » et des expressions populaires (« s’épater », « coi ») pour dépeindre une scène de vie ordinaire avec une authenticité déconcertante. Cette « désinvolture » est une manifestation précoce de son « émancipation sociale », où il commence à se forger un personnage « en marge de la société ». L’autodérision, un trait que l’on retrouve dans d’autres poèmes des  

Cahiers de Douai, permet à Rimbaud de prendre une distance critique vis-à-vis de lui-même et de son adolescence, offrant ainsi un regard véritablement émancipateur sur ses propres expériences.  

Le temps semble suspendu dans ce tableau de bien-être. Le vers « En mangeant, j’écoutais l’horloge, – heureux et coi » [v.5] est révélateur. L’écoute de l’horloge, loin d’évoquer l’angoisse du temps qui passe, renvoie au contraire au plaisir de vivre pleinement l’instant présent. Les adjectifs « heureux et coi » (calme, silencieux) sont mis en valeur par un tiret, qui a pour effet de suspendre le temps et de prolonger ce moment de plénitude.  

La poétisation d’un moment de bien-être simple et la suspension du temps dans La Maline constituent un contrepoint subtil à la révolte et à l’errance qui caractérisent par ailleurs la jeunesse de Rimbaud. Si le poète est souvent associé à la révolte et à un goût du mouvement (notamment ses fugues), ce poème révèle sa capacité à « poétiser des moments simples » et à trouver le bonheur dans l’ordinaire. Cette « simplicité apparente » n’est pas une marque de naïveté, mais plutôt une revendication qui s’inscrit dans sa quête de liberté et d’authenticité, loin des contraintes et des attentes de la société. Il s’agit d’une forme d’évasion psychologique et émotionnelle qui contraste avec l’agitation de ses fugues, montrant une facette plus contemplative de son génie.  

La quiétude du premier quatrain est brusquement interrompue par l’arrivée d’un nouveau personnage, la servante, dont l’entrée en scène est presque théâtrale. Le passé simple « La cuisine s’ouvrit avec une bouffée » [v.6] marque une action soudaine, créant un effet de mystère et de surprise. La bouffée évoque un mouvement d’air et, par extension, des odeurs de cuisine, sollicitant à nouveau les sens du lecteur et du narrateur. Le narrateur, interloqué, note : « Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi » [v.7]. Cette incise, « je ne sais pas pourquoi », est une feinte naïveté de l’adolescent, qui, en réalité, devine déjà les intentions de la jeune femme, ajoutant une couche d’ironie à la scène.  

L’utilisation du passé simple pour l’arrivée de la servante (« vint », « s’ouvrit ») marque une rupture narrative nette et introduit un « élément perturbateur » dans la quiétude initiale du poème. Le contraste entre l’imparfait à valeur durative du premier quatrain (parfumait, ramassais, épatais, écoutais) et le passé simple ponctuel des vers 6 et 7 souligne l’irruption de la servante comme un événement clé, un tournant dans le récit poétique. Cette mise en scène théâtrale transforme le poème en une petite intrigue, où le lecteur est invité à déchiffrer les intentions cachées du personnage, renforçant ainsi l’aspect énigmatique du titre La Maline.  

Le portrait de la servante est suggestif et révèle d’emblée son caractère. Elle est décrite avec un « Fichu moitié défait, malinement coiffée » [v.8]. Le « fichu moitié défait » suggère une tenue négligée, presque provocante, pouvant évoquer une « femme facile » ou une personne venant de terminer une étreinte passionnée, comme le suggèrent certaines lectures. L’adverbe « malinement » – un néologisme rimbaldien pour « malignement » – fait directement écho au titre du poème et indique une intention de ruse, d’astuce, voire d’espièglerie. L’allitération en ‘f’ (« Fichu », « défait », « malinement coiffée ») renforce l’idée de cheveux défaits et d’une espièglerie qui se révèle progressivement.  

Le portrait de la servante, oscillant entre réalisme et suggestion, est une illustration précoce de la vision complexe et non idéalisée de la femme chez Rimbaud, marquant une émancipation par rapport aux représentations traditionnelles. Rimbaud ne dépeint pas ici une figure féminine éthérée ou purement romantique, mais une femme du peuple, dont la sensualité est palpable et le caractère aguichant. Cette approche se retrouve dans d’autres poèmes du recueil, comme Au Cabaret-Vert, où la serveuse est décrite avec une sensualité crue et naturelle. Ce « goût pour le concret et le quotidien » est une des marques de sa révolution poétique. La « malignité » du titre et de l’adverbe introduit une ambiguïté, un jeu de fausse naïveté qui est au cœur de la dynamique de séduction explorée dans le poème. Cette représentation contraste avec des figures plus idéalisées comme Ophélie, tout en préparant les figures plus grotesques et subversives, telles que Vénus Anadyomène, démontrant la diversité et l’émancipation de la représentation féminine dans l’œuvre de Rimbaud.


Le Jeu de séduction : Subtilité, ambiguïté et ironie rimbaldienne

Le cœur de La Maline réside dans la chorégraphie délicate et ambiguë du jeu de séduction qui se noue entre le jeune narrateur et la servante. Rimbaud déploie ici une finesse d’observation psychologique et une maîtrise stylistique qui révèlent la complexité des interactions humaines.

Le jeu de séduction s’amorce par une série de gestes calculés de la part de la servante. Elle promène « son petit doigt tremblant / Sur sa joue » [v.9-10] et fait « de sa lèvre enfantine, une moue » [v.11]. Le « petit doigt tremblant » peut être interprété comme une nervosité feinte ou une fragilité jouée, destinée à attirer la compassion ou l’attention. Simultanément, la lèvre enfantine et la moue (grimace d’insatisfaction ou de coquetterie) signalent une innocence simulée, un artifice visant à séduire tout en conservant une façade de candeur. L’ensemble de ces gestes compose un véritable jeu d’actrice, où chaque mouvement est chargé d’une intention sous-jacente.  

La description minutieuse des gestes de la servante révèle la perspicacité du jeune Rimbaud à décoder les subtilités du langage corporel et les jeux de pouvoir entre les sexes. À seulement seize ans, Rimbaud fait preuve d’une observation psychologique aiguë. Il ne se contente pas de décrire les actions en surface, mais il en suggère les intentions cachées, transformant le poème en une petite énigme dont le narrateur, par sa lucidité, détient la clé. Cette capacité à traquer le réel jusqu’à le rendre irrationnel et à percevoir la subtilité du désir et de la manipulation est une marque indéniable de sa modernité poétique.  

La métaphore du « velours de pêche rose et blanc » [v.10] pour décrire la joue de la servante est particulièrement riche. Cette image polysensorielle sollicite simultanément le toucher (« velours »), la vue (« rose et blanc ») et le goût (« pêche »). Les couleurs « rose et blanc » se retrouvent d’ailleurs dans d’autres poèmes de « badinage » amoureux de Rimbaud, tels que Rêvé pour l’hiver et Au Cabaret-Vert.  

Cette métaphore de la « pêche rose et blanc » est un exemple éloquent de la poésie de la sensation chère à Rimbaud, où la sensualité est évoquée avec une douceur qui masque l’intention séductrice. L’image ne se contente pas de décrire ; elle crée une atmosphère de douceur et de fraîcheur qui rend la servante désirable tout en maintenant une façade d’innocence. L’association de la peau à un fruit suggère une sensualité naturelle et appétissante. La récurrence de ces couleurs et de cette thématique dans d’autres poèmes du recueil indique une exploration persistante par Rimbaud des premiers émois amoureux et de l’éveil des sens, constituant une véritable émancipation sensuelle dans son œuvre de jeunesse.  

La servante cherche ensuite à établir une proximité physique avec le narrateur sous un prétexte anodin : elle « arrangeait les plats, près de moi, pour m’aiser » [v.12]. Le verbe « m’aiser » rime de manière significative avec « baiser » [v.13], suggérant l’intention sous-jacente de la jeune femme.  

La rime « m’aiser / baiser » n’est pas un simple jeu de mots, mais un procédé stylistique qui révèle avec subtilité la nature de la séduction et la lucidité du poète face à celle-ci. Cette rime riche met en lumière l’objectif de la servante et la compréhension du narrateur, transformant un geste apparemment anodin en une invitation explicite. Cela renforce l’idée d’un jeu de séduction où les intentions sont à peine voilées. Ce choix stylistique témoigne de la virtuosité technique de Rimbaud, capable d’utiliser la forme classique du sonnet pour aborder des sujets contemporains et des dynamiques psychologiques complexes, démontrant ainsi une maîtrise précoce de l’art poétique.  

L’adverbe « malinement » [v.8] est un néologisme rimbaldien qui fait directement écho au titre du poème, La Maline. Ce terme connote la ruse, l’astuce, l’ingéniosité, et même une forme d’espièglerie ou de malignité. La faute d’orthographe volontaire du titre (« Maline » au lieu de « Maligne », forme correcte du féminin) est une marque de l’audace stylistique de Rimbaud et de son intérêt pour le langage populaire et ses particularités.

Le titre et l’adverbe « malinement » sont des clés de lecture essentielles qui révèlent la complexité du personnage de la servante et l’ironie sous-jacente du poète, qui déconstruit l’innocence apparente. L’emploi de « maline » au lieu de « maligne » peut être interprété comme une fidélité à un parler populaire belge, propre à la région de Charleroi, ou comme une faute voulue qui accentue la fausse naïveté du personnage. Cette intention énigmatique est démasquée par le narrateur, qui décode le jeu de la servante pour le lecteur. Cela illustre la verve satirique et l’ironie de Rimbaud, même dans le cadre d’une scène de badinage amoureux, montrant sa capacité à percevoir et à dénoncer les artifices.  

Le point culminant de la séduction est atteint avec l’expression finale de la servante : « Sens donc, j’ai pris ‘une’ froid sur la joue… » [v.14]. Cette phrase, chuchotée « Tout bas » [v.14], est prononcée sous le prétexte d’avoir « pris ‘une’ froid sur la joue », une « naïveté » délibérée destinée à provoquer une réaction. La faute grammaticale (« une froid » au féminin, alors que froid est masculin en français standard) renforce l’aspect populaire et naïf du parler de la servante.  

La faute grammaticale une froid est une innovation stylistique qui ancre le poème dans le réalisme et le langage parlé, tout en ajoutant une couche d’ironie. Cette maladresse linguistique n’est pas une erreur, mais un choix délibéré de Rimbaud pour traquer le réel et intégrer la langue inédite des classes populaires dans sa poésie. Elle confère à la servante une authenticité et une fausse naïveté qui rend la scène d’autant plus charmante et amusante. Pour le narrateur, cette naïveté du prétexte est parfaitement transparente, comme le souligne l’incise « bien sûr, pour avoir un baiser » [v.13]. L’ironie de Rimbaud, capable de « tourner l’ironie contre lui-même », est ici manifeste, démontrant sa lucidité face aux jeux de la séduction adolescente.  

Le narrateur n’est d’ailleurs pas dupe de la ruse de la servante. Les tirets qui encadrent l’incise « bien sûr, pour avoir un baiser » [v.13] révèlent sa lucidité et un certain détachement. Il décode l’intention pour le lecteur, soulignant la transparence de la prétendue innocence de la jeune femme.

Cette lucidité du narrateur face à la ruse de la servante, même dans un contexte de séduction, est une manifestation de l’émancipation intellectuelle de Rimbaud, qui refuse d’être dupe des discours dominants. Cette capacité à « décoder » les intentions et à ne pas se laisser aveugler par l’apparence est un trait distinctif du jeune poète. Même si le poème est un badinage amoureux, le poète maintient une description objective et distanciée, sans implication personnelle, un détachement émotionnel qui lui permet de conserver une perspective lucide. Cette lucidité s’étend à sa critique sociale et à son rejet des conventions, même si La Maline est moins une critique sociale directe qu’une exploration des dynamiques humaines.  

Terme/ExpressionVersChamp lexical associéConnotation (Séduction, Innocence, Ruse, Sensualité)Effet sur le lecteur
« maline » (titre)Caractère, ruseRuse, astuce, espièglerie, fausse naïvetéDonne le ton du poème, invite à la lecture critique des intentions.
« Fichu moitié défait »8Vêtement, apparenceNégligence, provocation, sensualité naturelleSuggère une tenue volontairement « décoiffée », une invitation implicite.
« malinement coiffée »8Apparence, ruseRuse, artifice, intention séductriceConfirme l’intention derrière la tenue, révèle la « malignité » du personnage.
« petit doigt tremblant »9Geste, corpsFragilité feinte, nervosité jouée, coquetterieAttire l’attention sur la joue, suggère une fausse timidité pour séduire.
« velours de pêche rose et blanc »10Peau, fruit, couleurDouceur, fraîcheur, sensualité, innocence (apparente)Crée une image polysensorielle, rend la joue désirable, masque la ruse.
« lèvre enfantine »11Corps, visageInnocence (feinte), puérilité, coquetterieMet en valeur la bouche, suggère une innocence pour mieux manipuler.
« une moue »11Geste, visageMécontentement simulé, coquetterie, jeu d’actriceExprime une composition du visage pour séduire, un artifice.
« pour m’aiser »12Prétexte, actionAide, service (prétexte), rapprochement physiqueJustifie le rapprochement physique, mais l’intention est transparente.
« baiser »13Désir, actionObjectif de la séduction, désir physiqueRime avec « m’aiser », dévoile explicitement l’objectif de la servante.
« une froid sur la joue »14Prétexte, langage populaireNaïveté (feinte), maladresse linguistique, invitationPrétexte transparent, ancre le poème dans le réel, ajoute une touche d’ironie.

Entre tradition et révolution

La Maline n’est pas seulement une scène de séduction charmante ; elle est aussi un laboratoire poétique où Rimbaud, dès ses seize ans, expérimente et forge les bases de sa modernité. Le poème illustre une tension féconde entre la maîtrise des formes classiques et une volonté déjà affirmée de les subvertir.

La Maline est un sonnet, une forme poétique rigoureuse composée de quatorze vers, généralement des alexandrins, structurés en deux quatrains et deux tercets, avec des règles fixes pour la disposition des rimes. Ce choix formel témoigne d’une maîtrise précoce des conventions poétiques classiques, un héritage que Rimbaud connaissait et respectait dans ses premières œuvres. Il était conscient du génie de poètes comme Ronsard, Du Bellay, ou Baudelaire, qui avaient usé du sonnet avec brio.  

Cependant, cette maîtrise n’est qu’un point de départ. Rimbaud prend déjà des libertés avec la forme classique, annonçant les ruptures plus radicales de son œuvre future. Le poème est parsemé d’enjambements et de rejets qui disloquent le rythme traditionnel de l’alexandrin. Par exemple, le déséquilibre du vers 1 se poursuit sur le vers 2 (« Dans la salle à manger brune, que parfumait / Une odeur de vernis et de fruits ») où le sujet du verbe « parfumait » est rejeté. De même, le rejet de l’adjectif « Belge » au vers 4 (« Je ramassais un plat de je ne sais quel met / Belge ») déséquilibre l’alexandrin classique, illustrant la désinvolture du narrateur et la liberté du poète. Le vers 5 présente également un rejet du complément d’objet « l’horloge » après l’hémistiche (« En mangeant, j’écoutais l’horloge »).  

Cette tension entre la maîtrise classique et la subversion formelle est centrale dans le concept des « émancipations créatrices » de Rimbaud et dans son goût pour l’expérimentation formelle. Dès ces premiers poèmes, il ne se contente pas d’imiter, mais cherche à réinventer la poésie en s’affranchissant des contraintes. Ces attentats à la métrique classique sont des signes avant-coureurs des audaces stylistiques qui culmineront dans ses œuvres ultérieures, comme Une Saison en Enfer ou les Illuminations, où il abandonnera le vers pour la prose et le vers libre.  

Le mélange des registres de langue est une autre marque de modernité. Rimbaud utilise un langage à la fois simple et raffiné. Il emploie des termes quotidiens et des tournures familières (« à mon aise », « je m’épatais », « heureux et coi », « une froid ») aux côtés d’une versification soignée. Cette flexibilité linguistique, intégrant le parler populaire, est une caractéristique de son style.  

Ce mélange linguistique est un aspect clé de sa révolution poétique. En mêlant le familier et le poétique, Rimbaud rend sa poésie plus ancrée dans la réalité et plus accessible, tout en lui conférant une dimension inédite. Il cherche à créer une langue inédite qui rompe avec un langage jugé mensonger et qui ne dit pas assez. Cette audace dans le langage contribue à son projet de tout réinventer, tout vivre, tout redire, posant les bases d’une poésie moderne qui ne se plie plus aux conventions établies. La Maline s’inscrit pleinement dans le parcours des émancipations créatrices de Rimbaud, un concept qui englobe ses diverses formes de libération : familiale, sociale, politique, et poétique.  

Le poème est d’abord une manifestation de l’émancipation sensuelle de Rimbaud. Il explore l’éveil des sens et les premiers émois amoureux de l’adolescence. La scène de séduction, avec ses détails charnels et ses sensations (la joue de pêche, la lèvre enfantine, le désir de baiser), contraste avec l’austérité de l’éducation maternelle de Rimbaud. Le poème, comme d’autres du recueil (Sensation, Au Cabaret-Vert, Première soirée), célèbre une sensualité naturelle et directe, loin des tabous et des conventions morales de l’époque. C’est une affirmation de la liberté du corps et du désir.  

Ensuite, La Maline révèle une forme d’émancipation sociale. En choisissant de dépeindre une « servante » et d’intégrer son parler populaire dans le poème, Rimbaud s’affranchit des sujets et des figures traditionnellement considérés comme nobles en poésie. Cette approche réaliste et l’attention portée aux classes populaires (comme dans « Les Effarés » ou « Le Forgeron ») marquent un rejet des conventions bourgeoises. Le poète se positionne en marge de la société, adoptant une désinvolture qui symbolise une émancipation morale et sociale.  

Enfin, le poème est un jalon dans son émancipation poétique. Le réalisme de la scène, l’usage de l’ironie, et la subversion subtile des formes classiques (par les rejets, les enjambements, et l’intégration du langage parlé) contribuent à la création d’un nouveau langage poétique. La Maline n’est pas un simple poème d’amour ou une anecdote ; il incarne subtilement le projet plus vaste de Rimbaud de renouveler la poésie en défiant les conventions esthétiques, sociales et linguistiques de son temps. Ce poème, bien que moins ouvertement révolutionnaire que ses œuvres ultérieures, est un témoignage précieux de l’aube d’un génie qui allait révolutionner la poésie française.  


Conclusion

La Maline d’Arthur Rimbaud, bien que souvent perçue comme une simple scène de badinage amoureux, se révèle à l’analyse comme un microcosme fascinant du génie précoce du poète. Ce sonnet, daté d’octobre 1870, est un témoignage éloquent de la capacité de Rimbaud à transfigurer le quotidien en matière poétique, à dépeindre la complexité des interactions humaines avec une lucidité et une ironie remarquables, et à expérimenter audacieusement avec la forme et le langage.

Le poème se distingue par son ancrage dans un réalisme sensoriel, où les odeurs, les sons et les textures de la salle à manger créent une atmosphère intime et chaleureuse. Le narrateur, un « je » désinvolte et observateur, incarne déjà la figure de l’adolescent rebelle et lucide, capable de poétiser les plaisirs simples tout en démasquant les artifices de la séduction. L’irruption de la servante, La Maline, introduit une dynamique de jeu et d’ambiguïté. Son portrait, à la fois réaliste et suggestif, ainsi que ses gestes calculés et sa fausse naïveté, révèlent la perspicacité de Rimbaud à saisir les subtilités des relations humaines et les jeux de pouvoir entre les sexes.

Sur le plan stylistique, La Maline est un laboratoire où Rimbaud démontre sa maîtrise des formes classiques (le sonnet, l’alexandrin) tout en les subvertissant par des rejets, des enjambements, et l’intégration audacieuse du langage parlé et de néologismes. Cette tension entre tradition et innovation est une signature de son œuvre de jeunesse et annonce les ruptures plus radicales à venir. Le mélange des registres de langue, l’ironie omniprésente et la capacité à déceler l’intention derrière l’apparence sont autant de marques de sa modernité poétique.

En fin de compte, La Maline n’est pas qu’une anecdote charmante ; elle s’inscrit pleinement dans le parcours des émancipations créatrices de Rimbaud. Elle illustre son émancipation sensuelle par l’exploration des premiers émois et de la sensualité naturelle, son émancipation sociale par la représentation des figures populaires et le rejet des conventions bourgeoises, et son émancipation poétique par l’audace formelle et linguistique. Ce poème, bien que moins célèbre que d’autres chefs-d’œuvre, est une pièce essentielle pour comprendre l’évolution d’un poète qui, en quelques années, a redéfini les frontières de la poésie française, nous invitant à une lecture toujours renouvelée de la réalité et du langage.


2 commentaires

  1. Les vers 7 et 8 (« Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi … « ) me surprennent toujours car l’entrée de la servante signale des coulisses, un hors-champ dont on ne saura jamais rien, pas plus que le poète en salle. Que s’est-il passé en cuisines pour que son fichu soit moitié défait, pour que sa chevelure soit désordonnée ? On peut tout imaginer. Pourquoi ses doigts tremblent-ils ? Et cette « froid », localisée sur la joue, mentionnée dans un parler qui ne laisse pas d’être sujet à mille interprétations, c’est quoi ? Celles et ceux qui connaissent le travail en restauration, le dureté parfois des relations de travail, surtout pour une jeune femme à l’époque, ne peuvent que relancer l’interrogation… Un drame se serait-il joué en cuisine ? Le poète n’est-il pas, une fois encore, sensible à une misère qui serait arrivée à cette servante ? Il est peut-être dommage d’enfermer l’interprétation : jeunesse et innocence, certes oui, mais peut-être aussi, hélas, l’expérience d’un statut (femme et subordonnée) qui rend fragile…