📑 TABLE DES MATIÈRES
Le poème
Place de la Gare, à Charleville.
Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.– L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
Les gros bureaux bouffis traînant leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent : » En somme !… »Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d’où le tabac par brins
Déborde – vous savez, c’est de la contrebande ; –Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes…– Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.J’ai bientôt déniché la bottine, le bas…
– Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas…
– Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres…
🔎 L’analyse du poème
À la musique est un poème de jeunesse de Rimbaud, écrit en 1870 alors qu’il n’avait que 16 ans. Il se situe dans un cadre bien précis : la place de la Gare à Charleville, sa ville natale. Ce poème brosse un tableau satirique de la bourgeoisie locale lors d’un concert militaire, exposant avec mordant et ironie les travers des notables et des habitants ordinaires.
Structure et style poétique
Le poème est composé de neuf quatrains, c’est-à-dire neuf strophes de quatre vers chacun. Chaque vers est un alexandrin, une forme de versification classique en poésie française, qui compte douze syllabes. Cette structure régulière donne au poème un rythme soutenu et harmonieux, contrastant avec le contenu moqueur et satirique. L’utilisation de l’alexandrin montre la maîtrise technique de Rimbaud, malgré son jeune âge, et son habileté à jouer avec les formes poétiques traditionnelles pour transmettre son message critique.
Les rimes du poème suivent un schéma ABAB, où les rimes des vers pairs sont alternées avec celles des vers impairs. Cette alternance des rimes crée une musicalité fluide et agréable, renforçant l’impression de régularité et d’ordre. Cependant, cet ordre apparent dans la structure rythmique du poème contraste avec le chaos et la médiocrité décrits dans le contenu. Rimbaud utilise cette dichotomie pour souligner la superficialité de la bourgeoisie qu’il dépeint, dont l’apparente respectabilité masque une vacuité intellectuelle et morale.
En choisissant une structure aussi rigide et classique, Rimbaud accentue le caractère ironique de son poème. La rigueur formelle rappelle les conventions bourgeoises que le poète critique, tout en offrant un cadre stable pour sa satire. Cette approche permet de mettre en évidence les contradictions et les défauts de la société bourgeoise de Charleville, tout en montrant que le jeune poète sait manier les outils de la tradition poétique pour mieux les subvertir.
Ainsi, la forme même du poème, avec ses quatrains réguliers et ses alexandrins soignés, sert à renforcer le message satirique de Rimbaud. La musicalité et l’apparente simplicité de la structure rendent le poème accessible, mais la richesse des détails et la profondeur de la critique sociale nécessitent une lecture attentive pour en saisir toute la portée. Cette utilisation stratégique de la forme poétique témoigne de la capacité de Rimbaud à innover dans le respect des traditions, tout en exprimant des idées révolutionnaires et provocatrices.
Thèmes principaux
Satire de la bourgeoisie
La satire de la bourgeoisie est omniprésente dans le poème. Rimbaud commence par décrire la place de la Gare avec une précision qui met en lumière son aspect trivial et petit bourgeois : « taillée en mesquines pelouses ». Ce choix de mot « mesquines » souligne déjà un jugement critique sur la qualité et l’ambition des aménagements urbains. Il poursuit en qualifiant les bourgeois de « poussifs », ce qui suggère leur manque d’énergie et leur lourdeur, tant physique qu’intellectuelle. Ces bourgeois sont « étranglés par les chaleurs », une métaphore qui renforce l’idée de leur inconfort et de leur incapacité à faire face aux situations de la vie avec aisance.
Rimbaud décrit ensuite des figures typiques de cette société avec une précision ironique. Le notaire, avec ses « breloques à chiffres », est une caricature de la vanité bourgeoise, accroché à des symboles de statut social dépourvus de véritable valeur. Les rentiers, dotés de lorgnons, soulignent « tous les couacs », se posant en critiques pointilleux mais incompétents. Les « gros bureaux bouffis », traînant « leurs grosses dames », accentuent encore cette impression de lourdeur et de superficialité. Les épiciers retraités qui « discutent les traités » illustrent la pédanterie et le sérieux déplacé avec lesquels ils abordent des sujets qui les dépassent souvent. Cette satire mordante met à nu les travers d’une société trop préoccupée par les apparences et le statut.
Le contraste entre ordre et désordre
La forme régulière du poème, avec ses quatrains et ses alexandrins, symbolise l’ordre et la structure. Cependant, cet ordre n’est qu’une façade pour le désordre sous-jacent des comportements humains. Rimbaud utilise ce contraste pour souligner l’hypocrisie et la vacuité de la vie bourgeoise. Par exemple, bien que la scène se passe dans un « square où tout est correct », les individus qui s’y trouvent sont décrits de manière peu flatteuse et souvent ridicule.
L’orchestre militaire, censé être un symbole de discipline et d’ordre, devient un prétexte pour révéler les défauts des spectateurs. Les rentiers à lorgnons, censés incarner le sérieux et l’autorité, ne font que souligner « les couacs » de la musique, montrant ainsi leur incapacité à apprécier réellement l’art. Les « gros bureaux bouffis » et leurs « grosses dames » représentent la lourdeur et l’excès, tandis que les « voyous » et les « pioupious » ajoutent une note de chaos et de désordre juvénile. Les jeunes soldats, naïfs et amoureux, fument des roses et caressent des bébés, des actions qui contrastent fortement avec l’image stricte et rigide de l’armée. Ce contraste entre l’ordre apparent et le désordre réel renforce la critique de Rimbaud sur la superficialité et l’hypocrisie de cette société.
L’observateur décalé
Rimbaud se place lui-même dans le poème en tant qu’observateur extérieur, « débraillé comme un étudiant ». Ce positionnement souligne sa distance critique vis-à-vis des bourgeois. Contrairement aux autres personnages, il n’est pas concerné par les conventions sociales et les apparences. Il se décrit comme un étudiant, une figure souvent associée à la jeunesse, à la rébellion et à la quête de connaissances, ce qui contraste fortement avec l’immobilisme des bourgeois qu’il observe.
L’observateur décalé adopte un regard analytique et moqueur sur la scène. Il se tient sous les marronniers, un peu à l’écart, et se concentre sur les jeunes filles qui le remarquent et rient en le regardant. Ces « alertes fillettes » sont fascinées par son allure différente et son attitude non conformiste. En ne participant pas directement aux activités des bourgeois, mais en se contentant de les observer, Rimbaud souligne son rôle de critique social. Son regard détaché et ironique lui permet de capturer les aspects ridicules et grotesques de la scène, renforçant ainsi son message satirique.
Le désir
La sensualité et le désir sont des thèmes majeurs dans les dernières strophes du poème. Rimbaud décrit les jeunes filles avec une attention particulière aux détails corporels, montrant ainsi son propre désir et son attirance. Il parle de « la chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles », une image qui évoque à la fois la douceur et la vivacité des jeunes filles. Il observe « le dos divin après la courbe des épaules », une description qui accentue la sensualité et la beauté de leurs corps.
Le désir de Rimbaud se manifeste de manière presque palpable. Il reconstruit mentalement les corps des jeunes filles, « brûlé de belles fièvres », une métaphore qui traduit l’intensité de son désir. Les jeunes filles trouvent Rimbaud « drôle » et se parlent « tout bas », créant une atmosphère de complicité et de flirt. Le poète ressent « les baisers qui [lui] viennent aux lèvres », ce qui suggère une anticipation intense du plaisir et une sensualité débordante. Cette exploration du désir montre un aspect plus intime et personnel de Rimbaud, en contraste avec la critique sociale et l’observation distanciée des premières strophes.
Symbolisme et motifs récurrents
Rimbaud utilise des symboles et des motifs récurrents pour enrichir son portrait de la société bourgeoise et pour ajouter des couches de sens à son poème. La place de la Gare, par exemple, n’est pas seulement un lieu physique, mais un microcosme de la société bourgeoise elle-même. Les « mesquines pelouses » et le « square où tout est correct » symbolisent la superficialité et la conformité rigide de cette société. La place, aménagée avec soin mais sans véritable âme, reflète la vacuité et la médiocrité des valeurs bourgeoises que Rimbaud critique.
Les personnages du poème, chacun avec ses attributs spécifiques, sont également porteurs de symboles. Le notaire avec ses « breloques à chiffres » représente la vanité et l’attachement aux signes extérieurs de richesse. Les rentiers avec leurs lorgnons qui « soulignent tous les couacs » symbolisent l’hypocrisie et la fausse autorité, tandis que les épiciers retraités discutant « les traités » incarnent la pédanterie et l’importance mal placée. Chaque personnage devient une caricature qui amplifie les travers de la bourgeoisie, transformant la scène en une galerie de portraits satiriques.
Les jeunes soldats, ou « pioupious », et les voyous ajoutent une autre dimension symbolique au poème. Les pioupious, rendus « amoureux par le chant des trombones », représentent l’innocence et la naïveté, contrastant avec la corruption et la rigidité des bourgeois. Leur action de « caresser les bébés pour enjôler les bonnes » montre une innocence touchante et un désir simple, opposés à l’hypocrisie et à la prétention des adultes. Les voyous qui « ricanent » le long des gazons verts incarnent la résistance et le rejet des normes sociales bourgeoises, apportant une touche de rébellion et de vitalité au tableau.
Enfin, l’observateur lui-même, qui se décrit comme « débraillé comme un étudiant », devient un symbole de la liberté et de l’indépendance d’esprit. En se positionnant en marge, il critique non seulement la société qu’il observe, mais aussi les normes et les attentes qui la définissent. Son regard sur les jeunes filles, plein de désir et de fascination, symbolise une quête de beauté et de sensualité qui transcende les limitations bourgeoises. Ce désir de liberté et de nouveauté, de reconstruire les corps avec « belles fièvres », met en lumière l’aspiration de Rimbaud à un monde plus authentique et plus vibrant, loin de la mesquinerie et de la superficialité qu’il voit autour de lui.
Conclusion
À travers le poème À la musique, Rimbaud critique la superficialité, l’hypocrisie et la vacuité de la bourgeoisie de son temps. Par le biais d’un regard acéré et poétique, il peint une fresque vivante de la société, utilisant un mélange de réalisme et de sarcasme. La forme classique du poème contraste avec son contenu provocateur, accentuant l’ironie et la profondeur de son observation. Rimbaud, jeune et révolté, y exprime déjà sa singularité et son talent pour capturer la vérité brute derrière les apparences.

