L’Anomalie | Hervé le Tellier

Si tu penses avoir compris la physique quantique, c’est que tu n’as rien compris !” 

Ainsi va le dicton. Moqueur et révélateur d’une théorie aussi difficile à appréhender qu’un savon détrempé qui vous glisse des mains et va se loger dans le coin de la douche. Casse-gueule, vous en conviendrez. Après avoir visionné des vidéos de vulgarisation scientifique, des pages d’encyclopédies, agité mes neurones en tous sens et tenté de saisir la quintessence de la connaissance, je peux officiellement annoncer que … non je ne comprends rien à la physique quantique.

Il y a bien des moments où je suis proche d’avoir LA révélation mais cela n’aboutit pas encore. Il faut dire que ces histoires de probabilités, d’objets qui ont le potentiel de se retrouver à plusieurs endroits à la fois, cela me dépasse. C’est un peu comme rentrer dans une pâtisserie, l’esprit alléché, demander s’il reste des éclairs au chocolat et que la vendeuse vous répond qu’ils sont tous là, dans la vitrine, devant vous. Vous avez beau écarquiller les yeux, vous ne voyez qu’un minuscule éclair racrapoté alors que l’aimable pâtissière soutient mordicus qu’il y en a des dizaines et que vous devriez sans doute changer de lunettes.

Voilà ! C’est exactement ça la physique quantique ! C’est quand on vous dit que ce n’est pas parce que vous ne voyez pas les éclairs au chocolat qu’ils n’existent pas. Eurêka ! 

J’avoue, j’ai toujours été une quiche en sciences et en maths. La pâtissière m’aurait arnaqué les doigts dans le nez. Mais j’ai du panache les amis. Je ne m’avoue pas vaincu face aux nombres et aux théories tirées par les cheveux. Dès lors, quand l’Anomalie (1) d’Hervé le Tellier gagna le prix Goncourt en 2020 et promettait une histoire en dehors des sentiers battus où la logique rencontre le magique, je me suis dit que ça allait peut-être m’aider à comprendre cette diablerie de physique quantique, qui sait. Analyse.

L’histoire

10 mars 2021, le vol Paris-New-York fend les airs et s’approche de la mégalopole américaine. Parmi les 243 passagers à bord, se trouve une panoplie de vies différentes: Blake le tueur à gage, Victor Miesel l’écrivain désabusé, Slimboy une star de la pop nigériane, André l’architecte en pleine rupture amoureuse, ainsi que le pilote de ligne David Markle. Soudain, l’avion traverse de monstrueuses turbulences qui changeront à jamais l’existence de chacun des passagers mais aussi peut-être … du reste du monde.

Le roman

Qu’il est difficile de garder son objectivité quand un roman s’est vu affublé du fameux bandeau écarlate d’un prix littéraire. Les trois cents pages de l’Anomalie ont atterri entre mes mains alors que la petite musique du prix Goncourt s’était déjà insinuée dans mon inconscient ces derniers mois. 

Alors que dire de ce roman? Tout d’abord, il mélange les genres avec plus ou moins de succès. Nouvelles, actualités, roman policier, poésie, aphorismes, philosophie. Tout, ou presque, passe à la moulinette d’Hervé le Tellier.  Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le roman possède une trame originale quand on sait que l’auteur français est un membre, adepte, et président de l’Oulipo. Ce groupe littéraire qui tord la langue française à coup de contraintes littéraires afin d’en extraire le suc de l’inattendu. Cela donne, par exemple, un roman écrit sans jamais avoir utilisé la lettre “e” (La Disparition – Georges Perec). L’Anomalie porte en lui cette patte oulipienne qui rend possible quelques touches d’originalité.

Après une première partie franchement réussie, qui pose les bases d’une histoire annonçant de riches rebondissements, le roman se crashe dans l’inutile. L’originalité promise se fait la malle alors que l’ultra-convenu s’enchaîne au fil des pages. L’auteur français a bien quelques fulgurances comme quand il se met à déverser un seau de sarcasmes sur le monde des succès littéraires calibrés pour les meilleures ventes :

“ Le livre est corrigé  dans le week-end, mis en pages le lundi, les photocopies des premières épreuves partent à la presse aussitôt, à la fin de la semaine le bon à tirer est donné à l’imprimeur, et ce dernier lance les presses le jour même où l’on incinère Miesel au crématorium du Père-Lachaise. Ses cendres ne sont pas encore dispersées que le livre part chez le distributeur. C’est un record, l’édition a rarement été plus réactive depuis la biographie de Lady Di. Le premier mercredi de mai, L’Anomalie est en piles dans toutes les librairies. Balmer a décidé d’un tirage à dix mille exemplaires, pour lui donner toutes ses chances, avec un bandeau bleu simple : MIESEL. “ (2)

Ces rares éclats ne rattrapent en rien le gâchis d’une histoire qui avait si bien commencé. La bonne tenue de la première partie laisse alors place aux clichés en tout genre : l’identité d’un président américain blond et débile à peine masquée, les questionnaires des services secrets dignes d’un mauvais film policier, un écrivain parisien maudit, l’ancien militaire revenu d’Afghanistan détraqué, et ainsi de suite.

Cette enfilade de lieux communs ne serait pas gênante si la narration de l’Anomalie avait une structure en béton armé. Il n’en est malheureusement rien, le récit tourne à vide et  s’engouffre dans des événements éculés déjà vus dans tant de films et de séries à l’américaine. Il m’est d’ailleurs arrivé, à plusieurs reprises, de me dire qu’il s’agissait là d’un livre prétexte à un énième film à gros budgets. 😉

Conclusion

S’il s’agissait d’un livre-documentaire censé nous montrer que notre monde a depuis quelques temps dépassé la fiction, je saluerais l’initiative mais dans un roman, je ne comprends pas l’intérêt de souligner inlassablement ce dont nous sommes déjà abreuvé tous les jours sans y ajouter une miette de réelle poésie et non un simulacre qui remplit des pages. Un grain d’humanité et non cette répétition de personnages individualistes d’une tristesse absolue. Le propre d’un roman n’est-il pas de nous transporter dans un endroit spécial ou de faire naître en nous des émotions? À ce titre, l’Anomalie m’aura débarqué à l’aéroport froid et austère du déjà-vu.

Avec tout ça je n’ai toujours pas avancé d’un centimètre sur ma compréhension de la physique quantique alors si quelqu’un réussit à me l’expliquer avec des mots simples, il remporte une tablette de chocolat belge ! 😉

N.B.: Pour celles et ceux qui ont le surréalisme facile, qui n’ont pas peur de l’humour absurde, il existe une série française loufoque jusqu’à la moelle mais fichtrement bonne:  Coincoin et les Z’inhumains.


(1) LE TELLIER H., L’Anomalie, Éditions Gallimard, 2020.

(2) Ibid., P.82

11 réflexions sur “L’Anomalie | Hervé le Tellier

    1. Bonjour Alain,

      En effet, l’art (littérature comprise) permet de frotter son opinion à d’autres. Mes mots sont peut-être parfois trop « durs » vis-à-vis de certaines œuvres mais c’est aussi comme ça que j’aime les chroniques d’autres (dont les tiennes) 😉

      Bonne journée depuis une ville de Liège sous les eaux !

      Aimé par 1 personne

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