Le fiancé du feu | Eva Dézulier

Imperméable. Adjectif issu du latin impermeabilis. Se dit de toute chose qui ne se laisse point traverser par des fluides. Il existe un tas de matières reconnues pour cette qualité, à commencer par le verre ou la tasse que nous utilisons chaque jour afin d’envoyer au fond de notre gosier quantité d’eau, café, thé, vin, et autres liquides alcoolisés qui tamponnent la gorge. Sans une matière imperméable, nous en serions toujours au stade de la coupelle formée par nos mains afin de nous abreuver tant bien que mal, en renversant la moitié à côté, sur nos godasses. Merci bien ! Avouons-le, l’imperméabilité de certains objets nous a rendu la vie plus confortable.

Je ne sais pas vous mais dans certaines circonstances mon cerveau devient lui-aussi imperméable comme du verre. Déversez dessus des millions d’injonctions du genre “Tu dois absolument écouter cette dernière musique à la mode” ou “Quoi?! Tu n’as pas encore regardé la nouvelle série sur Groflix ?” Et mon peu de matière grise se contracte pour devenir aussi étanche qu’un scaphandre. Il semblerait que les deux hémisphères de ma caboche soient imperméables aux sirènes d’une modernité imposée. Il me revient souvent à l’esprit ces mots de Jean Guitton : être dans le vent, c’est avoir le destin des feuilles mortes. On se rassure comme on peut 😉

À contrario, quand le vent du Sud m’a soufflé l’existence du roman Le Fiancé du feu (1) jusqu’en Belgique, j’ai eu, de suite, une bonne appréhension. Il y a de ces œuvres qui, avant même de les avoir lues, ont déjà commencé à me raconter leur petite musique. Sans doute le sujet du livre me rappelait-il déjà des souvenirs, ceux de mon grand-père italien après avoir débarqué dans les mines wallonnes. Le moins que l’on puisse dire est que Le Fiancé du feu ne m’a pas laissé de marbre. Analyse.

L’histoire

1943. L’Espagne franquiste. Juan et Luis vivent dans un internat où la rudesse côtoie de maigres instants de joie. La vie ne leur fait pas de cadeaux jusqu’au jour où ils sont tous deux appelés dans le bureau du directeur de l’établissement : un homme a été mandaté par leur mère afin que les jeunes enfants traversent les Pyrénées et la rejoignent, enfin. Ce nouveau départ est l’occasion de suivre les deux frères à travers leur existence d’immigrés dans une France populaire aujourd’hui disparue. Les décennies se succéderont sans pour autant arriver à effacer les événements qui les ont, un jour, conduits à survivre dans un orphelinat franquiste.

Une écriture cinématographique

Telle une caméra, l’écriture d’Eva Dézulier nous plonge dans une atmosphère particulière. Il ne lui faut pas enchaîner les tours et détours pour que l’on se retrouve au milieu d’un internat espagnol des années 40, dans une fête de famille d’immigrés ou encore dans une voiture qui dévale un ravin. Les mots sont des images qui se bousculent et alimentent l’imaginaire du lecteur au fil des pages, et ça l’auteure l’a bien compris. La narration est réaliste avec une touche cinématographique qui fait que des actions, à premières vues ordinaires, peuvent s s’imprimer sur la rétine avec une facilité déconcertante et devenir extraordinaires :

“ Le soleil se déverse sur ma tête et je ne sais plus ce que je pense. Dans la cour, les deux garçons ont fini de chanter. À chaque fois je cligne des paupières, des taches de lumières dansent sur le paysage comme des avions en papier d’aluminium. Les mûriers sauvages du vallon brillent comme s’ils allaient s’enflammer. (2) “

Psychologie des personnages

Un autre point fort du roman est indéniablement la construction des personnages. L’auteure française nous laisse voir l’intériorité de chacun des protagonistes, leurs failles, leurs désirs, leurs émois sans tomber dans la caricature. Les origines hispaniques des Juan, Luis, Pili, Soledad sont ainsi traitées avec réalisme tout en gardant assez de mystère pour le déroulement de l’intrigue. Il suffit de fermer les yeux pour imaginer qui étaient ces personnages doux-amers. Comme un air de Pagnol qui aurait été, trop tôt, abîmé par la vie.

L’immersion dans cette France d’une famille d’immigrés espagnols a aussi valeur de témoignage puisqu’elle nous fait voyager dans des scènes de vie concrètes qui m’ont rappelé mes origines italiennes. Sans doute faut-il voir autant de similitudes entre les espagnols et les italiens arrivés dans le Nord de l’Europe après la deuxième guerre mondiale puisque les grands repas de famille décrits dans le roman, le cercle des tantes mégères dont on se méfie de la moindre rumeur qu’elles pourraient lancer sur un “qu’en dira-t-on” et la religion catholique qui est là, sous-jacente au moindre événement, sont autant de détails vraisemblables contés dans Le fiancé du feu et qui nous emmènent dans ces communautés de personnes déracinées.

Conclusion 

Le fiancé du feu est un premier roman qui a du bagout. Avec un style sensible mais qui n’esquive pas une certaine gravité, Eva Dézulier traite le sujet des relations familiales et de la transmission mémorielle à travers une histoire personnelle qui nous touche de près. Cette œuvre polyphonique se déroule sur plusieurs générations sans s’éparpiller et arrive à nous captiver d’entrée de jeu par une narration efficace. Dès le roman ouvert, impossible de ne pas tourner les pages afin de savoir où l’intrigue nous mènera. Si la cible était d’atteindre le cœur du lecteur, je peux dire que le pari est réussi. 😉

À bientôt,

N. B. : pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur l’immigration espagnole en France voici un article qui en retrace les grandes étapes.


(1) DÉZULIER E., Le fiancé du feu, Éditions du Jasmin, 2021.

(2) Ibid., P.11

10 réflexions sur “Le fiancé du feu | Eva Dézulier

  1. Bonjour Johan,

    c’est un sujet très intéressant. Je née connaissais pas ce musée de l’histoire de l’immigration.

    J’ignorais que tu avais des origines italiennes. As-tu toujours de la famille en Italie ? Es-tu retourné sur les traces de tes ancêtres ?

    Bon dimanche pascal 🔔

    PS. À la bibliothèque hier, j’ai emprunté le Zulma sur la Malaisie. Vais-je réussir à le lire ? On verra…

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Nina,

      Et oui ce musée, que je ne connaissais pas non plus avant de lire leurs différents article, a l’air vraiment pas mal. Dommage qu’il soit à Paris.

      Oui une partie de ma famille a débarqué en Belgique après la seconde guerre mondiale afin de travailler dans les mines de charbon. Il y a encore pas mal de membres de ma famille qui, eux, sont restés en Italie. Et génération après génération les contacts tendent à s’étioler. En 2018, je suis retourné sur les traces de mon grand-père, dans les Abruzzes, magnifique expérience !

      Buona pasquetta (avec un jour de retard sur la vraie « pasquetta »)

      N. B.: Tu me diras ce que tu as pensé de Shih-Li Kow. 👍👎

      J'aime

      1. Ce devait être un beau voyage !
        Pour Shih-Li Nos, il faudra être patient : mon rythme de lecture est lent et ce n’est pas ce livre-là que j’ai envie de lire dans les jours à venir (comme je te l’ai dit, j’ai une appréhension avec Zulma).
        À bientôt !

        Aimé par 1 personne

  2. Diana Auzou

    De quoi devenir perméable et se laisser infuser par cette écriture (à découvrir). Si son travail d’orfèvre des mots crée des images, des personnages, des rythmes et des plans séquences qui vont droit au cœur, c’est que Eva Dézulier réussit à conférer à la littérature son rôle et son pouvoir de transformation du lecteur, en nous ramenant à la vie de façon inattendue.

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Diana,

      Oui je crois que les écrivains ont quelque-chose en eux, une prédisposition, qui a besoin de s’exprimer … de déborder hors du cadre du « quotidien » de la vie.

      Dans « Le fiancé du feu », Eva Dézulier a pu faire jaillir des images. Je ne l’ai pas exprimé dans l’article afin de rester concis mais certains passages m’ont fait pensé au film de Carlos Saura « Cría cuervos » sans pouvoir exactement dire pourquoi 😉

      À bientôt l’artiste ! 🎨

      J'aime

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