Darwin au bord de l’eau | Jacques Damade

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Les injonctions pleuvent, comme les retombées cendrées d’une éruption volcanique, sur notre petite caboche d’être humain post-moderne. Ainsi, si vous voulez devenir quelqu’un, il faudra devenir votre propre produit marketing. Vous recevrez une nouvelle identité. Fini les Sarah, Jean et Mustapha. Vous êtes maintenant une donnée qui clignote sur un écran d’ordinateur. L’Être profond présent en vous ? Pas « marchandable », pas vendable, donc inutile. Débarrassez-vous en et suivez les tendances. Mieux, devenez LA tendance!

En dehors de cette fabrique à la chaîne sans fin se trouve des auteurs qui ont la faculté de ralentir le temps en l’espace d’une poignée de pages. Jacques Damade est de ceux-là. J’avais déjà eu l’occasion de m’en apercevoir dans Abattoirs de Chicago et ce sentiment vient de se cristalliser avec Darwin au bord de l’eau (1).

Un petit opus qui nous emporte sur les côtes normandes où les battements d’ailes des cormorans remplacent les clics de souris, où les secondes frénétiques s’estompent dans des heures apaisées. L’auteur effectue dix promenades qui sont autant d’essais afin de cerner ce qui nous arrive. Mais que nous arrive-t-il ? Les porte-conteneurs passent au loin, remplis de gadgets indispensables, devant les falaises des Vaches Noires. Les uns transportent du plastique (le béton du pauvre) à profusion tandis que les autres, parois crayeuses, vivent à leur rythme. C’est-à-dire en millions d’années. L’écart est gigantesque entre les préoccupations humaines et les cycles du cosmos. Une galaxie d’échelle, de temps, de vitesse et de structure séparent l’Homme de la Nature.

L’auteur français est accompagné de Charles Darwin pour mettre cela en perspective. La vie prend tout son sens quand elle est consciente qu’elle n’est (naît?) qu’une poussière individuelle à l’égo surdimensionné par rapport à sa taille. Rien ne sert de courir tous azimuts quand on sait que ce qui a vraiment de l’importance se joue sur une durée qui dépasse l’entendement humain.

“ Mais cela, c’était il y a une heure, que dis-je? Voilà, en à peine quelques minutes, tout est encore chaud. Et elles m’ont appris, lors de cette troisième promenade, mais elles auraient aussi bien pu me l’apprendre dès les premières, ces falaises, qu’il ne fallait pas compter en secondes, en minutes, en heures, en jour, en mois, en année, mais en siècle et que c’était beaucoup plus raisonnable, réaliste, surtout supportable pour la terre ce type de comptage. (2) “

Il y a dans les propos de Jacques Damade une énergie du temps long. Sa poésie philosophique ne crie jamais, elle s’insinue durablement là où d’autres s’époumoneraient dans leurs certitudes. L’auteur français, lui, préfère y aller à pas de loup sur le chemin de la compréhension. Il nous invite à prendre du recul, les pieds dans l’eau, nous montre du bout du doigt ce que Darwin a pu écrire au sujet des êtres vivants, notamment dans l’Origine des espèces. Une écriture qui appelle à décélérer … vraiment ! 

La vie mérite que l’on s’y attarde de cette manière. Et c’est gratuit. 😉


(1) DAMADE J., Darwin au bord de l’eau, Éditions la Bibliothèque, 2018.

(2) Ibid., P26

8 réflexions sur “Darwin au bord de l’eau | Jacques Damade

  1. Diana Auzou

    L’homme s’est créé une myopie gourmande : il se déguste avec satisfaction sur un battement d’ailes de quelques années sans remarquer le plomb qu’il y a mis.
    Fort heureusement, la constatation, aussi triste soit-elle, n’est pas vraie à 100% car il y a beaucoup d’autres comme Jacques Damade.

    Aimé par 2 personnes

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