Martin Eden | Jack London

Elles peuvent jaillir d’un coup, d’un seul ! N’importe où. Dans un ascenseur, dès que les portes se referment et que l’affreux cliquetis de la courroie s’enclenche. Sur le trottoir, quand je croise une foule de passants et que l’un d’eux me paraît étrangement familier. À l’intérieur d’un bar, où l’odeur du café imprègne mes narines et me conte mille et une histoires. Elles apparaissent comme ça, de manière improvisée.

“Elles”, ce sont ces pensées décousues qui débrident l’imaginaire en une fraction de seconde. Il suffit d’un battement de cil et je me retrouve jeté à la barre d’un bateau en pleine tempête, luttant contre les éléments déchaînés, avec pour seul horizon : la mer. L’inépuisable mer ! Les trombes d’eau me fouettent le visage tandis que les vagues s’abattent sur le pont. Mon trois-mâts est sur le point de se retourner. Et quand tout est sur le point de couler, mon esprit divague et me dépose en pleine Sibérie, les pieds enfoncés dans la dernière neige de l’hiver. Cela sent le printemps à plein nez et je reste là. Je contemple l’éclosion de la vie, au rythme des fleurs déployant leurs pétales pour les nuées d’insectes gourmands. Un ours sort des fougères, je suis sur son territoire. Il ne me reste plus qu’à prendre la fuite à la verticale, vers la cime d’un pin … ou à me pincer pour revenir à la réalité. 😉

Ce qui me sert d’imagination, d’autres l’ont vécu dans leur chair, et plutôt deux fois qu’une ! Ce fut le cas de l’écrivain Jack London qui eut une vie d’une incroyable intensité en à peine quarante ans d’existence. Une de ses œuvres est, ni plus ni moins, un des joyaux de la littérature américaine. Il s’agit du roman Martin Eden (1) dont voici la petite analyse.

L’histoire

Martin Eden est une jeune homme des bas-fonds d’Oakland qui est présenté à une famille bourgeoise. Dès la première rencontre avec ces aristocrates, il tombe sous le charme de la fille, Ruth, et se met en quête de se cultiver en lisant les grands auteurs de l’époque afin d’impressionner la jeune bourgeoise. Les deux jeunes gens se fréquentent, se découvrent, s’apprivoisent, au rythme des lectures toujours plus poussées de Martin Eden.

L’ancien baroudeur, qu’il était, a alors une révélation : il est fait pour l’écriture ! Il est persuadé que son talent lui permettra, un jour, d’en vivre et de s’installer avec Ruth. Il travaille jour et nuit à la rédaction de ses manuscrits qu’il envoie aux quatre coins des États-Unis, sans succès.

La vie de Martin Eden enchaîne alors les désillusions du monde de l’édition et accumule les dettes. Sa famille, ses amis, son amour, le lâche un à un sauf un intellectuel socialiste du nom de Brissenden qui l’invite à des assemblées auxquelles le jeune Martin fera autant sensation que scandale. Soudain, la machine éditoriale s’emballe et ses manuscrits sont publiés à tour de bras. Ses livres s’arrachent partout mais Martin Eden n’est déjà plus le même, quelque-chose s’est fissuré en lui et cette faille ne se refermera jamais.

Une autobiographie romancée

Dans ce roman, publié pour la première fois en 1909, tout ou presque rappelle la vie de Jack London. L’apparence physique de Martin Eden, son côté baroudeur, sa passion pour les voyages en mer, son expérience dans une blanchisserie industrielle, son succès littéraire et j’en passe. L’aspect autobiographique du livre, sans le présenter comme tel, donne une dimension supplémentaire à cette histoire. Tout y est réel. Comme si Jack London acceptait de nous dévoiler sa vie à travers les vicissitudes de celle de Martin Eden.

Au fil des 544 pages, l’auteur américain nous fait aussi découvrir les mœurs de son époque et ce, dans tous les registres, y compris en politique. Ainsi, lit-on en pointillé dans la trame du roman, les idées socialistes que London portaient haut et fort : 

“ Eh bien, quoi, les États-Unis ? rétorqua Martin. Les treize colonies ont chassé leurs gouvernants pour former la république ainsi nommée. Les esclaves sont devenus leurs propres maîtres. Finie, la loi de l’épée. Mais on ne va jamais bien loin sans chefs. Alors, de nouveaux maîtres se sont dressés, mais ceux-là étaient des boutiquiers, des corrupteurs, des corrompus, des usuriers. Et ils vous ont à nouveau réduit en esclavage — pas franchement, pas à la force de leurs bras comme l’auraient fait les seigneurs, non par la fourberie, en sous-main, par des machinations, des cajoleries, des mensonges. Ils ont acheté les juges, débauché les législateurs et ont surpassé vos anciens maîtres dans l’horreur. Ils ont fait des esclaves de vos fils et de vos filles. Deux millions d’enfants triment chaque jour au service de l’oligarchie marchande des États-Unis. Vous êtes dix millions d’esclaves mal logés et mal nourris. (2) “

Un roman initiatique

Le lecteur qui a déjà lu un ouvrage de Jack London sait qu’on y retrouve souvent une dimension initiatique par le biais de ses personnages. Par exemple, dans l’Appel de la Forêt, le chien Buck suit un cheminement afin d’atteindre une forme de liberté et de réalisation de soi en retournant dans son milieu naturel. Ici, dans Martin Eden, le héros fait l’apprentissage de la vie sous toutes ses coutures. Il découvre l’amour et ses difficultés, la vie de l’écrivain et ses désillusions, la société et ses rapports humains intéressés. Malgré tout, tel un boxeur, il se prend des coups mais reste debout ! Il ne lâche pas de vue son but initial : devenir écrivain et vivre avec Ruth.

Mais jusqu’à quand pourra-t-il subir ces incessants revers ? Aussi bizarre que cela puisse paraître, c’est justement quand le succès sera au rendez-vous que Martin Eden ouvrira les yeux sur la réalité et deviendra tragique. La vie du héros vient contrecarrer, le dicton populaire “ce qui ne tue pas rend plus fort” afin de clamer que les coups durs nous abîment de manière certaine.

Comme je le disais plus haut, ce roman porte aussi sur l’amour. C’est qu’il y a une quantité de non-dits quand deux êtres se tournent autour, s’aiment et vivent une relation. Jack London arrive à dessiner les différentes étapes d’une liaison par le biais de Ruth et Martin : le ravissement, l’attirance physique et/ou intellectuelle pour l’autre, le fantasme, les intérêts de chacun, l’envie d’être dans une bulle rapidement percée par la réalité, etc. 

L’auteur américain dresse un portrait psychologique fort pour ces deux personnages. On suit leur évolution respective et leur cheminement intérieur. Tout paraît si réaliste que le lecteur, j’en suis convaincu, ne peut s’empêcher de penser à des événements de sa propre vie. Telle est la force de l’écriture de Jack London, derrière des histoires vieilles de plus d’un siècle se cache une réalité indéboulonnable, que dis-je, indémodable.

Le métier d’écrivain

Un des thèmes de l’œuvre est aussi la critique du monde de l’édition. Les manuscrits que Martin Eden envoie aux maisons d’édition ne cessent d’être refusés sans le moindre mot d’explication. Ce qui pousse le héros à se demander s’il y a réellement des êtres humains dans le monde éditorial. Que lui manque-t-il pour être publié ? Son écriture n’est pas si mauvaise que cela quand il la compare avec celle des auteurs déjà publiés. Martin Eden enfonce alors les portes. Il veut savoir ce qui se cache derrière tout cela et découvre alors un monde peu reluisant fait de directeurs peu scrupuleux qui n’hésitent pas à s’emparer des textes du héros, à les modifier et les publier sans l’avertir. 

Ce qui manque à Martin Eden n’est en fait qu’un élément déclencheur afin que la machine à succès se mette en route. Cela arrivera de manière soudaine. Il suffit d’un texte publié qui rencontre un large lectorat pour que tout s’emballe. Ses textes, auparavant refusés, s’achètent maintenant à prix d’or juste parce que Martin Eden est devenu un nom connu. Peu importe la qualité intrinsèque de ses textes, il s’est mué en auteur bankable qui vend des livres sans le moindre effort. Ceux qui l’avaient lâché quand il était ruiné reviennent alors lui faire les yeux doux, et c’est exactement cette hypocrisie qui achèvera les illusions de Martin Eden:

“ Il avait d’autres préoccupations qui, toutes, tournaient autour du même axe, de la même idée fixe “J’avais déjà tout écrit.” Cela devenait une obsession qui lui rongeait la cervelle comme un asticot indestructible, le réveillait le matin, le tourmentait la nuit dans ses rêves. Tous les problèmes de la vie se résumaient à ces seuls mots: “J’avais déjà tout écrit.” Au terme d’un cheminement logique implacable, il arriva à la conclusion qu’il n’était personne, qu’il n’était rien. Mart Eden le voyou et Mart Eden le marin avaient été des êtres réels ; mais Martin Eden, l’écrivain célèbre, n’existait pas. Martin Eden l’écrivain était un mirage né de l’imagination de la foule et que la foule avait fait entrer de force dans la peau de Mart Eden, voyou et marin. Mais il ne se laisserait pas berner. Il n’était pas ce mythe que la foule vénérait et à qui elle offrait des dîners en sacrifice. On ne l’y prendrait plus.  » (3)

En conclusion

Ce roman est un classique car il résume à lui seul le talent de Jack London pour écrire, avec simplicité, la vie d’un personnage sous tous ses aspects. On y suit à la fois, une histoire d’amour, une introspection personnelle, une œuvre politique ainsi qu’une critique du petit monde éditorial. Rares sont les romans qui peuvent se targuer d’aborder autant de thèmes différents tout en réalisant la prouesse d’une histoire homogène. Et puis, qu’importe notre culture, il y a quelque-chose d’universel dans ce Martin Eden qui n’est pas prêt de tomber en désuétude tant les sujets abordés sont indémodables. Sans doute est-ce là la définition du mot classique 😉.

N.B : Pour celles et ceux qui veulent en savoir d’avantage concernant Jack London, voici un documentaire de Michel Viotte qui retrace, à coups d’images et de vidéos d’archives, la vie de John Griffith Chaney — le vrai nom de l’auteur américain.

https://vimeo.com/407958340

10 réflexions sur “Martin Eden | Jack London

    1. Bonjour Solène,

      La plume de Jack London m’a toujours fait voyager dans le temps, dans l’espace, et parfois à l’intérieur de moi-même car derrière beaucoup de ces histoires se cache une dimension initiatique intéressante.

      Bonne lecture des livres de ta « PAL » et à bientôt.

      Aimé par 1 personne

      1. Bonsoir Johan,
        Comment vas-tu ?
        Très belle analyse qui me donne envie de relire de la fiction, pour plonger dans les méandres de la vie de personnages comme Martin Eden.
        J’avais beaucoup aimé « L’appel de la forêt », lu et relu.
        Malheureusement, la vidéo que tu as insérée ne fonctionne pas en France.
        Bon week-end 🔆

        Aimé par 2 personnes

      2. Bonjour Nina,

        Nous subissons les mesures sanitaires, sans cesse changeantes, qui nous annoncent que cela ira mieux demain mais que la situation « reste » catastrophique. Quelle époque bipolaire. Hormis cela tout va bien et de ton côté ?

        Jack London est un de mes auteurs préférés car il est facile à lire, fait voyager et on ressort toujours de ses livres avec des questions (et des réponses) sur l’être humain.

        Merci pour la vidéo, je vais voir si elle n’est pas dispos sur une autre plate-forme. Ah l’Europe ! 😅

        Beau week-end !

        Aimé par 1 personne

  1. Les thèmes de ce roman m’intéressent beaucoup. Je connais l’auteur de nom, mais je ne suis guère allée plus loin et cette présentation me donne envie de creuser et l’histoire et l’écrivain.
    Belle entrée en matière, l’imagination est partout mais les idées nous surprennent parfois n’importe ou!

    Aimé par 2 personnes

    1. Bonjour,

      Merci pour votre commentaire.

      En effet, Jack London est un indetrônable de la littérature américaine et ce Martin Eden est un peu différent de ces autres classiques sans l’être totalement. Ici aucune mise à distance à travers un chien (Croc blanc ou l’appel de la forêt), nous sommes dans la peau de Jack London himself.

      D’ailleurs je ne comprends pas comment est-ce que l’on peut ranger JL dans la catégorie « littérature de jeunesse » tant l’aspect initiatique est présent dans les bouquins 👍

      Aimé par 1 personne

  2. Dès le début de l’article, tu m’as embarqué avec London. J’avais beaucoup entendu parler de ce titre sans en connaître vraiment le fond. Je suis désormais bien au fait grâce à cette présentation fine de l’œuvre. Le lien avec la propre vie de London, les résonnances politiques et morales dont il semble être l’écho et le talent d’écriture de London ajoutent à mon envie de fondre sur ce roman.
    Merci pour cette analyse.

    Aimé par 3 personnes

    1. Merci pour ce commentaire encourageant. Jack London avait la bougeotte, et à la fin de sa courte vie il me semble qu’il s’était mis en tête d’être le producteur de ses propres adaptations cinématographiques sans succès.

      J’ai, dans mes caisses, la pellicule de Martin Eden (de Pietro Marcello) qui attend toujours que je la visionne 😉 📽

      Aimé par 1 personne

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