La Somme de nos folies | Shih-Li Kow

Autant le dire tout de go, certaines régions du monde me sont inconnues. Je ne les connais que par les clichés idylliques d’agences de voyages. Vous savez ce genre de montage photos qui vous présente l’Australie sous forme de carte postale, un magnifique kangourou bondissant devant les sables écarlates de l’Ayers Rock, le tout sous un un ciel azuré à souhait ! Il en va de même pour l’Asie du Sud-Est. Que sais-je de cette région ? Hormis que la gastronomie thaïlandaise est délicieuse, que les plages d’Indonésie sont paradisiaques et qu’il y a eu une guerre au Vietnam ? Pas grand chose d’autre malheureusement. Et si vous me demandez ce que je connais de la Malaisie, j’aurai bien du mal à vous répondre. 

Enfin, ça c’était avant, puisque les éditions Zulma ont toujours eu l’art de me faire découvrir des cultures et des auteurs de l’autre bout du monde sans tomber dans le travers de lieux communs. Sans vouloir leur faire une publicité particulière, je dois bien avouer que les romans traduits chez Zulma m’ont rarement déçu. Pour cette petite analyse-ci, je vous invite à traverser mers et océans afin de faire un tour du côté de la littérature malaisienne avec La Somme de nos folies (1) de Shih-Li Kow.

L’histoire

Dans la Malaisie actuelle, plusieurs destins vont soudainement se heurter les uns aux autres. Il y a d’abord l’impétueuse Beevi, qui mène sa vie, tambour battant, en compagnie de son énorme poisson domestique. Le vieil ami fidèle, Auyong, qui gère la conserverie de litchis du coin et enfin la jeune Mary Anne, une orpheline de Kuala Lumpur, sur le point d’être adoptée. De cette rencontre inattendue, entre ces trois personnages, se dessinera des tranches de la vie quotidienne malaisienne. Entre désir d’une modernité à l’occidentale et envie de garder les choses d’antan.

“ Je me félicitais du départ des bénévoles, nous laissant le plaisir d’assister à de telles scènes. Attention aux maladies véhiculées par l’eau, répétaient les gens de la capitale. Attention aux crocodiles et aux serpents. Attention de ne pas marcher sur la carcasse pourrie d’une bête morte. Gare au choléra. Gare aux tourbillons et aux courants. Ils publiaient des consignes de survie dans les journaux qui n’étaient pas distribués ici et qu’on lisait dans la capitale en sirotant un café latte frappé, bien installé au sec chez Starbucks. Gare à la vie. “ (2)

Le style

La plume de Shih-Li Kow va à l’essentiel, elle ne s’embarrasse pas de fioritures, ce qui permet au lecteur d’être immergé dans le quotidien des personnages et de faire connaissance avec cette culture malaisienne. L’auteure sait jongler avec l’humour, la liberté de ton mais aussi avec un certain côté tendre. Cette manière de procéder fait en sorte que l’on s’attache, quasi instantanément, aux différentes petites histoires que l’auteure nous conte calmement et qui finissent par devenir la trame du livre.

Au niveau de la structure narrative, La Somme de nos folies est un roman duophonique puisque ce sont les voix de Mary Anne et Auyong qui s’alternent afin de donner corps à l’histoire. Ainsi, peut-on lire une même situation mais qui est vécue et racontée par deux personnages ayant des perceptions différentes sur les choses ; l’un étant un enfant et l’autre un vieil homme.

Le thème de la filiation

Malgré les diverses oscillations de la vie des protagonistes, il y en a un thème qui revient sans cesse, en filigrane, tout au long du roman. Il s’agit de celui de la filiation — ou plutôt d’absence de filiation. Derrière l’espièglerie de la petite Mary Anne, on aperçoit les cicatrices d’une enfant orpheline qui imagine sa mère en actrice de cinéma et qui pense soudainement l’avoir retrouvée en la personne d’une certaine Violette simplement parce qu’elle correspond en tout point au fantasme qu’elle se construit depuis toute petite.

D’autres personnages ne sont pas en reste sur ce thème de la filiation manquée puisque l’on retrouve l’histoire d’un avortement forcé afin de protéger l’honneur de quelques-uns ou encore la vie d’une jeune adulte, orpheline elle aussi, qui n’a jamais été adoptée (au contraire de Mary Anne) et qui se construit seule dans la frénésie de la capitale malaisienne, Kuala Lumpur.

La Malaisie

Ce livre est aussi l’occasion d’avoir un aperçu sur ce pays tiraillé entre la modernité, représentée par la capitale malaisienne, et la vie provinciale, représentée par Lubok Sayong (ville imaginaire où se déroule le récit). Sans jamais forcer le trait, l’auteure nous emmène dans cette dichotomie où certains veulent continuer à vivre “à l’ancienne” tandis que le monde contemporain les rattrape bien malgré eux.

La Somme de nos folies permet aussi de rentrer dans cette Malaisie à majorité musulmane où l’on dénombre quand même pas moins de 20% de bouddhistes et un peu moins de 10% de chrétiens. Au niveau des ethnies, il en va de même puisqu’on y retrouve trois ethnies principales: les malais, les chinois et les indiens. Tout ce petit monde vit ensemble avec ses aléas quotidiens … comme dans l’histoire du roman. 

Conclusion

Shih-Li Kow signe une histoire simple où la narration pourra surprendre les lecteurs et lectrices francophones puisque le rythme n’est jamais effréné, à l’image de la culture asiatique serai-je tenté de dire. La Somme de nos folies ne verse jamais dans l’excès ni dans le tape-à-l’œil et déroule la vie actuelle en Malaisie non sans un certain sens de l’humour qui fait mouche 😉.

“ Le long corps glissa entre ses mains et la queue fut la dernière à plonger et à disparaître. Il y eut une ondulation à la surface, quelques mètres plus loin, et le poisson sortit sa queue de l’eau avant de l’abattre, comme une baleine miniature. Beevi éclata de rire et lui présenta son majeur.

— Voilà ce que je te dis, vieille canaille ! lança-t-elle en direction de l’eau redevenue lisse. “ (3)


(1) KOW S.L., La Somme de nos folies, Éditions Zulma, 2018.

(2) Ibid., P.37

(3) Ibid., P.24-25

7 réflexions sur “La Somme de nos folies | Shih-Li Kow

  1. Voici une analyse originale, qui nous change de la Russie. Cette dualité entre tradition et modernité et le rythme d’écriture que tu évoques me rappellent mes lectures de romans japonais. Un vrai bonheur !
    En revanche, pour ma part, j’ai une expérience mitigée avec Zulma. On m’avait vivement conseillé un livre qui se déroule au Brésil… et j’ai eu bien du mal à venir à bout de cette lecture forte, réaliste et trop violente pour moi.
    On m’a ensuite prêté un autre roman de Zulma que je n’ai pas beaucoup aimé non plus.
    Bref, chacun ses goûts mais… chat échaudé craint le Zulma ! 😁

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Nina,

      Et oui la culture asiatique m’intéresse aussi de plus en plus, le zen, le chi, les haïkus, etc. Je trouve qu’ils ont un rapport au Temps différent du nôtre et cela se ressent très fort dans la littérature (du moins la japonaise, chinoise et malaisienne).

      Pour Zulma, je trouve cela rassurant que nous avons des goûts différents et parfois diamétralement opposés. Je n’aime pas le lissage et l’égalitarisme forcé dans lae domaine culturel… mais plutôt la grande diversité.

      Belle journée ☀

      J'aime

      1. Bonsoir Johan,
        Tout ceci me donne envie de lire de la littérature asiatique, ce que je n’ai pas fait depuis longtemps.
        Pour Zulma, il faudrait que je retente ma chance. Cette maison d’édition a le mérite de nous ouvrir à d’autres cultures et son succès prouve que les livres sont de grande qualité.
        Bonne soirée

        Aimé par 1 personne

  2. Ta petite analyse me donne bien envie de lire ce livre, on est déjà plongé dans l’ambiance, qui en effet ne semble pas « carte postale » comme on ne les aime pas. J’avais adoré « Lettre à Helga » de Bergsveinn Birgisson paru chez Zulma il y a quelques année, et ça me donne aussi envie de le relire. Bref, merci pour cette belle chronique et bonne journée Johan 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Agnès,

      Et oui, la lecture permet de voyager sans dépenser des milliers de kopecks. Surtout chez Zulma. Et puis il y a ces couvertures colorées qui promettent du dépaysement.

      C’est justement par des auteurs islandais, dont Birgisson, que j’en suis arrivé à lire des bouquins de cette collection. D’ailleurs, il y a « Les Rois d’Islande « de Gudmundsson qui traîne dans un tiroir et qui sera certainement lu au printemps 🇮🇸

      À bientôt

      Aimé par 1 personne

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