Un héros de notre temps | Mikhaïl Lermontov

Savez-vous ce qu’est le concept de cancel culture (ou culture du bannissement) ? Je dois avouer que ce phénomène m’était inconnu il y a de ça quelques jours encore. Et puis j’appris, avec effarement, que le roman culte d’Agatha Christie Les dix petits nègres fut rebaptisé en Ils étaient dix. Je dû me frotter les yeux afin de comprendre que ceci n’était pas une blague ou une manigance publicitaire pour attirer l’attention mais plutôt… d’une réalité qui consiste à revenir sur des œuvres culturelles et de les passer à travers la moulinette de nos vertus modernes afin de les rendre acceptables pour tout le monde. 

Serions-nous devenus naïfs au point de croire qu’effacer les traces de l’Histoire, aussi cruelles soient-elles, fera disparaître d’un coup de baguette magique, le racisme, les violences faites aux femmes, gays, lesbiennes ou transgenres ? Pensons-nous vraiment que faire table rase du passé nous permettra de vivre dans un monde bisounours où les différences auront disparu ? Ce désir de gommer toutes les différences ne nous mène-il pas tout droit vers un monde transhumaniste … c’est-à-dire un monde parfait mais sans humanité ? Pour être clair, une mise en perspective ou une tentative d’explication de nos erreurs me semblera toujours plus utile que l’effacement pur et simple des faits comme s’ils n’avaient jamais existé. N’est-ce pas cela qu’on appelle négationnisme ?😉

Un héros de notre temps (1) fait partie des livres qui représentent une époque dans une partie du monde bien précise et il me paraissait intéressant de le remettre au premier plan aujourd’hui dans notre ère à la mémoire courte. De plus, ce roman (publié en 1840) est important à plus d’un titre puisqu’il intervient au début de l’âge d’or de la littérature russe et préfigure l’arrivée de romans phares que seront ceux de Tolstoï, Dostoïevski et consort. 

Qui était Lermontov ?

Il est impossible de partir dans une analyse du livre un héros de notre temps sans dire un mot sur la vie romanesque de son auteur, Mikhaïl Lermontov. En effet, il naquit en 1814 dans une noble famille moscovite. Adolescent turbulent, il finit par quitter Moscou et s’installe, avec sa grand-mère, à Saint-Pétersbourg avant de s’engager dans l’école des Cadets. Il développe très tôt un talent pour la poésie et se fait connaître dans toute la Russie pour son poème La mort du poète qui n’est autre qu’un texte à charge contre les courtisans du régime tsariste suite à la mort de Pouchkine. Cette liberté de ton l’enverra tout droit dans le Caucase russe et c’est là qu’il écrira une grande partie de ces textes les plus connus.

La fin de sa vie ressemblera, à s’y méprendre, à celle de Pouchkine ou encore à celle d’un des personnages du roman qui nous occupe puisqu’il mourut à l’âge de 26 ans des suites d’un duel au pistolet sur les hauteurs de la ville de Piatigorsk. Ou quand la réalité rejoint la fiction. 😉

Mikhaïl Lermontov

Roman ou recueil de nouvelles ?

Comme indiqué plus haut, la genèse d’Un héros de notre temps trouve sa source lors du séjour de l’auteur dans le Caucase. Il nous conte les aventures de Petchorine, un officier dandy désabusé, à travers cinq nouvelles. Ce personnage se retrouve, tour à tour, à kidnapper une tcherkesse (Bèla) des griffes de sa famille, à démasquer une famille de  contrebandiers sur les bords de la mer Noire ou encore à tenter de séduire une princesse (Mary) et qui se terminera par la fameux duel au pistolet.

Ce roman est déroutant à plusieurs égards. Tout d’abord parce qu’on aurait d’abord tendance à le classer dans la catégorie des recueils de nouvelles avant de se rendre compte qu’elles ont toutes, au moins deux points communs précis, c’est-à-dire, la description psychologique d’un personnage commun (Petchorine) ainsi que le thème du destin présent dans chacune des cinq nouvelles. Nous avons donc affaire à un roman, décousu certes, mais un roman quand même. 


Ensuite, l’enchaînement des histoires ne tient pas compte d’un ordre chronologique. On se retrouve à jongler avec un Petchorine tantôt plus vieux, tantôt plus jeune, et cela participe au profil psychologique complexe du héros. C’est d’ailleurs ce fait que retiendra l’Histoire de la littérature puisque Un héros de notre temps est considéré comme le premier roman psychologique russe.

“ Je me demande souvent pourquoi je n’ai pas voulu marcher sur ce chemin que m’ouvrait la destinée, où m’attendaient des joies tranquilles et la paix de l’âme … Non, je ne me serais pas accommodé de ce lot ! Je suis comme un matelot né sur le pont d’un brick de corsaires ; son âme est habituée aux tempêtes et aux batailles et, rejeté sur le rivage, il s’ennuie et languit. (2) “

Le Caucase russe

Ce roman est aussi l’occasion de faire connaissance avec le Caucase russe. Une région qui sera souvent évoquée chez des auteurs tels que Griboïedov, Pouchkine ou encore Tolstoï. Lors de la rédaction (1837) et la publication (1840) d’Un héros de notre temps, la Russie est en pleine guerre du Caucase. Des dizaines de milliers de russes sont envoyés sur les champs de bataille du Sud dans le but d’annexer ce territoire.

L’histoire du personnage de Petchorine donne ainsi l’opportunité au lecteur d’approcher de plus près les ethnies caucasiennes telles que les tcherkesses, kabardes ou les tchétchènes. On y apprend leurs mœurs singulières souvent fondées sur le mépris des richesses et du luxe, sur l’hospitalité mais aussi sur le pouvoir de la parole et de la valeur guerrière. On retrouve, dans chacune des histoires du roman, ces valeurs mais aussi une instabilité géopolitique récurrente qui traversera les siècles. Il ne faut pas remonter à bien loin pour se rendre compte que ce territoire est une poudrière, rappelez-vous les guerres de Tchétchénie fin des années 90 – début 2000 …

Conclusion

Un héros de notre temps est un livre déconcertant par la manière dont il est construit mais aussi parce qu’il nous emmène sur les traces d’un personnage (Petchorine) désenchanté du monde, séducteur par ennui, vivant des événements dans ce Caucase si méconnu qui prend des allures de western sous l’écriture de Lermontov. Certes, la femme y est traitée comme un objet, tantôt kidnappée tantôt séduite par un héros manipulateur. Certes les personnages sont empreints d’une certaine violence dès qu’il est question d’honneur. Certes le rapport à l’animal (le cheval) frise la bipolarité, tantôt porté aux nues tantôt monté jusqu’à son essoufflement mortel … mais c’est aussi parce que ce genre de livres a pu traverser l’Histoire qu’il nous est permis, maintenant, de mieux comprendre notre monde sans faux semblant ni naïveté enfantine. 😉

Enfin, si l’envie vous dit de lire une anecdote d’un de mes périples dans cette région de la Russie, alors cela se passe ici: Fragment d’un voyage

À bientôt,


(1) LERMONTOV M., Un héros de notre temps, Éditions Flammarion, 2003

(2) Ibid., P.329

19 réflexions sur “Un héros de notre temps | Mikhaïl Lermontov

  1. Merci pour cette analyse détaillée et passionnante. À chaque lecture d’article, je me demande où tu pioches toutes ces références. Quelle culture littéraire ! Je suis admirative.
    Juste une question : la capitale de l’empire russe en 1814 n’était-elle pas Saint-Pétersbourg ?

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    1. Bingo Nina! En effet, Saint-Pétersbourg fut la capitale de la Russie jusqu’en 1918. Je viens de corriger l’article. Merci !

      Comme quoi la culture ça se partage sinon ça nous fait dire de grosses bêtises 😊

      En règle générale, j’aime bien lire les préfaces, postfaces, dossiers, biographies ou reportages sur certains auteurs, etc. cela m’aide à avoir une vue détaillée sur certaines œuvres…

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    1. Et oui, on frise la malhonnêteté intellectuelle avec ce genre de révisions à posteriori.

      Pour Lermontov et un héros de notre temps, il y a même eu une adaptation cinématographique d’Alexander Kott en 2006 qui a l’air pas mal mais que je n’ai point encore vu…

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  2. J’ai beaucoup aimé cette présentation. Elle m’a, en tout cas, envie d’aller plus loin dans la découvert. Oui, car je m’aperçois qu’en effet, je connais très peu la littérature russe, tout comme d’ailleurs l’histoire de ce pays. Alors pour ça un grand MERCI.
    Toute belle journée, à bientôt.

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  3. Comme toujours, il est intéressant de lire l’opinion d’une personne de nationalité différente sur le roman russe. Curieux – qu’est-ce qui rend le livre intéressant à lire?
    Vous parlez d’une culture d’annulation. Je n’y ai pas prêté attention auparavant, mais en effet, cela est maintenant présent dans la société.
    Mais Pechorin en Russie est traité comme une personne « superflue », pas en demande dans la société, souffrant et qui ruine sa vie. Ceci est considéré comme l’élément principal du roman. J’ai lu un roman à l’adolescence, et récemment avec ma fille j’ai regardé une pièce basée sur ce roman. J’ai été surpris qu’il soit possible d’écrire un tel personnage et de le considérer sous différents angles, ce qui lui fait perdre du temps. De la hauteur de son âge, ses problèmes semblent insignifiants, et son comportement est insupportable.
    Roman. apparemment, il faut le lire aux très jeunes pour qu’il ne cause pas d’irritation avec les personnages et les événements qui y sont décrits. Quant à la vie dans le Caucase et, en particulier, à la vie des militaires, elle est présentée de manière succincte, détaillée et véridique. Ce roman est, bien sûr, intéressant, surtout pour ceux qui s’intéressent à l’histoire.

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    1. Bonjour,

      Oui le personnage de Petchorine a les caractéristiques classiques du héros romantique mais avec un aspect supplémentaire qui est son côté désabusé-manipulateur.
      Cela le rend presque détestable puisqu’il est souvent dans la provocation (tel un Valmont dans les Liaisons dangereuses par exemple).

      Personnellement, c’est le genre de roman qui donne une compréhension supplémentaire sur les personnages phares de la littérature russe.

      À bientôt !

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  4. Bien que le principe de la dénonciation de certaines réalités consistent en une forme de progrès dans les mentalités (ex. mouvement #metoo), la « cancel culture » nous apporte en effet son lot de dérives: lynchage public sur les réseaux sociaux sans trop fatiguer ses méninges, renommer des oeuvres d’art et nier une partie de notre histoire pour s’assurer que les ventes continuent de grimper (bien joué Agatha Christie Limited), déboulonner les statues d’un monarque plus d’un siècle après sa mort… D’ailleurs, si l’on exploite cette logique absurde, autant raser tout monument historique et conséquence de conquêtes ou colonisations de territoires étrangers.
    Cancel les conquêtes de J.C., la diffusion du Christianisme, de la langue et culture latine en Europe de l’Ouest…
    Cancel la colonisation des USA, on ramène tout ce petit monde et on y laisse les descendants des Indiens vivrent en paix…
    Non, je rigole. Les grands groupes ne laisseraient jamais faire ça. Plus de SuperBowl ni de Thanksgiving? Non, vous déconnez. Comme quoi… En arriver à un point où les monuments de l’hyperconsommation viendraient à la rescousse de l’Histoire… 😀 C’est bien la première fois que j’aurai l’impresion que le SuperBowl sert à quelque chose XD

    Aimé par 1 personne

    1. Salut Clélia,

      La libération de la parole est, en effet, une bonne chose. Elle permet à des minorités de faire entendre leur voix et de dévoiler des pratiques scandaleuses au grand jour. Pour ça les réseaux sociaux sont un fameux porte-voix amplifié de millions de fois.
      Là où mes yeux s’écarquillent d’effarement, c’est quand on se met à réécrire l’Histoire sous couvert d’égalité. Comme tu le dis, cette logique est absurde, paresseuse intellectuellement et … sans fin.

      À bientôt !

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  5. Diana Auzou

    « la moulinette de nos vertus modernes » = de nos hypocrisies. S’imaginent-ils qu’en appuyant sur « cancel » ils peuvent annuler l’Histoire ? Leur cerveau meurtrier pétri de certitudes ne comprendra jamais que ce qu’ils veulent annuler c’est leur propre annulation, même s’ils gardent toujours le pouvoir.
    Le lot de dérives dont parle Clélia est tristement Immense !
    Pechorin, malade et las d’ennui, archétype romantique du jeune homme désabusé, une âme russe, un serf possédé par sa destinée.
    L’ennui m’emmène à Fin de partie de Samuel Beckett, le tragique dont on accouche et dont on se plaint après.
    Je sens que, si ce n’est pas demain, dans un avenir qui s’annonce proche je reprendrai mes rendez-vous avec la littérature et le cinéma russes. Je te le dois en grand partie, Johan. Merci

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