Contes d’Odessa | Isaac Babel

En Europe, le premier jour de l’hiver tombe toujours un 21 ou un 22 décembre. Il correspond à la journée où le soleil distribuera sa luminosité pour douze heures … et pas une miette de plus ! Se plaindre, tout comme crier au scandale, ne servirait à rien. C’est comme cela depuis que la Terre et le Soleil se tournent autour dans leur incessant ballet sous l’œil impassible de la Lune. Devant tant de grandeur, il ne nous reste qu’à dégainer notre plus beau sourire, masqué cette année, et apprécier ce phénomène vieux de plusieurs milliards d’années.

Pourtant, quand j’avance que le solstice d’hiver correspond au premier jour de l’hiver sur le continent européen, je me trompe. Cette erreur vaut au minimum pour la Russie et l’Ukraine qui célèbrent l’arrivée hivernale … un premier décembre ! Ces deux pays ont vu passer tant de choses: des guerres, des révolutions, des courants culturels, artistiques, des femmes et des hommes … dont un écrivain, qui trouve assez peu d’écho en Europe, Isaac Babel, le plus juif des russes ou le plus russe des juifs. Il m’a été donné l’occasion de lire ses Contes d’Odessa (1) et je vous en livre ici une petite analyse.

Des récits d’un autre monde

Comme le nom du recueil l’indique, les histoires prennent place dans la ville portuaire d’Odessa avant la révolution de 1917, et plus spécialement dans le quartier juif de la Moldavanka, où les bandits font la loi. Parmi ceux-ci, Bénia Krik, surnommé le Roi, est considéré comme le chef des gangsters. Nous suivons, à travers ce personnage et les habitants de ce quartier, des récits où la police décide de sévir face à cette mafia  … sans succès. Où les mets de contrebande se retrouvent sur le buffet … d’un mariage. Où la rivalité entre clans trouve son origine dans des histoires … de coeur ! Isaac Babel crée des bribes d’histoires qui s’entremêlent les unes aux autres et donnent à voir la vie de ce quartier, et ce non sans une pointe d’humour.

“ À ce repas de noces on servit des dindons, des poulets rôtis, des oies, du poisson farci et une soupe de poisson dans laquelle des lacs de citron jetaient des reflets nacrés. Sur les têtes mortes des oies, des fleurs se balançaient comme des plumets somptueux. Mais le ressac écumeux de la mer d’Odessa jette-t-il des poulets rôtis sur le rivage ? “ (2)

Même si les quatre récits du livre ont été publiés, pour la première fois, entre 1923 et 1924, il s’agit bel et bien d’histoires concernant les juifs d’Ukraine qui s’étalent depuis les premières secousses révolutionnaires de 1905 jusqu’aux premières années années ayant suivi la révolution d’Octobre, c’est-à-dire 1919. Avec ces courts récits, Isaac Babel nous donne un aperçu d’une certaine région (Odessa), dans une certaine communauté (juive) et à une époque doublement révolue.

Un style tranchant

L’écriture de Babel est précise. Il la dépouille du bruit et des fioritures, par essence inutiles, afin de s’approprier une langue et la reformuler dans un style qui est le sien. L’écrivain soviétique était un artisan de l’écriture qui polissaient ses phrases jusqu’à ce qu’elles lui conviennent tel un peintre qui n’aurait de cesse de parfaire son œuvre jusqu’à ce qu’elle soit exactement comme il la désire.

Mais le style de Babel ne s’est pas fait dans un éclair de génie. Ses premiers écrits sont remarqués par Gorki qui lui conseille d’arrêter de publier et de parcourir le monde pour être transpercé par les sensations. Plus que tout autre écrivain, c’est grâce à cette matière première — qu’est l’expérience de la vie — que Isaac Babel affine sa patte. Cela l’amènera à écrire des récits emprunts d’une atmosphère particulière et sans concession, comme ces Contes d’Odessa: 

“ Quand Bénia revint chez lui, les lampions s’éteignaient déjà dans la cour et l’aube commençait à poindre dans le ciel. Les invités étaient partis et les musiciens sommeillaient, la tête inclinée sur le manche de leur contrebasse. Seule Dvoïra ne songeait pas à dormir. Des deux mains elle poussait son mari, paralysé par la peur, vers la porte de leur chambre nuptiale, et le couvait d’un regard carnivore, comme un chat qui tient une souris dans sa gueule et la tâte doucement du bout des dents. “ (3)

La Moldavanka

Ces histoires sont aussi l’occasion de mettre en lumière une ville, Odessa, et surtout un quartier : La Moldavanka. Un endroit malfamé, à l’époque, qui était le point névralgique des juifs orthodoxes et où le taux de criminalité atteignait des sommets. Les maisons de travailleurs, faites de bric et de broc, s’entassaient alors les unes à côté des autres. Elles étaient le théâtre du trafic de contrebande portuaire. Ce ghetto a aussi vu éclater un pogrom en 1905, c’est-à-dire une attaque accompagnée de pillage et de meurtre perpétrée contre la communauté juive.

Isaac Babel, qui naquit dans la Moldavanka, n’habitait déjà plus ce quartier quand ce massacre eut lieu mais plusieurs de ces écrits, dont les Contes d’Odessa, laissent transparaître ces tristes événements …que l’Histoire a malheureusement vu se multiplier au fil des années.

En résumé, ce court recueil de 144 pages est une porte d’entrée intéressante pour appréhender l’écriture et les propos d’un auteur juif. Considéré par beaucoup comme l’un des meilleurs prosateurs en langue russe de la première moitié du XXème siècle, Isaac Babel et ses livres restent très confidentiels en francophonie. Sans doute la censure communiste (encore elle) qui frappa ses œuvres a-t-elle joué un rôle dans cet oubli que les années ont bien du mal à réparer.

Pour aller plus loin: 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Pogrom_de_Moldavanka


(1) BABEL I., Contes d’Odessa, Editions Gallimard, 1999

(2) Ibid. P.25

(3) Ibid. P.35

7 réflexions sur “Contes d’Odessa | Isaac Babel

  1. Il y a peu d’écrivains qui, avec un tel talent, dépeignent la vie d’une ville en particulier, montrant si subtilement et de manière fiable toutes les nuances et créant une atmosphère authentique de réalité. Babel est absolument génial à cet égard.
    Quant à sa reconnaissance tardive, j’ai récemment prêté de plus en plus attention au fait que les contemporains évaluent souvent mal la signification de tel ou tel créateur de beauté. Il s’avère que la durée standard du lieu actuel de créativité de tel ou tel maître est en réalité d’environ 100 ans. Ceci peut être vu dans les exemples de nombreux écrivains, artistes, compositeurs … par exemple, Van Gogh, Richard Wagner, le même Babel et bien d’autres.

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour,

      Et merci à nouveau pour cet intéressant commentaire sur Babel !
      Certaines œuvres ont besoin d’un peu de recul historique pour revenir sur le devant de la scène. Et ce, à plus forte raison en Russie !

      N. B. Le fait de prendre du recul sur une perspective historique de 100 ans me fait penser à une scène du film Leviathan (de Zviaguintsev) où une personne tire sur des photos de présidents de la Russie sauf sur les derniers parce qu’il estime qu’il n’y a pas assez de recul historique pour leur tirer dessus 😝

      À bientôt !

      Aimé par 1 personne

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