Cœur de chien | Mikhaïl Boulgakov

Le chien n’est pas un animal comme un autre. Il a, pour nos yeux d’êtres humains, une valeur qui varie suivant les époques, les régions du monde ou encore les situations dans lesquelles nous nous trouvons. Ainsi les francophones que nous sommes considérons le chien comme le meilleur ami de l’homme tout en conservant le mot dans notre gamme peu reluisante d’insultes (quel chien! Fils de chien). Il en va de même pour la langue russe. Собака désigne autant le canidé que la personne que l’on injective. Dans d’autres régions du monde, cet animal a un rôle utile, je pense notamment au Grand Nord où des meutes de chiens deviennent des moyens de locomotion dès qu’elles sont attachées à des traîneaux (rappelez-vous L’Appel de la forêt de Jack London). Et que dire de ces boules de poils en Asie qui se révèlent être des objets d’attention à la limite du jouet alors qu’il existe encore, à quelques kilomètres de là, des élevages de chiens destinés à être … mangés.

Boulgakov, lui, aura utilisé le symbole du canidé dans son roman Cœur de chien (1) afin de créer une histoire satirique dans la Russie des années 1920, c’est-à-dire juste après la révolution d’Octobre et avant l’arrivée de Staline. Ce livre est l’antichambre de son chef-d’œuvre Le Maître et Marguerite, on y reconnaît déjà le style particulier et décalé qui continue de faire le succès de l’auteur russe. Analyse.

L’histoire est celle de Bouboul, un chien errant dans les rues glaciales de Moscou, qui est recueilli par l’illustre chirurgien Philippe Philippovitch Transfigouratov. Ce dernier tente une opération expérimentale qui consiste à remplacer l’hypophyse du chien par celle d’un humain à peine décédé. Au fur et à mesure de sa convalescence Bouboul se transforme en un être grossier et alcoolique. Il ne tardera pas à se faire enrôler dans les nouveaux comités d’État autoproclamés afin de devenir une personne à part entière de la société moscovite. Avec Cœur de chien Boulgakov crée une histoire qui se situe à mi-chemin entre Frankenstein et la satire politique. C’est ainsi que la première partie du roman se concentre sur la vie de Bouboul en tant que canidé et de sa métamorphose inattendue. 😉

« À 1 heure 13, profond évanouissement du prof. Transfigouratov. En tombant s’est cogné la tête contre un barreau de chaise. Température. En ma présence et celle de Zina, le chien (si on peut encore l’appeler chien) a insulté le prof. Transfigouratov en termes grossiers.

[…] 

À cinq heures de l’après-midi, un événement. Pour la première fois, les mots prononcés par les individus n’ont pas été arrachés aux phénomènes ambiants mais provoqués par eux. À savoir, quand le professeur lui a dit d’un ton de commandement « ne jette pas les restes par terre », il lui a répondu de façon imprévue : « Ta gueule, fumier ».

Philippe Philippovitch fut consterné, puis il se reprit et dit : 

— Si tu te permets encore une fois de m’injurier moi ou le docteur, tu recevras une volée.

À cet instant, j’étais entrain de photographier Bouboul. Je jure qu’il a compris les paroles du professeur. Une ombre sinistre est tombée sur son visage. Il a eu un regard en-dessous, assez irrité, mais il s’est tu. 

Hourra, il comprend! (2) »

L’auteur russe utilise ainsi sa patte stylistique si particulière faite de dérision mais aussi de son expérience (Boulgakov fut médecin avant d’être écrivain) pour décrire l’évolution du chien vers un être humain aux allures d’ivrogne.

Il ne s’arrête d’ailleurs pas là puisqu’il tourne en dérision cette période de l’après révolution d’Octobre (1917) où les bolcheviques se désignaient eux-mêmes à la tête de comités créés de toutes pièces et octroyaient des fonctions à quiconque voulait être membre du parti. Le Comité d’immeuble dont il est souvent question dans Cœur de chien, n’est ni plus ni moins une satire de cette époque. Schwonder, le responsable dudit Comité est décrit comme un être vil, ignorant et prêt à tout pour exercer son petit pouvoir. Ce personnage a d’ailleurs marqué la littérature russe puisqu’il est entré dans le vocabulaire courant. En Russie si quelqu’un vous traite de Schwonder cela veut dire que votre interlocuteur pense que vous êtes sournois et opportuniste 😉. Boulgakov aura donc laissé des traces dans le langage usuel, n’est-ce pas là la marque des grands auteurs ?

“Réunion plénière du comité d’immeuble présidé par Schwonder. Pour quoi faire, ils ne le savent pas eux-mêmes. (3)”

Ce livre est, peut-être, aussi l’occasion de faire connaissance avec les particularités des noms russes puisque chaque personnage a un patronyme qui s’intercale entre le prénom et le nom de famille. Ainsi dans le nom du professeur Philippe Philippovitch Transfigouratov nous pouvons aisément retrouver le prénom du père de ce dernier. En Russie, les personnes s’appellent souvent par leur prénom et leur patronyme tel un signe de politesse, à l’instar de notre “Madame”, “Monsieur” en français. Et Boulgakov de jouer, à nouveau, de cette particularité en donnant le nom désopilant de Polygraphe Polygraphitch Bouboulov au personnage principal de son livre.

En conclusion, Cœur de chien sans être du niveau d’un Maître et Marguerite montre déjà l’imagination débordante de Mikhaïl Boulgakov et de son goût prononcé pour se moquer de son époque. L’histoire, bien ficelée, mets en avant les frasques de Bouboul qui se fait mener par le bout du museau par chaque être humain qu’il rencontre, et ce, jusqu’à l’épilogue. Le roman de Boulgakov est finalement bien plus qu’une pure dérision ou satire, il nous donne aussi à lire, en filigrane, une certaine morale qui pourrait être celle-ci: l’ignorance rend bête.

N.B. Ce livre a fait l’objet de deux principales adaptations cinématographiques et pour celles et ceux qui voudraient voir cette histoire de chien-créature, je conseille le film de Vladimir Bortko dont voici un extrait. https://youtu.be/l_K5xo0r6mY


(1)BOULGAKOV M., Cœur de chien, Librairie générale française, 1999.

(2) Ibid., P.77-82

(3) Ibid., P.79

17 réflexions sur “Cœur de chien | Mikhaïl Boulgakov

    1. Merci pour votre commentaire

      Oui, un petit côté Frankenstein pour ce personnage qui ne manque pas de mordant et qui a le verbe en dessous des pâquerettes 😉.

      Le film est en accès libre avec sous-titres en anglais, depuis des années, sur YouTube. 😉

      À bientôt.

      Aimé par 1 personne

    1. Merci!

      Cela me fait penser que le professeur Transfigouratov n’a de cesse de fredonner des paroles d’opéra tout au long du roman mais impossible de savoir si il s’agit d’une pure fiction ou des paroles traduites d’une autre langue (sans doute de l’italien ou de l’espagnol) :

      « De Séville jusqu’à Grenade
      Dans la nuit sous les balcons
      On entend des sérénades
      Et le choc des espadon…  »

      Si jamais vous avez une idée, je suis preneur évidemment 😉

      À bientôt

      Aimé par 1 personne

  1. tu donnes envie de lire ce livre et l’extrait envie de voir ce film , j’irai donc sur you tube le visionner
    ll’acteur me fait penser à Antony Quinn dans Zorba le grec
    jj’ai lu le maitre et Marguerite , il y a une vingtaine d’années et j’avais adoré !
    Merci 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Juliette,

      Et merci pour votre commentaire.

      Je n’avais pas pensé à Anthony Quinn dans Zorba mais maintenant que vous le dites (et après avoir revisionné plusieurs extraits) cela fait sens! Bien vu!

      Finalement je ne sais pas ce que je préfère le plus pour Cœur de chien: le film ou le livre.

      A bientôt

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  2. Ping : LE MYTHE DE DON JUAN – Tout l'opéra (ou presque)

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