Le joueur d’échecs | Stefan Zweig

Imaginez une rencontre improbable, sur les hauteurs de la ville brésilienne de Petropolis, entre un génie de la peinture et un homme de lettres. Imaginez Léonard de Vinci et Stefan Zweig dans une même pièce, l’un préparant sa palette de couleurs tandis que l’autre rédigeant sa lettre testament, assis à son bureau. L’écrivain autrichien aurait relevé la tête, le regard vidé par la violence du monde, reposant définitivement son stylo. Un imperceptible rictus nerveux serait apparut sur ses lèvres et c’est cet instant précis que Leonardo aurait choisi pour tirer l’ultime portrait de Stefan Zweig. On y verrait un homme au bout de sa vie ainsi qu’un manuscrit intitulé Le joueur d’échecs sur le coin d’une table. Des années plus tard, le tableau aurait trouvé acquéreur chez Christie’s pour la modique somme d’un milliard d’euros.

Dois-je confirmer par ces quelques-mots que cette ébauche d’histoire n’est que pure invention de ma part ? En revanche, Le joueur d’échecs (1) est une nouvelle bien réelle qui a marqué le XXème siècle de son empreinte. Elle est considérée comme l’un des écrits majeurs de Stefan Zweig. Comme à l’accoutumé, je vous propose ici une analyse personnelle, un peu en dehors des sentiers battus, d’un livre qui est considéré pour beaucoup comme un chef-d’œuvre de la littérature mondiale.

Le clin d’oeil à Dostoïevski

L’histoire est connue, le narrateur se retrouve sur un paquebot reliant New-York à Buenos Aires. Il assistera au match improbable, mais au sommet,  entre un champion du monde d’échecs et un illustre inconnu ayant connu la montée du nazisme. Ce dernier aura passé une partie de sa vie entre quatre murs à la merci des interrogatoires psychologiquement destructeurs de la Gestapo. La seule lueur viendra d’un livre dérobé à un officier. L’objet de ce livre ? Les plus grandes parties d’échecs de l’Histoire.

Avec ce thème, Stefan Zweig fait un clin d’œil au roman le joueur de Dostoïevski (2). Un auteur qu’il connaît sur le bout des doigts puisqu’il l’a étudié au point d’en faire une biographie. Même si les contextes et les parcours des personnages des deux livres prennent des directions opposées, on y trouve des similitudes dans le rapport au jeu. Cette surexcitation à fleur de peau qui rend le jeu obsessionnel, abolissant toute réalité environnante. Ainsi, comment ne pas penser à Alexeï Ivanovitch (le joueur de Dostoïevski) quand l’auteur autrichien écrit:

“En tout cas, McConnor était méconnaissable. Le visage écarlate jusqu’à la racine des cheveux, les narines dilatées comme sous forte pression, il transpirait visiblement, et depuis ses lèvres serrées un pli coupait en deux son menton tendu en avant, l’air agressif. Je reconnus avec inquiétude dans ses yeux l’éclair de la passion incontrôlée qui d’ordinaire ne s’empare que des joueurs à la roulette, quand pour la sixième ou septième fois ils ont doublé leur mise et ne voient pas sortir la bonne couleur. En cette minute, je compris que dans son délire d’arrogance il allait vouloir jouer, jouer, jouer encore et encore contre Czentovic, en simple ou en double, dût-il y laisser toute sa fortune.” (3)

La technique littéraire du huis-clos

Outre ce clin d’oeil, Zweig a mis en place une architecture narrative qui prend sa place dans un huis-clos généralisé. Tout d’abord, en faisant démarrer son récit sur un paquebot, l’écrivain réduit la taille du monde à celle d’un bateau. Cette astuce littéraire permet au lecteur d’être embarqué, d’emblée, dans un endroit aux contours nettement définis et de se voir mêlé à l’histoire comme si il était un des passagers.

De manière progressive, le huis-clos continue de se refermer jusqu’à la table où se déroule une partie d’échecs, on ne distingue plus que le narrateur, Czentovic, McConnor et M.B. Tel un effet de zoom progressif, ce mécanisme permet aux quatre personnages d’être dépeints de manière subtile tout en les différenciant avec force.

Enfin, le sentiment d’être le témoin privilégié d’une scène trouve son paroxysme quand M.B. décrit comment il vécu avec … lui-même, enfermé dans une chambre, surveillé jour et nuit par les nazis. Grâce à cette technique du huis-clos, Zweig donne une place de choix aux lecteurs: celle d’être au plus proche de l’action.

Zweig et Freud

Czentovic, le champion du monde d’échecs dont il est question dans cette nouvelle, a une psychologie ambivalente. D’un côté du fil tendu par Zweig, il est un maître dans l’art des échecs, activité cérébrale au demeurant, et au bout de l’autre extrémité il se révèle être un personnage arriéré et lourdaud. Cette profonde dichotomie donne une place spéciale au personnage de Czentovic. Un champion bête ou plutôt une bête championne:

“Car à la seconde où il se levait de l’échiquier, devant lequel il était un incomparable maître, Czentovic devenait inéluctablement un personnage grotesque et presque risible ; malgré son cérémonieux costume noir, sa splendide cravate piquée d’un perle un peu trop voyante et ses doigts manucurés à grand-peine, il restait par ses attitudes et son comportement un fils de paysan borné qui autrefois, dans son village, balayait la salle, chez le curé. Malhabile, mais avec une brutalité presque impudente, plein d’une avidité mesquine et souvent même odieudse, il s’appliquait à tirer tout l’argent possible de son talent et de sa gloire, ce qui déclenchait ricanements et fureur chez ses confrères aux échecs.” (4)

Le personnage de Czentovic n’est pas le seul à voir son caractère fendu en deux parties distinctes. A un autre degré de lecture celui de M.B. possède aussi deux aspects diamétralement opposés. Côté face nous avons l’homme rationnel qui revient avec précision sur sa malheureuse détention par les nazis. Côté pile, il est cet homme sombrant dans la folie, qui n’arrive plus à distinguer la réalité environnante.

Une des explications quant aux  caractéristiques psychologiques de ces deux personnage est peut-être à chercher du côté de Freud. Et ce n’est pas peu dire d’y faire référence puisque Stefan Zweig avait comme ami un certain Sigmund Freud. Il est donc possible que les théories du psychanalyste aient influencé Zweig lors de la création de ces personnages? J’en veux pour preuve, l’extrait suivant qui semble être une allégorie de la topique freudienne du ça, du moi et du surmoi:

“Mais à partir du moment où j’essayais de jouer contre moi-même, je commençai à me lancer inconsciemment des défis. Chacun de mes deux moi, celui des blancs et celui des noirs voulait surpasser l’autre, et il se laissait chaque fois envahir par une ambition et une impatience de vaincre, de gagner ; après chaque coup, mon moi noir attendait fébrilement de voir ce qu’allait faire mon moi blanc. Chacun de mes deux moi triomphait quand l’autre commettait une erreur, et en même temps il se reprochait amèrement sa propre maladresse.” (5)

Conclusion

Le joueur d’échecs est une nouvelle d’une précision chirurgicale tout en évitant l’écueil des détails parasites. Stefan Zweig utilise à merveille son style direct et contemporain pour nous emporter dans l’histoire de ses personnages. Au fil des pages, on peut y lire, en filigrane, le propre vécu de l’écrivain autrichien. Enfin, La puissance du récit tient aussi dans l’universalité de son propos. Le nazisme dont il est question ici pourrait être remplacé par n’importe quelle puissance qui utiliserait la pression psychologique pour asservir une personne.

C’est peut-être cette sombre perspective qui poussa définitivement Zweig, l’humaniste, vers le suicide, un 22 février 1942. Soit quelques-mois à peine après la rédaction de cette nouvelle.

 


(1) ZWEIG S., Le joueur d’échecs, Librairie Générale Française, 2013. (La nouvelle dans sa version originale étant publiée pour la première fois en 1943).

(2) DOSTOÏEVSKI F., Le joueur, Editions Gallimard, 2019. (Le roman, dans sa version originale étant publié pour la première fois en édition française en 1887).

(3) ZWEIG S., Le joueur d’échecs, Librairie Générale Française, 2013. P.50.

(4) Ibid., P.36.

(5) Ibid., P.88

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